Coronavirus: A quoi ressemble la vie pendant le confinement à Barcelone?

L'Espagne est en confinement depuis vendredi 13 mars 2020. À Barcelone, ville à la réputation festive, les rues sont désertes. Les bars et restaurants sont fermés. La police effectue des contrôles. Les Barcelonais font preuve d'entraide et de solidarité. Isalyne Magri, une Française, vivant en Espagne depuis huit ans, raconte la vie de ces dernières jours dans la capitale catalane.

En Catalogne, la population respecte les règles imposées par le gouvernement espagnol © AFP En Catalogne, la population respecte les règles imposées par le gouvernement espagnol © AFP

"En temps normal, les Espagnols vivent dans la rue. Aujourd'hui, ils sont tous enfermés chez eux." Pour Isalyne Magri, qui habite à Barcelone depuis 8 ans, cette situation est inédite. "Barcelone, c'est la vie, c'est la fête. Les gens sont constamment dans la rue, ils se retrouvent après le travail entre voisins, entre amis, entre collègues, à boire des verres en terrasse, pour manger des tapas. Mais depuis dimanche, Barcelone est une ville morte."

Vendredi 13 mars 2020, après que le pays ait enregistré 120 morts et 4 209 cas de contamination du Covid-19, le chef du gouvernement Pedro Sanchez a annoncé l'état d'alerte pendant quinze jours sur l'ensemble du territoire. Une décision qui a pour but de limiter la circulation des personnes et de rationner les biens. 

Des contrôles de police

Dès cette annonce, un vent de panique s'est abattu sur la population. "Les gens ne savaient pas ce que cet état d'alerte voulait dire. Ils ont eu peur", rapporte la jeune femme. Les Barcelonais ont alors accouru vers les supermarchés. Ces derniers ont été dévalisés entraînant une rupture de stock de certains produits. "Je n'ai pas compris mais les gens se sont rués sur le papier toilette. Pendant deux jours, impossible d'en trouver dans les magasins."

Dès le lendemain, samedi 14 mars, à 21 h, le gouvernement espagnol a décrété la fermeture des bars, des restaurants et des commerces hors alimentaire. Il est demandé à la population de rester chez soi, de ne sortir que pour faire des courses alimentaires ou pour se rendre au travail quand le télétravail n'est pas possible. La circulation est restreinte. Les forces de l'ordre effectue des contrôles d'identité. Chaque personne se trouvant sur la voie publique doit présenter un document justifiant l'intérêt de sa présence dans la rue. " On nous demande d'avoir un document officiel de notre entreprise pour certifier qu'on se rend bien au travail. Ce papier doit notifier nos jours et nos horaires de travail. J'ai une amie qui n'avait pas ce document lors d'un contrôle. La police l'a renvoyée chez elle." En cas de non respect des consignes, une personne encoure jusqu'à 6 000 euros d'amende

Dans la capitale catalane, la population semble avoir enfin pris conscience de la crise sanitaire qui touche le pays. "L'épicentre de l'épidémie, c'est Madrid. Donc, il est vrai qu'au début, il n'y avait pas de prise de conscience chez les Barcelonais. Pour eux, c'était une grosse grippe. Ils continuaient d'aller dans les bars, les restaurants. Mais lorsque la femme du Premier ministre, le président de la Catalogne et un joueur de foot de Valence ont été déclaré positif au coronavirus, les gens ont réalisé de la gravité de la situation."

Depuis dimanche 15 mars, tout le monde à Barcelone applique les consignes. Les distances de sécurité (un mètre entre chaque personne) sont respectées. Les supermarchés accueillent les consommateurs par petit groupe de sept personnes maximum. Et tous portent des gants pour toucher les fruits et les légumes. Les clients privilégient le paiement par carte bleue. Et chacun reste chez soi. "Je pense que les Espagnols sont plus disciplinés que les Français." 

