POLYTHIQUE

Quelques membres de mon estimé lectorat se demanderont peut-être d’où vient la fantaisie orthographique qui me sert de titre. Il se trouve, très chers individus, que je ne suis pas exactement un gendre idéal.

Les beaux-parents sont rarement partageurs, tant pis pour eux : je suis ce qu’on appelle un polyamoureux. Autrement dit : je considère qu’une relation amoureuse n’a pas à être exclusive, que les amours, comme le dirait un très mauvais pisse-copie, ne se vivent pas qu’au singulier. Je me donne le droit d’avoir plusieurs partenaires amoureuses, tout comme ma compagne 1.

Or, le point de vue que je voudrais défendre ici est le suivant : si je suis polyamoureux (ou poly, pour faire plus court)  ce n’est pas parce que je suis un satyre papillonnant incapable d’une quelconque forme d’engagement, que j’ai la flemme de dominer mon insatiable concupiscence, ou par sadisme envers mon amoureuse. Au contraire. Mon polyamour est un engagement éthique, et politique, qui me coûte personnellement beaucoup plus en efforts, en engagement, et en altruisme que l’alternative monogame. C’est la nature de cet engagement dont je veux parler ici.

 

  • Le polyamour, ce n’est pas facile pour tout le monde

 

Par exemple, ça ne l’est clairement pas pour moi. Mon polyamour est d’autant plus un choix éthique qu’il n’est clairement pas mon premier mouvement. Vous entendrez certainement beaucoup de polys vous expliquer à quel point leur vie est plus épanouissante, plus simple, moins cul-pabilisante depuis leur passage à cette forme de relation. Ce n’est pas mon cas, loin de là, et je ne suis pas le seul pégu confronté à ce problème. Après tout, si la monogamie est si répandue quoique maltraitée, c’est qu’elle est le premier réflexe de beaucoup d’entre nous, pour différentes raisons. Je ne peux parler ici qu’en mon nom, pour tenter d’expliquer pourquoi, bien qu’intellectuellement ouvert assez tôt à des modèles alternatifs de relations amoureuses, ce n’est que très récemment que j’ai passé le pas de la pratique. Regardons, si vous le voulez bien, mon petit nombril de plus près.

Ma monogamie foncière de jadis devait beaucoup à mon éducation : quelle originalité ! Toutefois, ce n’est pas une éducation puritaine qui a ancré une certaine tendance à l’exclusivité dans ma personnalité. Aussi étrange que cela puisse paraître, j’ai eu la chance d’être élevé en grande partie par une féministe (coucou Maman). Elle m’a appris globalement deux choses sur les rapports amoureux et sexuels : tout d’abord, c’est ok d’avoir une grosse concupiscence, et personne ne doit te juger pour ça ; deuxièmement, si celle que tu ressens pour une autre personne n’est pas explicitement réciproque 2, range ton ardeur dans ton slip. Encore une fois, grosse originalité. Cette habitude de garder mon désir pour moi eut un corollaire imprévu : une fois trouvée une personne avec qui le partager, il me devenait facile de ne pas « aller voir ailleurs ». En effet, cela consistait simplement à ne pas parler de mes incendies slipaires à toute personne les provoquant, tout en ayant dorénavant une partenaire à même de combattre le feu par le feu. Bref, business as usual, comme quand j’étais célibataire, en plus facile. La norme monogame ne pesait donc pas bien lourd pour moi.

Elle me pesait d’autant moins qu’en raison du rapport parfois conflictuel que j’ai à mon corps, et à cause de ma foncière introversion, la séduction n’est pour moi ni un jeu, ni un plaisir, ni une exaltation. C’est une angoisse. C’est se mettre en avant, chose parfois plaisante, mais surtout difficile. C’est surtout se donner à voir par les autres, et par l’objet de notre intérêt. Toute personne à qui l’on a déjà fait des réflexions sur son apparence, son poids, sa posture, sait exactement de quelle angoisse je cause ici. Et toutes celles parmi elles qui en plus de cela ont un caractère plutôt introverti savent à quel point elle peut être débilitante, à quel point elle draine notre énergie, notre envie de socialiser. Or, à l’époque de ma monogamie, être accompagné de la personne que j’aimais avait un côté rassurant : plus besoin d’affronter cette angoisse. Je pouvais même, par-dessus le marché, balayer mes complexes sous le tapis de mon couple, puisque j'étais, à ma grande surprise, validé comme désirable. C’est vous dire si j’eusse fait un bon gendre, au temps jadis de ma monogamie !

