Délinquance à Nantes ? Mais ce n'est pas « le Bronx » ni les « quartiers chauds ».

Réponse d’un citoyen nantais au journaliste de Presse Océan, à la suite de ma lecture de son interview de l’adjoint PS à la sécurité de la Ville de Nantes. J’invite les lecteurs de mon billet d’opinion à aller consulter l’article sur Ouest France qui est en accès libre, pour mieux saisir mon billet d’opinion et mon analyse sur l’approche et les termes auxquels le journaliste a recouru.

Entamons l’analyse de l’interview[1] par le questionnement que le journaliste accomplit, auprès de l’adjoint PS à la sécurité de la Ville de Nantes. Est-ce que ce questionnement avait pour ambition de l’emmener sur le terrain que le journaliste désirait ; tout en laissant sous-entendre dans les mots qu’il manie, que Nantes serait invivable, avec une sémantique employée par les sympathisants de la droite et de ses extrêmes ? Je ne sais pas. Mais les termes qu’il use pour appuyer ses interrogations ou affirmer des propos éveillent en moi l’opinion que ce sont des dires d’une position qui se contient, derrière son métier de journaliste, dans un journal qui se veut pourtant dépolitisé. Ce monsieur a le droit d’avoir une opinion comme citoyen, mais en tant que journaliste dans un quotidien neutre, il se doit de nous informer dans une démarche impartiale, sans laisser transparaître sa pensée dans un journal local qui n’est pas un journal d’opinion. Il se doit pour son lectorat d’être désengagé.

 

Commençons par l’expression « le Bronx » qui serait utilisée, à en croire ce journaliste, par « certains habitants », parlant de la ville de Nantes. Alors qui sont ces « certains habitants » ? D’où viennent-ils ? Qui sont-ils ? Il y a-t-il une étude ou une statistique sur l’emploi de cette expression pour qualifier la ville de Nantes par sa propre population ? Y a-t-il eu un sondage sur l’ensemble des citoyens nantais pour étayer cela ? Sur 500 ou 10 000 personnes ?

Avec l’usage de ce « à en croire certains habitants », on peut tout faire déclarer, tout faire articuler, faire prononcer n’importe quoi au nom des habitants nantais. Je n’ai pas entendu de Nantais utiliser le mot Bronx comme le laisse prétendre ce journaliste, pour caractériser la ville de Nantes et ses problèmes de violences, délinquances, incivilités, par « certains habitants ».

J’en comprends par cette manœuvre, que le journaliste semble s’efforcer de faire passer son opinion en la légitimant auprès de son lectorat par ce « à en croire certains habitants ». Car en disant cela, le pronom indéfini « certains », utilisé pour évoquer les « quelques-uns » de ces habitants, laisse envisager au lecteur qu’il pourrait s’agir d’un nombre important de nantais, qui témoigneraient de ce qualificatif. Derrière ce « certains », on pourrait penser à « beaucoup », ou « énormément », puisque cette expression ne précise en rien un nombre ou du quantitatif. Ainsi, l’usage de ce terme visant à qualifier la pensée d’une masse d’habitants, repris pour signifier une situation auprès de l’élu en charge de la sécurité de la commune, mérite dès lors d’être abordé. Et il ne le serait pas s’il était mineur. L’usage de ce terme dans le but de caractériser la ville d’une manière péjorative pose question, surtout émanant d’un journalise supposé vérifier ses sources. En effet, cela laisse entendre au lecteur que ce propos est légitime ; du fait que soit sous-entendu qu’un certain nombre d’habitants témoigneraient de cet état de fait. Enfin, cette phrase reprenant ces « certains habitants » de Nantes, mise en avant par un journaliste d’un quotidien qui se veut neutre et dépolitisé, appuie davantage encore un poids quantitatif de ce « certains ».

