Les yeux de la rivière ou à la recherche de la lumière

Dans ce texte, je voudrais partager avec vous un moment fondateur dans ma carrière d’artiste, un moment où mon oeil, en même temps que ma conscience et mon oreille se sont enfin ouverts au monde qui nous environne, au monde du vivant, dans toute sa richesse et sa diversité.

Les yeux de la rivière ou à la recherche de la lumière.

Yzeron, la rivière, 14 août 2019 © Lucile Longre Yzeron, la rivière, 14 août 2019 © Lucile Longre

Les yeux de la rivière ou à la recherche de la lumière

Dans ce texte, je voudrais partager avec vous un moment fondateur dans ma carrière d’artiste, un moment où mon œil, en même temps que ma conscience et mon oreille, se sont enfin ouverts au monde qui nous environne, au monde du vivant, dans toute sa richesse et sa diversité.

Je vivais un moment difficile dans mon existence, à tout point de vue, et je cherchais avec énergie et détermination comment rebondir et me sortir de cette ornière. Je voyais un psychothérapeute depuis peu de temps et très vite, il me posa cette question fondamentale : « Qu’est ce qui pourrait vous faire plaisir ? », et je m’entendis répondre, à ma grande stupéfaction, peindre.

Déjà enfant, j’étais très attirée par les plastiques et visuels, mes parents m’avaient offert de quoi contenter cette passion d’enfant, mais cela n’était pas allé plus loin. J’allais souvent chez mon grand-père maternel, qui était un excellent peintre du dimanche, et je le regardais peindre pendant des heures. Souvent, nous n’avions pas besoin de parler, nous nous comprenions au- delà des mots, mais parfois, il m’expliquait tel ou tel point de technique picturale. Mon grand-père a ainsi formé mon goût et mon œil sans que je m’en rende vraiment compte, et il avait une impressionnante bibliothèque d’art, que je dévorais avec passion pendant mon adolescence.

Mes parents avaient également su éduquer, avec intelligence et pédagogie, mon goût artistique, en m’emmenant, dès mon plus jeune âge, visiter expositions et musées un peu partout en France et en Europe. C’est nantie de cette première expérience en art et de ces premières connaissances artistiques que j’abordai mon jeune âge adulte.

J’avais choisi des études exigeantes, en classe préparatoire, puis à la fac, et toute idée de faire de l’art était loin de moi. Je continuais à être intéressée par les arts plastiques, mais en simple spectatrice, avec tout de même un œil éduqué dès mon plus jeune âge. Mais cet œil était, pour ainsi dire, encore en dormance, encore un peu dans les limbes, attendant sa réelle naissance.

Je savais certes goûter une œuvre, l’analyser, mais toujours un peu à distance, toujours un peu d’un œil extérieur, je n’entrais pas véritablement dans le tableau, qui restait encore pour moi un agencement bien ordonné de formes et de couleurs. Me manquait quelque chose de fondamental, surtout pour la photographe que je suis devenue, la lumière.

Ce n’est qu’en prenant connaissance de cette importance de la lumière, et surtout en la ressentant dans le fond de mon être et de ma conscience, que je naquis alors vraiment en tant qu’artiste, et je dirais même en tant qu’être humain et sensible1.

J’étais à un carrefour de mon existence et je cherchais une direction, une issue quelconque pour sortir du douloureux labyrinthe où je m’étais perdue. Et c’est alors que du fond de ma conscience surgit ce mot, “peindre” cette en-vie, ce désir puissant de rester en vie, une vie beaucoup plus pleine et désirante que cela n’avait été jusqu’à présent, où, pour ainsi dire, je demeurais depuis longtemps en marge de mon existence, et de ce qui me faisait réellement battre le cœur, tout au fond de moi.

Je décidais de suivre deux stages de peinture afin d’en apprendre les rudiments d’une façon un peu rigoureuse et méthodique. Le premier stage, où j’appris à peindre à l’acrylique, fut un premier vrai contact avec la peinture, en tant que praticienne de cet art. Il me plut beaucoup, mais ne révolutionna pas fondamentalement mon approche de la peinture, ni ma manière d’exister, comme cela allait être le cas pour le second stage.

Ce second stage était un stage d’initiation à l’aquarelle, dont j’ignorais tout, mais qui me paraissait fort digne d’intérêt.

Les premiers jours, je tentais d’apprendre les rudiments de cette technique, mais très laborieusement et n’en arrivant à rien, et puis survint le moment d’aller peindre en extérieur sur le motif, et dès lors tout changea pour moi , en tant qu’artiste et qu’être humain, et de façon radicale. Après cette journée passée à peindre au grand air, je suis devenue quelqu’un de profondément différent, intellectuellement, artistiquement et psychologiquement. Je peux dire que, de ce jour où j’ai vraiment compris ou commencé à comprendre ce qu’était l’aquarelle, je me suis vraiment comprise et réconciliée avec moi-même et avec le monde. Je suis née deux fois, une fois lors de ma naissance biologique, une deuxième fois au bord d’une rivière, au creux d’un vallon verdoyant, frais et ombreux.

