Avoir un père et une mère n'est pas la clé du bonheur : en réponse à La Manif pour tous

La Manif pour tous ne cesse de faire parler d’elle, dès lors qu'un gouvernement, tente d’ouvrir des droits sociaux à des couples homosexuels. Pour ses adhérents, un enfant a obligatoirement besoin d’un père et d’une mère pour grandir, évoluer et s’épanouir. Chose qui offusque Léa. Elle qui a été conçue et élevée par un homme et une femme et qui a pourtant connu l’enfer dès son plus jeune âge.

La Manif pour tous s'oppose au mariage homosexuel, à l'homoparentalité (adoption, PMA, GPA) et à la « théorie du genre ». Elle fait la promotion du mariage homme-femme et de la "famille traditionnelle" © Wikipedia Commons La Manif pour tous s'oppose au mariage homosexuel, à l'homoparentalité (adoption, PMA, GPA) et à la « théorie du genre ». Elle fait la promotion du mariage homme-femme et de la "famille traditionnelle" © Wikipedia Commons

"Quand j’entends les membres de La Manif pour tous, il y a de quoi me mettre en colère", s’agace Léa*, 28 ans, originaire de Normandie. Cette journaliste échappe rarement à ces manifestations qui prônent "l’intérêt et le bien-être de l’enfant." "Ils défendent une idéologie complètement absurde. Pour eux, avoir un père et une mère favorisent forcément le bien-être et l’avenir de l’enfant jusqu’à l’âge adulte. Mais quelle connerie ! Ce qui compte avant tout pour un enfant, c’est l’amour."

Léa n'est pas issue d'une famille homoparentale. Elle a été conçue par un homme et une femme, autrefois amoureux. Tout ce qu'il y a de plus normal, dira-t-on. Pourtant, si aujourd'hui, la jeune femme est épanouie professionnellement comme dans sa vie personnelle, elle avoue que ses parents n'y sont absolument pour rien. "Au contraire, j'ai connu l'enfer avec eux."

Abandonnée par l'un, maltraitée par l'autre

C'est seulement quelques mois après sa naissance que le père de Léa décide de quitter le logement familial. Il refait sa vie avec une autre femme et se contente de verser une pension alimentaire chaque mois, "pensant que ça faisait de lui un père", critique la jeune femme. Léa grandit avec sa demi-sœur de quatre ans son aînée et sa mère, dans un quartier plutôt calme de la ville du Havre (Seine-Maritime), non loin de ses grands-parents maternels. Ces derniers étaient les personnes qu'elle aimait le plus au monde. "Je me sentais en sécurité avec eux, ils me remplissaient d'amour", confie-t-elleLa mère de Léa se marie pour la seconde fois. Avec l'arrivée de ce beau-père, la petite fille âgée de 6 ans voit en lui une figure paternelle, qu'elle ne tarda pas à appeler Papa.

Si l'histoire se terminait là, on aurait envie de croire que les membres de La Manif pour tous apportent à chacune de leur manifestation des arguments rationnels. Sur leurs pancartes, lors de défilés, on peut lire à plusieurs reprises : "Une maman, un papa" ou encore "Papa, Maman et les enfants, c'est naturel.", "A en croire ces gens-là, j'aurais dû être heureuse durant mon enfance, juste parce que j'étais élevée par un homme et une femme." 

Pourtant, c'est loin d'être le cas. Dès l'âge de 8 ans, Léa est maltraitée par sa mère, autant physiquement que mentalement, devant un beau-père inactif et un père absent. "J'étais son punching-ball. Je me souviens que je priais souvent, lorsqu'elle me frappait, pour qu'elle me donne un coup fatal, qui m'aurait envoyé directement à l'hôpital. Malheureusement pour moi, elle savait où taper pour éviter les marques sur mon corps", raconte-t-elle après des années de silence.  

Malnutrition, violence physique, violence psychologique... Léa parle de torture. "Tous les jours, j'avais le droit à cette fameuse phrase : tu n'es qu'un accident, tu n'as jamais été désirée."

Partir pour une vie meilleure

C'est à l'adolescence, à l'âge de 14 ans, que Léa prend réellement conscience qu'elle ne sera jamais heureuse si elle reste dans cette famille. "Lorsque ma mère partait faire des courses, par exemple, j'avais interdiction de rester dans la maison ou de l'accompagner, elle me mettait dehors, dans le jardin. Souvent je patientais, je m'occupais comme je pouvais ou alors je prenais le risque d'aller à la bibliothèque ou de rejoindre mes copines. Je m'assurais de rentrer avant son retour."

Ses amies sont ses piliers, en particulier sa meilleure amie. "Je ne racontais pas ce qui se passait à la maison. Mais elles se doutaient bien que ça n'allait pas. Leurs parents aussi d'ailleurs. Quand vous avez la copine de votre fille qui passe tous ses mercredis après-midi chez vous, qu'elle n'est pas pressée de rentrer chez elle, il y a de quoi se poser des questions." 

C'est en voyant la vie de ses amies et le comportement de leurs parents que Léa réalise que ce qu'elle vit chez elle n'est pas normal. Elle prend conscience qu'elle ne connaîtra jamais ce genre de relation avec ses parents et notamment sa mère. "Le mieux pour moi était de partir. J'ai commencé à me rebeller, à me protéger, ce qui ne lui a pas plu. Lorsqu'elle m'a menacé de m'envoyer en internat, loin de toutes les personnes que j'aimais, une alarme en moi s'est déclenchée."

