Humeur de gréviste

Aujourd'hui, je fais grève. Aujourd'hui, je sais que je serai jugé par une bonne partie de mes concitoyens et concitoyennes comme un parasite de fonctionnaire feignasse. Et aujourd'hui, j'explique pourquoi.

C'est ma première grève de prof titulaire, et ce n'est même pas une grève spécifique aux profs. Jean-Michel Réac, au fond de la salle, grommelle déjà que je n'ai besoin que de la plus insignifiante des excuses pour ne pas travailler. Du calme, Jean-Mi. Je sais que tu ne m'écoutes pas, mais fais au moins semblant le temps que je m'explique. Parce que c'est bien en tant que prof, autant qu'en tant que citoyen, que j'arrête de travailler aujourd'hui. Je n'ai pas pris cette décision à la légère, ne serait-ce que parce que les étoiles sont mal alignées et que cela me fait perdre une grosse quantité d'heures avec les élèves. Et, croyez le ou non, la plupart des profs préfèrent faire grève quand ils ont peu cours. Perdre des heures, c'est foutre en l'air sa propre progression, donc son propre travail. Accessoirement, c'est aussi perdre une plus grande quantité de la partie la plus valorisante du métier, à mon sens. En effet, même si je ne vais pas dans mon nouveau collège aujourd'hui, cela ne veut pas dire que ne travaille pas. La majeure partie du labeur des profs est souterraine, et se fait à la maison. C'est aussi la partie la plus ingrate : sanction de l'élève par une note, paperasse administrative, fabrication de documents de travail... La préparation des cours est, elle au moins, un ersatz acceptable du travail devant nos ouailles. Aujourd'hui, je travaille donc, tout de même, gratuitement, même si je travaille moins. Parce que oui, ce que beaucoup ont tendance à oublier, c'est que les grévistes perdent une journée de salaire, une journée d'un salaire pas si mirobolant, même pour l'agrégé débutant que je suis.

Mais admettons : je ne suis pas devenu prof pour l'argent, après tout. Ce qui m'a fait devenir prof, c'est la conviction qu'un service public d'éducation puissant, assuré par des gens motivés et passionnés, était le meilleur moyen de ne pas cloisonner la culture et la connaissance ; de réduire les inégalités dues au "niveau culturel" ; de donner à toutes et tous, même et surtout aux plus modestes, la force de retourner la violence symbolique contre les pédants, les Zemmour, les Enthoven de tout poil. Or, ce service public, ce travailleur de force par lequel nous sommes censées toutes et tous passer, on veut le mettre au régime. Par rapport à ce qu'il pouvait être avant, il est déjà bien maigre, et bien courbatu sous la charge qu'on veut lui faire lever. Et même s'il n'est pas encore tout à fait écrasé ou agonisant comme la Justice ou la Santé, je crains qu'une coupe supplémentaire dans sa nourriture n'ait raison de lui.

Je laisse à d'autres, plus expérimenté-es que moi dans le dans leur domaine, le soin d'expliquer pourquoi il pourrait être, potentiellement, envisageable de souhaiter que les hôpitaux et les tribunaux disposent de suffisamment de moyens pour fonctionner. J'avoue avoir la flemme d'expliquer pourquoi à qui aurait encore besoin d'en être convaincu-e. Je vais faire mon prosélyte, prêcher pour ma chapelle, parce que c'est celle que je connais le mieux. Parce que je sais ce que nous pouvons, nous profs, en tant que professionnel-les, faire ou ne pas faire. Prenez ma parole comme celle d'un ingénieur qui serait également un peu pilote, et qui voudrait vous expliquer si un avion va pouvoir voler ou non. Je vais très immodestement parler comme un professionnel, comme un expert de l'éducation parce que, eh bien, c'est ce que je suis, paraît-il.

Là, dans le collège de banlieue parisienne où j'exerce, nous avons environ 25 élèves par classe. A ce régime, l'avion décolle, il vole assez bien, mais l'atterrissage en fin d'année est rude pour les pièces du bas de l'appareil. En effet, il est tout à fait possible, avec ces effectifs, de s'occuper correctement de la classe en tant que groupe, de les amener collectivement à des statistiques intéressantes ou acceptables par le ministère. Sauf que... Sauf que sur ces 25 élèves que l'on force à venir s'asseoir en face de moi, il y a les dys en tous genres, les troubles de l'attention, les décrocheurs qui n'ont jamais accroché, et un élève à peine francophone. Seule une minorité de ces cas particuliers a un suivi officiel, faute de coopération parentale ou institutionnelle. C'est au prof, au pilote, de trouver le moyen de faire avec. Tous ces gens là vont sévèrement morfler : pas d'encadrement, ça veut dire pas de train d'atterrissage. Si vous êtes le ventre mou de l'appareil, c'est dommage. Je peux ralentir ma course au maximum, essayer d'atterrir sur un sol meuble, ça va quand même faire bien mal, et finalement secouer tout le monde. Mais l'avion atterrira, en partie parce que mon coin de banlieue est plutôt tranquille.

Les suppressions de poste prévues dans un contexte d'augmentation des effectifs, dans ces conditions, risquent de provoquer un méchant crash. C'est soit plus d'élèves par classe, soit plus d'heures par profs. C'est dire : "le carburant coûte trop cher, on vous a fait un avion pédalo. Pour décoller, partez du haut d'une falaise? Si, si, j'vous jure, ça va marcher". Ouais, ben si ça doit arriver, je ne prendrai pas la responsabilité, en tant qu'ingénieur et pilote compétent, de monter dans cet appareil. Autant me mettre ma vocation là où le soleil ne brille jamais : loin, très loin du ciel où je voulais tous les emporter.

La grève d'aujourd'hui, c'est pour que la chanson des Fatal Picards reste simplement un peu drôle. https://youtu.be/LZPT5_k5Al4

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