Comment va la France ? Point de vue du syndicaliste Didier Jousse

Interview réalisée par Zyad Bentahar (ZB)  Cet échange est le deuxième avec Didier Jousse, secrétaire général de l’Union Departementale de la Confédération Générale du Travail (CGT) - Sarthe

Bonjour, tout d’abord, peux tu te présenter pour celles et ceux qui ne te connaisse pas ? 

Didier Jousse (DJ) , secrétaire général de l’UD CGT.


ZB : Depuis notre dernière interview (Loi Travail 2), comment va la France ?


DJ : Le France va plutôt mal. Si on se rappelle des arguments du gouvernement, il s’agissait de s’attaquer au Code du travail pour redonner de la souplesse aux entreprises, dans le but de la création d’emplois. On s’aperçoit qu’il n’en est rien, il y a surtout une remise en cause des droits des salarié.e.s au travers de cette remise en cause du Code du travail, qu’on avait rebaptisé à l’époque « Réforme XXL » qui faisait suite à la Loi El Khomri. On peut prendre en exemple la mise en place des CSE « Comités Sociaux Economiques », qui remplacent les instances de représentations du personnel qui existaient auparavant : DP (délégué.e.s du personnel), CHSCT, CE. Cela se traduit par moins de représentants du personnel, moins de temps pour exercer leur mission. C’est une façon de remettre en cause la démocratie sociale. Est-ce que pour autant la situation de l’emploi s’est améliorée avec cette loi ? Non. La politique de Macron est uniquement dans le but de satisfaire les intérêts du patronat. Cette politique se traduit par la remise en cause de tous les éléments de solidarité qui régissent notre société actuellement. C’est vrai en s’attaquant au Code du travail, en s’attaquant aux droits des chômeurs au travers de la réforme de l’assurance chômage, au travers de la réforme de la formation professionnelle qui répond aux besoins des entreprises, au travers de la réforme de la fonction publique qui est dans l’actualité, ainsi que la réforme des retraites. Depuis que Macron est au pouvoir, la CGT travaille pour non seulement s’opposer à ces politiques régressives, mais surtout imposer d’autres choix. On a connu des mobilisations importantes chez les retraité.e.s et chez la fonction publique. On travaille sur une mobilisation importante le 9 mai à l’appel des syndicats de la fonction publique. Avant cela, il y a le traditionnel défilé du 1er Mai, que l’on veut combattif. Tout ça doit justement mettre en cause la politique mais surtout imposer d’autres choix.


ZB : Depuis le 17 novembre, il y a le mouvement de Gilets Jaunes. Ce mouvement provoque une remise en question de la politique en France et de la démocratie dans le pays. Comment est la démocratie en France sous Macron ? Comment analyses-tu ce mouvement ?


DJ : Dès le départ la CGT l’a analysé comme étant la concrétisation de ce qu’on peut dire depuis que Macron est au pouvoir, au travers des différentes mobilisations que la CGT construit. A savoir qu’il y a des colères sourdes dans ce pays, qui s’expriment de différentes manières, et le mouvement des Gilets Jaunes est une partie de l’expression de cette colère sourde. En ce qui nous concerne en tant qu’organisation syndicale, et en particulier la CGT, on apporte notre soutien à ce mouvement, tout en mettant en garde contre toute tentative de récupération politique par l’extrême droite, et tout en respectant leur choix initiale de ne vouloir ni organisation politique ni organisation syndicale. Ce mouvement a démarré le 17 novembre contre les taxes sur le carburant ainsi que toutes les autres taxes imposées par le gouvernement. Depuis ça a évolué puisque les questions sociales ont rejoints les questions fiscales, avec certaines revendications que porte la CGT. Mais ce mouvement nous renvoie à nos propres responsabilités, que ce soit en termes d’implantations dans les entreprises et de maillages territoriales. En clair, si on était mieux implantés dans les entreprises et si on couvrait mieux le territoire, les choses serait différentes, parce que le constat qu’on fait aujourd’hui c’est que là où on est présent les salarié.e.s peuvent s’exprimer soit de façons régulières, soit à travers les élections professionnelles ou encore à travers les mobilisations. Ce qu’on peut noter aussi, c’est que ceux qu’on retrouve au sein des mobilisations des Gilets Jaunes ce sont des salarié.e.s dans les très petites entreprise, là où il n’y a pas de présence syndicale. Pour les retraité.e.s, ce sont ceux qui subissent la désertification des territoires, et donc qui ont trouvé.e.s ce moyen pour exprimer leurs colères.


