Ce que vaut Val. A propos de «Malaise dans l'inculture»

Philippe Val, quel intérêt ? Quel intérêt à le lire et à écrire sur le sujet, pourrait-on se dire. Il publie un mauvais livre chez Grasset, fait deux-trois tours dans les médias et puis voilà – et puis s’en va ? Mais non : en réalité, il semble qu’il y ait lieu de s’y attarder un peu, pour ce qu’il représente. Tout en se réclamant officiellement de la « gauche », il est l’un de celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui importent dans cette supposée et auto-proclamée « gauche » des idées délétères et réactionnaires. L’offensive est majeure, plus ou moins subtile, brutale et frauduleuse : elle vise à acclimater dans l’opinion de prétendues évidences et à les faire passer pour telles, par une plate opération de naturalisation.

Naturalisation est bien le mot, quand ces auteurs parlent, parlent et parlent encore de la société sans dire un mot du social : un tour de force. En fait, il ne s’agit bien sûr pas d’un oubli, mais d’un dédain souverain pour la réalité sociale. Cette indifférence condescendante s’accompagne tout à la fois d’un aveuglement sur ce que sont vraiment les difficultés, les injustices et les terribles disparités de nos sociétés, et d’une hostilité revendiquée à l’encontre des disciplines qui entendent les analyser : les sciences sociales en général et la sociologie en particulier.

Philippe Val, avec son livre Malaise dans l’inculture, est le dernier représentant en date de ce courant[1]. Fort de ses nombreux réseaux, l’ex-président de France Inter se répand dans les médias pour dire sa haine du « sociologisme » qui serait, selon lui, la plaie d’aujourd’hui. Val jadis fut un bon humoriste : on en concevrait presque de la nostalgie. Car ce donneur de leçons assène ses vérités, y compris l’injonction à être drôle, sans jamais l’être quant à lui. Il faut bien le dire : cette lecture est un pensum. Certes, on en retient une phrase heureuse, à l’entame de l’ouvrage, mais elle n’est même pas de lui – elle est de Wolinski… : « le rire est le plus court chemin d’un homme à un autre ». On ne rit pas, pourtant, à lire Val ; on désespérerait presque, si ce genre de livre sans style et sans talent ne donnait toujours davantage envie de s’insurger contre ces faux-monnayeurs de l’essayisme qui envahissent les librairies, les ondes et les écrans.

Pauvre gauche piétinée

Philippe Val est un homme de gauche : il le dit et le martèle. Pourtant, la gauche et ses valeurs trouvent en lui un piètre défenseur. La « gauche » telle qu’il l’entend doit :

a) aimer l’argent

b) respecter la finance

c) détester le principe d’égalité

d) nier qu’il y ait de la domination

Quelques pages du livre sont une ode à l’argent : il faut l’aimer, et « la haine de l’argent raconte toujours la haine de la liberté » (p. 54). L’argent rend libre, il donne envie d’acheter et d’assouvir nos désirs : car « que sommes-nous d’autres que nos désirs ? » (p. 151). Il ne s’agit certes pas de s’interroger plus avant sur ces envies-là, sur la fabrique sans cesse renouvelée de désirs marchands. Non, nous désirons et l’argent (si nous en avons mais là n’est pas le problème de Val) nous donne satisfaction. L’égalité ? C’est « un concept que même un illettré peut s’approprier » (p. 58). Derrière cette morgue, il y a toute l’approbation de Val, homme de gauche s’il en est, face aux hiérarchies et aux inégalités qui ne cessent de se creuser. Le marché ? Il va de soi, doit être encensé et mis à l’abri des critiques malveillantes. Le seul reproche que Val adresse à François Hollande, c’est son discours de campagne  - on s’en souvient : « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, et pourtant il gouverne, c’est le monde de la finance ». Selon Val, un tel propos relève des « discours indignes de personnalités politiques de haut rang », « témoigne d’une abdication de la pensée – et d’une volonté de donner des gages à ceux qui cherchent des boucs-émissaires » (p. 156). Pauvre bouc-émissaire en effet que ce marché financier si injustement attaqué. Heureusement pour Val, la phrase de Hollande n’était qu’une phrase ; elle n’aura eu aucun effet. Tout au contraire, la politique menée, dans une très exacte continuité, vise à satisfaire les actionnaires et faire allégeance aux marchés. De quoi plaire à Val, ce vallsiste ; l’actuel Premier ministre trouvera là son apologie ; il est de ces « irréprochables » très appréciés (p. 193). Reste la domination ; pour Val, il ne faut pas l’exagérer, elle est si relative : « La vie est faite de concessions successives, de dominations réversibles. L’amour, l’amitié, l’admiration, le jeu en général, l’éducation des enfants, la politique […] sont des fluctuations de domination » (p. 69) On dirait du Laurence Parisot défendant la précarité : « La vie, la santé, l’amour sont précaires. Pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? »

