Un spectre hante les gouvernements

Un spectre hante bien des gouvernements : celui de 1968. Et plus précisément cette configuration sociale et politique décisive qu’il a représentée : la jonction des jeunes et des salariés, dans une grève générale qui met le temps en suspens.

Un spectre hante les gouvernements

« Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme ». On le sait, c’est l’ouverture, ironique et déterminée, du Manifeste écrit par Marx et Engels en 1848. Depuis, un autre spectre hante bien des gouvernements : celui de 1968. Et plus précisément cette configuration sociale et politique décisive qu’il a représentée : la jonction des jeunes et des salariés, dans une grève générale qui met le temps en suspens. A chaque grande mobilisation sociale, la question revient, lancinante, réjouissante pour les uns, angoissante pour les autres[1]. Car ce que craignent fondamentalement les gouvernements, c’est bel et bien la convergence des travailleurs et des étudiants dans un même mouvement. Un ancien conseiller à l’Elysée, au temps de De Gaulle, l’explicitait sans ambages : « en 1968, disait-il l’université s’est unie au mouvement ouvrier, ce qui, pour un État, est insupportable[2] ».

Quand on se rappelle les mouvements lycéens et étudiants depuis 1968, en 1973, 1976, en 1986, jusqu’au mouvement anti-CPE en 2006, mais aussi leur mobilisation importante en 1995 et en 2010 notamment, on est frappé par trois caractéristiques, qui se transmettent de génération en génération, tel un héritage où l’histoire est aussi un réservoir d’expériences et de répertoires. D’abord l’audace et l’humour associés à une grande précision dans l’analyse des projets de loi. La mobilisation débutée cette semaine ne dément pas ce constat : il n’est qu’à regarder la qualité des argumentaires diffusés sur les réseaux sociaux, tout à la fois joyeux et rigoureux, dans leur colère. Ensuite des mobilisations qui interrogent profondément le fonctionnement démocratique : on l’observe avec cette forme de démocratie directe et d’auto-organisation que constituent les coordinations. Dans les assemblées générales, à l’échelon local et national, des délégués sont élus et mandatés. L’expérience est née dans les mouvements étudiants des années 1970, réutilisée par les infirmières, les postiers et les cheminots, et se redessine aujourd’hui. Enfin, la rencontre entre étudiants et salariés, avec des délégations réciproques dans les entreprises et les universités, avec ces banderoles flottant sur les campus : « facs ouvertes sur l’extérieur, facs ouvertes aux travailleurs ». On l’a vu en 1968 et dans les mouvements qui ont suivi, comme on l’a vu hier encore dans les cortèges qui regroupaient par dizaines de milliers des lycéens et des étudiants, des salariés en grève, travailleurs de Renault, ouvriers de Goodyear, cheminots…

Une différence majeure cependant demeure : en 1968, les étudiants étaient une minorité, tout juste 12 % d’une classe d’âge, relativement privilégiée. Aujourd’hui, un tiers des étudiants sont aussi salariés et connaissent les petits boulots à peine rémunérés. Contrairement à ce qu’on entend ici ou là, ces jeunes parlent en toute connaissance de cause.

Et voilà encore ce qu’on entend ici ou là : « en 1968, les jeunes voulaient changer la société »/ « en 2016, les jeunes veulent un contrat à durée indéterminée ». Or, l’opposition ne tient pas - celles et ceux qui appellent à la mobilisation jusqu’au retrait du projet de loi travail ne s’y trompent pas : mettant en cause les lois implacables du marché, de la précarité, de la concurrence généralisée, c’est finalement aussi une autre société qui est imaginée là.

(Cette chronique a été proposée dans "Les Matins" de France Culture présentés par Guillaume Erner, ce 10 mars 2016).

 

 


[1] On pourrait multiplier les occurrences de cette inquiétude. En 1976, il s’agit pour le gouvernement de dissocier le mouvement étudiant des autres conflits sociaux en cours au même moment ; Edgar Faure en conclut : « Nous n’avons pas, que je sache, commis les mêmes gaffes qu’en 1968 » (Edgar Faure, « Je ne crois pas à l’explosion », Le Nouvel Observateur, 17 avril 1976), En 1986, une éditorialiste peut pousser un soupir soulagé : « Ouf, le “syndrome du 13 mai 1968” est écarté » (Catherine Salès, « Quand les étudiants bluffent les syndicats », L’Événement du jeudi, 18-23 décembre 1986) ; en effet, la CGT demande au bureau de la Coordination d’éviter d’appeler à la grève générale, tandis qu’Edmond Maire, secrétaire confédéral de la CFDT, déclare : « Nous rejetons toute stratégie de confrontation politique. Nous ne voulons pas revivre les événements du 13 Mai ». Cette anxiété est exprimée notamment par Alain-Gérard Slama dans Le Figaro le 13 mars 2006, au coeur de la mobilisation contre le Contrat Première Embauche (CPE) : « La France est-elle dans une situation révolutionnaire ? », elle-même prolongée par un constat tourmenté : « le spectre d’une nouvelle crise de Mai 1968, en pire, hante les esprits ».

[2] Le propos est de Bernard Ducamin, ancien conseiller technique au secrétariat général de la Présidence de la République : « Face à des situations de ce type, l’État ne peut répondre que par des solutions classiques qui consistent à diviser ce qui est uni : l’université s’est unie au mouvement ouvrier, ce qui, pour un État, est insupportable. Il n’est pas possible d’éviter un mouvement ouvrier, mais il n’est pas possible d’avoir en même temps un mouvement étudiant ; il faut à tout prix avoir l’un et l’autre successivement, mais pas ensemble, et le drame de 1968 c’est qu’on les a vu venir, se réunir, se conjuguer et qu’on n’a pas pu empêcher cette vague » (in De Gaulle en son siècle. Moderniser la France, Paris, Institut Charles de Gaulle/Plon/La Documentation française, 1992, p. 388).

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