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Billet de blog 4 nov. 2020

Confinement acte II : la loterie des travailleurs par le gouvernement

Mercredi 28 octobre, Emmanuel Macron a annoncé le retour du confinement, avec cette fois-ci, un changement de taille : les enfants doivent se rendre à l'école, tandis que la majorité des salariés doivent poursuivre leur activité. Mais d'autres, au contraire, en sont privés, mettant en péril leur situation économique et financière.

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Le deuxième confinement n'a pas la même saveur que le premier, car les Français continuent à travailler

"Toi tu travailles, toi tu ne travailles pas, toi tu travailles, toi tu crèves." Les fans de Malcolm auront reconnu cette réplique revisitée, empruntée à Dewey, le petit frère du protagoniste principal, qui dans un épisode, trie l'ensemble de ses soldats de plomb, en disant : "Toi tu vis, toi tu vis, toi tu crèves." Depuis l'allocution du président de la République, Emmanuel Macron, ce mercredi 28 octobre, on pourrait penser que le gouvernement a procédé de la même façon, pour mettre en place les restrictions liées au confinement, plongeant l'ensemble de la population dans un flou total. Car si les Français sont appelés, cette fois-ci, à poursuivre leur activité pour le bien de l'économie du pays, d'autres sont, encore une fois, laissés sur le carreau. Ce sont les restaurateurs, les propriétaires de bar, de discothèque, les petits commerçants...

"Toi, tu travailles"

Contrairement au premier confinement, la majorité des Français continue à se rendre, chaque matin, sur leur lieu de travail, pendant que les enfants sont à l'école. Du coup, beaucoup, comme Thomas, technicien expert dans l'automobile, ne se sentent pas confinés. "Le matin, je vais travailler. Le soir, je rentre chez moi et ainsi de suite, comme d'habitude. Mes fournisseurs travaillent normalement. Il n'y a pas vraiment de changement", "Je ne vois pas de différence. Même s'il y a moins de trafic, il y a toujours beaucoup de monde dans les rues", constate Marie-Yvonne, retraitée, vivant à Rennes (Ille-et-Vilaine). 

A Rouen (Seine-Maritime), Mickaël, agent import-export dans le commerce maritime, est révolté. Alors que le télétravail "n’est pas une option" mais "une obligation" pour les travailleurs, salariés ou indépendants, qui peuvent exercer leur activité à distance, a fait savoir, la semaine dernière, Elisabeth Borne, la ministre du Travail, ce trentenaire doit "obligatoirement" se rendre sur son lieu de travail, alors qu'il était en télétravail, lors du premier confinement. "C'est l'incompréhension totale. Pour réaliser mes tâches, j'ai juste besoin d'un ordinateur, d'une connexion internet et d'un téléphone. En mars, je travaillais de chez moi et tout s'est très bien déroulé. J'effectuais toutes mes heures, j'étais même mieux organisé. Et aujourd'hui, alors que le Président, le Premier ministre, la ministre du Travail nous incitent au télétravail, ma direction s'y oppose. Le pire, sans nous donner d'explication." Il ajoute : "Nous avons reçu un courriel de notre direction nous disant qu'on devait poursuivre les gestes barrières, pérenniser l'entreprise. Elle a bien insisté sur le fait qu'elle était l'une des rares entreprises à ne pas avoir licencié jusqu'à présent, qu'elle avait versé toutes les primes... Donc, en gros, avec mes collègues, on a eu l'impression qu'on nous disait "fermez vos gueules". 

Si le gouvernement souhaite intensifier le télétravail, pendant cette crise sanitaire, il lui est difficile de l'imposer. La liberté d’entreprendre et de travailler est garantie par la Constitution. Le Parlement, ni le gouvernement, ne peuvent rendre le télétravail obligatoire, car l’organisation du travail et son aménagement relèvent du pouvoir directionnel des chefs d’entreprise.

Pourtant, le risque de contamination sur le lieu de travail reste élevé, avec plus de 10 000 cas en entreprises privées et publiques recensés, entre le 19 mai et le 26 octobre 2020, d'après des chiffres de Santé publique France. Les salariés, pouvant exercer en télétravail, se retrouvent donc coincés entre santé et sécurité de l'emploi. "Je pourrais jouer mon droit de retrait, d'autant plus qu'il y a eu un cas de covid-19 dans mon entreprise. Je ne me sens pas en sécurité sur mon lieu de travail, j'ai un garçon de trois mois que je veux protéger, mais je ne peux rien faire au risque de me faire griller auprès de ma direction. Alors je me tais et je fais mon job." 

