L'État finance des sociétés privées pour faire le travail des fonctionnaires

Le gouvernement français a fait appel à plusieurs boîtes de conseil, notamment McKinsey & Company, pour l'accompagner dans la gestion de la crise de Covid-19. Une pratique justifiée par l'État pour pallier le manque de fonctionnaires. Sauf que McKinsey est à l'origine des politiques d'austérité et de suppressions d'emploi dans la fonction publique.

Plan de départs volontaires de fonctionnaires, recours accru aux contractuels, rémunération au mérite... McKinsey & Company en est à l'origine. © Crédit photo : McKinsey, Adobe Stock. Plan de départs volontaires de fonctionnaires, recours accru aux contractuels, rémunération au mérite... McKinsey & Company en est à l'origine. © Crédit photo : McKinsey, Adobe Stock.

Ils sont dans l'ombre. On n'en parle pas, personne ne les connait, et pourtant, ils jouent un rôle essentiel dans la gestion de l'épidémie de Covid-19. Les grands cabinets de conseil - souvent les mêmes - se sont assurés un rôle clé auprès du gouvernement et de l'administration pour façonner la réponse à la crise sanitaire. On les retrouve auprès des hôpitaux et des autorités de santé pour conseiller sur leur organisation, auprès du pouvoir exécutif, pour aider à mettre en place les restrictions, ou encore auprès du ministère de l'Économie, pour définir les aides aux entreprises. Pourtant, aucune de ces sociétés de conseil ne dispose, par exemple, de compétences en matière de sécurité ou de santé. Cela n'a pas empêché le 23 décembre 2020, lors d'une visioconférence entre le ministère de la Santé, les directeurs des Agences Régionales de Santé (ARS) et les directeurs des hôpitaux sélectionnés pour lancer la campagne de vaccination, la participation d'un représentant de la filiale française de McKinsey

Le gouvernement a défendu cette décision en affirmant qu'il fallait un soutien supplémentaire en matière de logistique. Ces groupes de conseil fourniraient de "bonnes pratiques", beaucoup plus "facilement que les fonctionnaires", d'après un proche d'Emmanuel Macron. Pourtant, leurs compétences gestionnaires sont sensiblement celles de la haute fonction publique, devenue très faibles avec le développement du management.

Le service public au profit du privé

Le recours à des cabinets de conseil, très coûteux - McKinsey toucherait 2 millions d'euros par mois pour conseiller le gouvernement - dans la gestion de la crise de Covid-19 a suscité la controverse, en partie à la lumière des mauvais résultats obtenus jusqu'à présent. Alors que les pays de l'Union Européenne déployaient massivement leur campagne de vaccination, la France était à la traine. Une raison parmi tant d'autres : le cabinet de conseil McKinsey a confié une mission d'évaluation des capacités des laboratoires français à... une autre société de conseil, Bain & Company. Pendant ce temps, des dizaines de laboratoires publics et privés, investis depuis le début de la crise, se sont vus dans l'attente d'une réponse, pour déployer massivement leur vaccin. 

Faire appel à des sociétés de conseil n'est pas exceptionnel. Ces cabinets sont utilisés depuis plusieurs années par plusieurs gouvernements, pour élaborer et mettre en oeuvre de grands projets, nécessitant un soutien et des conseils stratégiques ou logistiques. Ils s'impliquent notamment dans la gestion de la fonction publique. C'est d'ailleurs le cas de McKinsey. La "révision générale des politiques publiques" de Nicolas Sarkozy, la "modernisation de l'action publique" de François Hollande et aujourd'hui la "transformation de l'action publique" d'Emmanuel Macron, c'est eux. Et c'est là où réside le problème. Les firmes qui ont accompagné les politiques d'austérité et de suppressions d'emploi dans la fonction publique se voient aujourd'hui confier la mission de pallier les défaillances qui en résultent. McKinsey a été sollicité par le gouvernement pour aider au déploiement de tests PCR sur l'ensemble du territoire. Celui-ci a pourtant joué un rôle considérable dans la restructuration des hôpitaux en France, entraînant des suppressions de postes et de moyens. Selon le sociologue Frédéric Pierru, cette transformation des hôpitaux s'est "traduite par un processus de bureaucratisation, qui peut-être qualifiée de néolibérale". McKinsey a ainsi empoché des millions d'euros pour contribuer à la "modernisation vers un hôpital de flux." Même la Cour des comptes s'est inquiété en 2018, évoquant à propos de ces prestations, "des résultats souvent décevants et des marchés fréquemment irréguliers."

Entre conseil et influence, la ligne est fine

En sollicitant l'aide de ces sociétés de conseil, le gouvernement souligne la faiblesse de la fonction publique et donc l'absence d'un organe interministériel fort capable de diriger et coordonner l'effort. L'opposition soulève surtout une question de souveraineté. Beaucoup de ces cabinets sont américains et ont accès au coeur de la machine décisionnelle de l'État. 

L'imbrication entre l'État et ces entreprises est devenue très étroite qu'on peut se demander où s'arrête la frontière entre conseil et influence. Les hauts fonctionnaires qui quittent l'État vont souvent travailler dans ces cabinets de conseil et reviennent ensuite dans la fonction publique. Et les allers-retours entre McKinsey et l'État vont dans les deux sens. Éric Labaye, l'un des anciens principaux associés du cabinet McKinsey a été nommé en 2018, en conseil des ministres, directeur de Polytechnique. Mathieu Maucourt, ancien chef de projet et associé chez McKinsey, de 2013 à 2016, est devenu en 2017, responsable du marketing politique d'En Marche ; puis, en 2020, directeur de cabinet au Haut-commissariat à l'emploi et à l'engagement des entreprises. Aujourd'hui, la Direction interministérielle à la transformation publique compte en son sein de nombreux consultants privés. Au sein des cabinets, la proximité personnelle avec les cercles de pouvoir est de rigueur. D'ailleurs, l'un des dirigeants actuels de McKinsey France, Karim Tadjeddine, est un proche d'Emmanuel Macron. 

Alors si faire appel à des cabinets de conseil est monnaie courante depuis des années, il est important de se demander quel est vraiment le pouvoir et l'influence réels de ces consultants au sein de l'appareil étatique. Le simple fait que les décideurs privilégient le contact avec le privé au lieu du public démontrent qu'ils voient l'État en mode "start-up". Dans la gestion de la crise du coronavirus, l'omniprésence de ces consultants privés démontrent surtout la défaillance du service public. 

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