En bref et pour résumer, la gauche est une culture politique pour laquelle l’argent et le marché sont des fondements, qui rejette la valeur de l’égalité et nie qu’il y ait des clivages marqués par la domination sociale. C’est sans doute en effet une bonne définition des équipes et pratiques gouvernementales qui se succèdent sans baisser la garde. Mais quel besoin encore d’utiliser le mot « gauche » pour désigner cette culture-là ?

Philippe Val est un libéral. Il dit son admiration au « libéralisme réformateur » et n’a pas de termes assez durs contre ce qu’il nomme la « gauche antiréformiste » (p. 28 et 83). C’est là que le bât des mots blesse. On sait tout ce qui se justifie désormais au nom des sacro-saintes « réformes » – qui sont seulement, depuis quelques décennies, des contre-réformes et régressions généralisées : la mise en cause des services publics, des retraites, des protections sociales, du système de santé, du Code du travail. Mais Philippe Val n’en a cure : il est bien au-dessus de ces réalités empiriques. Il ne s’intéresse pas à la manière dont les gens travaillent, se soignent et vivent aujourd’hui.

Le sociologisme, voilà l’ennemi

             Normal, donc, qu’en méprisant ces conditions de vie, ce quotidien et l’emprise concrète de ces difficultés, totalement absentes des 301 pages de son livre, Philippe Val en vienne à détester la sociologie. Il ne s’en cache pas, c’est viscéral et presque physique chez lui : elle suscite en sa personne « aversion », « antipathie instinctive », « allergie » (p. 29). La sociologie est une maladie, et Bourdieu un virus. Tout y passe : quelques noms d’oiseaux, au sens strict : le/la sociologue serait un « perroquet frappé de la maladie d’Alzheimer » (p. 93) ; et puis une litanie de caractéristiques dont la violence va bon train : la « médiocrité sociologique » (p. 111), le « sociologisme coupable » (p. 24), le « catéchisme sociologique », « cette morale affaiblissante [qui] fait honte au démocrate laïque et le paralyse » (p. 174),  l’« alibi du social » (p. 168), le « journalisme malade de la sociologie » (p. 214), la « dictature du social » (p. 168).

« Dictature » n’est pas un mot employé à la légère ici ; s’il y a beaucoup de pirouettes dans la prose de Philippe Val, celle-ci n’en est pas une, ce serait plutôt un triple salto (arrière). Car Val y revient, insiste, ressasse : l’explication sociologique est en dernière instance d’essence stalinienne. Elle a pour « mission de restaurer idéologiquement un mur de Berlin » (p. 28). Staline, nommément désigné, a le « sociologisme » pour héritier (p. 83). En un même mouvement, Pierre Bourdieu est insidieusement rapproché de Pol Pot, parce qu’il aurait dénoncé « de manière virulente ce que les “médias” inoculent dans les consciences “asservies” »  – et les guillemets font croire à des citations qui n’en sont pas. Monique et Michel Pinçon-Charlot sont ignominieusement accusés de vouloir mettre « l’habitant des beaux quartiers » « dans un camp de travail » (p. 194). Invité de France Inter le 10 avril dernier, Philippe Val va jusqu’à évoquer un « totalitarisme mou ».

