Pétain 1.0 le «Grand soldat», Pétain 2.0 le «criminel de guerre»

Pétain 1.0 le «Grand soldat», Pétain 2.0 le « criminel de guerre », itinérances mémorielles ou errances morales ? En faisant l’équilibre entre un Pétain 1, brave soldat et un Pétain 2 criminel et traître de la nation, il a repris une ficelle dialectique de ceux qui font la part des choses parce qu’ils jugent en surplomb au-dessus du commun.

Emmanuel Macron croit devoir célébrer un centenaire sans compétence particulière. Influence des historiens de cour qui, parlant d’histoire, se croient obligés de flatter les intérêts des puissants d’aujourd’hui ? écrit Alain Garrigou dans son blog en Septembre 2018.

À moins que ce ne soit l’assurance d’un président sûr de sa supériorité. Mais Emmanuel Macron a suffisamment accumulé les bourdes grossières manifestant un sentiment de supériorité qu’on peut croire qu’il a fauté seul. En faisant l’équilibre entre un Pétain 1, brave soldat et un Pétain 2 criminel et traître de la nation, il a repris une ficelle dialectique de ceux qui font la part des choses parce qu’ils jugent en surplomb au-dessus du commun. Insensibles à certaines dimensions, par exemple morales, de la question.

Ainsi vont les élites sûres d’elles. Elles le font d’autant plus que leur mode de consécration ou de certification passe par une culture scolaire superficielle en la matière, celle des grandes écoles, où l’on apprend beaucoup de choses, en réalité des mots coupés de la réalité dont ils sont censés rendre compte, des souffrances, des angoisses, des incertitudes. À coup de fiches de lecture, les jeunes esprits promis à la domination et en tout cas au succès, croient qu’ils comprennent le monde.

Mais à quoi sert de les mettre en garde, puisque, aussi doués soient-ils, tout occupés à leur narcissisme, ils sont déjà hors du monde des humains. Et imperturbables, ils récidivent.

La France a été cobelligérante de la guerre et instigatrice de l’usage des armes chimiques 

Au cours de l’année 1925, Abdelkrim fait face à environ 400 000 hommes réunis pour l’abattre, qui sont appuyés par une artillerie lourde et des renforts aériens. Devant une telle armada, le leader rifain et ses troupes sont défaits. L’année suivante, en 1926, il se rend à la « coalition coloniale », afin d’épargner ses coreligionnaires civils. Il n’en est rien, l’aviation ennemie bombarde de nombreux villages de la région pour écraser toute résistance.

L’Espagne met la main sur le Rif dans sa totalité. 

Cette dernière n’a pas hésité avec le soutien français à utiliser des armes chimiques pour entériner toute rébellion : le fameux gaz moutarde fait des ravages, l’année 1924 constitue le pic des bombardements espagnols.

Les civils sont directement visés, cela émeut l’opinion internationale de l’époque. Ces actes renforcent l’image d’Épinal autour d’Abdelkrim, vaillant résistant face à l’écrasante machine de guerre européenne

La complicité de la France apparaît avec la société Schneider. Tout en condamnant les armes chimiques, la France ne s’est pas privée de les vendre à l’Espagne et même de former des techniciens. Par la suite intervient le Dr. Allemand Stolzenberg et la société du même nom. Mais l’achat de ce type d’armes n’est pas suffisant, et c’est pourquoi il est décidé de les produire sur place. Cela s’est fait à Madrid même dans la fabrique de la Maranosa, puis dans le Rif, entre Melilla et Nador. Le secret est tel que les concernés ne parlent pas d’armes chimiques, on parle plutôt de « gaz », de bombes x... 

Et ce n’est que récemment que les recherches ont remis l’histoire à l’ordre du jour. Les victimes ont été nombreuses. Il y en a eu aussi du côté des techniciens et militaires espagnols suite à des accidents de manipulation. Les victimes de ces armes chimiques de destruction massive ne sont pas seulement les guérilleros rifains, engagés dans le combat. Ce sont aussi et en grand nombre, surtout, des populations civiles, les animaux, la végétation, l’environnement, l’eau...

D’ailleurs les cibles étaient essentiellement des cibles civiles, le lieu et le jour, celui du marché où les populations allaient pour acheter et vendre et se retrouvaient ainsi réunies.

