Abdelmajid Baroudi : Islam et Femmes, Herméneutique et héritage. Tentative de lecture

Islam et Femmes, Herméneutique et héritage. Tentative de lecture. Abdelmajid Baroudi

 Je publie la lecture fort intéressante de Abdelmajid Baroudi (1) de " Les femmes du prophète " de Houria Abdelouahed(2). La publication du livre "Islam et Femmes, Les questions qui fâchent", écrit par Asma Lamrabet.

Mon envie de lire davantage toute réflexion piochant le statut de la femme produite par des textes qui traduisent la diversité des approches, s’est amplifiée après avoir lu l’ouvrage : Les femmes du prophète de Houria Abdelouahed La publication du livre : Islam et Femmes, Les questions qui fâchent, écrit par Asma Lamrabet a stimulé ma curiosité et m’a permis de faire le parallèle et le lien en même temps entre une approche psychanalytique et une autre théologique.

Ce ci m’a conduit à récolter la différence entre les deux approches en termes de méthodologie. D’autant plus que ces deux distanciations malgré leur divergence, écornent l’évidence que la doxa des exégètes classiques veut à tout prix imposer, tout en prônant une démarche audacieuse. Sauf que la critique dans Les femmes du prophète s’étend jusqu’à la tradition du prophète, en remettant en cause la verticalité divine qui légitime un contexte dont la condition de la femme est définie par ce qu’impose la révélation que le messager doit vulgariser quitte à combattre toute rébellion susceptible de contester l’inégalité. « Et lorsque les femmes réclamèrent l’égalité devant l’héritage et qu’on leur expliqua que cette inégalité était due à la guerre, elle dit avec d’autres femmes : Qu’il nous soit accordé le droit de livrer bataille comme les hommes. Mais l’ange Gabriel adressa aux femmes ces versets : « Ne convoitez pas les faveurs dont Dieu a gratifié certains d’entre vous de préférence aux autres : Une part de ce que les hommes auront acquis par leurs œuvres leur reviendra. Une part de ce que les femmes auront acquis par leurs œuvres leur reviendra. Demandez à Dieu qu’il vous accorde sa grâce. Dieu connait toute chose. » Oum Salama se soumit à la parole divine. »(3)

La violence du texte nourrie par l’ambiguïté de l’égalité étouffe toute tentative de réclamation du droit à l’égalité dont la femme est privée depuis la nuit des temps. Par contre, la critique dans Islam et Femmes, Les questions qui fâchent est adressée à l’interprétation du texte coranique, laquelle doit prendre en considération les changements du contexte. Cette démarche se présente comme alternative herméneutique, dans la mesure où elle attribue au texte divin un sens qui prétend rétablir le statut de la femme par le biais de l’équité que l’exégèse littéraliste a omis de soulever.
Islam et Femmes est en quelque sorte une querelle autour du texte, selon laquelle chaque interprétation table sur l’appropriation dont le but est d’en extraire le sens et l’aligner sur la thèse qu’embrasse chaque belligérant. Si tel est l’enjeu qu’est l’appropriation, il est tout à fait normal, malgré la différence des deux lectures herméneutique et hermétique du texte, qu’elles luttent contre « l’éloignement à l’égard du sens lui-même, c’est-à-dire à l’égard du système de valeurs sur lequel s’établit le texte. En ce sens, « l’interprétation « rapproche », « égalise », rend contemporain et semblable, ce qui est véritablement rendre propre ce qui est étranger. »(4) Ceci dit, le rapprochement par l’interprétation ou l’appropriation du texte n’est autre qu’une réflexion réflexive dans la mesure où, comme le montre Paul Ricœur, l’intelligence du texte s’achève dans l’intelligence de soi. Il s'en suit que cette transition nous conduit à questionner l’alternative que propose l’ouvrage : Islam et Femmes aux spéculations d’exégètes classiques par rapport au statut de la femme, en l’occurrence la question de l’héritage.
Il est difficile de parler d’objectivité dans l’interprétation herméneutique car elle diffère de l’explication scientifique de la nature.

Paul Ricœur qualifie la problématique relative au caractère psychologisant de compréhension d’une part et l’exigence d’objectivité d’une part, de « déchirement l’herméneutique entre sa tendance psychologisante et sa recherche d’une logique de l’interprétation.

Ce déchirement met finalement en cause le rapport entre compréhension et interprétation. »(5) D’où le caractère intuitif psychologisant de la lecture classique du texte coranique et qu’Asma Lamrabet juge comme arrière-pensée idéologique de cette lecture. Cet aspect intuitif, n’est-il pas commun aux deux approches : celle des traditionnalistes et d’Asma Lamrabet ?

Cette question en appelle une autre : Est-ce que le texte doit s’adapter à l’entendement ou l’inverse ?

A mon avis, la réponse est dans l’énoncé du texte. Chaque lecture met en cause le rapport entre compréhension et interprétation en injectant une dose intuitive et psychologisante dans le texte pour favoriser l’appropriation d’ordre réflexif.

L’une des questions qui fâchent qu’est l’héritage illustre non seulement l’incohérence du texte que l’on ne peut combler qu’en ayant recours au contexte, mais aussi la difficulté de l’entendement à justifier la verticalité de ce texte par le biais des interprétations en vue de lui assigner une connotation selon laquelle le principe d’égalité entre autres, représente la conformité de la raison avec le texte coranique.