N’en jetez plus. A le lire, la sociologie serait devenue non seulement le problème majeur de la société, le cheval de Troie de tous les dangers, mais encore une hydre totalitaire qu’il faudrait donc faire taire. Oui, faire taire : « Je ne sais pas s’il faut cultiver les plantes transgéniques dans des espaces confinés, écrit Val, mais je suis convaincu qu’on aurait dû y regarder à deux fois avant de cultiver ces idées sociologiquement modifiées à l’air libre » (p. 32). Philippe Val se voudrait chantre de la liberté, mais sa liberté est à géométrie variable ; c’est un triangle à deux côtés.

On s’expliquera par là sa méthode. Elle est truffée de grandes essences… : « la » pensée française, « la » pratique journalistique, « la » sociologie. Jamais ne l’effleure l’idée d’une diversité – a fortiori d’une complexité : les arguments de Val sont bruts de décoffrage. Ils sont aussi manichéens, binaires, schématiques – un schématisme que par un procédé particulièrement retors, il prête à ses adversaires, les adeptes du désormais fameux « sociologisme » : « il y a les dominants qui ont tort et les dominés qui ont raison » (p. 32). Béatement, Val va jusqu’à opposer les sociologues, ceux qui voient du clivage, des tensions et des divisions dans la société, à… Michael Jackson, qui « ne chantait pas pour des catégories », lui, et qui voulait dépasser ce qui « monte les individus les uns contre les autres » (p. 140). La comparaison vole si haut qu’on en reste pantois. Mais enfin, si l’on veut vraiment entrer dans l’argument, on pourra toujours dire que Jackson lui-même était très conscient de la violence sociale des puissants, de la brutalité policière, de la ségrégation et de la domination[2].

Il semble de toute façon que Philippe Val n’ait pas lu celles et ceux qu’il incrimine : jamais une référence, jamais une citation, jamais une discussion. Il enfourche un bulldozer pour bouter ces sociologues et leurs émules hors du territoire de l’admissible. Mais il se garde bien de prendre leur pensée et leurs propos à bras-le-corps. D’ailleurs, ces sociologues, Philippe Val les voit « à la télé » (p. 21) : cela doit certainement lui suffire amplement. Le hic, c’est qu’il tire de ces bribes médiatiques de vastes généralités, accompagnées de scandaleux raccourcis. Ainsi lorsque ces « sociologues » proposent une explication sociale et politique sur la montée de l’intégrisme, ils et elles accuseraient « la démocratie » (p. 18). En montrant les enjeux sociaux qui s’y dessinent, ils et elles « encouragent et justifient les violences » (p. 21).

N’est pas Prévert qui veut : il ne suffit pas d’aligner mots et thèmes sans rapport pour écrire « Inventaire ». Mais Val s’y essaie, et s’y échine même. C’est un tour de passe-passe pour calomnier ses adversaires (les tenants de l’explication sociale) suspectés de mettre tout et n’importe quoi dans le même sac, et porter contre eux les pires accusations. Alors Val écrit : « Il faut se méfier de tous les discours politiques qui expliquent que si l’on est insatisfait de notre vie, c’est la faute à… Arrivé à ce point de la phrase, on peut ajouter n’importe quoi : la mondialisation, l’Europe, l’industrie chimique, les couches-culottes, les Juifs… » (p. 165). Procédé particulièrement pernicieux, réitéré sur France Inter le 10 avril : « Accuser le système, la mécanique intellectuelle qui consiste à dire c’est la faute au système, ensuite c’est la faute à la société, ensuite c’est la faute à un bouc émissaire forcément, ensuite la faute aux riches, et ensuite d’avatar en avatar, on arrive toujours à la faute aux juifs ». L’imputation faite aux sociologues de propager l’antisémitisme se mène ainsi, sans autre forme de procès, par la seule voie d’une juxtaposition éhontée[3].

