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Billet de blog 7 mai 2018

ORE, nouveau baccalauréat : l'avis d'un prof stagiaire

Jeune stagiaire tout juste sorti du concours, je constate que ma motivation a pris un coup. Et ce n'est pas à cause des élèves.

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Je pense pouvoir dire que je fais partie de ces gens qui ont ressenti, à un moment de leur vie, l'appel de l'enseignement. Ou, du moins, je le pensais. Les conditions d'exercice réelles du métier, celles induites par les dernières réformes en particulier, rongent cependant ma vocation comme des termites particulièrement gloutonnes. Pourtant, je ne suis pas allergique aux élèves, et je savais déjà que de nos jours en France, on n'entre pas dans l’Éducation Nationale pour faire fortune. J'espérais au moins que je rendrais service à un public qui en a besoin, ne serait-ce que partiellement. L'ascenseur social était déjà plus ou moins cassé ; l'idée était de modestement tenter de faire la courte échelle à mes élèves, d'avoir une influence minime, mais réelle sur leur parcours. C'est cette ambition, pourtant plus que minimaliste à mes yeux de jeunot plein d'idéal, que les récents projets de mes nouveaux employeurs ont mise à mal. Cela m'inquiète : elle était déjà bien chétive.

«En quoi, jeune maroufle, ces réformes s'attaquent-elles à vos ambitions, et accessoirement, au parcours de vos élèves?» demanderont de sourcilleux contradicteurs.

Je crois devoir répondre en deux points à cette légitime interrogation, en commençant par le nouveau baccalauréat général. Je ferai un sort à Parcoursup ensuite. Je ne vais pas épiloguer des heures sur le potentiel pédagogique, ou l'absence d'icelui, du nouveau bac. Notons simplement qu'il est remis en question, autant dans les spécialités dites littéraires, comme la philosophie, que dans le domaine des sciences expérimentales comme les Sciences de la Vie et de la Terre. Non, ce qui m'intéresse, c'est que, mortefoutre, ce que ce nouveau système est compliqué ! Et, attention, chaque option compte. Je suppose que l'ancien paradigme, avec ses noms de séries univoques, a dû paraître trop simple aux petits génies du Ministère. Le système choisi est donc celui d'un bac à la carte, avec des choix de matières majeures qui seront passées au bac (trois en Première, deux en Terminale). Ce sont ces choix qui déterminent le type de baccalauréat passé par le candidat. Vous me direz : «Du coup, les élèves ne sont plus enfermés dans une filière : c'est une bonne chose, non ?" Pas forcément, non. Et pour cela, je vais être obligé de m'attaquer à Parcoursup.

Ce nouveau dispositif, en effet, prévoit que toute formation du Supérieur doit établir un certain nombre d'attendus demandés aux candidats, au cas où celles-ci seraient "en tension" (terme disruptif pour dire "grave dans la dèche et incapable d'accueillir tout le monde"). Ces attendus sont les critères selon lesquels les professeurs de chaque formation classent les dossiers horriblement chronophages que leur envoient les jeunes. Puis, selon leur place dans le classement, nos élèves reçoivent une réponse positive, négative, ou un "oui si" (leur demandant de suivre un parcours adapté dont personne n'a pour le moment la moindre idée dans les universités). Bon, évacuons le premier point : classer les dossiers et en prendre un certain nombre, peu importe ce qu'on vous raconte, on appelle ça de la sélection. Point. Quiconque vous raconte le contraire vous prend pour un con. Essayez de ne pas justifier son attitude. Merci.

Or, le remplissage de ces attendus dépend en grande partie des options choisies au lycée. Donc, il faut avoir choisi les bonnes options pour être sélectionné. Il faut de ce fait s'orienter de manière adaptée, selon son PROJEEEEEET, comme le dirait notre Respecté Foudroyeur du Secteur Public. Mais qui diantre a un projet cohérent sur dix ans à la fin de la Seconde pour choisir les bonnes options pour faire la bonne formation ? Je ne crois pas qu'il s'agisse des gens dans le bas du panier social, d'autant moins même que les CIO qui pouvaient informer les élèves en dehors du lycée vont bientôt fermer.

«Mais ne reste-t-il pas des filières qui ne sont pas en tension, et donc accessibles à tout le monde, Ô redoutable vilipendeur du gouvernement ?» De moins en moins, individu plein de courtoisie. En effet, les vœux faits par les candidats ne sont pas hiérarchisés. Toutes les facs reçoivent toutes les candidatures faites en faveur de leur établissement, même celles en dernière position. Les dossiers se multiplient donc comme des petits pains, et de nombreuses filières se retrouvent ainsi artificiellement «en tension».

On a donc deux réformes qui non seulement installent une sélection là où sa nécessité, en termes sociaux et politiques, est plus que discutable, mais qui en plus de ça rendent cette compétition du supérieur encore plus injuste qu'elle ne l'était auparavant. Ce qui me pose, en tant que prof, un gros problème, que je formulerai de la manière suivante : à quoi je sers, fichtrechiasse ? Clairement, pas à former de futurs citoyens jouant jeu égal dans leur éducation, ayant les mêmes chances. Au vu des réformes, même tenter de rééquilibrer un peu la chance en faveur des moins fortunés me paraît difficile. Il y a des chances que je commence ma carrière dans des quartiers dits "difficiles" : comment je regarde en face ces élèves, si le peu de choix d'options au bac, si leur choix peu inspirés leur bloquent de toutes façons l'accès au Supérieur ? Un bac par séries, au moins, assure un minimum syndical dans un domaine large donné. Là, avec ce système pour le moins confus, cette histoire d'attendus promet bien des lendemains qui déchantent aux classes populaires. Et ce n'est pas pour cela que je suis devenu prof.

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