"Toi, tu ne travailles pas"

De leur côté, coiffeurs et esthéticiennes souhaiteraient poursuivre leur travail librement, dans le respect des règles sanitaires. Depuis le mois de juin, ces instituts de beauté ont mis en place un protocole sanitaire, afin de garantir la sécurité des salariés et des clients. "Tout était mis en place. Les clientes étaient reçues une par une. Le port du masque était obligatoire, du gel hydroalcoolique était mis à disposition, les cabines étaient systématiquement désinfectées entre chaque personne. C'est incompréhensible ce que l'on vit", raconte une responsable d'un institut. Emilie, coiffeuse à Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor), s'était préparée à travailler à domicile. Mais la semaine dernière, le gouvernement a interdit aux coiffeurs et aux esthéticiennes d'intervenir chez leur client. "Le domicile est encore plus dangereux que le salon, où il y a des protocoles, qui respectaient les conditions sanitaires [...] Un coiffeur à domicile entrerait dans un lieu qui n'est pas sécurisé", a détaillé Alain Griset, ministre chargé des PME, à France Info. A cela, la jeune femme répond : "Pour moi, il y a moins de risque à ce que je me rende seule chez une personne, que recevoir plusieurs clients dans mon salon. Le plus incompréhensible, c'est que les femmes de ménage, les aides à domicile, les jeunes qui font du soutien scolaire, n'ont reçu aucune restriction, aucune interdiction. Il faudra qu'on m'explique pourquoi il n'y a moins de risque de contamination avec eux qu'avec moi", souligne-t-elle.

Même chose du côté des libraires, des marchands de jouets, des vendeurs de textiles... Tous les commerces dits "non essentiels" sont fermés, pendant que les grandes surfaces sont ouvertes. À Ploumagoar (Côtes-d’Armor), Frédéric Le Fave, directeur de magasin de jouets ne comptait pas fermer sa boutique. Informés, les gendarmes l'attendaient à l'entrée du magasin. "Je ne vois pas en quoi je suis un danger public pour la population", a-t-il plaidé, après avoir écopé d'une amende de 135 €.

Après une révolte de ces commerçants, le gouvernement a donné ordre aux hypermarchés et supermarchés d'interdire l'accès à leurs rayons de produits non alimentaire. Une décision appréciée, mais pas suffisante pour certains. "Que vont faire les gens ? Ils vont commander sur Internet. Le Français est impatient. Il ne va pas prendre le risque d'attendre notre ouverture pour faire ses achats de Noël. Alors il va acheter sur Amazon. Et encore une fois, ce sont encore les gros qui s'enrichissent et nous, petits commerçants, on se fait entuber", se désole Patrick, commerçant à Saint-Brieuc. 

"Toi, tu crèves"

Sur certaines devantures de magasin, on peut encore lire : "port du masque obligatoire", "gel hydroalcoolique", "10 personnes maximum"... "Je ne comprends pas. On respecte les règles sanitaires depuis le début. Vous croyez qu'à Leclerc ou Intermarché, c'est aussi bien respecté ?", s'interroge une vendeuse d'une boutique de prêt-à-porter. "A mon avis, on aurait dû fermer les grandes surfaces et laisser ouvert les commerces de proximité", lance Mickaël.

Les restaurateurs, les patrons de bar et café, sans oublier ceux des discothèques sont, encore et toujours, les grands perdants de cette crise sanitaire. Ils se retrouvent une nouvelle fois désarmés, sans revenu, sans moyen de se relever. "C'est sûr, je vais mettre la clé sous la porte avant la fin de l'année", se désole Valérie, propriétaire d'un restaurant à Rennes. Même si elle a mis en place un service de vente à emporter, la restauratrice assure que cela ne suffira pas. "L'Etat n'en fait pas suffisamment pour nous. C'est bien gentil de nous dire, "on va vous aider", mais rien n'est fait. Il suffit de voir toute la paperasse qu'il faut faire, toutes les conditions à remplir pour avoir un coup de main", martèle cette femme qui se dit "au bout du rouleau".  

A Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor), des badauds se baladent dans le centre-ville, alors que la majorité des commerces sont fermés © Lucy Embark

Incompréhension, c'est donc le mot de ce deuxième confinement. D'autant plus lorsqu'on voit l'ensemble des commerçants des centres-villes fermés, alors que des badauds continuent à déambuler dans les rues, comme à Rennes ou à Saint-Brieuc. A ce rythme, ce n'est pas le virus que le gouvernement va éradiquer, ce sont les économies de "cette France d'en bas". 

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