C’est une journée de début août, dans l’Allier, le temps est splendide, une douce chaleur d’été, sans rien du tout de lourd ou d’écrasant. La campagne est superbe, de grandes étendues de champs blonds, qui ondulent sous une douce brise en attendant d’être moissonnés. Je suis là, dans ce champ, avec ma boîte de couleurs et mes pinceaux, et, comme mes collègues stagiaires, assise sur une des grosses pierres qui bordent le champ, j’essaye de rendre compte de ce que j’ai devant les yeux. Je n’ai toujours pas compris ce qu’est l’aquarelle, mais déjà ma vue se dessille et ma conscience d’artiste commence à émerger des profondeurs.

Face à ces blonds épis de blé courbés par le vent, à ce ciel bleu d’été où paressent quelques nuages, avec quelques bosquets d’arbres, çà et là, qui font des taches de verdure, je me reprends à penser à des tableaux de Monnet, de Ruysdael ou de Constable, qui représentent, eux aussi, la campagne en été. Et pour la première fois de ma vie, il me semble que je les comprends mieux, comme de l’intérieur des tableaux mêmes, comme si les œuvres picturales se révélaient enfin à moi et me parlaient dans leur langue native.

Cette soudaine révélation, face à des réalisations que je pensais pourtant bien connaître, ne laisse pas de me troubler quelque peu, comme si tout un pan de la réalité, que j’ignorais jusque-là, venait de se révéler à moi.

Nous restons environ une heure dans ce champ, le maître de stage va d’un stagiaire à l’autre pour donner ses conseils, et ce que j’ai produit ne ressemble encore, au mieux, qu’à une bouillie informe. Mais je ne suis nullement découragée, et je repars, en direction d’un gros massif d’arbres, la tête pleine de questions et l’âme en attente.

Petit à petit, nous nous enfonçons au creux d’un vallon verdoyant et ombreux, au fond duquel on entend chanter une rivière. Et c’est alors que mon cœur se met lui aussi à chanter, en suivant les murmures glougloutants du cours d’eau.

Alors que nous descendons dans le frais vallon, c’est comme si, moi aussi, je descendais peu à peu en moi, à la recherche d’un secret ou d’une vérité bien cachée, que je suis la seule à connaître, et qui m’attendait là, dans le creux de mon être. La vérité, c ‘est que, sans le savoir, je suis possédée par un seul désir, une seule envie, dont dépend mon existence même, voir la lumière, saisir, en toutes choses, les mille et une variations des rayons lumineux, faire de cette quête incessante de la lumière le but et la raison même de toute ma vie.

Et là, dans ce sous-bois ombreux, où la lumière éclabousse en mille gouttelettes tout autour de moi, formant un tableau toujours changeant de trouées de lumières, avec tant de nuances de vert que mon œil ne saurait le dénombrer, j’ai enfin l’impression, après toutes ces années d’errance, de me trouver moi- même. Une douce brise parcourt notre chemin, m’apportant, en même temps que le glouglou de la rivière, les chants d’oiseaux, qui, nombreux, s’ébattent dans les frondaisons.

Et alors que l’on approche du ruisseau, mes yeux se dessillent enfin et mon âme s’ouvre à sa vérité ultime, la quête de la lumière, dans ses mille et un aspects. Je ne suis plus celle que j’étais en début de journée, je suis devenue définitivement autre, je suis devenue enfin moi, j’ai trouvé ce qui me faisait battre le cœur et allait devenir ma raison de vivre, dans les années et décennies à venir.

La rivière est là, à mes pieds, serpentant dans de douces et harmonieuses courbes dans le fond de ce vallon, une étendue d’eau miroitante, scintillante, comme scintille mon cœur enfin retrouvé, dans sa nue vérité.

Et là, notre groupe se pose et s’installe pour peindre la rivière et ses alentours, et pour la première fois depuis le début du stage, je commence à comprendre la magie de l’aquarelle et le voyage de l’eau. Et, tandis que, enfin libéré de sa gangue, mon pinceau voyage sur le papier, mon âme voyage aussi, le long du cours du ruisseau, dans les frondaisons mouchetées de traits de lumière, en suivant le chant des oiseaux, qui, avec le murmure de la rivière et le bruit du vent qui fait vibrer les feuilles, composent pour moi une musique digne des dieux.

Je ne suis plus un être humain qui traîne une existence difficile sur terre, je suis l’esprit du vent, je suis la danse des feuilles, je suis le chant des oiseaux qui emplit l’air alentour, je suis l’eau miroitante, qui éclabousse chaque galet d’un éclat sans cesse renouvelé, je suis le vallon dans son entier, je suis la nature telle qu’au premier jour, dans l’innocence du premier matin.

Et notre après-midi va s’écouler là, dans ce sous-bois enchanteur, l’œil aux aguets et l’âme en paix, enfin réconciliée avec elle-même. C’est décidé, je vais partir en quête de la lumière, où qu’elle se trouve, et je la montrerai aux gens, afin qu’eux aussi trouvent leur vérité ultime et l’apaisement de leur cœur et de leur esprit. Je serais à jamais une passeuse d’aurore, au moment où s’éveille la nature et ou l’âme se réveille aussi, une passeuse de lumière, nouveau Prométhée dérobant le feu sacré pour illuminer le cœur des humains.

1Ceux qui voudraient un apport théorique de cette importance essentielle de la lumière en photographie peuvent se reporter à mes deux articles suivants, où je développe une conception de l’acte photographie fondée sur la lumière :

https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

https://imagesetimageurs.com/2019/02/26/de-la-lumiere-comme-proto-objet/

 

 

 

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