 

  • Ce qui ne tourne pas rond chez mon moi monogame

 

« Mais pourquoi alors, bougre de crétin, te compliques-tu ainsi la vie ? » me demanderont certains esprits chagrins. Je le fais par engagement éthique, parce que je considère que la facilité à laquelle je me laisse aller dans la monogamie est non seulement trompeuse (!), mais entretient chez moi des traits que je veux supprimer. Parmi les monos qui lisent cet article en levant un sourcil sceptique, je suis sûr qu’il y a des végés ou des véganes. Or, je crois savoir que la plupart ne renoncent pas à la viande par manque de goût ; beaucoup s’accordent à dire que cette transition est difficile, qu’il s’agisse des envies de viande à gérer ou encore du regard parfois peu bienveillant des autres. Tout omnivore que je sois, sachez que je compatis plus que vous ne le pensez.

Quels sont donc ces traits dont je cherche à me débarrasser ? Mon gros complexe d’infériorité dans le domaine de la séduction, pour commencer. Ce complexe, si vous vous souvenez du paragraphe que vous avez lu il y a une minute environ, explique en partie mon sentiment de sécurité dans le cadre d’une relation mono. D’une part, comme je l’ai déjà fait remarquer, sortir du « marché » de la séduction m’évite d’affronter mes complexes physiques. D’autre part, l’exclusivité me protège en théorie de ma peur d’être abandonné, donc de devoir affronter les complexes susnommés. Ce qui me pose deux problèmes : d’abord, si l’engagement mono protégeait qui que ce soit, on n’entendrait jamais parler de cocufiage, ni de rupture. Pour les monos, à la potentielle offense des cornes s’ajoute donc systématiquement celle du mensonge. Ensuite, si je décide de privilégier ma sécurité affective par le biais de la monogamie, alors je décide d’exercer un contrôle sur le corps de ma chère et tendre, non pas à cause de grands principes moraux, mais par faiblesse, ou par flemme d’affronter mes problèmes personnels 3.  Problèmes qui me rendent jaloux. Et que je dois résoudre, plutôt que de péter un câble à chaque fois que ma compagne a la chance de pécho.

Quant aux exigences morales de la monogamie, je ne les nie pas. En revanche, elles reposent sur des valeurs qui ne sont pas les miennes. En effet, je pense sincèrement que l’amour monogame est foncièrement, essentiellement, intrinsèquement possessif. Bon, les droits civiques et les progrès de la contraception nous ont permis de sortir du schéma de l’amour strictement conjugal, défini comme « la liaison de deux personnes de sexe différent en vue de la possession réciproque, pour toute la durée de la vie, de leurs qualités sexuelles propres 4 ». Cela dit, à mon avis, cette définition reste largement valable pour toute union monogame, qu’elle soit hétéro ou non 5. Le contrat monogame, qui se permet en plus d’être tacite, fonctionne en effet selon les clauses suivantes : 1-Chaque membre du pacte a l’exclusivité de l’usufruit 6, c’est-à-dire de la possession d’usage, du corps de l’autre ;  2-Si l’un des membres désire récupérer la pleine possession d’usage de son corps pour en faire profiter une personne hors du contrat, alors le contrat est considéré comme nul ou rompu. Autrement dit, un individu monogame ne possède pas son propre corps, pas dans son usage, en tous cas. Le seul droit qu’il possède est celui de décider de ne pas s’en servir, sexuellement parlant. Sinon, il est plus ou moins un objet à la disposition de son partenaire. Si on prend d’ailleurs le temps de jeter un œil aux choix lexicaux des monos, on y trouve des raccourcis assez révélateurs : « Bidule a piqué le copain de Machin ». Et que dire du fait qu’être « libre », c’est  ne pas avoir de partenaire amoureux ?

 

  • Le problème politique que cela soulève

 

« Alors quoi, immonde libertin dégénéré ? Doit-on se forcer à forniquer comme des bêtes hors de la relation privilégiée que nous avons avec un particulier, afin d’éthiquement vous complaire ? Et si ma colombe en sucre et moi, nous n’avons simplement pas envie de nous jeter dans l’universelle partouze poly ? » Ben ne le faites pas, alors. Personne ne vous force à quoi que ce soit. Être polyamoureux ne signifie pas « avoir plein de partenaires ». Encore une fois, on fréquente qui on veut, pas tout le monde. C’est une éthique selon laquelle baiser avec ou aimer une tierce/une quarte/une quinte (etc) personne n’est pas une cause de rupture immédiate. L’abandon peut être une cause de rupture. Le désamour peut l’être. L’absence prolongée également, encore que, parfois, les choses se renouent d’elles-mêmes. Mais pécho, non.  Donc, pas de jugement non plus envers les gens qui ne cherchent pas activement à trouver une deuxième personne avec qui partager leur coeur ou, plus prosaïquement, leurs fluides.

