La «ZAD de la Dune» nettoyée par des riverains au nom de «l’intérêt général»

A l’initiative de Christophe Chabot, maire de la commune de Brétignolles sur Mer, une cinquantaine de bénévoles ont participé à la vaste opération d’évacuation et de nettoyage de la ZAD, après l’intervention de la gendarmerie nationale mercredi 8 avril. Le mode opératoire interroge.

Il est 19h mercredi 8 avril. 136 gendarmes, dont le PSIG (Peloton de Surveillance et d’Intervention de la Gendarmerie Nationale), un hélicoptère et plusieurs drones foncent vers Bretignolles-sur-Mer. Là où le projet controversé de port de plaisance est censé prendre place, mais également là où depuis 6 mois la résistance s’organise, où les cabanes sortent de terre et les slogans fleurissent comme les potagers partagés. Une mobilisation pour contrer ce projet de port « qui sera réservé à une élite », et qui aura un « impact majeur sur l’écosystème », selon les mots des activistes. Il faut moins d’une heure aux forces de l’ordre pour embarquer la vingtaine d’opposants au projet présents sur place et les disséminer dans plusieurs commissariats de Vendée. Ils seront relâchés dans la nuit, pour certains dans une ville qu’ils ne connaissent pas et sans attestation.

« On nous a dit que cette opération n’était pas prévue et que cela était lié à l’altercation qui a eu lieu le matin entre deux zadistes et un couple de riverains. C’est difficile à croire quand on voit l’ampleur des forces qui ont été mobilisés en plein confinement » glisse P. et R. deux militant.e.s* joints par téléphone.

Les feux allumés par les "bénévoles" à Bretignolles-sur-mer © Zad de la Dune Les feux allumés par les "bénévoles" à Bretignolles-sur-mer © Zad de la Dune

Vers 20h, plus personne n’est sur le site. Une cinquantaine de bénévoles, selon les chiffres de la mairie que nous avons contacté par téléphone, prennent alors le relais des forces de l’ordre pour nettoyer la zone. Ce nouveau groupe d’intervention, muni d’une attestation délivrée par la mairie pour déroger aux règles du confinement, entre en action. « Ce mode opératoire est prévu depuis le mois de février, quand nous avons obtenu l’ordonnance d’expulsion de la Zad. La liste de volontaire est prévue depuis ce moment-là, mais on ne savait pas quand cela arriverait » confie un.e salarié.e de la mairie*, « les consignes étaient claires, on récupère les effets personnels, on traite à part les véhicules et les animaux et on évacue les matériaux dans les différentes bennes. Il y a eu ensuite des initiatives personnelles pour mettre le feu aux tas de bois, qui provenaient des cabanes et structures que nous avions démontées. Ce n’était pas la consigne mais cela étant, l’objectif est atteint puisque nous souhaitions empêcher une réinstallation rapide des zadistes sur les lieux. »
Les feux de plusieurs mètres de haut sont visibles depuis la commune. La méthode employée choque. « On se croirait dans les années 30, avec des milices qui font leur loi. Et puis les feux ça rappelle les méthodes du Ku Klux Klan » lâchent P. et R. au téléphone.

« Ils étaient tous et toutes en possession d’une attestation […] pour participer à une mission d’intérêt général ».

Martine Lucé, présidente de l’association Demain Brétignolles qui est opposée au projet de port, est-elle aussi surprise. « J’ai contacté le préfet le lendemain pour avoir des explications sur comment, en pleine période de confinement, plus de 50 personnes ont pu être mobilisées et tout brûler, sans l’assistance des pompiers. Il m’a répondu qu’ils étaient tous et toutes en possession d’une attestation leur permettant de déroger aux règles de confinement pour participer à une mission d’intérêt général. C’est assez étonnant et pour ma part, je ne crois pas que cette intervention entre dans le cadre de l’intérêt général ».

Les feux de plusieurs mètres de haut sont visibles au loin. © Zad de la Dune Les feux de plusieurs mètres de haut sont visibles au loin. © Zad de la Dune

Sur leur blog, les militants « pro-ports » comme on dit à Brétignolles-sur-Mer exultent « Non ce n’est pas notre ferme (la ZAD est située sur le terrain de la ferme de la Normandelière ndlr) qui brûle mais une certaine déchéance humaine ».
Les camions, déplacés à la fourrière, sont récupérés le lendemain, certains dans un état déplorable. « Des copains ont récupéré leur camion avec le radiateur percé, cabossé, et la porte défoncée au pied de biche. La mairie va devoir rendre des comptes. » La mairie de son côté reconnaît ces dégradations, mais s’interroge sur l’implication des bénévoles. « Un des véhicules a été dégradé, mais on ne sait pas quand. Pendant l’opération de gendarmerie ? Avant ? Pendant l’opération des bénévoles ? Nous n’en savons rien. »

Sur une vidéo publiée par le média vendéen Le Journal des Sables, on distingue la présence de plusieurs gendarmes durant l’intervention des bénévoles. Contacté par téléphone, le groupement de gendarmerie de Vendée n’a pas souhaité répondre à nos questions.

« On observe une banalisation du recours à ces ‘milices’. Appelle les copains de la ZAP la Vague il s’est passé quelque chose de similaire là-bas l’année dernière » P. et R.

« C’est vraiment le far west, il faut oser le dire ». La voix de Y.* au téléphone est empreinte d’un mélange de rage et d’émotion. Il est, comme de nombreux activistes, choqué en apprenant le mode opératoire pour l’évacuation et le nettoyage de la « ZAD de la Dune ».
Militant écologiste, Y.* est pourtant mobilisé sur un autre front, celui de la « ZAP la Vague », qui s’oppose à la construction du Surf Park à Saint-Père-en-Retz, à plus de 80 kilomètres de là. Au-delà de la lutte écologiste qui les unit, les militants de Loire Atlantique ont subi un épisode plus au moins similaire il y a moins d’un an. « Le 20 juillet 2019, on organisait un week-end festif à la ZAP (Zone à protéger ndlr). Vers 11h, une cinquantaine de riverains sont venus nous agresser, avec des barres de fer, parfois à bord de tracteurs, sous l’oeil des gendarmes qu’on avait en plus prévenu en amont puisque ça faisait plusieurs jours qu’on recevait des menaces de mort. Les forces de l’ordre sont intervenues seulement quand il commençait à y avoir des blessés. Il y avait même des élus qui étaient là, c’est scandaleux. » détaille Y., comme si l’évènement s’était produit hier.
Ces épisodes, qu’on peut parfois assimiler à des règlements de compte se multiplient ces dernières années pour annihiler certaines luttes écologistes. La semaine dernière à Bretignolles-sur-Mer, il y a un an à Saint-Père-en-Retz, en 2015 à Sivens.. Ce qui arrange parfois les autorités administratives à l’origine de ces projets controversés. Les riverains semblent avoir le champ libre pour agir en toute impunité, parfois violemment ou en dehors de tout cadre juridique.

Le terme de « fascistes » est régulièrement employé par les activistes pour qualifier ces individus qui menacent, violentent ou détruisent. Ce terme politique qui peut être utilisé à sa guise, récupéré pour discréditer, brandi pour terrifier, l’historien américain Robert Paxton a néanmoins tenté d’en esquisser les mécanismes dans son livre Le fascisme en action. « Chaque fois que les autorités publiques fermaient les yeux sur les actions directes menées contre les communistes ou les socialistes, sans trop se soucier des méthodes employées, une porte s’ouvrait pour le fascisme. »

*Les prénoms ont été volontairement anonymisés.

Justin Carrette

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