Lettre à Fouad Abdelmoumni : du Boycott à la trêve

Tu poses des éléments de débat qui ne devraient pas donner lieu aux invectives car personne n'est détenteur de la seule vérité que nous devons tous suivre. L'ayatollahisation du débat est une hérésie.


Cher ami,

j'ai écouté attentivement ton interview avec ChoufTv, et comme à ton habitude depuis que je te connais, ton raisonnement est clair, structuré et de très grande qualité.


J'y ai entendu les mot clefs dialogue, peuple, citoyenneté, débat, mouvement, ...avec ta liberté de ton habituelle.

Cela me ravit car il élève le niveau du débat et manifeste une maturité au sein de nos constructions intellectuelles des éléments d'un débat porteur.


Mais permets moi de revenir sur quelques idées et explications que tu as défendues afin de promouvoir l'idée de la trêve.


Du concept du peuple


Tu as parlé du peuple comme un espace immatériel n'existant qu' à travers la citoyenneté et ne représente pas une représentation propre qui fait de lui tant que faire ce peut une espèce de source de mots d'ordres ou de ligne à suivre.


Permets moi de rappeler ces choses suivantes :


Si la représentation d'un peuple est complexe, je te l'accorde volontairement, l’enjeu est de faire converger les demandes des classes populaires avec les revendications des féministes, des combats de droits de l'homme, des salariés, des précaires et d’autres minorités culturelles contre les élites qui monopolisent l'appareil de l'État et le dérivent de sa mission : servir et ne pas se servir.

Et à ce titre, Chantal Mouffe dirait : le peuple y est.


La citoyenneté est dans ce cas un instrument pour cette convergence pour mettre de l'huile dans les rouages et pour légaliser du point de vue du droit l'action dans l'espace public. Car effectivement l'accès à l'espace public ne peut se faire au Maroc, sans heurts, qu'à travers les autorisations.

Ainsi fonctionne notre État.
Le peuple est matérialisé et manifeste son existance par le positionnement de ses soutiens ou de ses pourfendeurs selon les rapports de forces et du niveau de maturité de notre démocratie, qui est confisquée par ces dites élites.

Cette confiscation est une remise en cause permanente de sa souveraineté.


Du concept du dialogue


Tu n'es pas sans savoir que les mots censés verser dans le rapport entre boycotteurs et boycottés illustrés par "dialogue", "consensus, " délibération".. sont impuissants dans un contexte où l'État reste au service des puissants.


Danone est un puissant porté par un Etat plus structuré que la convergence du peuple.


Un dialogue social qui ne dit pas son nom par absence de partenaires sociaux est un exercice déclaratif qui part dans ce cas sur des bases inacceptables.


Danone propose un scénario de sortie de sa crise pour retrouver des capacités à accumuler sans coûts. Le coût est essentiellement porté par les salariés et leurs familles ainsi que par le tissu économique des petits producteurs.


La masse critique des pertes de Danone est conditionnée par le niveau d'investissement qu'elle engage au Maroc et combien même qu'elle perde l'ensemble du marché marocain, ça serait un drame mais pas pour l'entreprise.


Danone déclare l'accélération des ventes au second semestre, une nouvelle hausse à 2 chiffres attendue pour le BNPA courant 2018, et le titre gagne près de 2,5% .

L'action reste proche de l'équilibre dans un marché qui recule de près de 1%.


En d'autres termes Danone aborde le sujet et formule des engagement sans revenir sur les décisions de licenciements dans la Centrale dans laquelle elle détient 67% et sans craintes en termes de croissance.


A quoi sert donc d'acter cet engagement sans un niveau de confiance retrouve de part et d'autres.


Du concept de boycott
Chacun de nous comprend aisément que l'introduction dans le mode de revendications représenté par le boycott est une innovation.

Comme toute innovation en matière sociale, peut atteindre des limites.


Tenter de la faire rentrer dans un cadre est un exercice périlleux à plusieurs égards.

D'abord parce que ce peuple ne fait plus confiance au discours politiques partisan ou non. L'expérience des 50 dernières années lui donne en partie raison.


Puis la légitimité d'un mot d'ordre central et unique, combien même elle peut être fondée, ne fait pas partie du cahier de charge des mouvements sociaux. Ils ne revendiquent pas une force ou un discours centralisateur.

C'est peut être là aussi une des grandes difficultés pour faire durer quoi que ce soit.


Et enfin, les discours tels que celui de Danone, suivi par une volonté d'apaisement que vous exprimez (les signataires), restera sans effets sans des signes forts comme tu l'as répété. Les signes forts sont des actes expliqués par des mots simples.


Le compte n'y est pas. Des actes pas des paroles.


En tout cas, tu poses des éléments de débat qui ne devraient pas donner lieu aux invectives car personne n'est détenteur de la seule vérité que nous devons tous suivre. L'ayatollahisation du débat est une hérésie.


Sinon attendons nous à l'ère des fatwas.


Mes amitiés

 

Interview source 

https://m.youtube.com/watch?v=OdD5WNqL34Q&feature=share

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