Une de mes voisines a consulté cet article et s’applique à dire que Nantes c’est le Bronx, alors qu’elle n’a à aucun moment recouru à ce terme avant. Mais après l’affirmation de ce journaliste, elle s’est laissé aller à l’utiliser puisque certains habitants l’utilisent et dans ces conditions le pensent. Et comme elle voit là, la violence, les incivilités, progresser dans sa commune, elle veut utiliser désormais ce mot que certains habitants utilisent aussi ; pour appuyer davantage le fait qu’elle fait le même constat de ces problèmes comme « certains habitants ». Le poids fait la force ; plus cette expression serait utilisée, plus elle en serait vraie. Bon, pour dire vrai, je n’ai pas de voisine, mais ce genre de méthode pourrait donc produire cela auprès des lecteurs de notre journal ; influencer le lecteur qui reproduit des dires qui ne sont pas vérifiables, ni quantitatifs et exprimant davantage l’expression d’une opinion qu’un fait, mais qui laisse supposer de manière disproportionnée une situation. Mais vous voyez aussi qu’avec le « une de mes voisines », ou le « certains habitants », on peut tout mettre derrière. Il faut donc éviter de dire cela sans sources quand on fait une interview, car cela laisse bien souvent diffuser sa propre opinion et la faire légitimer par qui l’on veut. Ce qui n’est pas appréciable pour vouloir informer la population de manière neutre.

D’où vient cette « formule » ? Je vous invite donc à lire, l’article de France-Amérique[2] qui élucide cela en détail et qui montre qu’il en fait un très mauvais usage. Voire mieux, son expression des années 70, qu’il met en avant comme usité par les Nantais en 2020, n’a rien à faire dans cette interview ; à part si cela sert à appuyer (en le voulant ou non), le discours de l’ultra droite nantaise et de groupuscules royalistes, récitants que certains quartiers seraient des zones de non-droits.

Peut-être que le journaliste a fait l’application de l’excès de cette expression pour augmenter la portée de son propos, afin de faire réagir l’adjoint PS à la sécurité de la ville de Nantes. Mauvaise méthode à mon sens. C’est bien souvent ce qui est reproché au politique, au pouvoir décisionnaire, qui, lorsque n’ayant pas les idées et la convenance d’entrer en jeu, préfère avoir recours au maniement des mots comme politique exécutive. Par cette gouvernance-là, l’application de l’excès des mots est d’usage pour augmenter la portée de leur propos, afin de persuader qu’ils sont en mesure d’intervenir efficacement. Car, exprimant des constatations de manière disproportionnée sur les difficultés de notre société, ils sont convaincus que les citoyens considéreront qu’ils mesurent de façon plus sérieuse la gravité d’une situation et qu’ils s’affaireront aux actes. Ce qui n’est jamais le cas, puisque nous ne connaîtrions pas la décrépitude de notre démocratie avec une abstention atteignant des records. En poursuivant la lecture, avec la suite de mots que le journaliste utilise, j’écarte définitivement le fait que le journaliste ait mal utilisé cette expression pour faire réagir l’élu.

Pour résumer la provenance de cette parole, elle est en tous points, non adaptée à la représentation au moment présent de la ville de Nantes. Oui, il y a une véritable insécurité, de la délinquance, des agressions violentes et ultraviolentes, mais rien de correspondant au Bronx dans les années 70. Il ne sert à rien d’exagérer et la manœuvre de cette locution me semble na pas être impartiale, ni neutre, ni objective, ni impersonnelle, ni apolitique, ni désengagée. L’utilisation de cette expression par « certains Nantais » n’est ni prouvée, ni vérifiable, ni étudiée, sans statistique, mais quand même employée par ce journaliste.

Alors pour ma part, je vais me mettre dans la peau de ce journaliste et « à en croire certains habitants » Nantes n’est pas le Bronx, mais a un vrai problème d’incivilités, de violences et de délinquances comme beaucoup de grandes villes de France. Et « à en croire certains habitants » en lisant cet article, le journaliste n’est pas impartial.

 

Toujours dans le glissement sémantique, je me laisse convaincre également qu’il utilise son opinion comme source et avec davantage les trois petits points en fin de phrase que de points d’interrogation, qui devraient être utilisés pourtant à cet effet, dans un format qui est censé être une interview. Puis le journaliste en vient à énoncer « Des cambriolages et d’agressions est aussi le fait de migrants… ». Par cette phrase, nous sommes conséquemment dans la continuité d’affirmation et de propos souvent utilisés par l’extrême et l’ultradroite, ainsi que les groupes royalistes, et l’ensemble de leurs supporters sur les réseaux sociaux.