ZB : Quelle attitude devrait avoir la CGT par rapport à ce mouvement ?


DJ : Là où il peut y avoir convergences, la CGT peut rejoindre le mouvement. La difficulté est que le mouvement des Gilets Jaunes est protéiforme, qui n’est pas structuré, qui n’a pas de représentant.e.s, c’est quelque chose d’assez atypique. Mais là où on ne peut que se satisfaire c’est quand ils participent également aux mobilisations syndicales à notre initiative. Donc là où nous pouvons converger, convergeons ! mais nous devons faire attention à plusieurs types de comportements douteux comme nous en avons pu constater dans le Nord et dans le Sud avec des personnes qui ont été manipulés politiquement par l’extrême droite et de la même manière il est hors de question de s’afficher avec des patrons, même si c’est un petit patron, car nous sommes là pour défendre les positions des salarié.e.s.


ZB : Le gouvernement prépare la réforme de la retraite avec les partenaires sociaux. Que propose le gouvernement ? Que proposez-vous à la CGT en réponse à ce que veut le gouvernement ?


DJ : Ce que propose le gouvernement est une réforme qu’on qualifie de systémique, sans précédent depuis 1945. Pourquoi ? Car ils veulent mettre en place un régime qu’on qualifie de régime universel par points, donc remettant en cause tout les régimes spéciaux, avec comme finalité d’une baisse considérable du montant des pensions (ex : modèle suédois). A cela s’ajoute un report de l’âge du départ à la retraite et une baisse du montant des pensions, car avec un système par point, on joue sur la valeur du point pour équilibrer le système, et cela nuit au niveau de pensions des retraité.e.s. La CGT s’oppose à cela et milite pour le maintien d’un système de retraite par répartition et veut la retraite à 60 ans avec un niveau de pension au moins à 75% du salaire de référence.


ZB : Passons à l’actualité locale. Elle a été marquée par les annonces sur l’avenir d’ArjoWiggins et de TE Connectivity. La Sarthe est un département marquée par un chômage de masse. Quel message veux-tu adresser aux salarié.e.s et aux dirigeant.e.s des entreprises ?


DJ : Je vais adresser surtout un message aux salarié.e.s et je reviendrais plus tard sur les dirigeants. On a deux situations dramatiques : TE Connectivity qui veut délocaliser une partie de la production, le tout pour accroître les profits de l’entreprise. On est donc dans une restructuration à but capitalistique. Il n’y a aucune justification économique puisque le carnet de commandes est plein, les infrastructures sont modernes, le savoir-faire est reconnu par toutes et tous et les résultats économiques sont positifs. Il s’agit donc d’accroître les taux de profits des actionnaires. Ce qu’on peut saluer c’est la mobilisation des salarié.e.s avec la CGT, qui dure toujours, et qui a permit de maintenir une activité qui était prévu d’être délocalisé aux Etats-Unis. On a pu préserver 75 emplois sur 160, au lieu de 20 prévus initialement, avec l’aide et le soutien des organisations syndicales, dont la CGT. En ce qui concerne Arjo-Wiggins, nous sommes dans un scandale, que l’on pourrait presque qualifier de scandale d’Etat. Ce qu’il faut savoir c’est que cette entreprise fait partie du groupe Sequana, dont le directeur est Pascal Lebard. L’Etat est actionnaire du groupe à hauteur de 15% via la Banque publique d’investissement, et cette dernière a donné 250 millions d’euros dont personne ne sait où ils sont allés. Les salarié.e.s font les frais d’une gestion calamiteuse de l’entreprise par Pascal Lebard et on peut aussi pointer la responsabilité de l’Etat puisque l’entreprise est aujourd’hui en liquidation judiciaire. Nous exigeons à la CGT une nationalisation temporaire du site de Bessé/Braye en attendant la reprise de ce site par un investisseur. Nous allons continuer à nous battre, avec les salarié.e.s de l’entreprise pour que ce site soit repris et que l’activité soit maintenue.

ZB : La Sarthe est touchée par de plus en plus de délocalisations des usines et par les fermetures des services publics. Quel message veux-tu adressé aux salarié.e.s ?