La faute à Rousseau

 Mais de surcroît, ce « C’est la faute à », Val est le premier à l’utiliser. Et chez lui ce n’est rien moins que l’édifiant « C’est la faute à Rousseau ». Car Rousseau est, dans ce livre, accusé de tous les maux. On connaissait déjà la thèse de François Furet selon laquelle la Révolution française avait conduit au totalitarisme. A présent, cette thèse est dépassée : Val va plus loin et plus en amont que l’historien de la Révolution. Le totalitarisme, c’est Rousseau. Parce que Rousseau promouvait la démocratie directe. Or celle-ci mène aux « cliques » staliniennes : on ne sache pas, pourtant, que Staline ait le moins du monde mis en œuvre cette forme de démocratie, ou la démocratie quelle qu’elle soit – mais Val ne s’y arrête pas (p. 72). Peu lui importe : dans une des bottes subtiles dont il a le secret, en maître de l’estocade qui prône pourtant la fraternité, Edgar Morin est par là comparé à Staline pour avoir écrit « Rousseau forge les armes et les armures du parti de la démocratie » (p. 72). Certes, Val tente de ne pas oublier que Rousseau prônait la démocratie directe dans de petits territoires ; « mais même à cette échelle, rétorque-t-il, je doute que l’application de ses théories aurait pu faire le bonheur des citoyens. On a vu au siècle dernier les bienfaits de ce genre de “régionalisation” dans la péninsule des Balkans » (p. 73). Excusez-nous Monsieur Val, nous n’avons pas bien suivi votre raisonnement : y a-t-il eu démocratie directe dans les Balkans récemment ?

Car si Val a une marque de fabrique, c’est assurément le sophisme. Son livre en regorge. Tout à sa détestation de la valeur d’égalité, il mise sur un faux syllogisme pour en écraser le principe : l’égalité se confondrait avec l’identité ; or ce serait là un fondement du totalitarisme ; donc quiconque se bat pour davantage d’égalité est un stalinien en puissance (p. 43).

Cependant, très vite à court d’arguments politiques, Philippe Val préfère faire de la psychologie. Pauvre Freud à qui il est rendu hommage ici, dès le titre qui se veut un écho au Malaise dans la culture de 1929[4] : homme de prouesse, Val parvient à évoquer Freud plusieurs pages durant sans même jamais mentionner le mot et la place de l’inconscient. Quoi qu’il en soit, sa vision du psychisme est à mille lieues de la subtilité freudienne. C’est bien plutôt une psychologie de comptoir, dépolitisée à souhait. De comptoir en effet, de café du commerce puisque tel est le lieu que Val choisit pour « démontrer » l’inanité des combats pour plus de justice et d’égalité. Les quelques représentant.e.s de la « gauche radicale » que Val a rencontré.e.s se révèlent en fait « d’incroyables radins qui, après la péroraison, [le] laissaient régler leur café ». Qu’on se le dise et qu’on s’interroge : la « gauche sociologique », pour reprendre la formule valiste, est un ramassis de « pingres » aux « cerveaux d’avares ». En revanche, « ceux qui passent pour des rapaces et de saigneurs de pauvres » « entretiennent généralement avec l’argent un rapport beaucoup plus serein » (p. 52) : ces généreux paient sans doute son café et ses déjeuners à Val, sans être trop regardants sur le montant. On reste impressionné devant le procédé, qui dépolitise le politique à un point rarement égalé.

