Face à Chirac, Lubrizol à Rouen passe à la trappe dans la presse nationale

Elle était la plus grosse information de la matinée, ce jeudi 26 septembre. Mais Jacques Chirac est mort. Les médias se sont rués sur cette actualité en oubliant qu'à Rouen, les habitants et surtout les 200 pompiers mobilisés faisaient face à une explosion à l'usine Lubrizol. Le lendemain, les Rouennais ne se remettent toujours pas du manque d'information dans les médias nationaux.

Une explosion a eu lieu à l'usine Lubrizol à Rouen (Seine-Maritime) ce jeudi 26 septembre 2019 vers 2 heures du matin. © SDIS 76 Une explosion a eu lieu à l'usine Lubrizol à Rouen (Seine-Maritime) ce jeudi 26 septembre 2019 vers 2 heures du matin. © SDIS 76

 

"Ça pu, t'as un ciel gris non stop, ça ressemble assez à une ville fantôme mais surtout on n'a pas d'info. Grâce à Chirac...", " Je tousse, j'ai des maux de tête, les yeux qui piquent et pourtant je suis cloîtrée chez moi.", "Impossible de rester dans mon appartement. C'est irrespirable. J'ai des maux de tête. Ça sent horriblement mauvais.", "J'ai l'impression d'habiter dans une station essence.", " Tu pourras m'interviewer dans quelques années quand on devra me retirer un poumon parce que mon patron nous a dit de venir bosser alors que le bureau est à deux kilomètres de l'usine", me rapportent mes amis habitant à Rouen. 

Ce jeudi 26 septembre, très tôt dans la matinée, les habitants de Rouen (Seine-Maritime) sont sous le choc. La fumée qui se dégage de l'usine Lubrizol, située sur le Quai de France impressionne et inquiète. "On se croirait à Tchernobyl", poste sur Instagram une consœur de Paris-Normandie. A ce moment, les médias locaux et nationaux sont sur le qui-vive. Paris-Normandie, France Info, LCI, Ouest-France, BFM TV, l'Internaute... Bref, tous en parlent. On voit des images impressionnantes à la télé. 

Sur RTL, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner déclare avant même d'être sur les lieux : "Il n’y a pas d’élément qui permette de penser qu’il y a un risque lié aux fumées.” Des paroles qui ne rassurent pas les Rouennais qui au fil de la journée voient de la suie sur les voitures, dans les parcs de jeux, sur les bâtiments. "Avec le mélange de la pluie, les routes sont glissantes", rapporte un internaute sur Twitter. "N'écoute pas Castaner, il dit des conneries. La fumée est toxique. N'ouvre pas les fenêtres", envoie un pompier mobilisé sur les lieux à sa fille. 

Chirac la vedette

Mais un peu avant midi, l'information tombe : Jacques Chirac est mort. Les rédactions changent alors leur fusil d'épaule. Les télévisions et les radios oublient Rouen et sortent leur nécrologie, préparée depuis des années. Les chaînes d'infos lancent leur édition spéciale. La presse nationale plonge dans ses archives pour déterrer les photos de l'ancien président de la République. Les journalistes à Paris et partout dans l'Hexagone enchaînent les coups de téléphone pour récolter des témoignages... 

Tous s'activent en oubliant qu'à Rouen, les gens attendent des réponses à leurs questions. En plaisantant, j'envoie même un message à mes parents : "Vous allez bouffer du Chirac dans la baie de Somme ce midi", en référence au journal télévisé de Jean-Pierre Pernault sur TF1. Leur réponse : " Pour nous, le plus important c'est l'incendie qui s'est déclaré à Rouen."  

Eh oui, pour les Rouennais mais aussi pour l'ensemble des habitants de la Seine-Maritime, la mort de Jacques Chirac, aussi marquante soit-elle, n'est pas aussi importante que l'explosion de l'usine Lubrizol.  

S'informer avec la presse locale

Il faudra attendre le lendemain pour que Rouen fasse de nouveau parler d'elle sur internet, à la radio, à la télévision. Sur Twitter, les internautes se lâchent et accablent la presse nationale pour son manque de traitement. 

Les Une des journaux du vendredi 27 septembre se ressemblent toutes. Jacques Chirac est en première page. Toutes sauf celle de Paris-Normandie. Le quotidien régional normand dont son siège est basé à Rouen, est le seul à ouvrir sur l'incendie de Lubrizol, avec une photo impressionnante, qu'on ne peut que saluer. En même temps, l'inverse aurait été surprenant. 

La Une de Paris-Normandie du vendredi 27 septembre © Twitter La Une de Paris-Normandie du vendredi 27 septembre © Twitter

Les Seino-marins regrettent un manque d'information dans la presse nationale sur cette actualité. "Chirac a monopolisé l'info hier. Ils auraient bien pu alterner, parler de Chirac et de l'incendie. Les deux infos étaient tout autant importantes l'une que l'autre ", confie une amieCar il ne faut pas oublier que 80 % des Français s'informent grâce aux JT et 52 % grâce aux chaînes d'info en continu, selon un rapport de Médiamétrie datant de 2016.

Il faut cependant souligner le travail effectué par les journalistes locaux. Durant toute la journée, ils ont suivi et ont fait un énorme travail sur place pour informer la population : Paris-Normandie, France Bleu Normandie, Actu 76... Surtout lorsqu'on sait que lors d'un tel événement, il n'est pas toujours facile, pour les journalistes d'obtenir des informations car les institutionnels verrouillent leur communication. 

Alors un conseil, amis, famille, camarades, citoyens, oubliez la presse nationale pour vous informer sur votre commune ou votre région et orientez-vous vers la presse locale. Elle est d'autant voire davantage compétente. Elle l'a encore démontrée sur cet événement. 

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