Message de la diaspora congolaise au Nobel Mukwege à l'occasion de la remise du Prix

…les terrifiantes atrocités faites aux femmes, mieux aux rares rescapées de la mort, ne sont qu’une infime illustration des carnages à effarantes échelles allègrement opérés sur le territoire congolais depuis une vingtaine d’années. Et votre message a toujours eu l’écho inopiné ; parce que vous avez toujours su trouver les mots et les formules percutants pour décrire ces horreurs vécues…

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Message de la diaspora congolaise au Nobel Mukwege à l'occasion de la remise du Prix

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République à démocratiser du Congo (RDC)

Hommage au Prix Nobel de la Paix 2018i

Docteur Denis Mukwege

 

Un combat acharné par amour et contre l’indignité !

La question fondamentale, que les peuples, les organisations non gouvernementales et les institutions étatiques doivent se poser est la suivante :

Comment, notre nouvelle société mondialisée et engoncée dans des schémas conflictuels récurrents, peut-elle s’en extirper et devenir une communauté, où règnent, la paix, la sécurité, l’harmonie, le bien-être pour tous et la cohésion ?

Chers Messieurs,

Chères Mesdames,

Dites-moi si un tel état d’esprit est encore possible de nos jours ?

Dites-moi s’il est encore concevable aujourd’hui ?

Ma réponse, à moi, est simple et limpide ; elle est d’emblée oui. Et un tout grand oui ! Car, tout est affaire de volonté et de détermination. Et, nous sommes réunis dans cette salle pour rendre hommage à l’illustration vivante et irréductible de cette conviction :

J’ai nommé l’illustre et le bien-aimé : Docteur Denis Mukwege,

Et si vous m’accompagniez à lui témoigner cette reconnaissance par une vive et vibrante ovation !

La distinction, que nous célébrons ce soir, vient honorer les compétences, les performances, l’engagement, la passion et le courage d’un homme qui, pendant plus de quinze ans, a déjoué des guets-apens, ignoré des intimidations, bravé des menaces et démontré un héroïsme exceptionnel pour venir au secours de plus de 40 000 femmes rescapées et victimes des cruautés insoutenables. Au moins six tentatives d’assassinat clairement vécus, avérés et étayés après-coup, n’ont ébranlé ni ses convictions, ni sa volonté.

Combien sommes-nous prêts à affronter le danger et la mort au quotidien et dans de pareilles géhennes ? Combien de personnes au monde sont assez vaillantes pour s’illustrer dans des conditions aussi extrêmes d’exigence et d’épreuves ? Nous magnifions donc-là un véritable héros, une personne de très haute exception. Et, effectivement, le Prix Nobel de la Paix, la plus haute distinction au monde, a été créé pour encenser des exploits exceptionnels.

Bien cher Docteur Mukwege,

Vous le méritez amplement bien et, avec l’enthousiasme que vous ne cessez de susciter, vous serez assidûment couvert de nos éloges les plus exubérants et vous resterez sempiternellement digne de nos panégyriques ardemment enflammés et, prestement, comme contrefaçon impulsive de la doctrine catholique du martyr.

Lutter contre la déviance et l'oppression politique !

D’une extraordinaire lucidité et en glorieux précurseur, vous ne vous êtes pas borné à sauver et réparer les femmes victimes de l’affreuse furie inhumaine. Terrifié par l’outrance de la cruauté, dont vous avez été témoin à satiété,

qui ne le serait pas ?

vous avez rapidement réalisé que vous limiter à soigner seulement les conséquences de la barbarie dont vous avez identifié les auteurs ne ferait qu’entretenir l’inacceptable. En missionnaire impérieux, vous vous êtes investi, courageusement seul, dans une audacieuse campagne de lobbying pour attirer l’attention du monde sur un peuple en danger d’extermination. A l’inverse, voire en contrariant le gouvernement congolais - pourtant censé veiller à la protection de sa population - c’est vous qui réclamez et insistez pour la création d’un Tribunal international pénal pour le Congo. Car, les terrifiantes atrocités faites aux femmes, mieux encore aux rares rescapées de lanéantissement total, ne sont qu’une infime illustration des carnages à effarantes échelles allègrement opérés sur le territoire congolais depuis une vingtaine d’années. Et votre message a toujours eu l’écho inopiné ; parce que vous avez toujours su trouver les mots et les formules percutants pour décrire ces horreurs vécues.

Mes chers amis,

Mais de quel genre d’horreurs parle-t-on ici ?

Le 19 juin 2016, dans un entretien accordé à Céline Hirschland à l'occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence sexuelle en temps de conflit, Docteur Mukwege en avait ému des multitudes en décrivant en termes choisis l’une des scènes courantes du quotidien congolais. Celle-ci se passe à Beni, en mai 2015, et le récit du lauréat ci-devant a été l’un des plus saisissants :

« des femmes enceintes éventrées, des bébés mutilés, des hommes ligotés et égorgés… », arrêtons-là, ça donne des frissons !

Pourtant, telle est l’illustration, ô combien éloquente, d’un conflit qui dure depuis plus de 20 ans au Congo ! Qu’avons-nous donc fait, nous peuple congolais, pour subir un tel drame depuis des lustres et dans l’indifférence troublante de la communauté internationale ?