Ce qu’avance Asma Lamrabet est l’exemple de la justification du texte par le contexte. « Au sein de cette structure sociale où les guerres et les pillages étaient monnaie courante, les femmes étaient les êtres les plus vulnérables et faisaient partie du butin à conquérir. » (6)Et Asma Lamrabet d’ajouter : « C’est donc dans ce cadre qu’il faut analyser l’apport du Coran sur cette question, en gardant notamment à l’esprit une donnée fondamentale : que c’est avec la révélation du Coran que les femmes ont eu pour la première fois le droit à l’héritage. »(7).

Cette contextualisation qui met en avant une situation à laquelle le texte coranique remédie en octroyant à la femme le droit à l’héritage, nous prive du suspens du texte , pour paraphraser Paul Ricœur , et endigue notre horizon d’attente en prétextant que le texte est la résultante d’une anomalie qu’il fallait corriger. Qu’en est-il du texte ? « En ce qui concerne vos enfants, Dieu vous prescrit d’attribuer au garçon une part égale à celle des deux filles.» (8) La clarté de l’énoncé du texte invite le prétexte, si non sa sacralité risque d’être écornée. C’est là où la lecture qui se focalise sur la structure du texte trouve son compte.

Munie d’une vision archaïque dont l’histoire fait l’objet de spéculations hagiographiques l’emporte sur la sociologie, cette lecture s’arcboute sur la littéralité du texte tel qu’il est révélé sans s’intéresser aux changements qui ont traversé les sociétés musulmanes. Il se trouve que ce texte définissant la part de la femme dans l’héritage inégal à celui du frère est conçu par Asma Lamrabet comme « juste dans ses finalités. » (9)

Ne s’agit-il pas d’une sécularisation qui ne dit pas son nom ? Chose que l’auteure des questions qui fâchent omet de signaler surtout qu’elle articule des notions qui ont trait à la sécularisation notamment le contexte socio-culturel et l’éthique. Force donc est de constater que l’énoncé du texte est en décalage avec les changements de la réalité. D’autant plus que l’universalité du droit exige la parité et la répartition des responsabilités qui prouvent encore une fois que des femmes partagent la gestion financière du foyer pour reprendre Asma Lamrabet.


Par ailleurs, la capitalisation de l’auteure sur le concept d’équité renforce à mon sens le décalage entre l’histoire et la société , même si elle tente d’adapter l’énoncé stipulant l’inégalité avec un contexte bénéficiant de l’équité divine tout en s’accrochant au texte , dans le but de lui revêtir une finalité que les transformations de la réalité n’ont pas encore imposée. Or l’équité entant que rattrapage de l’inégalité que la finalité du texte censée rétablir selon l’auteure, ne peut à mon avis être perçue qu’à travers une rupture avec un texte qui se veut inébranlable et intemporel face à des transformations sociales dont l’Homme est l’acteur. D’où la problématique de l’équité qui, à mon humble avis, ne doit pas être traitée dans son sens métaphysique car la réparation de l’inégalité est immanente, c’est à dire qu’elle doit accompagner la symbiose entre le texte et le concret.

De fait, l’équité invite la justice. C’est ce qu’Aristote voulait montrer en imputant à la loi sa carence que le juriste doit combler. En d’autres termes, la loi doit faire l’objet de mise ajour continue, car la réalité change.

Il faut donc que la loi accompagne ce changement de telle manière à ce qu’elle soit compatible avec cette réalité, sinon la justice sera bafouée.

Ainsi, l’équité est rétablissement de la justice qui évolue par le biais de l’actualisation des lois.
Tout compte fait, l’équité est une affaire de société, laquelle équité va de pair avec la notion de Droit. On ne peut qu’être d’accord avec Asma Lambrabet sur le principe d’égalité qui doit couvrir tous les domaines de la vie sociale, politiques, économiques et culturels.

J’avoue également que sa contribution de par ses réflexions est un ajout au combat de celles et ceux qui œuvrent dans le monde des droits de l’Homme en général .Toutefois, nos divergences reposent sur le référentiel. Asma Lamrabet attribue à la notion d’éthique une connotation théologique dès lors que l’équité est une réparation d’une injustice énoncée par le texte coranique. Pour moi, l’éthique porte un sens politique, voire séculier. En une phrase, la gestion de la cité ici et maintenant doit se fonder sur des valeurs légitimées par la raison. L’éthique en est une parce qu’elle conditionne le devoir et l’articule avec le droit. L’éthique relève aussi de la liberté et d’autonomie puisque l’Homme y est perçu comme une fin et non un moyen comme l’a pertinemment développé Emmanuel Kant.
Islam et Femmes, les questions qui fâchent est un ouvrage à lire et discuter. On peut ne pas être d’accord avec l’auteure, mais ce genre d’écriture documentée et audacieuse sur des questions très sensibles stimule le débat. Je vous recommande vivement ce travail.

Abdelmajid BAROUDI
Strasbourg, le 13 Mai 2018

 


Notes
1-ASMA LAMRABET - ISLAM ET FEMMES
LES QUESTIONS QUI FÂCHENT- Editions : En toutes lettres 2017


2- Houria Abdelouahed- Les femmes du prophète - Editions : Le seuil 2016


3- Les femmes du prophète - p57


4- Paul Ricœur - Du texte à l’action
Essais d’herméneutique II - Editions du Seuil 1986 - p71


5- Ibid - p61


6- ISLAM ET FEMMES, LES QUESTIONS QUI FÂCHENT - p122


7- Ibid - p122


8- Ibid - p127


9-Le tissu de nos singularités Vivre ensemble, Sous la direction de Fadma Aït Mous et Driss Ksikes - Editions En toutes lettres 2016 - p171

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.