Doléances épistolaires à notre Bien-Aimé Ministre

Notre bon ministre a récemment dénoncé les "bobards" des opposants à son Action Iridescente en Faveur de la Confiance. En bon (quoique taquin) serviteur de la République, je lui demande donc des éclaircissements.

Monsieur le Ministre,

J'espère que vous me pardonnerez, dans votre Infinie Bonté, d'utiliser une tribune publique afin de m'adresser à vous. Cette missive sera peut-être plus difficile pour vous à trouver ici, que dans votre belle boîte aux lettres, mais, vous sachant perpétuellement "à l'écoute" des doléances de vos gueux, je pense, non, je sais, que vous m'entendrez. En outre, il vous sera plus facile, ainsi, de toucher de votre Verbe Bienveillant les masses ignares des professeurs en sarouel si vous décidez de répondre. Mon ton aussi, léger, vif, et certainement cavalier aux oreilles de certains, choquera les moins bien dégrossis de vos courtisans : mais nous savons, vous et moi, que mon panache de professeur de lettres, et le devoir d'exemplarité de ma plume, m'imposent d'acérer ma verve.

Je m'adresse à vous, Votre Grandeur Ministérielle, car je ne comprends pas votre action. Il se pourrait bien que le tintamarre des manifestations aient eu raison de mes oreilles ou de ma cervelle, car malgré vos propres efforts pédagogiques et épistolaires, je ne suis pas convaincu. Mais je manque sûrement de perspective.

Ainsi, je vous en prie, mon Bon Seigneur, montrez nous la belle perspective que vous voyez à cette réforme. En tant que prof, j'ai beau tenter de la regarder de partout, de lire et relire ce que j'ai trouvé du texte, et de votre prose élégante, je ne parviens pas à distinguer beaucoup de raisons de me réjouir. Je vais faire le récapitulatif de ce que, dans ma crasse ignorance, je crois savoir. Afin de pouvoir retourner au plus vite à mes corrections de copies, je suis contraint de me contenter de de deux points principaux (Ah ! Qu'elles sont loin, les dissertations trinitaires de mon agrégation!), développés dans un langage que d'aucuns diraient cru, et que je préfère qualifier de libre. Pardonnez-moi, mon Père, car je les ai repêchés d'un débat que j'eus avec l'un de vos Saints Croisés.

 1/Une réforme du bac général bordélique pour le moins, qui fait paniquer à peu près tous les agents de terrain que j'ai pu rencontrer. Du côté des profs de science, les mathématiciens s'inquiètent, les biologistes se désolent, et les profs de certaines prépas se demandent comment il vont rattraper certains trous inédits de connaissances chez leurs futurs étudiants. Chez les littéraires, les philosophes protestent, non seulement contre ce qu'ils vivent comme une diminution de l'importance de la philosophie au baccalauréat, mais aussi (aux côtés de leurs collègues de lettres) contre l'usine à gaz de l'option "Humanités, littérature, philosophie" dont on ne ne sait pas encore par qui elle sera enseignée, ni corrigée ; les artistes voient dans les nouvelles DHG certaines de leurs options disparaître, et commencent à les pleurer ; les lettres classiques, dont je suis, constatent que, comme faire un menu d'options est plus difficile que de choisir une série, les options rares, de type latin et grec seront les premières à disparaître, et ce d'autant plus que l'enseignement de spécialité (Langues et Cultures de l'Antiquité) donne un seul taux horaire pour les deux langues. Les équipes de direction, enfin, se demandent comment elles vont faire les emplois du temps, et cherchent la réponse à leurs interrogations dans le troisième tome des aventures de Harry Potter.

 2/Côté collège, où j'ai atterri cette année, il faut réussir à orienter les élèves, dont beaucoup veulent aller en filière générale, au milieu de cette jungle optionnelle, en se renseignant sur les options et les parcours disponibles dans tel ou tel lycée pour ne pas trop bordéliser le parcours de nos ouailles. Il faut souvent le faire à la place des Psy-EN, qui deviennent des professionnels de l'ubiquité à force d'être étalés comme un reste de margarine sur autant d'établissements. Sans compter que nous devons aussi convaincre ceux que nous souhaitons orienter en voie pro que, non, non, la pro ce n'est pas pour les idiots, alors que c'est la malheureuse impression que donne votre impressionnante loi, au vu de la diminution des taux horaires de certaines matières.

 Et tout cela, sans même parler du double effet kiss-cool que cette loi peut avoir quand elle se cumule à la loi Vidal... Ni du fameux article 1, dont on nous répète qu'il ne met pas en cause notre liberté d'expression, contredisant par là l'étude d'impact fournie aux parlementaires qui votent la loi. Ni enfin, des fermetures de classes en masse dans le secondaire. Points très intéressant, certes, mais que je ne peux développer en raison de l'heure tardive, et du travail qui m'attend. Nous en parlerons peut-être, dans le défilé de demain, quand, n'écoutant que votre Bienveillance et votre Courage, vous viendrez, Monsieur le Ministre, dispenser votre Enseignement.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de tout mon cirage sur vos escarpins,

L. T.-D.

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