"L'Espagne, c'est l'entraide"

Une solidarité s'est mise en place entre voisins. "Certains se sont fait dépister pour aider les personnes âgées, d'autres donnent des idées d'activité manuelle pour les enfants. L'Espagne, c'est l'entraide", ajoute Isalyne Magri. Tous les soirs, à 20 h, les Barcelonais sont sur leur balcon. Pendant cinq minutes, ils applaudissent pour remercier le personnel soignant, fortement mobilisé dans les hôpitaux. "C'est important de les remercier pour le travail qu'ils accomplissent", justifie-t-elle.  

Les Espagnols applaudissent chaque soir pour remercier le personnel soignant © Angel Gomez

En plus d'apporter leur soutien, les Espagnols, comme leurs voisins italiens, occupent leur balcon pour danser, chanter. Dimanche 15 mars, un concert improvisé [VIDEO] a eu lieu entre deux voisins, dans le quartier de la Sagrada Familia, faisant le bonheur des spectateurs.  

Mais si solidarité et entraide sont de rigueur dans la ville catalane, Isalyne confie, qu'ici, on n'hésite pas à dénoncer son voisin. "Les gens vous balancent si vous êtes dans la rue. L'autre jour, j'ai entendu un voisin dire qu'il allait appeler la police car il avait entendu des Anglais ou des Allemands." Depuis samedi 14 mars, l'Espagne a fermé ses frontières. Plus aucun étranger n'est autorisé sur son sol. Les aéroports et les ports sont encore ouverts mais cela ne devrait pas le rester encore très longtemps. 

Un retard et des précipitations

L’Espagne est devenu le deuxième pays européen le plus touché après l'Italie. L’épicentre, Madrid, inquiète particulièrement les experts : le nombre de décès y est passé de 86 à 213 en 24 h.

Sur le plan économique, les salariés des restaurants et des bars ont vu leur contrat et leur salaire suspendu pendant quinze jours. Ces employés vont toucher le Smic soit 800 à 900 euros. "Ca va être dur pour eux, car les loyers sont assez chers à Barcelone. Il faut compter environ 900 euros un appartement avec deux chambres."

Les Espagnols estiment que l'Etat a mis du temps à réagir face à l'épidémie. Pour Isalyne, qui a étudié le droit et les sciences politiques, le gouvernement espagnol a tardé dans la prise de décision. "Il y a eu un retard de la part des politiques et aujourd'hui, ils s'en mordent les doigts. Beaucoup d'Italiens vivent à Barcelone. Ils font des allers et retours entre l'Espagne et l'Italie. Dès les premiers cas déclarés en Italie, le gouvernement aurait dû prendre des mesures. Mais il n'a rien fait." 

Elle estime que l'Etat s'est ensuite précipité, ne laissant pas à la population le temps de se "retourner." "Mardi dernier, le gouvernement a annoncé la fermeture des écoles, sans laisser le temps aux parents de s'organiser. Ils se sont donc retrouvés bloqués. Donc qu'est-ce qu'ils ont fait pour pouvoir aller travailler ? Ils les ont confiés aux grands-parents, alors qu'il a bien été dit que les personnes âgées étaient les personnes les plus vulnérables face au virus."

Autre exemple : "Contrairement à [Emmanuel] Macron, [Pedro]Sanchez n'a pas insisté sur le télétravail dans son discours. Les gens ont continué à se rendre au travail. Mais beaucoup encore prennent les transports en commun. Ces derniers ont été réduits de 40 %, ce qui engendre une foule dans le métro. Les gens sont tassés dans la rame."

Plus étonnant encore, parmi les services de base qui resteront ouverts figurent les salons de coiffure. Le gouvernement a estimé que cette prestation était une nécessité pour les femmes. Un choix qui a rapidement généré beaucoup de commentaires sur les réseaux sociaux. Quim Torra, président de la Catalogne est lui aussi monté au créneau pour dénoncer cette incohérence. "Il a dit que c'était idiot car un coiffeur ne peut se tenir à un mètre de son client pour le coiffer." Face aux nombreuses réactions, l'Etat a décidé de fermer les coiffeurs. 

Il faut reconnaître qu'en l'espace de quelques jours, les Espagnols sont passés de "rien" à un "confinement total." De quoi chambouler le quotidien de chacun. 

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