Le jardin des enchantements

une visite dans un jardin d'une villa abandonnée, sur les pentes de la Croix- Rousse, à Lyon, un jardin à la végétation foisonnante et luxuriante, mystérieux et secret, et surgit là, un jour de canicule, un peu par enchantement.

le jardin des enchantements © Lucile Longre

La journée et la semaine avaient été dures, rudes mêmes. Il faisait très chaud depuis le commencement de l’été, quelques jours auparavant, et même la nuit venue, les températures restaient très hautes et l’air désespérément sec et brûlant. Une canicule était en train de débuter et s’annonçait pire que celles des années précédentes.

Le printemps avait pourtant bien commencé, un peu tôt pour la saison certes, mais rien d’extraordinaire et d’inouï. Le temps avait été un peu frais toute la saison, voire un peu plus nuageux que d’habitude, et c’était un plaisir, après cet hiver long, froid et rigoureux, que de voir cette verdure tendre en train de naître, ainsi que de voir éclore ce tapis de fleurs dans les jardins, espaces verts et parcs de la ville. On se prenait même à espérer un été de la même veine, et sans la canicule, qui était devenue la règle depuis quelques années.

Je remontais péniblement les pentes de la Croix-Rousse pour rentrer chez moi, après une longue journée de travail, dans des locaux surchauffés et désertés par le moindre souffle d’air frais. J’habitais un joli petit appartement, dans une copropriété où il y avait un petit jardin dans la cour, mais qui, à lui seul, était incapable de rafraîchir l’air dans cet ensemble urbain dense et parfaitement minéral qu’était devenu la Croix- Rousse de nos jours.

Pour essayer d’oublier la chaleur ambiante et tenter d’attendre, en faisant quelque chose d’intéressant et de constructif, et qui me fasse oublier ces journées de travail harassantes qu’il y avait en ce moment, j’avais entrepris, depuis une petite semaine, des recherches sur l’histoire de mon quartier de la Croix-Rousse, dans la ville de Lyon. Je savais comme tout le monde que c’était un ancien quartier ouvrier au XIXème siècle, où vivaient les ouvriers en soie appelés canuts, et que l’histoire des canuts à cette époque avait été marquée par deux grandes révoltes ouvrières, réprimées dans le sang par les pouvoirs de l’époque.

Ce que j’ignorais et que j’étais en train d’apprendre, c’est que pendant longtemps, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, La Croix-Rousse n’était pas urbanisée et était couverte de jardins, de vergers et de vigne. Seules les pentes de la Croix-Rousse l’étaient un peu, mais dès le plateau, c’était le végétal et la nature qui triomphaient. J’avais même découvert un vieil article de presse, qui racontait qu’ au XIXème siècle, dans une vieille villa abandonnée sur les pentes de la Croix- ousse, il y avait un jardin à la végétation foisonnante et luxuriante, une vraie jungle urbaine, et où il y avait des milliers et des milliers de roses, issues de rosiers autrefois domestiques, et retournées depuis à la vie sauvage.

Cet endroit faisait les délices des gens du quartier, surtout des enfants, et pour ces gens aux conditions de vie très dures et éprouvantes, c’était un vraie détente que de se promener dans ce jardin abandonné le dimanche, une sorte de parenthèse enchantée, de paradis dans un enfer urbain, et les habitants étaient très attachés à leur petit Eden secret. 

Je continuais à monter la colline, dans une atmosphère sèche et ardente qui brûlait les poumons à chaque respiration, et je me prenais à rêver de trouver un jour, moi aussi, mon petit coin de paradis privé, dans cet environnement uniquement fait de béton et de bitume, et qui devenait plus insupportable et invivable de jour en jour. 

Et puis, imperceptiblement d’abord, puis de façon de plus marquée, un souffle d’air se mit à vibrer autour de moi, et, dans le même temps, une odeur de roses flotta dans l’atmosphère, très discrète dans un premier temps, puis de plus en plus présente, et bientôt ce fut une évidence, il y avait bel et bien un endroit, sur ces pentes surchauffées, où existait un jardin ombreux et frais, garni de multiples roses et de fleurs diverses et variées.