Léa se confie à la conseillère principale d'éducation (CPE) de son collège. Un signalement est alors lancé auprès des services sociaux. Et ce jour-là, Léa ne rentra pas chez elle après l'école. Elle se rend chez ses grands-parents. Elle y resta tout au long de l'enquête menée par l'Aide sociale à l'enfance (ASE). "Chaque semaine, je devais voir un psychologue, une assistante sociale et un éducateur. Je pensais que mon cauchemar prenait fin, mais pas du tout." 

Un placement contesté

Léa a du mal à se faire entendre. "J'avais l'impression qu'ils ne me croyaient pas. C'était blessant. Il faut dire que ma mère sait manipuler les gens. Elle a la capacité de vous faire croire ce qu'elle veut. Je me souviens qu'elle avait apporté, lors de l'enquête, des photos de moi, sourire aux lèvres, au parc d'Astérix, en disant : est-ce que c'est l'image d'une enfant maltraitée ça ? Mais quel enfant n'aurait pas le sourire aux lèvres en passant un moment comme celui-ci ?" 

Ce genre d'événement se faisait pourtant rare dans sa vie. "Je n'ai jamais effectué de voyages scolaires. Le seul que j'ai fait, c'est la classe de mer en CM2 et j'ai dû moi-même financer le voyage avec l'argent que me donnaient mes grands-parents."

A ses 16 ans, Léa est placée en foyer par le juge des enfants, afin d'évoluer dans un "cadre neutre, loin des problèmes familiaux". Une décision qu'elle conteste encore aujourd'hui. "C'était une mauvaise décision. Mes tantes, mes grands-parents, même la mère de ma meilleure amie étaient prêts à m'accueillir. Mon père, lui, s'est manifesté pour ne plus payer de pension alimentaire. Je me souviens lorsque j'étais chez mes grands-parents, ma grand-mère l'avait contacté pour avoir une aide financière. Sa réponse : "Si elle a besoin d'argent, elle vient vivre chez moi". 

Léa passe trois années dans une maison d'enfants à caractère social, accueillant des jeunes filles âgées entre 12 et 21 ans. Son profil surprend. Parmi tous les jeunes du foyer, elle est la seule à être en filière générale (baccalauréat littéraire) et avoir de l'ambition. "La plupart étaient en échec scolaire. Elles étaient issues de milieux défavorisés, ce qui n'était pas mon cas. C'est d'ailleurs là-bas que j'ai compris l'importance d'être cultivé. Les connaissances sont une force. J'ai su m'imposer en tant que leader, au sein du groupe, grâce à mon tempérament mais aussi parce que les filles me voyaient extrêmement intelligente."

Un enfant a surtout besoin d'amour

A partir de là, Léa se libère. Elle refuse tout contact avec sa mère et son père. Et découvre au sein de sa famille d'autres membres, qu'elle ne côtoyait pas à cause de sa mère. "Mes tantes maternelles ont été mon miracle. Chacune à leur manière, elles m'ont apporté ce dont j'avais besoin pour devenir la jeune femme que je suis aujourd'hui. L'une s'est très vite emparée du rôle de mère, tandis que l'autre, aujourd'hui décédée, a joué son rôle de tante à la perfection."

Léa peut également compter sur ses grands-parents et sur ses amis. "Souvent on me demande comment j'ai fait pour m'en sortir. On pense à tort que c'est grâce à mon tempérament, ma volonté et mon ambition. Je pense que ce sont des facteurs. Mais celui qui m'a permis d'avancer et qui a fait de moi la personne que je suis aujourd'hui, ce sont toutes les personnes que j'ai croisées sur mon chemin. Certaines font toujours parties de ma vie, d'autres non. Mais elles m'ont toutes apporté quelque chose à leur façon. Et je ne peux que les remercier."

Elle ajoute : "Quand je lis sur le site de La Manif pour tous : la famille est le carrefour de la différence des sexes et de la différence des générations, seul ce contexte répond aux besoins essentiels de l'enfant pour venir au monde, connaitre son identité personnelle, entrer peu à peu en relations avec les autres, contribuer à la paix sociale, j'ai envie de leurs dire qu'ils se trompent totalement. Je sais qui sont mes parents. Certes, l'un m'a abandonné, mais j'ai toujours su qui il était, ce qu'il faisait dans la vie, où il habitait. Tandis que l'autre ne m'a apporté aucun amour, seulement de la souffrance."

Pour Léa, un enfant a surtout besoin d'être protégé, d'être aimé, d'être entouré pour s'épanouir. "Avoir deux papas, deux mamans, une seule maman ou un seul papa, ce n'est pas un problème tant que l'enfant grandit dans de bonnes conditions. C'est ça l'intérêt premier chez l'enfant. Combien d'enfants sont aujourd'hui confiés à l'ASE parce qu'ils ne sont pas en sécurité avec leurs parents biologiques ? J'ai une mère et un père et je suis devenue heureuse le jour où ils sont définitivement sortis de ma vie." 

Selon un rapport datant de 2018 du Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE) et de l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE), près de 300 000 mineurs bénéficient au moins d'une mesure relevant du dispositif de protection de l'enfance en France, ce qui représente un taux de 20,4 % des mineurs.

*le prénom a été modifié. 

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