9 tribunes pour explorer des pistes à emprunter pour briser le joug sous lequel le Congo ploie depuis des lustres, déconstruire le mythe du sauveur providentiel surgissant notamment de l’étranger (Trump), renforcer la résilience collective interne et la souveraineté nationale…
5ème tribune, Cultiver la résilience psychologique et sociale au Congo est un antidote contre les traumatismes (violences, déplacements, humiliations) qu’utilisent les occupants pour paralyser la population. La résilience est une résistance active qui permet de refuser le statut de victime passive pour redevenir un acteur politique. Si l'ennemi occupe le terrain, la résilience garantit qu'il n'occupe pas les esprits. C'est le dernier rempart contre la résignation, qui est la forme ultime de la défaite…
Agrandissement : Illustration 1
Introduction
Depuis plusieurs décennies, la République démocratique du Congo (RDC) est confrontée à des crises majeures : occupation territoriale, conflits armés, exploitation illégale de ses ressources naturelles et déstabilisation sociale. Face à ce contexte d’oppression et de pillage, la résilience psychologique et sociale apparaît non seulement comme une nécessité pour la survie, mais aussi comme une véritable stratégie de libération pour le peuple congolais. Car, avant d’être militaire, économique ou diplomatique, la libération est aussi psychologique et sociale. Un peuple brisé à l’intérieur, fragmenté entre lui, est plus facile à occuper, à manipuler, à piller. Un peuple qui retrouve sa dignité intérieure, sa capacité à se relier, à s’organiser, devient beaucoup plus difficile à soumettre.
Le contexte congolais et la blessure invisible
Dans le contexte de la lutte contre l’occupation, lorsqu’on a enduré trop d’humiliations déshumisantes, d’atrocités au comble de la cruauté et de pillage systémique du pays, la résilience a forcément un rôle crucial. Les décennies de guerre, de désappropriation, de déplacements forcés, d’errance sans fin, de massacres, de viols, de paupérisation organisée ne détruisent pas seulement des corps et des infrastructures ; elles abîment aussi les esprits, la confiance, la dignité, le lien social… Les recherches sur les sociétés en conflit montrent une explosion des troubles d’anxiété, de dépression, de traumatismes et une érosion de la capacité à participer pleinement à la vie sociale, économique et politique.
Dans ces contextes, la peur, la méfiance, la torpeur, la fatigue morale, le sentiment d’impuissance ne sont plus que des refuges consolateurs ; ils deviennent de véritables armes silencieuses. Ce qui bloquent les gens dans l’élan à se rassembler, à se projeter, à croire encore à la possibilité d’un « nous » fort. Dans le vécu congolais, toujours en cours depuis des décennies, cet état des choses a tellement duré et abattu certains que la rémission est âpre à retrouver.
La résilience psychologique et sociale est un atout prodigieux
La résilience psychologique désigne la capacité d’un individu ou d’un groupe à surmonter des situations traumatisantes, à s’adapter et à rebondir. La résilience sociale, quant à elle, renvoie à la faculté d’une communauté à préserver ses valeurs, à se soutenir mutuellement et à reconstruire des liens solides malgré les adversités. Tout le contraire de baisser les bras ou de capituler, ce n’est pas accepter l’inacceptable ni s’habituer à la souffrance. C’est plutôt la capacité à :
- Nommer la douleur, sans s’y dissoudre ;
- Rechercher et retrouver un sens, même au milieu du chaos ;
- Se percevoir encore comme sujet, pas seulement comme victime…
Quant à la résilience sociale précisément, c’est la capacité d’une communauté à :
- Maintenir ou reconstruire ses liens de confiance, malgré la peur et la division ;
- S’organiser, même avec peu de moyens ;
- Produire des réponses collectives (solidarité, entraide, initiatives locales) là où tout semble fragmenté, démoli, s’échapper...
