Muhannad Alfgi, jeune bachelier libyen raconte son incroyable parcours pour survivre

Chaque jour, des centaines d'Africains sont entassés dans des bateaux de fortune et lancés en direction de l'Europe. Muhannad Alfgi avait 18 ans lorsqu'il a traversé la Méditerranée, en 2015, pour fuir la guerre qui touche son pays depuis 2011. Il témoigne.

Muhannad a mis un an et deux mois pour arriver en France © Lucy Embark Muhannad a mis un an et deux mois pour arriver en France © Lucy Embark

Il aurait pu rester dans le silence, ne rien dire, poursuivre sa vie sans se soucier de ce que les autres pensent. Muhannad Alfgi, 22 ans, a obtenu, cette année, son bac S (scientifique) avec mention. A la rentrée prochaine, il vivra à Lille et étudiera les sciences politiques. Un joli parcours dira-t-on. Pourtant Muhannad ne l'aurait pas imaginé. Lui, le réfugié libyen qui a traversé l'enfer pour venir en Europe. 

Assis sur la plage de Dieppe (Seine-Maritime), face à la mer, Muhannad se souvient de chaque étape de son périple. Les dates, il les connaît par cœur. Le jeune homme est né à Tripoli, capitale de la Libye. Après le divorce de ses parents, il est confié à sa grand-mère. "Là-bas, lors d'un divorce, les filles vont vivre avec la mère, les garçons avec le père. C'est ce qui s'est passé pour mes deux sœurs et moi", explique-t-il dans un français quasi-parfait. 

Fuir pour survivre

Muhannad n'a que 14 ans lorsque le gouvernement de Kadhafi est renversé et que la guerre éclate. Sa vie bascule. Vivre en Libye devient un calvaire. "Dès le 17 février 2011, c'est devenu la loi du plus fort. Les tribus [composantes essentielles à la société libyenne] se disputaient le pouvoir." Muhannad n'a plus le choix, il doit partir pour survivre. "On ne part pas par plaisir. On ne planifie pas non plus. Ce n'est pas des vacances qu'on organise, précise-t-il le regard rivé sur la mer. Quand on vit dans un pays en guerre, on décide généralement de partir au plus près. Mais à ce moment-là, tous les pays frontaliers à la Libye [Egypte, Soudan, Tchad, Niger, Algérie, Tunisie] étaient aussi en guerre. L'Europe devient alors la zone privilégiée, une zone sûre."  

Muhannad se souvient de ces côtes qu'il voyait de chez lui. "Je pouvais voir la Sicile", se remémore-t-il un léger sourire aux lèvres. L'Europe représentait pour lui, la liberté, la sécurité. Alors qu'autour de lui, les missiles explosaient. "La mort, je la connais. J'ai vu des choses qu'un enfant ne devrait pas voir." Il ajoute : "L'Angleterre est pour moi la meilleure destination, un rêve. Je parle anglais, c'est donc plus facile pour s'intégrer. Et les demandes de papiers sont plus rapides. Il faut compter 3 à 5 mois alors qu'en Allemagne, il faut 2 à 3 ans."

Sans prévenir sa famille, Muhannad, alors âgé de 18 ans, se rend à Zouara, ville portuaire située à l'ouest de Tripoli. Véritable eldorado des passeurs de clandestins. "C'est tellement facile. Vous allez dans un magasin, vous dites que vous voulez partir en Europe et on vous oriente vers les bonnes personnes." Le passeur lui réclame 1 000 dinars, soit un peu plus de 630 €. "J'ai demandé à ma famille de me prêter l'argent pour un projet. Elle ne m'a pas posé de questions." Dire à sa grand-mère et à sa mère avec qui il a repris contact à ses 13 ans [en Libye, en cas de divorce, les enfants de plus de 13 ans, peuvent décider de vivre avec le parent de leur choix ou de reprendre contact avec le second] qu'il allait quitter le pays à bord d'un bateau de fortune n'est pas possible pour lui. "Elles ne m'auraient pas laissé partir, dit-il la gorge serrée. S'il m'était arrivé quelque chose en mer, elles ne se le seraient jamais pardonné. Je voulais être le seul responsable de mes actes."

Trois jours sans manger, trois jours sans bouger 

Après avoir payé, Muhannad est envoyé dans une maison isolée. A l'intérieur, des centaines de personnes, majoritairement issues d'Afrique noire patientent. Des femmes enceintes, des enfants, des vieillards. "Il n'y avait rien, juste des murs. Pas de toilette, pas de douche. C'était dégueulasse." Pendant deux semaine, il cohabite. "Personne ne se parle, personne ne se regarde. On attend."