DJ : Je veux adresser un message de mobilisation. On voit à travers les différentes mobilisations que connaît ce pays que ce qui ressort beaucoup, c’est une exigence de justice sociale, de justice fiscale, de plus de démocratie, et une exigence de plus de services publics. Il faut se mobiliser à tout les niveaux pour : dans un premier temps maintenir les services publics, et dans un deuxième temps créer les conditions pour qu’ils soient développés. Il ne peut pas y avoir de service public sans industrie et vice versa. Plutôt que de dilapider le service public (230 milliards d’euros distribués tout les ans aux entreprises sans aucune contrepartie), il serait plus pertinent de le reverser aux territoires et dans les services publics. On peut faire le lien avec Arjo-Wiggins. Et si on veut encore illustrer notre propos, on peut parler des dons pour Notre-Dame de Paris après l’incendie qui ont atteint 1 milliards au bout de 24h, avec toutes ces grandes familles de riches qui ont donné des centaines de millions d’euros de dons.

ZB : Quel message adresses-tu aux candidat.e.s aux européennes qui auront lieu le 26 mai ?

DJ : On sait que 80% des lois françaises découlent des directives européennes. On sait que l’Europe actuelle traverse une crise parce que les politiques qui sont mises en œuvre sont des politiques ultralibérales, de déréglementation et de dérégulation, au nom de la concurrence libre et non faussée, et on sait aussi que par conséquences la construction européenne est menacée. Le message que je veux adresser aux candidat.e.s aux élections européennes c’est qu’il est urgent de revenir à l’idée originelle de la construction européenne, à savoir une Europe sociale qui vise à harmonisé par le haut les conditions des salarié.e.s et des retraité.e.s à l’échelle européenne. Les salarié.e.s doivent donc utilisé.e.s ces élections pour exprimer leurs volontés pour l’Europe. Mais il faut aussi se mobilisé en dehors des élections. C’est pour cela que la CGT, dans son implication dans la Confédération européenne des syndicats, a obtenu une mobilisation européenne le 26 avril à Bruxelles.

ZB : Un député des Bouches du Rhône de la majorité veut dissoudre l’UD CGT 13. Qu’est ce que tu as à dire à tes camarades ? Qu’est ce que cela en dit sur la répression du mouvement syndicale ?

DJ : Ce n’est pas la première fois que la CGT dénonce la répression et la discrimination syndicale dans les entreprises. Il se trouve que là on a dépassé un cadre supplémentaire, et cela permet de refaire le lien avec le mouvement des Gilets Jaunes, qui sont victimes d’une répression policière dramatique avec des flashballs… Avec l’exemple des camarades des Bouches du Rhône, on assiste à une dérive autoritaire du gouvernement qui préfère renforcer l’arsenal répressif en vigueur en France (loi anti-casseurs par exemple) plutôt que de répondre aux questions sociales. C’est toute la société qui doit être mobilisé sur ces questions là. C’est pour cela que la CGT à participée au rassemblement du 13 avril à l’initiative de la Ligue des droits de l’Homme.

ZB : On est à l’approche du congrès de la CGT. Quels en sont les principaux enjeux ?

DJ : Les enjeux sont importants puisqu’il s’agira des 3 années écoulées et de dresser des perspectives pour la prochaine mandature. Il y sera principalement question du travail qui sera débattu lors du 52ème congrès confédéral, avec mise en avant d’un principe de sécurité sociale professionnelle et d’un nouveau statut de travail salarié. Le tout pour faire face aux évolutions technologiques, notamment le numérique. Il y aura aussi une réforme de notre structuration. On a besoin de revoir notre structure pour qu’elle colle à la réalité du salariat aujourd’hui. On a un salariat qui est complètement éclaté avec le développement de la précarité, le développement de la sous-traitance, avec l’uberisation de la société. On a besoin de réfléchir à la question du syndicat tel qu’il est aujourd’hui et non pas tel qu’il était hier.

ZB : Comment fonctionne la CGT ?

DJ : Nous sommes une organisation démocratique. Notre démarche est de tout faire pour que ce soit les syndiqué.e.s qui décident, ils.elles sont au cœur de notre projet. La CGT représente nationalement 700 000 adhérents, dont 6 000 en Sarthe. On a besoin de se structurer et de s’organiser dans tous les niveaux, par la mise en place d’instance élue démocratiquement.

ZB : Quel est ton bilan ?

DJ : Je vais plutôt faire le bilan de l’UD. On essaye de faire progresser l’organisation à tous les niveaux. Sur la question du renforcement, c’est une nécessité. On subit aussi de plein fouet la restriction du droit syndical sur le territoire. Cela ne nous empêche pas de nous allier avec d’autres syndicats, par exemple à Arjo-Wiggins ou T.E. Connectivity. Plus globalement on a ce travail d’aide aux syndicats, de développement des luttes, mais aussi on est en train de mener ce travail sur le maillage territorial. C’est pour cette raison que le 5 mars dernier, nous avons eu un comité général (réunion statutaire), qui nous a permis de créer des unions locales et de redynamiser les unions locales existantes. A l’issu de ce comité, nous avons pu créer l’union locale d’Allonnes et de Champagné.

