Manuel Valls, des mots et des maux

Le Premier ministre manie en habitué les éléments de langage désormais envahissants dans le vocabulaire des gouvernants : "changement", "courage des réformes", "souplesse", nécessité de "bouger". Mais ces mots se vident de sens face à une politique brutale de régression sociale. Parler de "gauche", décidément, pour ce gouvernement relève d'une imposture - qui continue d'être un obstacle politique.

Manuel Valls : des mots et des maux

Il est des mots usés à force d’être ressassés. Manuel Valls les connaît bien, pour les utiliser d’abondance, ces mots tout faits du prêt-à-penser. Ils s’appliquent comme une mécanique : « souplesse », « courage des réformes », « changement », nécessité de « bouger ». Mais, confrontés à la réalité qu’ils désignent, ces termes creux se vident de tout sens. Il y a bien un usage politique à ces « éléments de langage » : celui de l’enrobage.

Le Premier ministre les manie brutalement, en habitué. « Nous devons impérativement sortir des rigidités qui découragent, des blocages qui empêchent et brident la compétitivité », a-t-il expliqué à propos du projet de loi travail. Pas étonnant qu’il soit ovationné debout à l’université d’été du Medef, un patronat dont il défend les intérêts avec acharnement. La protection sociale des salariés ? Simple « rigidité », contrée par la « souplesse » de la flexibilité, de la précarité, des travailleurs corvéables et jetables. Manuel Valls aura beau marteler que « c’est une réforme indispensable » (air connu), il n’évitera pas qu’on y voie un recul social grave. L’hôte de Matignon a une formation d’étudiant en histoire et il n’est pas sans intérêt de l’entendre manipuler le passé, comme lorsqu’il affirme le 22 février dernier : « Il y en a qui sont encore au XIXe siècle, moi, et les membres du gouvernement ici présents, nous sommes dans le XXIe siècle ». M. Valls, homme de futur, homme de progrès ? Pourtant, l’époque ouverte par sa politique et celle de ses semblables nous ramène en arrière : augmentation de la durée du travail, incertitude du lendemain, restauration du travail du dimanche. Certains commentateurs avisés font observer que le projet s’inspire du « modèle allemand ». Un « modèle », vraiment, avec ses « mini-jobs » à 400 euros par mois et ses « Ein-Euro-Job » payés un euro de l’heure ! Au XIXe siècle, on disait, à propos de ce travail en morceaux et de ce qu’on n’appelait pas encore la précarité : « vivre au jour la journée ». Voilà que de nouveau on voudrait nous y mener.

Manuel Valls aime à intervenir dans le débat public pour fustiger l’endormissement supposé des intellectuels. Mais on sait le sort qu’il réserve à la réflexion et au travail d’explication. On se souvient de sa sortie fameuse et réitérée : « expliquer c’est excuser », condamnation de toute critique, injonction à ne pas comprendre et in fine à ne pas penser. Inutile, bonnes gens, j’agis pour vous et « je fais la guerre » : la formule est de Clemenceau, idole de l’actuel Premier ministre qui aurait sa photo sur son bureau. Toute autre façon de réfléchir et d’agir n’est à ses yeux qu’un « égarement » oubliant « notre état de guerre » : car il s’agit plus que jamais de gouverner par la peur, pour obtenir l’adhésion et faire taire la contestation. Tout récemment encore, M. Valls a cru pouvoir évoquer un « profond malaise de l’intelligence ». En réalité, il cadenasse le débat : toute critique de l’ordre dominant contrarie ses plans. « Circulez il n’y a rien à voir » pourrait être le slogan de cet ex-« premier flic de France », qui à bien des égards le demeure d’ailleurs. Mais la politique, ce n’est pas cette vision d’en haut. On le voit à la mobilisation qui se dessine aujourd’hui : la politique est chose trop importante pour être laissée aux seuls gouvernants, aux seuls puissants. La condescendance de M. Valls parlant de « bêtises » n’empêchera pas la force et la précision des analyses telles qu’on peut les lire sur les réseaux sociaux et les entendre dans les premières assemblées générales contre le projet de loi travail, ni la colère, ni la détermination à combattre cette régression sociale.

Car c’est ici que les mots ont un sens – ou le perdent. Qu’est-ce qu’une « réforme », d’un point de vue historique et politique ? Une mesure de progrès social, qui améliore le sort de la majorité, en particulier celui des plus exploités. Or un projet qui accroît la durée du travail journalière et hebdomadaire, facilite les licenciements et plie les droits des salariés aux « nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise », selon son article premier, ne saurait porter qu’un nom : celui de contre­­-réforme. Ce n’est évidemment pas de la sémantique, mais de la politique. Il y a plus de trente ans maintenant qu’on nous rebat les oreilles avec ces mesures censées favoriser l’emploi : on en connaît le résultat, scandaleux et désastreux.

Il est une dernière falsification dans l’usage des mots qui les prive de signification : la « gauche ». Manuel Valls continue de s’en réclamer, en toute impunité.  « Le plus beau mot qu’on puisse aujourd’hui porter », « mot merveilleux » a-t-il pu déclarer. « Mot merveilleux » parce qu’il fait des merveilles en effet, du point de vue de ses intérêts : il est délicat de se mobiliser contre un « gouvernement de gauche » ; les syndicats se font souvent prudents, ou timorés, ou carrément réticents. La mobilisation contre la loi El-Khomri commence à faire mentir le constat. Il était temps, après plusieurs années d’attaques tous azimuts : baisse des dépenses publiques et sociales à hauteur de 50 milliards, obsession du « coût du travail », atteintes aux droits des chômeurs, intermittents et intérimaires, répression meurtrière du mouvement écologiste, démantèlements de camps rroms accompagnés de propos racistes tenus par Valls lui-même, état d’urgence et déchéance de nationalité puisée au répertoire du FN, expulsions au bulldozer des migrants à Calais. Enlever le mot de « gauche » à ce gouvernement, c’est mettre fin à cette imposture et regarder la réalité en face, pour mieux la combattre.

Il y a place pour d’autres futurs que la soumission à la concurrence et au marché ; pour d’autres avenirs que la réduction de nos existences à la compétitivité et à sa violence. Manuel Valls s’escrime à ranger ses opposants dans le triste tiroir du « conservatisme » : mais ce mot-couperet ne suffira pas à nous faire accepter le monde tel qu’il va[1].

 

 

 

           


[1] Cette tribune a été publiée dans Le Monde des 13-14 mars 2016, dans le cadre d’une double page « Manuel Valls, quelle ligne idéologique ? ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.