Ce psychologisme que prodigue Philippe Val en abondance se retrouve dans son évocation-détestation des écologistes, de toutes celles et ceux qui alertent sur les désastres pesant jour après jour sur l’environnement. A ce sujet, il faut s’accrocher car Val fait plus fort que fort : son interprétation (analytique) est que ces individus-là ne croient pas une seconde en  leur combat et font payer cette fragilité à qui ne partage pas leurs idées : « Le sujet n’est ni les OGM, ni le gaz de schiste, ni les aéroports. Le sujet, c’est le refus d’une société et de ceux qui la défendent, par des gens qui considèrent comme des criminels ceux qui ne se convertissent pas à leur vision d’un monde décroissant. Et ils sont d’autant plus fanatiques de leur conception qu’ils n’y croient pas une seconde. Le fanatique fait payer aux autres son impuissance à croire ce qu’il professe. Non seulement le fanatique n’y croit pas, mais il souhaite secrètement la défaite de sa cause » (p. 158). Les écologistes ne sont donc rien moins qu’un « troupeau », « paranoïaque » et « antiscientifique » (p. 28, 41, 144). Val ne comprend pas qu’on puisse soutenir l’agriculture biologique ; l’argument qu’il donne est imparable : la ciguë qu’a bue Socrate était « naturelle », « certifiée “AB” », et pourtant elle l’a tué (p. 142)… Après cela évidemment, faut-il encore argumenter ? On craindra trop de passer pour des idiots paranos en troupeau à évoquer l’air, les sols et les nappes phréatiques contaminés, la déforestation, la surexploitation des ressources, la disparition des espèces animales et végétales, les dangers immenses suscités par le réchauffement climatique – conséquences cataclysmiques bien décrites par un rapport de la Banque mondiale peu suspect de gauchisme exacerbé[5]. On sait désormais qu’à chaque minute, cinq hectares de forêt tropicale disparaissent, qu’une espèce de conifères sur quatre dans le monde est menacée, mais aussi un mammifère sur cinq et un oiseau sur huit. On sait aussi que le grand inlandsis antarctique s’est réchauffé de 2,4 degrés en seulement cinquante ans. On sait encore qu’aucune grande ville française ne respecte les seuils de pollution admis par l’Organisation mondiale de la santé, ce qui fait perdre à leurs habitants plusieurs mois d’espérance de vie – ici, les inégalités sociales sont aussi des iniquités environnementales, car les populations les plus défavorisées sont les plus touchées. Mais tout cela doit être le fruit de l’imagination née de cerveaux frustrés.           

Le bon, les brutes et les méchants

On ne sait pas toujours très bien où Val va puiser les arguments qu’il impute à ses adversaires en imaginant ainsi les stigmatiser par dévoilement de leurs supposés errements. Ainsi de celui-ci, à l’adresse du « discours anticolonial » de la « gauche radicale » : « un Sénégalais, un Algérien, un Indochinois qui lit Proust ou qui écoute Vivaldi, voire qui revendique les Droits de l’homme, est un traître manipulé » (p. 46-47). On n’accusera pas Val de concevoir une nostalgie des colonies : il prend bien soin à cet égard de faire le départ avec l’extrême droite aux accents d’OAS. Mais il pense que la France coloniale a exporté aux colonies « les idées des Lumières, celle qui rend désirable et nécessaire l’accès à la culture, le respect des droits fondamentaux, de la vie privée et l’instauration d’une démocratie représentative » (p. 250). On n’est pas bien loin ici de l’article 4 de la loi du 23 février 2005, lequel prétendait exiger que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». La France des Lumières et des droits de l’homme a pourtant davantage eu le visage du colonel de Montagnac, qui décrivait sa méthode en 1843 : « Il faut anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens[6] », ou celles évoquées par Charles Fourniau pour la colonisation « républicaine » des années 1880 et 1890 : « En passant dans les villages, nous avions le droit de tout tuer et piller lorsque les habitants ne voulaient pas se soumettre. […] Nous tuons tout, hommes, femmes, enfants, à coups de crosse de fusil et à la baïonnette, c’est un vrai massacre[7] ». En guise de Lumières, la spoliation et le travail forcé où l’on meurt d’épuisement et de mauvais traitements. En guise de démocratie, l’écrasement sanglant des révoltes, de Yen Bay en Indochine (1931) à Sétif et Guelma en Algérie et Douala au Cameroun (1945) jusqu’aux dizaines de milliers de Malgaches massacrés en mars 1947 : tortures, exécutions sommaires, villages pillés et brûlés, on a bien davantage affaire là à la terreur d’Etat qu’aux « droits fondamentaux » du « désirable »[8]. « Démocratie » encore que les élections truquées, comme le référendum instaurant la Ve République en septembre 1958, quand partout en Algérie les bulletins « non » sont absents des bureaux de vote ou bien de couleur violette – fort discrète dans une enveloppe blanche – pour mieux repérer les récalcitrants. Mais on ne trouvera rien de tout cela sous la plume de Val, trop occupé à cingler cet « anticolonialisme [qui] reproche à la colonisation d’avoir donné à des Arabes, des Africains, des Indochinois, le goût de la démocratie et de la culture » (p. 250-251). Quelle morgue là encore. Le ton sentencieux et condescendant de Val trouve son acmé lorsqu’il s’agit pour lui d’évoquer ces peuples colonisés auxquels l’Occident aurait généreusement fait la grâce de la culture.