Le 25 août 2015, "quelqu'un est venu nous chercher en pleine nuit. On est partis par petits groupes d'environ dix personnes. Je crois qu'on a roulé vingt minutes avant d'arriver sur la plage. Mais je n'en suis pas sûr." C'est à bord d'un bateau de pêche que 700 personnes embarquent cette nuit-là. Muhannad se retrouve recroquevillé sur lui-même, sur le pont du bateau. Trois jours sans manger, trois jours sans bouger. "Mes muscles étaient contractés. J'avais l'impression que mes tendons allaient lâcher. On perd la tête..." Le garçon ne pense alors qu'à une seule chose : sa sécurité. "J'étais terrifié. Mais je quittais enfin ce pays qui voulait me tuer." La vie sur le bateau n'est pas non plus sans danger. La mer est un enfer qui attend tranquillement l'âme des migrants. "Je crois qu'il y a plus de cadavres que de poissons dans la Méditerranée", souffle-t-il les yeux toujours fixés sur l'horizon. Le navire n'est pas épargné par le racisme. Les Noirs sont placés dans les cales. "Ils étaient entassés avec très peu d'oxygène, sous 45°C. Ils essayaient constamment de monter sur le pont, risquant à tout moment de nous faire chavirer. Nous étions obligés de les repousser." 

Pendant le trajet, aucun mort n'est à déplorer. Certains sont blessés, beaucoup sont épuisés. Sur la côte italienne, les migrants sont pris en charge par les médecins et les infirmières des ONG (organisation non gouvernementale). La police questionne chaque passager. "Sa première préoccupation est de démasquer le conducteur. Mais nous ne savons pas qui il est. Il est habillé et se comporte comme un migrant. Il n'y a pas d'intimidation de la part de la police. Nous sommes correctement traités. On nous donne à manger, à boire. On est logés dans des bâtiments ou à l'hôtel", assure Muhannad.

Poursuivre son rêve

Muhannad ne compte pas rester avec le groupe. Lui, qui ne veut pas être un migrant parmi tant d'autres, veut poursuivre son rêve. Il traverse l'Europe, en ferry, en train, avec l'argent qui lui reste. "Les passeurs nous prennent tout. Il faut être malin et bien cacher son argent." Après avoir parcouru l'Allemagne, il se rend aux Pays-Bas où il retrouve une tante. Il fait une demande d'asile. Elle lui est refusée. Il fuit alors vers la Belgique et finit en France, à Dieppe, le 18 décembre 2016. Pourquoi Dieppe ? "Parce que Calais est devenue trop dangereuse. Vous avez une chance sur 4000 de ne pas vous faire arrêter. Alors qu'à Dieppe, vous avez une chance sur 10." Dieppe semble alors une alternative intéressante pour se rentre outre-Manche. Dernière étape donc avant d'atteindre son but ultime. Mais devant le ferry, tout s'écroule. "Quand j'ai vu ces murs et ces barbelés qui entouraient le navire, je me suis dit que c'était la fin. Jamais je ne pourrais passer. Dieu m'abandonnait."

Désemparé le jeune homme s'assoit dans une rue de Dieppe. Il voit passer une cinquantaine de personnes. Aucune ne s'arrête, aucune ne le regarde. Et puis un individu s'arrête. "Je ne comprenais pas ce qu'il me disait. J'avais peur, car quand quelqu'un vient vous parler le soir, ce n'est jamais pour vous faire du bien." Cet homme, c'est le père Geoffroy de la Tousche, curé de la paroisse Saint-Jean-Paul II à Dieppe. Il lui dit en anglais : "Si tu veux que je t'aide, suis-moi". Le prêtre lui trouve une chambre dans un foyer pour la nuit. Le lendemain, il l'emmène au Secours populaire pour lui trouver des vêtements. "Je m'en souviens comme si c'était hier. Il était très peu vêtu avec une coupe à la Jackson five", raconte l'homme d'église. Puis, le père Geoffroy le place dans une famille d'accueil, une famille de paroissiens. "C'est incroyable. Cette famille, en période de Noël, s'est retrouvée avec un musulman à table", sourit-il. Muhannad est dirigé vers le lycée privé La Providence. "Je ne parlais pas un seul mot français. Le proviseur m'a lancé un défi : apprendre le français en deux semaines", raconte le jeune homme. Chose impossible reconnaît-il ; mais il le relève. La première semaine, Muhannad apprend du vocabulaire. La deuxième, de la conjugaison. Face à de tels efforts, le proviseur l'inscrit dans son établissement à la rentrée 2017, en filière scientifique. Le jeune homme ne connaît rien aux maths, à la physique, à l'histoire. "L'école n'était plus obligatoire dans mon pays pendant la guerre. Tout ce que je sais, je l'ai appris en France." Muhannad a obtenu le droit d'asile. "Je pense que si la France me l'a accordé c'est parce que j'étais enfin prêt à raconter mon histoire, chose que je n'ai pas réussi à faire aux Pays-Bas. Aujourd'hui, je réalise qu'il est important d'en parler. Il faut que les gens sachent la vérité." 

Un an et deux mois, c'est le temps qu'aura mis Muhannad pour arriver en France. Si son rêve anglais ne s'est pas réalisé, il apprécie la chance d'être tombé sur les bonnes personnes. "J'ai trouvé une famille ici. J'ai des projets, un avenir. Si on m'avait renvoyé, je n'aurais jamais refait ce voyage. C'était l'enfer. J'aurais préféré mourir dans mon pays." Pendant l'été, Muhannad travaille dans une entreprise de BTP à Dunkerque. Et quand on lui demande d'où il vient, il répond : "Je viens de Dieppe."

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