Le journaliste soumet cela à l’adjoint PS à la sécurité de la ville de Nantes, non pas comme une interrogation, mais il le témoigne, en laissant en fin de son affirmation trois petits points. Ce journaliste le pense donc, puisqu’il emmène cela sans fait, chiffres, étude, ou autre pour corroborer ce qu’il avance.

Cette phrase et l’ensemble de la sémantique que le journaliste use tout au long de l’article, me donnent le sentiment et l’opinion que le journaliste laisse transparaître son jugement. Avec une sémantique que je retrouve comme celui invoqué par les militants de l’extrême et ultra droite, et leurs sympathisants sur les réseaux sociaux. Par l’ensemble des mots utilisés et cette phrase, il laisse ainsi entendre que le problème de cambriolages et d’agressions est principalement le fait de migrants. Pourquoi je dis principalement, puisque si c’était un fait mineur pour lui, il ne l’aborderait pas en tant que journaliste auprès de l’interviewé. À moins que son opinion soit plus forte que des faits quantitatifs, statistique, qui n’existe pourtant pas sur ce sujet.

Après vérification de ma part, et je vous invite à en attester par vous-même également, je n’ai trouvé aucune statistique ou étude qui confirmerait que des cambriolages et des agressions sont aussi le fait de migrants sur la ville de Nantes. D’ailleurs, comme le journaliste utilise le mot « certains » pour faire passer le fait que les Nantais utilisent le mot Bronx pour qualifier leurs villes, il met en avant des faits à la main de migrants que ces derniers seraient donc concernés en première intention dans ces cambriolages. Car n’utilisant aucun qualificatif ou quantitatif, statistique, étude, il le laisse entendre puisqu’il pose cette affirmation. En affirmant cela dans un quotidien neutre et apolitique, il laisse donc entendre en mettant en avant les agressions et cambriolages du fait de migrants, que ces derniers doivent être nombreux en abordant cela auprès de l’interviewé, toujours sans source ni même éléments factuels. Par là, on retombe donc dans des travers, sans source, ni fondement.

Pour ma part, je n’affirme pas que cela est du fait de migrants ou autres, car il n’existe aucun chiffre, aucune statistique ou étude, faits, qui peuvent confirmer ce que le journaliste laisse pourtant entendre à son interlocuteur. Je ne suis pas dans le déni, il est vrai que les cambriolages et les agressions sont devenus courants dans notre ville et cela ne peut pas continuer. Mais qu’est-ce que cela changerait que cela soit du fait d’un migrant ou d’un non-migrant ? Cela reste de la délinquance, de la violence, et cela est condamnable et doit être condamné par la justice. C’est un véritable problème qui ne se réglera pas avec la matraque, car oui, on ne naît pas délinquant on le devient et la répression face à la pauvreté et la misère n’a jamais rien réglé. On devient délinquant par la précarité de petits boulots qui ne font pas vivre et ne permettent pas d’avoir une perspective d’avenir. La délinquance peut arriver quand les salaires sont trop bas pour se nourrir et vivre dignement (heureusement qu’il y a encore des règles de salaire minimum, mais jusqu’à quand), des conditions de vie difficiles du fait de faibles revenus, des appartements délabrés dignes de marchands de sommeil qui profitent de rentes, et de la pauvreté des gens. Le capitalisme pousse à vouloir l’inutile ou à s’enrichir facilement afin de se divertir ou avoir autant de biens matériels que les autres, comme les autres. Pour ma part, j’aimerais avoir l’opinion de ce journaliste sur la fraude fiscale, le sabotage de la fonction publique par le secteur privé qui s’est infiltré dans celui-ci, la fraude aux aides aux entreprises pendant le confinement, l’actionnariat qui s’enrichit sans avoir une réelle fonction productive, l’enrichissement des uns avec la sueur des autres… On peut en déduire que ce sont souvent des problèmes causés par un régime économique et les conséquences de celui-ci.