Les travaux sur les contextes de conflit montrent que, même dans des situations extrêmes, des gens et des communautés développent des formes de résilience qui peuvent devenir des leviers puissants pour d’autres transformations sociales.
Pourquoi la résilience est une stratégie de libération ?
La résilience ne se restreint pas à la seule capacité individuelle de survie ; c'est une question profonde qui touche au cœur de la survie collective et de la dignité d'un peuple. Observée et appliquée à la situation en cours au Congo, la résilience n'est pas seulement l’aptitude à faire face ; c'est une forme de résistance active :
- Résister à la déstructuration psychique : l’occupation, les brutalités, les humiliations et les spoliations engendrent la peur, le stress et le sentiment d’impuissance. Cultiver la résilience permet de préserver l’intégrité mentale, d’éviter la fatalité et de garder l’espoir d’un changement possible ;
- Sortir de la paralysie et de l’impuissance apprise : quand la violence dure depuis longtemps, beaucoup finissent par intérioriser l’idée que « rien ne changera », que « nous ne pouvons rien ». La résilience psychologique travaille précisément contre cette paralysie : elle redonne aux individus le sentiment qu’ils peuvent encore agir, choisir, refuser, cré Sans ce mouvement intérieur, aucune stratégie politique ne tient dans la durée ;
- Réparer le tissu social que l’ennemi cherche à déchirer : l’occupation et le pillage s’appuient sur la division : communautés dressées les unes contre les autres, méfiance généralisée, rumeurs, stigmatisation. La résilience sociale, en recréant des espaces de rencontre, d’échange, de confiance, de parole, de coopération, reconstitue le corps social qui peut ensuite porter des luttes, des revendications, des projets communs. Un peuple fragmenté est manipulable ; un peuple soudé devient imprévisible pour l’oppresseur ;
- Diminuer la vulnérabilité aux manipulations et aux violences répétées : les traumatismes étouffés et non travaillés rendent les gens plus vulnérables à la peur, aux discours de haine, aux promesses faciles. Fortifier la résilience par l’éducation émotionnelle, les espaces de parole, l’accompagnement psychosocial, la culture du débat contradictoire, c’est élever et stimuler la capacité des citoyens à résister aux manipulations, à analyser, à dire non ;
- Soutenir la participation économique et citoyenne : le régime tyrannique d’occupation s’applique à isoler les citoyens pour mieux les soumettre au stress chronique, à la dépression et au traumatisme pour réduire ainsi leur discernement, briser leur capacité à coopérer, à entreprendre, à s’engager dans des initiatives collectives. Les programmes qui intègrent le soutien psychosocial montrent une amélioration de la participation économique et sociale des personnes. Autrement dit : soigner les blessures invisibles, c’est aussi renforcer la base matérielle et civique de la libération ;
- Préparer le « jour d’après » : même lorsque le régime d’occupation s’arrête, un peuple profondément traumatisé, fractionné, méfiant, aurait du mal à construire une paix forte. Travaillée pendant la résistance, la résilience érige la capacité à reconstruire, à pardonner sans oublier, à instaurer des institutions plus humaines. C’est une manière de ne pas laisser l’ennemi gagner deux fois : par la destruction, puis par les séquelles non traitées ;
- Renforcer la cohésion sociale : une société résiliente valorise la solidarité, l’entraide et la reconstruction des liens sociaux. C’est une intuition cruciale pour éviter des divisions provoquées par les conflits et pour promouvoir une identité collective forte, indispensable à toute lutte de libération ;
- Favoriser l’engagement citoyen : la résilience psychologique et sociale incite et encourage la participation active des citoyens dans la défense de leurs droits, la dénonciation des injustices et la mobilisation pour le changement. Elle transforme la souffrance en moteur d’action collective ;
- Préserver la culture et les valeurs : face à l’oppression, la résilience permet de sauvegarder les traditions, la langue et les pratiques culturelles, qui sont des piliers de la résistance identitaire et de la dignité du peuple congolais ;
- Inspirer la transformation et l’innovation : les épreuves traversées, surtout endurées collectivement, poussent à inventer des formes originales de solutions, à réorganiser la société autour de valeurs de justice et à préparer les bases d’un autre avenir, a priori meilleur, libéré de l’emprise extérieure.
