Mémoire de guerre : le Camp de Berguent, un refuge ignoble pour les juifs d'Europe

Un camp où les malades, se sont vu infliger des peines de prison par le chef de groupe Jansen avant d’être hospitalisés. Les punitions étaient fréquemment prononcées pour les moindres délits, délits qui souvent ont été imaginaires...."

Situé dans l’Oriental à 83 km au sud d'Oujda, au lieu-dit Aïn Beni Mathar, il était sous l’autorité du Département de la production industrielle. À la fin du mois de juillet 1942, il comprenait 155 personnes, toutes juives.

Le chiffre atteindra 400 personnes, six mois après. C’est, à notre connaissance, l’unique camp exclusivement réservé aux juifs européens en territoire marocain.

Un rapport de la CRI mentionne d’ailleurs qu’en ce qui concerne le culte les internés pouvaient bénéficier des services de trois rabbins affiliés respectivement à la communauté juive algérienne de la région, à la communauté de Figuig et à celle de Debdou. Mais ce réconfort spirituel ne réduisit en rien le fait que le camp de Berguent était entre tous les autres camps le plus ignoble. Les conditions y étaient très précaires.

Un rapport de synthèse daté de Casablanca, le 7 novembre 1942, nous apprend que le délégué de la CRI a d’ailleurs demandé sa fermeture, mais sa doléance n’a pas été prise en considération par les autorités françaises de Rabat.

90% des internés de Berguent étaient alors des anciens volontaires de l’armée française ; des juifs d’origines diverses ayant, à un certain moment, élu domicile en France, considérée comme terre d’asile pour les opprimés.

Lorsque la guerre a éclaté, ils se sont engagés, pour la durée de la guerre, dans les régiments de la Légion étrangère pour défendre leur patrie d’adoption.

Certains de ces régiments se sont retrouvés en Afrique du Nord lorsque, après la débâcle de la France, en juin 1940, le gouvernement annonça la démobilisation des engagés volontaires.

Ce fut le cas, à titre d’exemple, d’un certain Albert Saul, né à Smyrne, en Turquie, en 1910, de nationalité turque mais d’origine judéo-espagnole. Il s’était installé avec sa famille en France depuis 1922. Engagé volontaire en 1940, il se retrouva au Maroc au moment de la démobilisation. Les options idéologiques du gouvernement de Vichy l’ont alors destiné, avec d’autres compagnons d’infortune, au camp de Bou-Arfa, « par mesure administrative ». Il ne sera libéré qu’en mars 1943. Durant sa détention, il a tenu un journal entre janvier 1941 et février 1942.

Nous pouvons y glaner notamment quelques bribes d’informations pouvant donner une idée approximative de la situation :

« 7 février 1941 : Arrivée à 10 km de Bou Arfa. Nous apprenons que les libérations commencent…

10 février : Cassé des cailloux toute la journée. 27 prisonniers sont partis d’ici ; Fin mars tout le monde devrait partir…

2 mars : Transféré au 5e groupe avec des juifs allemands. Je ne m’y plais pas du tout. Le travail n’est pas le même ; Il faut faire du ballast…

6 avril : On nous fait creuser des trous pour faire des habitations car on va nous prendre nos marabouts. Je n’en peux plus de cette vie, on travaille trop et on se fait engueuler. J’ai la fièvre, mal aux dents…

9 juin : Il est arrivé une note disant qu’on doit faire 1/2 m3 de pierre cassés par jour, pour ne pas aller en prison…

14 juillet : On ne devait pas travailler, mais on nous a obligés…

22 septembre : Rosch Hachana : personne n’a voulu travailler…

30 septembre : Yom Kippour 1er octobre : pas mangé…

5 octobre : Tous les juifs doivent travailler pour remplacer le mercredi…

23 novembre : Les catholiques vont partir pour Colomb-Béchard et nous, les juifs, pour Berguent…

25 novembre : Ils sont partis et nous on continue à casser des cailloux…

Janvier 1942 : Froid et neige qui tombe. Travaillé dans le froid toute la journée.
Toutes les pierres sont cassées…

4 janvier : Touché 1 kg de figues du Comité des engagés volontaires…

27 janvier : Camp de Berguent. Le travail est assez dur, on répare une route…

4 février : De bon échos sur notre libération, mais je ne me fais plus d’illusion. Une lettre écrite à Sarah [son épouse] m’est revenue… »

Le débarquement américain en Afrique du Nord, en novembre 1942, suscita une vague d’espoir dans les camps. Cependant, les considérations stratégiques ayant priorité, il n’y eut pas d’empressement pour libérer les détenus des camps, surtout les plus éloignés de la capitale comme celui de Berguent. D’où le cri d’alarme lancé, le 28 décembre 1942, dans un rapport sous forme de pétition adressée aux « autorités intéressées ». On y relève une description sombre des conditions de vie dans les camps, surtout à Berguent :

« Les malades, notamment à Berguent, se sont vu infliger des peines de prison par le chef de groupe Jansen avant d’être hospitalisés. Les punitions étaient fréquemment prononcées pour les moindres délits, délits qui souvent ont été imaginaires.

Coupés de toute civilisation dans le bled ou dans le désert, les EV [engagés volontaires] trimaient comme des forçats dans des conditions de travail déplorables, tâches surhumaines à remplir sous la garde vigilante de surveillants malveillants qui – anciens sous-officiers de la Légion étrangère – déclarent en grande partie la nationalité allemande ou étant naturalisés français – auraient mieux figuré dans la fameuse SS nazie, tant leur attitude était hostile aux internés. »

Nous ne savons pas jusqu’à quel point la commission d’armistice allemande au Maroc était au courant de l’état des camps d’internement, particulièrement celui de Berguent. En tout cas, il est évident que toute comparaison entre Berguent et le sort des victimes des camps d’extermination nazis en Europe est une témérité qu’un historien n’a pas, tant sur le plan éthique que sur le plan professionnel, le droit de se permettre.

À Berguent, les détenus avaient cessé de travailler et avaient exprimé le désir de s’enrôler dans les forces américaines, mais ils furent forcés de reprendre le travail. Ailleurs, des détenus ont pu s’évader de leurs camps pour aller chercher refuge à Casablanca, avec l’espoir d’y trouver la protection de l’oncle Sam ; mais ce dernier avait une autre appréciation de la situation. Pour lui, tantôt l’affaire des camps était une affaire intérieure ne regardant que la France, tantôt il craignait que ces camps ne soient le repère d’une « cinquième colonne » ou de militants « rouges ».

Il y avait bien sur place une unité de Corps francs, dépendant du général Giraud, qui enrôlait tous les volontaires désirant poursuivre la lutte contre l’Axe. Mais ceux qui avaient enduré l’expérience de la Légion étrangère hésitaient à tenter une nouvelle expérience sous la bannière française.

Cependant, les internés juifs de Berguent se dispersèrent à la mi-janvier 1943 comme suit : certains ont rejoint la Légion étrangère, d’autres les Corps francs, d’autres encore (à l’exception des originaires des pays de l’Axe) ont embarqué pour l’Angleterre afin de combattre dans les rangs des forces alliées. Enfin, les derniers ont été évacués vers le camp voisin de Bou-Arfa… en attendant de leur trouver une destination appropriée.

 

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