Zyad BENTAHAR : la Tunisie vers la liberté, le travail et la dignité

Interview avec Mohsen BALTI, Coordinateur du PTT Europe du Nord Nous sommes loin d’avoir réalisé.es les objectifs de la révolution qui sont liberté, travail et dignité. Après la révolution, il y a des partis contres révolutionnaires qui se sont accaparées du pouvoir et ils font obstacles à la réalisation des objectifs de la révolution.

Bonjour,

Tout d’abord est-ce que tu peux te présenter pour celles et ceux qui ne te connaissent pas ?

 

Je m’appelle Mohsen Balti. Je suis coordinateur du Parti des travailleurs de Tunisie France Nord. Le Parti des travailleurs de Tunisie fait lui-même parti du Front populaire de Tunisie qui est un regroupement de partis progressistes et de gauche tunisien.

7 ans après quel est le bilan de la révolution tunisienne ?

Le bilan est assez mitigé on va dire. Nous sommes loin d’avoir réalisé.es les objectifs de la révolution qui sont liberté, travail et dignité. Après la révolution, il y a des partis contres révolutionnaires qui se sont accaparées du pouvoir et ils font obstacles à la réalisation des objectifs de la révolution. Ces partis sont principalement des partis islamistes tels qu’Ennahdha, et tout ce qui tourne autour. Mais il y a aussi les anciens de l’ancien régime de Ben Ali. Aujourd’hui ils sont tous les deux au pouvoir ensemble, main dans la main. C’est les points négatifs. Par contre il y a eu quelques points positifs dans la réalisation de la révolution, qui sont la liberté d’expression, de manifester, et de s’organiser. Ce sont principalement les acquis de la révolution mais ce n’est pas assez par rapport aux objectifs fixés principalement pendant et après la révolution

Où en est la jeunesse tunisienne aujourd’hui ?

Elle est un peu désemparée, ils sont un peu dégouté.es par rapport à ce qui se passe, par rapport à la réalité. Ils ont en quelque sorte désertent le terrain et ça joue un peu le jeu des réactionnaires, des libéraux, des néo-impérialistes. Ça les arrange que la jeunesse déserte et leur laisse la voie libre. Néanmoins il y a quelques groupes de jeunes que ce soit dans les syndicats essentiellement, notamment ceux des étudiants, ou ceux des jeunes diplômés chômeurs. Ils mènent des actions aux côtés des forces progressistes. Ils continuent le combat en quelque sorte.  Mais d’une façon générale ils ont désertés et comme preuve de ce que je viens de dire, aux dernières élections il y a une abstention qui a dépassé les 67%, en majorité des jeunes.

Depuis jeudi, la Tunisie est le 1er pays arabe à avoir voté une loi sur le racisme. Qu’est-ce que cela t’inspire ?

C’est une bonne chose, dans les pays arabo-musulmans d’une façon générale, il y a des sujets qui sont tabous et ils n’osent pas en parler alors que dans les pratiques il y a du racisme, de la discrimination. C’est des choses dont on n’en parle pas parce que pour eux, comme étant un pays arabo-musulman, on ne peut pas dire qu’il y a du racisme alors que la réalité est tout autre. Pour moi c’est vraiment quelque chose de positif.

Le parlement tunisien est en train de légiférer sur l’égalité entre les sexes et l’homosexualité. Ces textes suscitent beaucoup de tensions dans la société. Comment analysez-vous cette situation ?

Comme toujours il y a des gens qui sont contres et d’autres qui sont pour, et pour nous les libertés individuelles, qui englobent tous ces points comme l’égalité entre les sexes à l’héritage et la dépénalisation de l’homosexualité aussi, ce sont des choses pour lesquelles nous avons combattu. Ce projet de loi est à l’initiative du président de la république, mais il voulait juste jouer cette carte-là contre les islamistes. C’est plus un enjeu électoral pour lui, ça n’a jamais été de ses préoccupations. Au contraire il a toujours été contre ça dans son histoire mais il s’en sert d’une carte contre les islamistes. Pour nous ces libertés ne sont pas suffisantes, car dans les libertés individuelles nous incluons aussi la liberté d’avoir droit à l’éducation, liberté d’avoir droit à la santé, un travail, etc. C’est un bon pas, mais il y a encore du travail.

Le FMI est très critique vis-à-vis de la situation économique du pays. Partagez-vous ces avis et que conseillez-vous aux pouvoirs publics tunisiens ?

La situation économique du pays est très critique, mais pas pour les mêmes raisons que le FMI bien évidemment. Le FMI fait en sorte que la situation dans le pays s’envenime, en poussant les gouverneurs en place à privatiser tous les services publics, toutes les entreprises publiques, et il s’en fiche un peu par rapport à la situation du simple citoyen. Nous, au contraire, sommes contre ces privatisations là et on réalise que cette situation est « catastrophique » pour le simple citoyen, notamment la vie chère, le chômage qui monte, la dévaluation du dinar (monnaie tunisienne). 1 euro = 3 dinars. Le taux de chômage a atteint des records, surtout dans les jeunesses diplômées.

La Tunisie a « reçu » des menaces de coups d’Etat des pays du Golfe cet été. Est-ce que vous craignez pour l’avenir politique de votre pays ?

Je ne pense pas que c’était des coups d’Etat, mais je sais qu’il y a des forces étrangères, pas seulement des pays du Golfe, l’Occident (France, USA) qui veulent se mêler de la politique intérieure du pays parce qu’ils ont des intérêts là-bas. Ils veulent imposer certaines lois, ils veulent orienter les choix politiques du pays selon leurs intérêts à eux. Mais ce n’est pas uniquement les pays du Golfe.

