Coronavirus : mais où sont passés nos SDF ?

Depuis mardi 17 mars 2020, les Français sont confinés à leur domicile. Sur les réseaux sociaux et dans les médias télévisés, on découvre des villes désertes. Pourtant, des SDF continuent à dormir dehors. Sami Chayata, délégué national à la lutte contre les expulsions à la Croix rouge française s'inquiète qu'une crise humanitaire s'ajoute à la crise sanitaire.

La Croix rouge craint une crise humanitaire © Adobe Stock La Croix rouge craint une crise humanitaire © Adobe Stock

La consigne est donnée : "Restez chez vous". Mais comment faire lorsqu'on n'a pas de chez soi ? Chaque année, partout en France, des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants dorment à la rue.

Actuellement, 157 000 personnes sont hébergées dans des centres, dont 14 000 dans le cadre du “plan hiver”. Mais d'autres côtoient, toujours et encore, en période de confinement, les trottoirs, les rues, les places. Parfois, elles ne sont même pas informées de ce qui se passe, comme Benjamin, un SDF à Niort (Deux-Sèvres), interrogé par La Nouvelle République« Je faisais la manche pour financer mes besoins de tous les jours, et des policiers sont arrivés en me disant de dégager, de rentrer chez moi en application du décret sur le virus. Je leur ai dit que je n’ai pas de chez moi, et que je n’étais pas au courant des dispositions… » 

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Vers une crise humanitaire ? 

Le personnel social de la Croix rouge reste mobilisé sur l'ensemble du territoire, même si celui-ci a diminué en raison du confinement (garde d'enfants, peur, risque), il continue à informer, rassurer, orienter les sans-abris et distribuer des kits d'hygiène, notamment du savon. Depuis quelques jours, des infirmiers et infirmières du Samu social, accompagnent les équipes sur le terrain, pour vérifier l'état de santé de ces personnes.  

Sur 230 maraudes effectuées en France, par la Croix rouge, une dizaine ne peut être assurée par manque de bénévoles. C'est le cas notamment à Quimper (Finistère). "Cette situation reste exceptionnelle sur l'ensemble du territoire, rassure Sami Chayata, délégué national adjoint à la lutte contre les expulsions à la Croix rouge. Mais on craint qu'elle s'aggrave au fil des jours. On s'inquiète de voir apparaître en plus de la crise sanitaire, une crise humanitaire." 

Pour le délégué national, le gouvernement français ne prend pas en compte la vulnérabilité de ces personnes dans le cas de cette crise. Si l'âge est un facteur, Sami Chayata estime que la dégradation sanitaire est un élement à prendre en compte dans la lutte contre le Coronavirus. "Vous avez des personnes malades, beaucoup ont des addictions, et l'absence de logement aggrave leur cas. Les SDF sont réellement des personnes à risque quel que soit leur âge."

L'accès à l'eau devient difficile. Certains centres sociaux et associations ont fermé leurs portes, laissant les SDF sans ressource. Les toilettes publics sont même indisponibles, selon les endroits. Et les distributions de repas ne s'effectuent plus. Ce qui n'est pas pour arranger les conditions des plus démunis. 

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De son côté, le personnel de La Croix rouge prend lui aussi des risques en allant au contact des personnes. "On s'expose et nous n'avons aucun équipement de protection", déplore le responsable en charge de la lutte contre les expulsions. Celui-ci demande à l'Etat que les mesures mises en oeuvre pour le personnel soignant soit appliquer aux personnels sociaux. "Il n'est pas question de remettre en cause la distribution des masques. Il est évident que les hôpitaux sont prioritaires. Mais on aimerait avoir un minimum d'équipement pour assurer notre sécurité et pour continuer à répondre aux besoins des personnes. Sinon, on n'aura plus assez de personnels pour le faire."

Des mesures instaurées par l'Etat

Face à l'épidémie du Coronavirus, le gouvernement a annoncé vendredi 13 mars, le prolongement de la trêve hivernale. Celle-ci se termine au 31 mai au lieu du 31 mars. Pendant cette période, les locataires ne peuvent donc pas être expulsés, même si un jugement l’autorise. Et les centres d'accueil et d'hébergement augmentent leur capacité. 

