Mais qui donc ça étonne ?

Je rédige un rapide billet suite au tumulte provoqué ces dernières semaines par la récente une de Libération. Et je ne peux m'empêcher de me demander : compte tenu du bilan de ce gouvernement, qui donc peut, à moins d'un aveuglement spectaculaire ou d'une mauvaise foi inénarrable, s'étonner de la réticence de l'électorat de gauche à donner son vote à Emmanuel Macron, même au second tour ?

Je suis navré si mon introduction paraît inutilement agressive, mais cette question me taraude. Je ne comprends tout simplement pas les cris d'orfraie de la majorité et de leur électorat devant cet état de fait. En quoi est-il étonnant que des électeurs de gauche refusent de voter pour un homme de droite, ayant appliqué un programme de droite, avec un mépris de droite pour les classes populaires et leur conditions de vie, sans même parler de sa complaisance pour l'anti-intellectualisme et l'anti-gauchisme primaire de l'extrême droite.

Même les figures macronistes  citées dans un article cherchant à montrer l'inquiétude de la majorité plutôt que sa simple indignation, font allusion à des "réformes sociales" qui constitueraient la jambe gauche du bilan présidentiel, et dont on peine à déterminer la teneur. S'agit-il de la PMA pour toutes ? La réforme est loin d'avoir vu le jour, puisque la commission paritaire mixte a pour le moment échoué à trouver un accord. Étrangement, nul ministre, nul conseiller, nul député n'a songé à préconiser l'utilisation de le 49-3 pour cette réforme là ; en outre, il convient de noter que les hommes transgenres sont exclus pour le moment du texte, dès lors qu'ils auront fait une transition du point de vue administratif. Cela est juridiquement pour le moins étrange, puisqu'ils sont capables de porter un enfant : mais personne ne se pose la question de cette inégalité flagrante devant la future loi dans la majorité. S'il s'agit du dédoublement des classes de CP en REP, il faut signaler qu'au delà du fait qu'elle n'a pas eu les effets escomptés, elle repose, comme souvent, sur la capacité de débrouille des collègues du primaire, qui doivent créer des salles et de l'espace là où il n'y en a pas (voilà d'ailleurs qui explique peut-être les résultats flanchants de cette réforme).

Quant au reste, que dire ? Que dire de la suppression de l'ISF ? Que dire de l'aggravation des inégalités ? Que dire de la négation pure et simple des violences policières par le pouvoir ? De la réduction de plus en plus drastique des moyens dans l'enseignement secondaire ? De la politique de recherche par projets catastrophique pour les laboratoires publics voulue par la LPR ? De l'enterrement de plus en plus net des recommandations de la Convention Citoyenne pour le climat ? De la réforme de l'assurance chômage, qui va faire baisser les allocations de milliers de nos concitoyens au beau milieu d'une crise sanitaire ? De la tentative de réforme des retraites repompée sur une idée de François Fillon et taillée sur mesure pour les fonds privés de retraite complémentaire ? Que dire enfin, des petites phrases fleurant bon le mépris de classe le plus abject sur "les gens qui ne sont rien", le costard qu'on se paye "en travaillant" et autres traversées de rue ? Sur la petite musique gentiment fascisante et anti-intellectuelle jouée avec beaucoup d'entrain par des ministres de premier plan sur "l'islamo-gauchisme" ?

Bref, quand un président mène une politique sociale rudement néolibérale, traîne sur ses réformes sociétales, et laisse trois de ses ministres coopter le langage du RN et de Génération Identitaire, en quoi est-il étonnant que des électeurs de gauche lui tournent le dos  ? Comment ne pas comprendre que ceux qui ont "fait barrage" en 2017 se sentent floués ? Comment, enfin, trouver le culot de demander leur vote aux électeurs de gauche sans jamais leur donner aucune garantie, sans leur faire aucune concession, en faisant comme s'ils n'avaient pas besoin d'être convaincus comme les autres, voire en leur crachant carrément au visage ?

Dis moi, mon cher Manu (j'ai le droit de t'appeler comme ça, j'ai un diplôme), tu veux que les électeurs de gauche se déplacent pour toi au second tour ? Donne leur des garanties. Déjà, et sans même parler de réformes à faire ou à abandonner, tu pourrais finir de nous convaincre que tu es bien une solution de "barrage" à l'extrême droite en faisant sortir de ton gouvernement et de ta majorité celle et ceux qui caressent cette dernière dans le sens du poil. Parce que de loin, certes, la majorité n'est pas encore le coprolithe infâme qu'est le RN ; mais elle s'y est assez frottée pour que l'odeur soit similaire. La dissolution "pour l'exemple" de Génération Identitaire ne suffit pas, si tu laisses son langage fleurir dans ton entourage : exeunt donc Darmanin, Blanquer, et Vidal. Et après cela, peut-être que tu trouveras des électeurs de gauche modérée (pas moi, donc, mais j'étais déjà pas convaincu en 2017) prêts à rempiler pour cinq ans d'horreur néolibérale, parce qu'ils auront la garantie de contester dans la rue un président sans concession pour l'extrême droite. Mais avant ça, désolé de le dire, mais ce "barrage" à l'extrême droite est aussi crédible qu'un nourrisson dans un match de boxe poids lourd.

Idéalement, il faudrait que tu te sortes un peu plus les mains des poches : un électeur de gauche est aussi dur à convaincre qu'un autre. Bouge toi : eux ont déjà assez bougé en 2017.

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