Ma stupéfaction, devant cette nouvelle inattendue et combien espérée, fut intense : oui, ce petit paradis verdoyant, décrit par cet article d’un journal lyonnais du XIXème siècle, existait bel et bien, et il avait traversé les siècles et les générations pour venir jusqu’à moi. Et, dans le même temps, il me sembla, sur la droite, apercevoir une venelle inconnue de moi, jusqu’alors, à la plaque de rue aux trois quarts effacées, et au bout de laquelle on voyait, à travers une vieille grille rouillée et ajourée, comme une espèce de lueur verte, chatoyante et vibrante.

Dans une sorte d’état second, mes pas s’engagèrent dans cette ruelle inconnue, vers la grille mystérieuse. Au fur et à mesure que je parcourais cette ruelle, c’était comme si le bruit de la ville devenait moins intense, et que la chaleur ambiante se faisait moins présente, l’air devenait de plus en plus frais et respirable, chargé de senteurs diverses, toutes plus délicieuses les unes que les autres.

J’arrivai devant la grille, et, effectivement, une espèce de lueur verte, une espèce de brume, comme il pourrait s’en échapper d’un lieu saturé de verdure et d’humidité, semblait régner au-delà de cette grille. Je la poussai, et elle s’ouvrit sans problème, dévoilant un petit chemin de terre battue entre deux murs, au fond duquel semblait flamboyer cette étrange lueur verte.

Je pris le chemin, et à chacun de mes pas, le souvenir de la ville et de la canicule s’effaçait de plus en plus de ma mémoire, jusqu’à devenir imperceptible et à disparaître complètement. J’étais possédée par ce désir puissant qui envahissait tout mon esprit, de voir ce qu’il y avait au bout de ce chemin et ce qu’était, finalement, cette lueur verte.

Et alors, ce fut comme un éblouissement, le paradis des origines, la terre, telle qu’elle devait être à ses débuts, se dressait devant moi, vierge, pure et intacte.

Ce qui causait cette fantastique lueur verte, c’était un océan de verdure, flamboyante et luxuriante, où de grands arbres plus que centenaires, à la végétation envahissante, côtoyaient d’immenses buissons de roses, toutes plus éclatantes et parfumées les unes que les autres. Au pied de ces arbustes et de ces arbres, c’était un vrai tapis de fleurs ininterrompues, multicolores et tout fait ravissantes. Le soleil jouait avec les frondaisons pour composer une moucheture d’éclats de lumières et d’ombres, tandis qu’un vent frais et saturé d’odeurs diverses apportait une fraîcheur bienvenue. Où que portait l’œil, ce n’était que symphonie de couleurs et opéra végétal, et tout cela dans un concert d’odeurs, toutes plus délicieuses les unes que les autres.

Le plaisir sonore n’était pas moindre, dans chaque buisson, dans chaque arbuste et ramure, des centaines d’oiseaux au plumage bariolé et au chant extrêmement mélodieux et varié s’ébattaient, composant un morceau de musique digne des dieux.

J’étais définitivement ailleurs, tout souvenir de la ville et de la chaleur écrasante était désormais oublié, je n’étais plus que chant d’oiseaux, fleurs multicolores et frondaisons luxuriantes. J’avais enfin trouvé mon paradis, mon jardin d’Eden si longtemps espéré, mon âme appartenait désormais au clair-obscur de ce jardin secret, de cette villa de roses, mystérieuse et secrète, et que j’avais souvent vu en rêve.

Et alors, pour faire encore plus corps avec cette nature qui s’était révélée à moi, je m’étendis sur le tapis de fleurs du sous-bois, comme pour faire un somme, bercée par le chant des oiseaux, apaisée et sereine.

Et je me réveillai alors dans mon lit, dans mon appartement de la Croix-Rousse, le soleil venait de se lever et la chaleur était déjà très présente. Peu importe, je savais où trouver mon Eden désormais, et j’attendrais chaque nuit pour les retrouvailles avec ce que j’appelais à présent “mon” jardin.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.