Suite à la guerre de Libye, Daesh menace également au niveau de la frontière. Beaucoup de jeunes sont partis rejoindre les rangs de cette organisation. Quels sont les solutions que vous préconisez face à cette situation ?

Ce n’est pas suite à la guerre en Libye, car ils sont déjà implantés en Tunisie avec la guerre en Syrie. Les Tunisiens forment le plus gros contingent qui a rejoint Daesh en Syrie pour combattre Bachar Al-Assad. Ce n’est pas la guerre en Libye qui a engendré l’arrivée de Daesh sur le sol tunisien.

La situation en Méditerranée est de plus en plus préoccupante. Comment voyez-vous l’avenir de la région d’ici à 10-15 ans ?

C’est difficile de se projeter dans l’avenir. Mais la situation politique est dû à des choix et aux exigences du FMI et des pays occidentaux qui ne pensent qu’à leurs intérêts et qui plongent le pays dans un état lamentable, et la jeunesse ne pense qu’à partir et à faire leur bonheur ailleurs, d’où cette immigration et ils prennent de gros risques pour fuir la situation en Tunisie pour une situation personnelle qu’ils imaginent un peu plus confortable dans l’Occident.

Depuis quelques années en Europe il y a une crise d’accueil des migrant.es. Quel est votre sentiment par rapport à cela ?

C’est dans la continuité de ce qu’on disait : les Occidentaux veulent tirer profit de la situation locale en Tunisie et après ils veulent accueillir les gens dont ils ont besoin, c’est-à-dire, les cadres, cadres supérieurs, médecins, car il y a une pénurie ici en Europe. Mais les autres, ceux qui n’ont pas les diplômes, ceux-là ne sont pas les bienvenus en Europe, donc on ferme la porte par rapport à ces gens-là. On crée la crise en Tunisie et ailleurs et après on vient se plaindre en disant « pourquoi les gens viennent chez nous ? ».

Comment tu vois l’avenir de la Tunisie dans 15 ans ?

Je reste toujours optimiste parce que, même si on n’arrive pas à gagner beaucoup de choses aujourd’hui, beaucoup de gens vont continuer le combat, qui ne va pas lâcher. Je reste donc optimiste quant à l’avenir du pays et viendra le jour où ces gens vont être balayés du pouvoir et où on verra une Tunisie démocratique.

Est-ce qu’au final ce que vous proposez au peuple tunisien n’est pas démagogue ?

Non pas du tout. Je ne sais pas si tu as bien regardé notre programme mais il est réaliste, ce ne sont pas des choses démagogiques comme tu dis.  Par exemple, dans notre programme économique, nous demandons de faire un audit sur les dettes de l’ancien pouvoir, ce n’est pas démagogique ! Ça s’est fait dans d’autres pays du monde. Cet audit servira à voir où l’argent est parti durant le pouvoir de Ben Ali et des autres. On demande aussi à ce qu’il y ait une réforme du système fiscal. Aujourd’hui il n’y a que les fonctionnaires et les salariés qui sont prélevés à la source, les grosses fortunes/entreprises, que ce soit locales ou étrangères sont soit exempt d’impôts ne soit pas poursuivie à cause de la loi.

Quel est ta définition du militantisme ?

Croire en ce qu’on fait, en des principes. Ne jamais baisser les bras, et ne pas être pressé. C’est fondamental car il y a des gens qui désespèrent facilement. Ils attendent 1 an ou 2 et s’il n’y a rien, ils lâchent tout. Il faut combattre pour nos projets et si ça ne se concrétisent pas, au moins on a posé les premières pierres et d’autres gens reprendront le flambeau.

Un mot pour la jeunesse ?

Des deux côtés la jeunesse est souvent oubliée. La jeunesse est amenée à collaborer ensemble et mutualiser souvent nos efforts par rapport aux situations des deux côtés de la

 

Méditerranée. La jeunesse a des intérêts communs et ça il faut qu’ils le travaillent mutuellement. Cette solidarité commence à se faire mais ce n’est pas assez, il faut généraliser cela.

Programme en 10 points ?

  • Suspendre la dette pendant 3 ans et faire un audit pour déterminer la dette odieuse ;
  • Combattre l’évasion fiscale, la contrebande, la corruption et l’argent sale en réformant le système fiscal, mettre en place un impôt sur les grosses fortunes : justice fiscale pour une justice sociale ;
  • Préserver la souveraineté nationale : revoir les accords bilatéraux avec l’Europe et des pays comme la France ;
  • Criminalisation des liens avec Israël ;
  • Mettre en place un système éducatif démocratique et moderne de haute qualité ;
  • Mobiliser les ressources du pays et le potentiel humain en faveur d’un développement économique national ;
  • Réaliser la justice sociale : droit au travail, à la santé, et à l’éducation pour tous
  • Développer une culture nationale, progressiste, et ouverte sur le monde.

 

Un dernier mot ?

Je reste toujours optimiste par rapport à la situation de mon pays. Je pense qu’il y a toujours des organisations, des militants, qui continuent le combat et qui ne baissent pas les bras. Je pense que le jour de gloire viendra (rires). Mais bon, comme je l’ai dit, je ne suis pas pressé, si ça n’arrive pas aujourd’hui, ça arrivera demain. J’ai, et on a, tous un rôle à jouer dans ce dont on aspire tous.

 

Interview du Parti des Travailleurs Tunisiens © MB Interview du Parti des Travailleurs Tunisiens © MB

Interview réalisée le 20 Octobre 2018 - Zyad BENTAHAR

    @212Zyad

  Zyad BENTAHAR

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