Les victimes ne sont pas seulement celles qui moururent dans l’immédiat. Les victimes des armes chimiques de destruction massive on les retrouve encore aujourd’hui parmi les descendants des victimes d’hier. Des rapports sérieux, officiels, faits pour le compte de l’Organisation des Nations Unies, par des experts de renommée internationale, tel que le Pr. Christine Margaret Gosden, titulaire de la chaire de médecine génétique de la « Royal university of liverpool », confirment les effets mutagènes et cancérigènes des armes chimiques employées. Les statistiques officielles des hôpitaux marocains attestent que 80% des patients atteints de cancers du larynx sont originaires du Rif. 

Le général d'aviation Ignacio Hidalgo de Cisneros déclare dans son livre autobiographie Cambio de rumbo qu'il est le premier aviateur à avoir lâché une bombe de 100 kg de gaz moutarde d'un avion Farman F.60 Goliath durant l'été 1924. Ce sont environ 127 chasseurs et bombardiers qui volent lors de cette campagne, lâchant près de 1 680 bombes chaque jour. Treize de ces avions sont stationnés à la base aérienne militaire de Séville15. Le gaz moutarde est quant à lui issu de stocks allemands et livré à Melilla avant d'être embarqué sur les avions Farman F.60 Goliath.

 Le rapport de cause à effet entre ce type d’armes et les cancers n’est plus à prouver et a été démontré scientifiquement, de même que les effets mutagènes, sans parler des conséquences psychologiques.

Et d’un point de vue strictement juridique, il y a dans cette affaire, primo, une faute en raison de la violation de la légalité, secundo, un préjudice énorme qui se poursuit dans le temps et, tertio, un rapport de cause à effet entre la faute commise et le préjudice subi. Force est de préciser que faute d’hôpitaux dans le Rif même, les concernés doivent se rendre jusqu’à Rabat ou à OUJDA et que tout le monde ne peut pas se le permettre.

Les rifains et le Rif demeurent pauvres, marginalisés, enclavés, par leur propre pays, faute d’infrastructures, d’hôpitaux, d’Universités, d’industrie...

Le Hirak du RIF, commencé il y’a deux ans, a intégré dans ses revendications la demande d’un centre d’oncologie à Al-Hoceima pour parer à ces cancers propagés par une sale guerre.

Aujourd’hui, Que peuvent demander, vouloir et attendre les rifains des espagnols et des français ? L’Espagne d'aujourd’hui n’a rien à voir avec celle d’hier, elle est devenue une grande démocratie après s’être engagée dans une aventure impérialiste séculaire. La France n’est pas des moindres. Son entreprise coloniale demeure encore active malgré le vent de libérations souvent formelles qui a touché ses colonies et ses protectorats.

Mais Les moyens juridiques offerts tant par les droits internes espagnol et français que le cas échéant le droit européen sont là, à la portée. Il faut donc persévérer dans la recherche de règlement de cette affaire. A commencer par :

  • Reconnaître officiellement que des fautes ont été commises, en violation du droit international, en utilisant des armes chimiques contre les populations rifaines et le Rif ;
  • Condamner l’utilisation de la guerre chimique contre le Rif et demander pardon ;
  • Faciliter et faire la lumière sur tout ce qui s’est passé ;
  • Mettre en place des plans de réparations compensatrices pour le Rif et les rifains ;
  • Adopter des plans de véritables partenariats entre français, espagnols et rifains dans l’intérêt bien compris des deux parties.

Le devoir de mémoire, à rappeler au Président français est celui du fait que Le « Grand soldat » ayant fait écraser les mutineries de soldats refusant d’être de la chair à canon en 1917, puis ayant ordonné le massacre de dizaines de milliers de Marocains durant la guerre d’indépendance en 1925-1926 et l’insurrection du Rif avant d’être collaborateur du régime nazi, était à manier avec précaution par l’Élysée.

Macron, a pour le moins mis les pieds dans le plat avec sa pensée « complexe » en choisissant d’honorer ce génocidaire.

Car Pétain était le chef des forces françaises dans la lutte contre les rebelles du Rif collaborant avec Franco et les éloges des dignitaires de l’armée coloniale dont André Maginot qui lui dit au sujet de la sale guerre du RIF : “Votre organisation est parfaite. Entre toutes les écoles militaires de l’Europe la vôtre est sans aucun doute la plus moderne » .

1925 Lyautey, Franco et Pétain - alliés d'une sale guerre au RIF © MB 1925 Lyautey, Franco et Pétain - alliés d'une sale guerre au RIF © MB

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