    En revanche, j’aimerais très fort qu’on lance un pavé clouté à l’idée pourrave selon laquelle une relation est forcément monogame jusqu’à ce qu’on en ait décidé autrement. La monogamie est le mode de relation amoureuse par défaut, et c’est un problème. Un problème politique, même. La monogamie est tellement privilégiée socialement que les unions politiquement et civilement reconnues (PACS, mariage, et même concubinage) sont toutes des unions monogames 7. Et pourquoi donc ? Mais pour des histoires de filiation patronymique, voyons. Des histoires de patrimoine. Je répète : patro-nymique. Patri-moine. Autrement dit, si on ne sait plus qui exactement est le papa, notre bonne vieille société patriarcale ne sait littéralement plus où foutre ses petits. Elle ne sait plus qui doit hériter de qui, qui doit s’appeler comment, qui est un enfant légitime, et qui est un bâtard. C’est cet ancrage bien matériel et non-romantique qui fait tenir l’union monogame. C’est un impératif sociologique et économique, et non l’amour comme valeur qui fait promouvoir culturellement la monogamie. Impératif bien viro-centré, d’ailleurs, qui demande que l’on soit certain d’avec qui tout le monde, les femmes en particulier, couche. Cet impératif, par lequel au nom de « l’amour véritable », on culpabilise quiconque aime ou désire un peu trop, n’a plus lieu d’être dans une société comme la nôtre : matériellement, la contraception donne un pouvoir inédit sur la reproduction ; moralement, ça fait mal au derche de continuer à vergogniser les gens (les femmes les premières) qui couchent ou s’amourachent en hors-piste.

 

  • Conclusion

 

Voilà donc où j’en suis. Pour résumer, je suis polyamoureux non par désir de pouvoir coucher avec plein de femmes, mais par refus d’un certain nombre de valeurs portées ou d’effets produits par la monogamie. Je refuse de considérer que ma jalousie est « normale », voire mignonne, alors qu’elle me fait du mal, et qu’elle fait du mal à la personne que j’aime. Je refuse d’enfermer ma compagne plutôt que de régler leur compte aux insécurités que je trimballe depuis l’enfance. Je refuse de faire culpabiliser quiconque, au XXIème putain de siècle, pour avoir pécho, ou pour s’être énamouré-e, peu importe si cette personne en fréquentait déjà une autre. Pour moi, le polyamour demande de l’engagement, plus même que la monogamie, non seulement parce qu’il nécessite de déconstruire certains traits que je considère comme toxiques, mais aussi parce que, le cas échéant, il faudra être un partenaire digne de ce nom pour plusieurs personnes.

Je ne cherche pas particulièrement à convertir les monos, et je sais que beaucoup vont me reprocher de porter sur eux un jugement de valeur. Ce n’est pas tout à fait vrai. Je pense que dans la société qui est la nôtre, il est possible d’être mono sans être jaloux. En revanche, je nie que l’on puisse être mono, ou souscrire à une éthique mono de principe, sans être, ou plutôt, sans se comporter de manière possessive. La forme même du contrat monogame le présuppose. C’est à ce titre que, même si je croirai sur parole toute personne qui me dira « je suis mono, mais je ne pense pas être toxique », j’exprimerai mon désaccord aux monos tentant de me montrer leur absence de possessivité. Assumez-le, vous en avez le droit ; si vous ne le pouvez pas, eh bien… Bienvenue au club.

 

1 : Oui, je suis poly, et je n’ai qu’une seule compagne. On y reviendra plus tard, mais, globalement, nous fricotons avec qui nous voulons, non avec tout le monde.

2 : Ce qui, en toute honnêteté, pour éviter tout syndrome de « give that man a cookie », ne m’a pas pour autant toujours rendu imperméable au caractère toxique des normes de séduction. Être élevé par une féministe n’empêche pas d’avoir des trucs à déconstruire.

3 : Je résous mes problèmes en contrôlant ma femme, par André McStraightballs, un livre Masculinistes Editions.

4 : Emmanuel Kant, La doctrine du droit. #violencesymbolique. Tout ça pour dire que le prétendu siècle des Lumières nous fait partir de loin dans ses philosophes mainstream, malgré les mouvements libertins, et la grande influence des femmes dans les salons.

5 : A partir du moment où des rapports sexuels sont impliqués, bien sûr. Je ne m’avancerai pas sur les relations avec ou entre des personnes asexuelles, parce que je ne connais pas assez leurs enjeux propres pour ne pas dire des énormités plus grosses que moi. C’est donc à elles qu’il faudrait poser la question qui ne manquerait pas d’être, à juste titre, soulevée.

6 : Usufruit soumis, dans le meilleur des cas, au consentement de l’intéressé-e.

7 : Essayez de vous mettre en concubinage avec plusieurs personnes sur un papier administratif, pour voir. Quelle déchéance, pour la patrie du ménage à trois (en français dans le texte) !

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