 

Enfin, je suis conforté dans l’idée que ce journaliste essaie de faire passer son opinion pour une vérité, avec dans l’usage à la fin de l’interview, l’expression quartiers « chauds » qu’il utilise entre guillemets pour qualifier quatre secteurs de la ville de Nantes.

« Quartier chaud » est une expression synonyme de l’expression anglaise « Red light District », relevant des zones où la prostitution est virulente, tant visibles que constantes. Au départ, j’ai d’abord pensé que ce monsieur prétendait que ces quartiers sont des quartiers de prostitution. L’exploitation humaine par la prostitution, à des fins de rentes pour des néo-esclavagistes, est une réalité, mais elle n’est pas située dans ces quartiers de Nantes comme le montrent de nombreux papiers de presse. La délinquance dans ces quartiers ne relève pas d’une prostitution massive comme pourrait le laisser entendre la mauvaise utilisation de ce propos par ce journaliste. Il semble utiliser ce mot « chaud » pour désigner plutôt des quartiers dans lesquels sont recensés des faits de délinquance, de violences, d’insécurités. Ce mot est mal utilisé donc, mais il accompagne bien l’ensemble de son propos, laissant apparaître une sémantique que je peux voir fleurir sur les commentaires de réseaux sociaux et de relais d’articles de presse d’extrême ou d’ultra droite, et des fantasmes de chaos du fait exclusif de l’immigration.

Ce journaliste enchaîne avec une réflexion (pas de points d’interrogation) sur le retour d’une présence policière permanente et visible comme à une certaine époque. Nostalgie ou proposition politique ? C’est une interview et au regard de son métier de journaliste, j’attends de la neutralité dans les propos évoqués et non des opinions, ou encore moins des appréciations évasives. Ainsi, la neutralité représentée initialement par Presse Océan a disparu le temps de cet entretien qui n’en ait pas un.

 

Cette interview par ce journaliste repose sur un questionnement orienté tellement grossier que cela se voit. Ce journaliste n’est pas neutre, on lui demande d’informer et moi j’ai le sentiment qu’il essaie de m’influencer de son opinion en tournant ses questions en affirmations. Ce questionnement orienté, accompagné d’un glissement sémantique est utilisé par ceux qui souhaitent de la répression pour ordre. Cette interview est pour moi une énième dérive que je constate en tant que lecteur de la presse française. Je le regrette, mais rien n’y changera malheureusement avec ce genre d’acceptation d’un journalisme qui n’en ait pas un, mais qui me semble être là que pour amener une opinion et influencer. Moi je veux être informé par des journalistes et non qu’on cherche à influencer grossièrement mon opinion avec une interview orientée, avec des mots mal utilisés, tout en faisant porter ces propos sur le dos des habitants de Nantes. Le tout, ficelé par une proposition du journaliste qui achève l’interview.

 

Je ne connais pas cette personne qui a réalisé cette interview, et je n’ai pas l’envie de me renseigner sur internet, sur ce monsieur, à savoir ce qu’il a fait et ce qu’il a écrit. Cela afin de ne pas influencer mon billet d’opinion. Mais ce qui est sûr c’est que par cet article de presse, qui a un format d’interview, il n’y a aucune neutralité, son opinion se laisse entendre, les mots sont très mal utilisés. Je n’ose même pas aller lire d’autre article qu’il a écrit. Je suis déçu que notre journal qu’est Presse Océan puisse laisser publier cela. Avec ce genre d’acte, je ne peux qu’être conforté d’être de ses 76 %[3] des Français qui ne font plus confiance aux médias d’information. Je suis ancré dans la réalité du quotidien de citoyens français, et j’attends une étude sur la « déconnexion des journalistes », car il n’est pas entendable de laisser passer des affirmations dégradantes sans sources ni support.

 

[1] https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/nantes-pascal-bolo-adjoint-ps-a-la-securite-on-ne-peut-plus-sortir-tranquillement-le-soir-393611ea-ed1a-11ea-8220-28b6de4ed6b8

[2] https://france-amerique.com/fr/le-bronx-un-quartier-sans-foi-ni-loi-pour-les-candidats-a-la-mairie-de-paris/

[3] https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/sites/default/files/2019-06/DNR_2019_FINAL_0.pdf

 

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