Ce ton de relent colonial chez Val, on le retrouve à l’identique quand il parle des musulmans. On imagine bien qu’il y a là un sinon le problème essentiel de notre société contemporaine. Ici, Philippe Val se fait le chevalier blanc de la Raison pour secourir ce qu’il voit comme de pauvres gens. « Les principes d’universalisme et la Raison nous font un devoir de tendre la main aux musulmans inquiets et désemparés », claironne-t-il (p. 24). C’est le « eux et nous » qui fustige et dénigre, sous couvert de sollicitude. Car à le suivre, la question majeure aujourd’hui, c’est de voir des femmes voilées dans une salle du MUCEM (le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) (p. 108). Très grave encore, la liberté laissée aux enfants dans les cantines scolaires de ne pas consommer certains aliments : « Si on marque les enfants en les faisant manger différemment selon leur appartenance religieuse, on est sûr d’installer à l’école une forme d’agressivité, voire une haine qui met en péril l’Education nationale » (p. 190). Car c’est bien là, la grande « lâcheté » de notre société selon Val : c’est de ne pas forcer les enfants qui ne mangent pas de porc à en manger. Pour en finir avec l’agressivité, appliquons une autre formule : tu ne manges pas de porc ? tu en mangeras quand même et l’Education nationale s’en portera bien mieux, tout comme la société. Et ce d’autant que Marine Le Pen est « la seule à – mal – soulever le problème, elle est aussi la seule à proposer des solutions » (p. 190). Rien n’a beaucoup changé depuis que Laurent Fabius, au début des années 1980, assurait que le Front national posait les bonnes questions mais n’y apportait pas les bonnes réponses. Ou plutôt si : ce sont les questions qui sont simplement mal posées désormais. Tel est le procédé généralisé, petite monnaie courante de nos essayistes patentés : pour lutter contre le FN, reprenons-lui ses thèmes. Et là est bien le danger : banaliser les idées d’extrême droite en les important tranquillement et en les faisant passer pour de bonnes grosses évidences de gauche.

