La liberté de la presse fête ses 138 ans et elle n'a jamais été aussi mal

La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse fête, ce lundi 29 juillet 2019 son 138e anniversaire, dans un climat particulier, ponctué par l'audition de journalistes par la DGSI, la tentative de perquisition à Mediapart, les exigences de l'Exécutif lors des interviews politiques... Autant de facteurs qui laissent penser que la liberté de la presse et d'expression est grandement en danger.

138 ans que la loi sur la liberté de la presse existe en France. 138 ans qu'elle régit les libertés des journalistes mais aussi leurs limites. 138 ans qu'elle permet à la presse d'informer au mieux les lecteurs. La loi dispose dans son article 2 : "le secret des sources des journalistes est protégé dans l'exercice de leur mission d'information du public." Il serait donc impensable d'imaginer des officiers de la direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) interrogés des journalistes sur une enquête, de voir une tentative de perquisition au sein d'une rédaction ou encore d'arrêter des journalistes en train d'exercer leur profession lors d'une manifestation. 

Et pourtant, tous ces événements ont eu lieu cette année. La presse n'a jamais été aussi mal. Si elle souffre depuis des années d'une défiance des Français, les institutions et les politiques tentent de la contrôler. Tous les ans, la France chute dans le classement mondial de la liberté de la presse réalisé par l'organisation internationale Reporter sans frontière. En 2019, elle se retrouve à la 32e position derrière l'Afrique du Sud et devant le Royaume-Uni. 

Une tentative de contrôle de l'exécutif

Emmanuel Macron, tout juste élu en 2017, n'a pas tardé à se mettre les médias à dos. Depuis deux ans, les heurts entre le gouvernement et la presse ne cessent de se multiplier. A commencer par le choix arbitraire des journalistes autorisés à suivre le Président, la plainte controversée de la ministre du Travail Muriel Pénicaud contre trois titres, la volonté de créer un conseil de l'ordre des journalistes ou encore la suppression de la salle de presse de l'Elysée, finalement abandonnée.

Sans oublier l'interrogatoire de journalistes dans l'affaire Benalla et dans l'enquête sur les armes françaises utilisées contre des civils au Yémen, la tentative de perquisition des locaux de Mediapart, des reporters-photographes et des cameramen, parfaitement identifiables, pris pour cible par les forces de police lors du mouvement des Gilets Jaunes. Et la liste est encore longue...

Mais cela est-il vraiment nouveau et apparaît-il que sous l'ère Macron ? La réponse est non. Edwy Plenel, directeur de Mediapart a d'ailleurs relevé que «la dégradation a commencé sous Sarkozy par une forme de virulence et de violence, et a continué sous le gouvernement de Manuel VallsLe quinquennat Macron témoigne quand même d’une accélération de cette dégradation des relations entre la presse et le pouvoir. Depuis l’affaire Benalla, le discours du pouvoir consiste en une délégitimation de la presse. Rappelez-vous la phrase d’Emmanuel Macron disant, le 25 juillet 2018, "nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité" !», peut-on lire dans Libération.  

La relecture, une pratique contestable

En France, c'est bien connu, les politiques aiment relire les articles de presse dans lesquels ils interviennent. La relecture est entrée dans les mœurs. Et beaucoup de médias acceptent cette pratique. La raison ? Eviter les erreurs. Chose qui se justifie pour des sujets complexes de type scientifique. Mais peut-on en dire autant pour les sujets politiques ? Si certaines informations sont effectivement délicates à traiter, ce genre d'entretien est réalisé, dans la quasi-totalité des rédactions par des journalistes spécialisés dans ce domaine. Ils maîtrisent les Sciences politiques ainsi que leurs sujets et sont à même de retranscrire les propos. Des propos qui peuvent être éventuellement enregistrés avec l'accord de l'interlocuteur comme le stipule la charte de déontologie des journalistes. Le risque d'erreur semble alors mince. Alors pourquoi autoriser cette relecture ? 

Grégoire Biseau, rédacteur en chef adjoint de Libération avait déclaré sur son site de fact-checking, Checknews : "les interviews de membres de l’exécutif publiées sous forme de questions-réponses dans le journal sont relues quasiment tout le temps. C’est toujours le journal qui a le final cut. Si une réponse est trop édulcorée, elle ne figurera simplement pas dans les colonnes du journal le lendemain."

Les médias auraient donc le dernier mot. Quelques exemples le prouvent. En avril dernier, les Echos ont censuré une interview de la ministre des Transports Elisabeth Borne au motif qu'elle a été entièrement réécrite par Matignon. Même chose en 2016 par le Point. Les propos de Myriam El Khomri, alors ministre du Travail ont étaient réécrits par le Premier ministre Manuel Valls en pleine polémique sur la loi travail. L'hebdomadaire national n'a donc pas publié l'article. 

La presse quotidienne régionale n'est pas épargnée

Mais un récent événement laisse penser le contraire. A cinq jours de l'élection européenne en mai 2019, Emmanuel Macron a convié la presse quotidienne régionale à une conférence de presse. Sauf que le chef de l'Etat a posé ses règles. Les médias devaient publier le même jour un entretien relu et validé par la présidence. Le lendemain, sans surprise, le paysage des Unes de la presse régionale était d'une harmonie à couper le souffle. Macron en pleine page ou en encadré, avec pour certains journaux le même titre. 

Seuls la Voix du Nord et le Télégramme ont refusé de se plier aux exigences de l'Exécutif. La Voix du Nord avait déjà fait savoir en janvier 2018 qu'elle refuserait dorénavant la relecture. "Jusque-là, comme la quasi-totalité de nos confrères, nous acceptions cette relecture sous prétexte que la parole d’un ministre a quasiment force de loi. Nous mettons donc fin aujourd’hui à cette pratique, ce qui nous conduira à enregistrer les entretiens et à les restituer fidèlement dans leur contexte", avait écrit dans un édito Patrick Jankielewicz, rédacteur en chef du quotidien. 

La presse quotidienne régionale a donc, ce jour-là, remis en cause la différence entre information et communication. Elle a montré que son indépendance, son impartialité, étaient entachées. Car aujourd'hui si un média français souhaite publier une interview du Président ou d'un membre du gouvernement, il devra avoir l'aval des services de communication. Alors que reste-t-il de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse ? Pas grand chose apparemment. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.