Chant de bataille

Des châteaux qui brûlent, d'Arno Bertina, raconte ce qui, dans toute insubordination, grève ou rébellion, dessine les tâtonnements de la stratégie et les discussions qui font advenir des sujets agissants et puissants. Les grévistes se font actrices et acteurs de leur propre histoire. La scène se passe en Bretagne dans un abattoir, mais ce pourrait être n'importe où quand la lutte lève les verrous.

Tenir : mot simple, mot dense, mot immense. Son exigence traverse ce roman brûlant. Tenir dans l’abattoir, à l’étourdissement, à l’équarrissage et au conditionnement. Tenir l’horaire, aller plus vite, refaire tous les jours les mêmes gestes, surmonter la fatigue et traquer l’épuisement. Souvent, «le moyen de tenir, c’est d’pas réfléchir» – décapitation des poulets à la disqueuse, corps usés sur les chaînes d’abattage, sentiment de n’être pas même un rouage, plutôt la graisse noire qui l’enduit : mieux vaut alors ne pas penser. Et puis, quand la grève est lancée, tenir le mouvement : Des châteaux qui brûlent devient grand.

Les salarié-e-s de cet abattoir vont perdre leur travail, faute de repreneur. Une majorité se lance dans la grève, l’occupation de l’usine et, fait inédit qui donne le vertige et la peur, la séquestration d’un secrétaire d’État chargé de négocier avec les travailleurs. Tout va très vite, à l’image de cette langue qui déboule et déboulonne, langue chorale où s’expriment, dans leur style, telle et tel ouvrier, secrétaire, assistante, le ministre lui-même et jusqu’au lieutenant du GIGN. Car l’usine, on s’en doute, est encerclée ; l’affaire est nationale : quoi ? un secrétaire d’État séquestré ? C’est bien pire que la chemise déchirée d’Air France, celle qui a fait oublier où se trouvait la vraie violence. L’enjeu est donc considérable : comment organiser l’occupation, ne pas plier et tout simplement, dans ce bras de fer démesuré, comment gagner ?

Arno Bertina nous précipite dans ce combat à toute allure et dans chacune des voix. Des voies aussi, puisque la question capitale du «Que faire ?» est posée là à nouveaux frais. L’heure est grave : pour les grévistes, il ne faut se laisser aller ni au désespoir ni à l’écrasement devant ce qu’elles et ils ont fait. L’intelligence collective fait quitter les replis ordinaires : les têtes se relèvent, les corps se redressent, comme tirés d’un sommeil austère. La prise de décision brise la résignation et, peu à peu, c’est la joie de l’action comme un appel d’air. Tout est question de dignités : «J’occupe l’abattoir avec les autres parce que j’veux pas mourir avant ma propre mort» – c’est d’abord la mort sociale qu’il faut affronter.

Des châteaux qui brûlent est un roman fort, au présent. Mais il parle d’histoire et de temps au fond : il raconte ce qui, dans toute insubordination, grève ou rébellion, dessine les tâtonnements de la stratégie, le dissensus, les discussions qui font advenir des sujets agissants et soudain puissants. Les grévistes se font protagonistes, actrices et acteurs de leur propre histoire. Certes, leurs corps dépouillés leur apparaissent faibles face aux CRS harnachés, véritables guerriers qui les guettent dehors et attendent de leur proie qu’elle cède – à la peur et à la fragilité. Mais les hésitations sont balayées par les élans surgis au gré des débats et d’où tout à coup naît cette idée imposante, évidente mais géante : racheter l’usine pour l’euro symbolique, relancer l’activité, se passer des patrons et des actionnaires comme à Lip naguère ou comme dans les usines argentines aujourd’hui occupées. Et pour célébrer cet horizon, faire une fête, cette chose luxueuse et joyeuse qu’on laisse «infuser dans nos têtes fatiguées», stratégie face aux forces de l’ordre en carapaces noires : leur opposer des musiciens et des majorettes, c’est une façon burlesque et subtile de leur tenir tête.

Chez Arno Bertina, les mots mordent, telle cette « misère » qu’on avait trop domestiquée. Avec lui les aberrations montent au nez, comme donc cette chemise de DRH qui a bien plus indigné le petit monde médiatique que les salariés licenciés. Bertina parvient à glisser ces chiffres accablants d’inégalités monstrueuses sans que jamais l’on frôle le didactisme : tel ou telle rappelle que la plus grande fortune de France représente 2,5 millions d’années de salaire pour qui gagne le SMIC ; tel autre décrit les circuits fous de la mondialisation, avec ces langoustines écossaises décortiquées en Thaïlande avant d’être mangées en Europe, après 20 000 kilomètres d’un périple insensé.

Une chose étonne, dérange, nous est suspecte avant que finalement on l’admette : Pascal Montville, le secrétaire d’État séquestré, se lance dans la bataille lui aussi. Plus encore que les salarié-e-s, il rêve d’abattre l’ordre social et le monde tel qu’il est, caresse l’aspiration à la révolution, jette des idées. C’est lui qui pense à la fête, lui encore qui voit dans l’insurrection une «métamorphose de la mort en forme de vie». Comme dirait l’autre ou presque, un secrétaire d’État ne devrait pas dire ça. Mais après tout pourquoi pas : ses tenants mêmes peuvent espérer un jour «débrancher le système».

 

[Ce texte a d'abord été publié dans le Libération des historiens le 5 octobre 2017.]

 

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