De surcroît, le mieux est de le faire en se prenant pour un justicier qui ose braver la censure et lever les tabous. On ne s’étonnera pas de voir Val entonner ce couplet. Il y aurait donc un « tabou : les jeunes de culture musulmane » (p. 114). Mais « la société médiatique et politique préfère regarder ailleurs » (p. 26). Charge donc à Val de « dire la réalité des choses » (p. 19) et de « traiter de certains thèmes avec sincérité et sans haine – l’Europe, les banlieues, l’islam radical, le pouvoir syndical, le code du travail, le chaos qui surgit du choc des cultures dans les pays d’immigration » (p. 175). « On étouffe. Ce n’est plus tenable », s’exclame-t-il encore, persuadé d’être victime d’une « censure morale » (p. 33). Curieux pourtant comme on a l’impression au contraire de voir ces thèmes rabâchés et très loin d’être censurés. On ne saurait dire mieux à cet égard que ce qu’explique Eric Fassin à propos de ces faux « briseurs de tabou » : « ils se contentent de dire tout haut… ce que beaucoup disent déjà tout haut ! C’est le paradoxe actuel : le sens commun de droite se paie le luxe de la posture transgressive… » ; « c’est toute la contradiction inhérente à ce discours : on vilipende la posture victimaire des minorités et l’on présente ensuite l’homme blanc hétérosexuel comme la victime de la tyrannie des minorités » ; « si vous proposez de supprimer le CDI, on saluera votre audace, mais si vous appelez à le généraliser, on vous traitera de démagogue. Lancez la conversation sur le racisme anti-blanc, on s’extasiera devant votre courage »[9].

Du courage, Val n’en manque pas quand il dit que le rap n’est rien moins que « barbare » (p. 105). On avait pourtant déjà Finkielkraut pour ça : Val fait du Finkielkraut, sans le style. Pour lui, « plus personne n’ose parler à notre sens des grandes largeurs, à notre désir de voir plus beau, plus loin, plus haut. Plus personne ne s’aventure à élever les débats dans lesquels nous pataugeons comme des infirmes » (p. 133). Val ne nous est pourtant d’aucune utilité pour sortir de ce marais. Malgré ses grandes envolées sur le « manque d’amour » dont souffrirait la culture (p. 130), il ne sort pas des marottes rappelant de loin un Huntington qui aurait rapetissé et parlerait français.

Effets boomerangs

 Mais toute sa violence verbale n’évitera pas à Philippe Val de voir ses propos se retourner comme autant de boomerangs. De fait, ils traversent son livre dont ils fendent l’air en sifflements stridents. Le « prêt-à-discourir » dont il accuse les sociologues lui va en effet comme un gant (p. 18). Que dire du « commerce d’idées bon marché, qui rapportent gloire et popularité à ceux qui les vendent » : il en est un bon boutiquier (p. 92). On citerait encore volontiers ces quelques perles en forme de retours à l’envoyeur : « Le “bon client” des médias est un professionnel de la déploration » (p. 181), ou bien encore sur « l’art de déguiser le lieu commun en audace et le conformisme en courage » (p. 239).

Val se targue de faire une critique des pratiques journalistiques – bien lui en prendrait si ce n’était chez lui uniquement pour traquer ce « sociologisme » qui l’obsède. Il n’aime pas le journalisme d’investigation ; il déteste les « révélations » ; il n’apprécie guère qu’on mette le nez dans les petites affaires des puissants. Mediapart, Le Canard enchaîné déclenchent sa vindicte et Edwy Plenel, sa haine. Mais sa pratique, quant à elle, est – hélas pour cet imprécateur – profondément malhonnête. Elle s’est encore dévoilée avec l’affaire du faux article attribué dans son livre au Canard enchaîné et qui aurait été diffamatoire à son égard : Val a purement et simplement inventé cet article, il n’a jamais existé[10]. En arroseur arrosé qui offre aussi une belle mise en abyme, le voilà pris la main dans le sac, par le faux et usage de faux.

Partant, sa relecture de quelques faits mérite suspicion. En témoigne son analyse du « non » au traité constitutionnel de mai 2005. Selon Val, le principal argument de ses opposants était que le traité allait « rendre possible l’alternance de la gouvernance de l’Europe ». Logiquement, il qualifie cet argument de « stupéfiant en démocratie » (p. 197). Mais ce qu’il y a de réellement stupéfiant là, c’est ce que Val choisit de mettre en avant. Car l’enjeu fondamental, social, éthique, politique n’avait rien à voir avec ce qu’il décrit. Les motivations du « non de gauche » portaient d’abord sur les impératifs économiques de l’Union rappelés dans le projet de Constitution : « un marché unique où la concurrence est libre et non faussée », l’objectif affiché étant celui d’une « haute compétitivité ». Elles relevaient également l’absence de toute référence aux minima sociaux et aux services publics, au profit des services d’intérêt général eux-mêmes soumis aux exigences de la concurrence. Elles tenaient, fondamentalement, à cette compétition généralisée engendrée par la succession des traités, que celui-là, constitutionnel, coulait dans le marbre. Rien de tout cela n’est évoqué par Val évidemment, qui souscrit sans cesse et sans broncher à l’ordre dominant, sans jamais le questionner.