ZB : Quel est le bilan de Philippe Martinez ?

DJ : Je vais plutôt parler du bilan de la CGT globalement. Il est arrivé à la tête de la CGT dans des conditions difficiles. D’une part il a réussi à unifier notre organisation syndicale, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de débats (qu’on verra lors du 52ème congrès confédéral) et d’autre part il a remis sur le devant de la scène une de nos principales revendications qui sont la réduction du temps de travail à 32h sans perte de salaire. Et il crée les initiatives pour être à l’offensive contre la politique d’Emmanuel Macron. Il faut aussi rappeler un des objectifs de Macron dès son arrivée au pouvoir qui était de nous effacer, sur fond de recomposition politique. Sous l’impulsion de Philippe Martinez, la CGT est redevenue un syndicat qui compte dans notre pays.

ZB : Qu’est ce que tu prévois pour la CGT 72 durant la prochaine mandature ?

DJ : Notre objectif est d’avoir une CGT toujours plus efficace, qui réponde mieux aux exigences des salarié.e.s, des retraité.e.s, de la jeunesse, une CGT qui se renforce, une CGT qui joue pleinement son rôle. On veut une CGT qui soit toujours plus présente dans les luttes et dans les entreprises aux côtés des salarié.e.s et des retraité.e.s.

ZB : La CGT est elle finie ?

DJ : Non bien au contraire la CGT n’est pas finie du tout. On sait que nos adversaires de classes rêvent d’une société où la CGT n’existe plus. Même si elle a perdue sa première place en termes de représentativité syndicale, ça ne veut pas dire pour autant qu’elle n’a plus la confiance des salarié.e.s. Cela renvoie à ce que j’ai dit précédemment sur le déficit d’implantation dans les entreprises, parce que là om on est présent, on obtient des résultats électoraux qui sont forts, donc la CGT n’est pas finie.

ZB : Où en sont les relations entre la CGT et le PCF ?

DJ : La CGT est une organisation syndicale et de ce fait elle est indépendante de tout parti politique, ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas avoir de combats communs. On l’a bien vu lors de la marée populaire le 26 mai 2018, où la CGT a participé à une manifestation avec d’autres organisations, dont des partis politiques, avec le PCF. Pour autant la courroie de transmission est terminée, et c’est important de le dire. Le PCF fait parti des organisations politiques avec lesquels on a des convergences, mais plus de courroie de transmission. La CGT détermine ses activités en toute indépendance vis-à-vis des partis politiques.

ZB : Syndicalisme de lutte/classe ou de transformation sociale ?

DJ : Les deux. Ils vont de pairs, il faut développer les luttes car on a une ambition qui est la double besogne : à la fois répondre aux problèmes des gens, mais aussi la transformation sociale de la société. Et pour y parvenir on a besoin des organisations syndicales fortes pour parvenir au développement des luttes dans les entreprises et dans le pays.
ZB : Un mot pour la jeunesse ?
DJ : La société dans laquelle se trouve la jeunesse va très mal, et je trouve que l’on peut être confiant en l’avenir et dans la jeunesse. D’ailleurs je trouve que la jeunesse est souvent en pointe dans certaines causes à l’image du combat antiraciste, dans les enjeux environnementaux, et on peut saluer les mobilisations pour le climat, et pour le message qui est porté c’est de faire le lien entre la justice climatique et la justice sociale.

ZB : Ta définition du militantisme ?

DJ : Un militant c’est quelqu’un qui s’engage pour différentes causes, et qui ne ménage ni sa peine ni ses heures pour porter ses engagements. C’est avant tout quelqu’un de désintéressé, qui pense aux autres avant de penser à lui-même.

ZB : Un dernier mot ?

DJ : Toutes ces questions étaient très pertinentes et très intéressantes, et je donne rendez vous à celles et ceux qui vont sur le blog le 25 mai dans le cadre de la deuxième fête de la CGT, qui se déroulera sur le comité régional des cheminots, 2 avenue de Bretagne, où on aura l’occasion d’échanger sur un tas de questions et où on aura l’occasion d’aborder les questions internationales puisqu’on a un débat à 14h en présence de Bernard Thibault dans le cadre du 100ème anniversaire de la création de l’Organisation Internationale du Travail.

 

 

Zyad BENTAHAR face à Didier JOUSSE © Mb Zyad BENTAHAR face à Didier JOUSSE © Mb

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