Le ministère du Logement a annoncé ce mercredi 18 mars, la création de deux centres d'isolement sanitaire dédiés aux sans-abri atteints du coronavirus à Paris. Le premier ouvrira dès vendredi 20 mars. Ces centres disposeront de 150 places. Un troisième devrait voir le jour en Île-de-France. Ces établissement sont à destination des SDF contaminés par le coronavirus mais dont l’état ne nécessite pas une hospitalisation.

Ils doivent permettre de palier les difficultés rencontrées par les centres d’hébergements actuellement ouverts. Un projet dans lequel la Croix rouge est particulièrement impliquée. "Il se peut qu'une personne en centre d'hébergement soit dans une chambre avec plusieurs personnes. En cas de contamination, il est impératif de l'isoler. Or, c'est compliqué de mettre en place des espaces de confinement", explique Sami Chayata. 

Le dispositif sera progressivement déployé sur tout le territoire. Les autorités prévoient d’établir un centre de desserrement par région, voire plus dans les régions les plus étendues. Plus de 80 sites ont été pré-identifiés par les autorités dans toute la France, pour un total de 2 875 places. 

"La Croix rouge sera en charge du volet social et de la gestion de la partie sanitaire. Notre but est que la personne soit soignée et guérie. On va également s'occuper de la partie logistique et coordination, que ce soit pour les repas, le nettoyage, les déchets", détaille Sami Chayata. L’accès à ces centres se fera sur avis médical, en lien avec les Agences régionales de santé (ARS). 

A savoir que les personnes contaminées par le Covid-19, obligées de fréquenter ces centres d'isolement sanitaire le temps de leur guérison, retrouveront leur place dans leur centre d'hébergement. "Leur place est gelée", assure le délégué national de la Croix rouge.

Le dispositif Grand froid a également été déclenché par l'Etat. Ainsi les centres d'accueil restent ouverts 24h/24. Les bâtiments publics sont réquisitions comme les gymnases pour accueillir les SDF.

Rester dehors à tout prix 

Les SDF sont vulnérables face à l'épidémie du Coronavirus © Wikipedia Les SDF sont vulnérables face à l'épidémie du Coronavirus © Wikipedia

S'il est évident que beaucoup restent à la rue par manque de places dans les hébergements, d'autres refusent simplement les hébergements qu'on leur propose, par crainte d'être volé, pour garder leur animal de compagnie ou simplement parce qu'ils préfèrent être dehors. Mais comme l'explique Sami Chayata, c'est surtout en raison d'un manque de lien social. "Il faut savoir que ces gens-là n'ont plus de lien social. Il y a une vraie rupture de ce côté là. Il faut énormément de temps pour le créer, créer une confiance, pour trouver une solution. Mais malheureusement, dans la situation actuelle, nous n'avons pas le temps." 

Parmi les SDF, nombreux sont étrangers et ne parlent pas français. "C'est d'autant plus difficile pour nous car nous devons expliquer la situation dans une langue autre que la notre. Expliquer les gestes barrières dans une autre langue, ça va. Le plus compliqué est de leur expliquer pourquoi ils ne doivent pas rester dehors." 

La Croix rouge ne peut en aucun cas obligé une personne sans domicile fixe à "monter dans le camion" pour être conduite dans une centre d'hébergement. La structure peut seulement les informer, faire de la pédagogie en expliquant les gestes barrières, leur donner des autorisations de sortie. En cas de dépistage positif au Covid-19 d'un SDF, la Croix rouge ne "peut rien faire", hormis l'encourager à se rendre à l'hôpital. "On ne peut rien faire s'il refuse. C'est ensuite à l'Etat de prendre le relais", précise Sami Chayata.

Il conclut :"Malgré le confinement, il y aura toujours des SDF. Mais on va essayer de faire en sorte qu'il en ait moins dans la rue."

La Croix rouge intervient sur 77 départements en France. Elle compte 16 719 salariés et plus de 60 000 bénévoles. 

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