 

Ex-directeur de médias, de Charlie Hebdo à France Inter[11], Philippe Val use et abuse de cette position d’influence ; il a trouvé sans mal les lieux de son déversoir. Aurait-il eu un éditeur pour ce livre médiocre et bâclé, aurait-il été invité et réinvité sur les plateaux et dans les studios, s’il n’avait occupé de telles positions ? Val s’imagine être un grand défenseur de la Raison, un briseur de tabous audacieux. Il n’est que l’auteur d’un tissu de banalités, trop répandues cependant pour qu’on les laisse courir sans réagir. Cette chance qu’il a d’accéder à la parole publique, quand tant et tant de voix demeurent inentendues, pourtant criantes de vérité et fortes de luttes, en est abîmée. De l’audace cependant, toujours de l’audace – Philippe Val a celle de citer Montaigne en exergue de son livre. Et ce n’est pas n’importe quelle citation ; tirée du livre II des Essais, elle est bel et bien essentielle : « Le commerce entre les hommes étant conduit par la seule voie de la parole, celui qui la fausse trahit la société publique ». Philippe Val a-t-il perçu ce qu’on verra là comme le dernier effet boomerang de cet ouvrage qui en compte tant ?

 


[1] Paris, Grasset, 2015, 301 p., 20 €.

[2] Cf. Michael Jackson, « They don’t care about us », album « History », 1995.

[3] Cf. Sylvie Tissot, « La vie ratée de Philippe Val », 13 avril 2015, http://lmsi.net/La-vie-ratee-de-Philippe-Val

[4] La cuistrerie de Val l’entraîne à citer aussi de temps en temps, outre Freud, Spinoza, mais pour se contenter en réalité de formules comme « sub specie aeternitatis » (p. 96) Et c’est sans compter le contre-sens qui fait ici de Spinoza un penseur opposé au déterminisme.

[5] World Bank, Turn Down the Heat. Why a 4°C Warmer World must be Avoided, novembre 2012.

[6] Cité par Catherine Coquery-Vidrovitch, « Évolution démographique de l’Afrique coloniale », in Marc Ferro (dir.), Le livre noir du colonialisme, in Marc Ferro (dir.), Le Livre noir du colonialisme XVIe–XXIe siècle : de l’extermination à la repentance, Paris, Robert Laffont, 2003, p. 558.

[7] Charles Fourniau, Annam Tonkin, 1885-1896, cité par Pierre Brocheux, « Le colonialisme français en Indochine », ibidem, p. 354.

[8] La bibliographie est immense. Cf. entre autres Yves Benot, Massacres coloniaux. 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, préface de François Maspero, Paris, La Découverte, 2005.

[9] Entretien réalisé avec Eric Fassin par Marion Rousset, Regards, 2 décembre 2014.  http://www.regards.fr/web/article/eric-fassin-les-briseurs-de-tabous Voir également Sébastien Fontenelle, Les Briseurs de tabous. Intellectuels et journalistes « anticonformistes » au service de l’ordre dominant, Paris, La Découverte, 2012.

[10] Cf. « Quand Philippe Val invente un article diffamatoire dans “Le Canard enchaîné” », Libération, 15 avril 2015.

[11] La rédaction de Charlie Hebdo survivante des attentats a décliné son offre d’en reprendre la direction.

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