A Rouen, Jean-Louis Louvel, une affaire qui inquiète la presse normande

La rumeur circulait depuis des mois. Elle a été confirmée fin août 2019. Jean-Louis Louvel est candidat à la mairie de Rouen. Cet entrepreneur, détenteur du journal Paris-Normandie met sa rédaction dans une situation délicate. Entre ambition politique du patron et indépendance de la presse, la ligne est fine chez Paris-Normandie. Et les journalistes s'inquiètent pour leur avenir.

Jean-Louis Louvel est candidat à la mairie de Rouen aux élections municipales de 2020. Il espère se présenter sous l'étiquette LREM © DR Jean-Louis Louvel est candidat à la mairie de Rouen aux élections municipales de 2020. Il espère se présenter sous l'étiquette LREM © DR

Politique et média ne font jamais bon ménage. Mais certains Français n'hésitent pas à combiner les deux pour leurs intérêts personnels, quitte à faire perdre toute crédibilité à leur journal, à l'image de Serge Dassault, ancien sénateur et patron du Figaro, décédé en 2018, de Jean-Michel Baylet, conseiller municipal de Montjoi et conseiller départemental du Tarn-et-Garonne, patron de la Dépêche du midi ou encore de Bernard Tapie, ancien homme politique et patron de La Provence (même si ce dernier a racheté le titre en 2013 bien après avoir quitté la vie politique).

A Rouen (Seine-Maritime), l'entrepreneur Jean-Louis Louvel a annoncé, jeudi 29 août 2019, sa candidature à la mairie pour les Municipales de 2020 sur les ondes de France Bleu Normandie. Jusqu'ici tout va bien. Jean-Louis Louvel remplit toutes les conditions pour être candidat, à savoir être âgé de plus de 18 ans, justifier d'une attache avec sa commune d'élection comme payer des impôts locaux, avoir rempli ses obligations vis-à-vis de l'armée (service militaire ou JAPD suivant l'âge). A noter, certaines professions, tels que juges, préfets ou encore membres de l'administration publique, ne sont pas autorisées à exercer de tels mandats locaux. Mais Jean-Louis Louvel n'occupe aucun de ses postes. 

Non, c'est un homme d'action, un vrai couteau-suisse. Son créneau : l'entrepreneuriat. Président-fondateur de PGS services (leader français de la palette de manutention), président de Normandie Rouen Invest, co-créateur de N'Factory (un accélérateur normand de start-up), président du club de rugby de Rouen, "sauveur" de sept entreprises françaises qu'il a racheté alors qu'elles étaient en redressement judiciaire (il a tout de même sauvé 500 emplois). Mais surtout actionnaire majoritaire du quotidien normand Paris-Normandie. Et c'est là que ça coince...

Une rédaction sur le qui-vive 

L'annonce de sa candidature n'a pas été une surprise pour les salariés du journal. Jean-Louis Louvel avait déjà fait part de son envie de briguer la mairie. Mais tant que rien n'était confirmé, les journalistes pouvaient souffler. Depuis, place aux interrogations. "Que va devenir Paris-Normandie ? Va-t-on devenir le journal "du maire" ? Va-t-il s’immiscer dans la ligne éditoriale s'il est élu ? Comment doit-on traiter les Municipales ? Quelle crédibilité va-t-on avoir auprès de nos lecteurs ? Va-t-il vendre le journal ?", se questionne-t-on en interne. 

Le matin même, un communiqué du SNJ Paris-Normandie atterrissait dans les boites mail des journalistes. Les syndicats s'inquiètent de la crédibilité du journal : "Jean-Louis Louvel, l'acteur majoritaire de la SNIC qui édite nos titres, a annoncé officiellement ce jeudi 29 août sa candidature à la mairie de Rouen. Le boulimique entrepreneur n'aura pas entendu les appels à la prudence des élus du SNJ, ne parvenant pas à éclaircir sa situation au sein du journal avant de confirmer ses ambitions politiques. Contrairement à ce qu'il persiste à amalgamer, c'est moins la liberté de la presse qui est en question dans ce mélange des genres que l'indépendance et la crédibilité de nos journaux. Et donc sa survie et celle de 200 emplois. La création d'une société de journalistes - avec des pouvoirs importants de contrôle et de saisine - nous semble plus que jamais s'imposer."

Et il y a de quoi être tourmenté. Car pour Jean-Louis Louvel, être maire d'une commune et patron de presse ne semble pas poser de problème. Au contraire, l'homme de 53 ans le prendrait même comme un défi, histoire de prouver que quand on veut, on peut.

Serge Dassault, l'exemple parfait

Dans ce milieu, Serge Dassault est l'exemple même que politique et média ne sont pas compatibles. L'ancien industriel s’intéressait de près à la ligne éditoriale de son journal Le Figaro et n’hésitait pas à afficher ses convictions, ce qui provoquait parfois des tensions avec la rédaction. Les « journaux doivent diffuser des idées saines », « pas de la désinformation », avait-il dit dans une intervention sur France Inter, en décembre 2004, ajoutant : « Les idées de gauche ne sont pas des idées saines. Nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche qui continuent. »

Chaque année, il avait pris l'habitude d'écrire ses vœux dans les pages. Il y fustigeait la dette, les 35 heures, le nombre de fonctionnaires… Il avait également saluer l’élection d’Emmanuel Macron, alors que la direction de son journal avait soutenu le candidat de la droite, François Fillon, pendant la présidentielle de 2017. 

C'est donc un nouveau coup dur pour Paris-Normandie, qui connaît depuis des années des problèmes financiers. Sa crédibilité avait déjà été entachée par le passé lorsque Jean Allard, alors PDG et directeur de la publication du journal de 1982 à 1993 est devenu premier adjoint au maire de Rouen. Certains journalistes aujourd'hui à la retraite se souviennent encore de la pression ressentie dans le choix du contenu des pages.

Jean-Louis Louvel sera-t-il un prochain Serge Dassault, un prochain Jean Allard ou décidera-t-il de vendre afin de préserver l'indépendance et la crédibilité du journal normand ?

Ce mardi 3 septembre 2019, devant ses salariés au siège, il a reconnu "chercher des solutions pour lever toute suspicion, toute ambiguïté, afin que [sa] candidature ne puisse pas nuire au journal." Il envisagerait l'arrivée d'un nouvel actionnaire, "si possible minoritaire" et des discussions ont déjà été engagées avec plusieurs candidatsPar ailleurs, il s'est dit prêt à poursuivre les discussions avec la rédaction et le SNJ sur le projet de création d'une société de journalistes. Affaire à suivre...

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