En quoi la résilience psychologique et sociale est-elle libératrice pour le Congo ?
La résilience ne se limite pas à la survie ; elle permet de s’extraire du rôle de victime pour devenir acteur du changement. En refusant la fatalité et en mobilisant ses ressources internes, individuelles et collectives, le peuple congolais peut amorcer son processus de libération. Concrètement, cela peut ressembler à quelques leviers de résilience qui, mis bout à bout, deviennent une véritable trame constitutive d’une palpable stratégie de libération pour le pays :
- Espaces de parole communautaires, pour labeliser la souffrance en se racontant ce qui se passe et relier ainsi les histoires individuelles par une trame commune et dégager une histoire collective évocatrice de la situation. Cela brise la honte, l’isolement et renforce le sentiment d’appartenance ;
- Éducation à la paix et à la pensée critique, dans les associations, écoles, églises, se former à gérer les conflits sans violence, à analyser l’information, à déceler les manipulations. C’est un antidote aux divisions instrumentalisées ;
- Soutien psychosocial intégré aux projets de développement, ainsi, associer à un projet économique (microfinance, agriculture, formation) des activités d’amélioration de l’estime de soi, de gestion du stress, de cohésion de groupe. Les études montrent que cela améliore les résultats globaux des projets ;
- Valorisation des récits de résistance et de dignité, mettre en exergue les réussites de ceux qui, malgré toute l’adversité de parcours, se tiennent debout, affrontent, inventent, créent. Nourrissant l’imaginaire collectif, de tels récits offrent des modèles constructifs d’identification autres que la victimisation ;
- Réseaux de solidarité locale, groupes de femmes, de jeunes, de déplacés, de travailleurs, qui s’entraident, mutualisent, se forment. Chaque réseau est un micro-espace de résilience sociale et un potentiel noyau de mobilisation ;
- Autonomisation des communautés, partant de la base, la résilience est un levier favorisant l’émergence d’organisations et mouvements sociaux, de leaders locaux mieux préparés capables de défendre les intérêts du Congo ;
- Capacité à surmonter les manipulations extérieures, en renforçant l’esprit critique et la solidarité, la résilience protège contre la désinformation et les divisions orchestrées par les puissances occupantes à dessein manipulateur ;
- Construction d’un avenir souverain, en cultivant la résilience, le peuple congolais prépare sa voie royale vers une solide reconstruction nationale et une souveraineté fondées sur la justice, la paix et la prospérité partagée…
Conclusion
Face à l’occupation et au pillage, qui affaiblissent le Congo depuis des lustres, la résilience psychologique et sociale s’impose comme une stratégie essentielle de libération. Elle permet notamment au peuple de rester debout, de reconstruire son tissu social et de préparer la transition vers une société souveraine, juste et solidaire dans son épanouissement. Cultiver la résilience, c’est semer les graines d’une libération durable et authentique. Cultiver la résilience psychologique et sociale au Congo, ce n’est pas demander au peuple de « supporter » davantage. C’est, au contraire, l’amener à retrouver la force intérieure et collective nécessaire pour refuser l’inacceptable, se réorganiser, et préparer une libération durable.
On pourrait ainsi dire :
Sans guérison intérieure et sans reconstruction du lien social, la libération restera toujours inaccessible au Congo. Cependant, avec des esprits qui se redressent et des communautés qui se ressoudent, chaque acte de résistance, chaque initiative de libération, chaque mobilisation citoyenne, chaque projet communautaire prend une autre profondeur et exerce une attraction différente sur toute la population.
Eclairage,
Chronique de Lwakale Mubengay Bafwa