C’est pourquoi, décernée dans un contexte de vives tensions électorales, dans un pays embastillé comme une citadelle se prémunissant contre les assauts extérieurs, votre providentielle distinction a une résonance particulière et tombe, certes assez tard pour ceux qui ont déjà péri dans la fournaise congolaise, mais elle survient avec espoir exaltant de rappeler de manière solennelle et incisive à la communauté internationale les devoirs pour lesquels elle s’est structurée en gouvernance du monde. Car, orphelin de représentation institutionnelle au niveau étatique pour le défendre et le sauver de l’extermination, le peuple congolais mise désormais sur vous comme son légitime porte-parole dans le concert des nations.

Ainsi que vous avez déjà eu à le faire observer à diverses occasions, la gouvernance mondiale ne peut plus rester muette et indifférente face à de si odieux crimes de masse récurrents dans notre pays. Elle est d’autant plus interpellée qu’il est devenu impossible de ne pas s’apercevoir que ces crimes sont constamment perpétrés par l’armée congolaise et par des forces armées étrangères avec la complicité des forces nationales de sécurité. A ce jour, la plupart de ces criminels n’ont encore été réellement poursuivis, ni inquiétés.

Pour que ces crimes ne restent pas continûment impunis, vous avez été l’une des voix les plus audibles à briser le silence.

Aussi, depuis aujourd’hui, à l’instar de ceux qui l’ont déjà clairement exprimé - et ils sont de plus en plus nombreux –

au nom de la diaspora congolaise, que je représente, je me fais le devoir national de vous inviter :

à prendre le leadership de la société civile congolaise ;

à organiser le front commun patriotique pour sauver le Congo ;

à jeter les bases d’une transition politique citoyenne ;

que tous les Congolais avisés et consciencieux des enjeux du moment appellent de tous leurs vœux.

Le but consisterait à approcher et à rapprocher, sans exclusive, toutes les forces vives du pays ainsi que les corps intermédiaires par des assises nationales dont surgiraient solennellement des institutions à même de contester légitimement, ouvertement et efficacement les organes et leurs animateurs hors-mandat qui prennent le Congo en otage. En ce sens, diverses initiatives ont déjà été prises par des uns et des autres pour se connecter, s’accorder, affermir l’interconnaissance et coopérer en coordonnant certaines actions préliminaires. Avec votre sublime distinction, vous apportez ce leadership, qui manquait, pour booster et donner au processus l’élan et l’envol ; dont il a besoin pour se concrétiser et s’imposer.

Au-delà du lauréat, de Panzi, du Kivu, du Congo…

Héraclite d’Ephèse, qui affirmait, je cite :

l’homme qui a plus de noblesse dans ses attitudes en vaut dix mille !

 

Guillaume Bouchet renchérissait en soutenant, je cite :

la vraie noblesse s’acquiert en vivant, et non pas en naissant !

 

En effet,

Très cher Docteur Mukwege,

A travers vous,

c’est Panzi que vous avez fondé,

c’est le Kivu qui vous a vu naître,

c’est le Congo qui vous confère votre identité nationale,

c’est toute l’Afrique dont vous êtes l’un des fleurons

qui sont honorés par cette éminente distinction. Mais comme vous l’avez vécu tout au long de cette journée et vous le constatez avec nous dans cette salle, votre rayonnement va désormais bien au-delà de Panzi, du Kivu, du Congo et de l’Afrique. Vous voilà dorénavant l’un des principaux princes de l’humanité ! Ce statut vous donne des responsabilités nouvelles, plus grandes et plus exigeantes

que celles du patriote congolais,

que celles du panafricaniste le plus déterminé.

Car, les exactions et les crimes ne sont pas l’apanage du seul Congo et de l’Afrique. De ce point de vue, notre communauté planétairement intégrée, de plus en plus insécure et de plus en plus dangereuse, semble évoluer à rebours de la « civilisation ». Pour nous avoir démontrés une doigté de communication hors-pair, en défendant avec brio les femmes et le Congo, nous nous exaltons à vous voir assumer également le mandat d’artisan d’un nouvel ordre mondial correspondant à vos aspirations de l’homme de paix et de bonté. Car, c’est notre intime conviction, les violences et les atrocités, que connaît le Congo et fréquentes dans ce pays, sont consécutives à un ordonnancement international défectueux et qui jaillissent logiquement dans un pays où les dividendes sont de plus en plus énormes et la cupide compétition internationale de plus en plus acharnée. Ne s’attaquer qu’aux problèmes du Congo en ne se focalisant que sur les péripéties émaillant le quotidien congolais c’est se cristalliser sur les effets au lieu d'appréhender les causes et sources.

C’est pourquoi, pour avoir su réparer les femmes désastreusement abîmées, nous vous convions à enfourcher l’autre bâton de pèlerin pour contribuer à l’émergence d’une communauté internationale plus équilibrée, plus équitable et accommodante en tout point de la planète. En effet, nous comptons sur vous pour faire appel à l’humanité, qui est en chacun de nous, en vue de construire un nouvel ordre mondial, pacifique et harmonieux, en se fondant sur la vive, profonde et irréductible conscience que la violence a coutume d’engendrer la violence ; alors que l’amour est la première loi pour vivre en harmonie avec les autres et progresser ensemble.

Chaleureuses félicitations à notre cher Lauréat Docteur Denis Mukwege !

Honneur et courage à notre peuple meurtri et martyr du Congo !

Vive la Convention des Congolais de l’Etranger (CCE) !

Que Dieu bénisse la République à démocratiser du Congo (RDC) !

 

                                                                            Je vous remercie.-
                                                                    (Séverine Tshimini Mbuyi)

i Discours non prononcé de Séverine Tshimini Mbuyi, Présidente de la Convention des Congolais de l’Etranger (CCE)

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