Action pratique, force politique: la solidarité populaire

Entre charité et solidarité, la frontière pourrait sembler ténue. Elle ne l’est pas. La charité est en surplomb, inégal, hiérarchique, quand la justice sociale et l’égale dignité sont les piliers de la solidarité pratique qui est aussi politique. Celle que les forces de l’ordre nassent, intimident et répriment, comme à Montreuil le 1er mai, pendant qu’E. Macron ose nous parler de «jours heureux».

« Ici on n’aime pas la charité. » Assis sur un banc rue Sorbier, le temps d’une pause entre deux cagettes à charger, Yves l’affirme avec fermeté. Entre charité et solidarité, la frontière pourrait pourtant sembler ténue. Elle ne l’est pas. La charité a toujours une forme de surplomb, inégal, hiérarchique. Elle entend le plus souvent que l’ordre – social, politique et policier – reste en ordre. Rien de tel, de Ménilmontant à Belleville, aux Marmoulins de Ménil ou à la Cantine des Pyrénées ; rien de tel dans les brigades populaires de solidarité dont le foisonnement impressionne depuis le début du confinement ; rien de tel dans toutes les initiatives, locales et fédérées à travers le pays, de COVID-Entraide. Cette solidarité que les forces de l’ordre nassent, intimident et répriment, comme on l’a vu à Montreuil le 1er mai, pendant qu’Emmanuel Macron ose nous parler de « jours heureux ». Justice sociale et égale dignité sont les piliers de cette solidarité pratique qui est aussi politique. Devant les incapacités de l’État, mais aussi contre ses attaques frontales, ses destructions massives de services publics et de protection sociale, l’auto-organisation est une force collective à double face. D’abord, elle permet aux plus vulnérables de tenir bon, sans condescendance humiliante mais plutôt avec tout le contraire : la certitude d’une coopération qui ravive l’entraide populaire. Ensuite, elle offre d’imaginer un monde différent, débarrassé de la course au profit, du temps rentable et des rapports marchands.

Alors on se donne rendez-vous chez BMG rue Sorbier, au cœur de Ménilmontant. BMG (pour Belleville-Ménilmontant-Gambetta), c’est un très vieux magasin de cycles, le plus ancien de Paris. L’air y est libertaire. C’est bien plus qu’une simple boutique : plutôt un lieu de vie, un lieu social dans le quartier. Quand on n’est pas en confinement, les enfants viennent de temps à autre y gonfler leur ballon. On s’y rassemble, on s’y retrouve. Et puis on y entrepose la nourriture qui va ensuite être livrée à qui en a besoin. Depuis cinq ans, les Marmoulins de Ménil se sont lancés dans la récupération-distribution de vivres. Loin de la nourriture industrielle que prodiguent tant d’ONG accroissant encore par là les formes de comorbidité comme le diabète ou l’obésité, la nourriture récupérée deux fois par semaine à Rungis – et six jours par semaine en temps de confinement –, ce sont des fruits et légumes frais, de la viande, des produits bio. Ces invendus, sinon, seraient purement et simplement détruits. Yohann, Stéphane, Yves, Rico, Farida, Violaine, Gwenn et toute l’équipe n’en pouvaient plus de ces immenses gaspillages quand tant et tant crèvent de faim – et plus que jamais. Crever de faim, oui, c’est bien de ça qu’il s’agit. Cette nourriture-là, à base de primeurs, beaucoup n’y auraient jamais accès sans cette solidarité. Les maraudes tournent pour les sans-abris, les réfugiés, les prostituées, les personnes et familles démunies. Des liens se nouent avec les lieux-phares du coin, comme la Cantine des Pyrénées, la Nouvelle Rôtisserie Sainte-Marthe, le restaurant Quartier rouge rue de Bagnolet qui prépare quelque quatre cents repas par jour en ce moment ; plus loin, Diamant d’Afrique à Champigny. Les provisions sont telles qu’on peut aider les brigades de solidarité populaire dans les arrondissements voisins. Principe : on ne gâche rien, on ne jette rien. En dehors des temps confinés, c’est aussi toute une vie de quartier : dans les ateliers culinaires, on cuisine portugais, japonais, malien ou brésilien, on essaie ses meilleures recettes de chou kale, on partage. Les Marmoulins apportent leur soutien aux luttes : sans-papiers, victimes de violences policières, grèves ouvrières… : être là. La vice-présidente de l’association, Maryam, véritable pilier, n’a pas de « papiers » ; mais elle est là, oui : « d’ailleurs nous sommes d’ici ».

On est bien loin de l’injonction gouvernementale, de type « jeveuxaider.gouv ». Ce même gouvernement qui parle de solidarités en les brisant. Qui fait des soignants des héros après avoir ignoré leur détresse devant le manque de moyens, méprisé et réprimé leurs manifestations, cassé méthodiquement le service public hospitalier. Qui n’a que compétition à la bouche, logique comptable et rentabilité. Tout simplement, on est bien loin de la charité qui l’arrange comme un cautère sur son incurie. L’auto-organisation est plus que jamais nécessaire, pour combiner action pratique et force politique. Un moyen vrai de « changer la vie ».

Pour soutenir et/ou rejoindre les Marmoulins de Ménil : https://www.helloasso.com/associations/les-marmoulins-de-menil

La Cantine des Pyrénées : https://www.helloasso.com/associations/les-pieds-sur-la-table-75020/formulaires/4/widget?fbclid=IwAR0WUd17ClpbcobGPNEnZf6RI4ypmoK4MYkN73hFTcTIf3RP83XowDEDX2Q

Pour contacter les Brigades de solidarité populaire en Ile-de-France : brigadepopulaire-idf@protonmail.com

Ludivine Bantigny et Gwenn Demeine

Cet article a été publié dans L'Humanité du 2 mai 2020

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