Maroc : la résilience des gueules noires de Jerada-Hassi Blal

Ils se considèrent tout simplement comme des hommes qui gagnent leur pain noir au prix de la sueur et de l’usure. Ils sont conscients des dangers qu’ils encourent mais n’ont pas d’autres alternatives alors ils préfèrent vivre dignement leur pauvreté.

« Qu'est-ce que cela signifie ce bouleversement de la nature ? La plaine est soulevée par des monts noirs, fléchés étrangement à leur sommet d'un bras oblique, certains déjà, une verdure y reprend, comme l'abandon des hommes. Partout des bâtisses incompréhensibles, aux formes géométriques, lunaires, et les demeures minuscules des hommes, en briques foncées, pareilles l'une à l'autre (...) Rien ne se ressemble plus. Les rapports entre les hommes, leurs âmes, leurs vies, le paysage. Même ce qui semblait éternel a changé ».Extrait d'Aragon, du roman La Semaine sainte (1958)

Depuis la fermeture de sa mine, la ville de Jerada, au nord est du Maroc, est à la dérive. Ses habitants creusent à la main la montagne pour lui arracher quelques morceaux de charbon… Ces mineurs de fortune survivent payés une misère par les négociants en charbon. Nos reporters ont recueilli leurs témoignages.

Dans ces mines clandestines, des centaines de mineurs descendent jusqu’à 90 mètres sous terre au péril de leur vie pour gratter quelques caisses de charbon.

Les conditions de travail sont extrêmes, les puits sont creusés artisanalement avec des pelles et stabilisés à l’aide de morceaux de bois récupérés dans la forêt avoisinante. Ces installations de fortune peuvent s’effondrer à tout moment et ensevelir les ouvriers descendus au fond du trou…

La vie des hommes à l’intérieur de ces galeries tient à des petits étais d’arbres qu’ils utilisent pour fixer les sols et sécuriser les passages.

Ils avoisinent le millier de mineurs clandestins qui creusent des puits en quête d’anthracite. Il leur arrive d’extraire le charbon à des profondeurs incommensurables et à réussir de bonnes prises. Il arrive aussi qu’ils y laissent leur vie en cas d’éboulement du sol, fuite de gaz souterrain ou manque d’oxygène.

Plusieurs morts chaque année sont enregistrées dans ces mines clandestines et les malades pulmonaires se ramassent à la pelle. Certains les qualifient d’aventuriers, d’autres d’hommes courageux qui risquent leur peau au quotidien pour subvenir aux besoins de leurs familles dans une région qui pulvérise tous les records en taux de chômage sur le plan national (24%).

Eux se considèrent tout simplement comme des hommes qui gagnent leur pain noir au prix de la sueur et de l’usure. Ils sont conscients des dangers qu’ils encourent mais n’ont pas d’autres alternatives alors ils préfèrent vivre dignement leur pauvreté.

Le décor aux alentours des "descenderies"  (1) de charbons est typique. Des dizaines de blutoirs en sas quadrillent un espace qui semble échapper au temps.

Des hommes qui se confondent avec le charbon tellement ils sont couverts de poudre noirâtre qui ne laisse apercevoir que leurs yeux et dents. Ils espèrent réussir le jackpot car, pour eux, le bassin carbonifère de Jerada n’a pas encore livré tous ses secrets.

Les ouvriers de surface ont pour tâche d’assurer le bon fonctionnement des outils mécaniques, de faire sortir le charbon des puits, isoler les pierres de la poudre et remplir les sacs à vendre aux grossistes

Quelques notables fortunés de la région ont vu dans ces forages clandestins le moyen de gagner beaucoup d’argent. Ceux qu’on surnomme à Jerada les " Barons" ont obtenu des "Permis de recherche, d’exploitation et de commercialisation du charbon" et sont devenus les intermédiaires impossibles à contourner pour les mineurs cherchant à revendre le fruit de leur labeur.

Leur gré du moment qu’ils ont les moyens d’accumuler des milliers de sacs dans leurs entrepôts. «Ils nous achètent le sac de 70 kilogrammes à 70 DH et le vendent trois fois plus. Il leur arrive aussi de faire fléchir les prix à 20 DH lorsque le charbon est tout en poudre», font observer ces forçats résignés.

De leur côté, les commerçants du charbon se «défendent» des «exagérations» concernant leurs bénéfices. «Nous avons d’autres dépenses à prendre en considération: le transport, les ouvriers qui font le tri, la mise en sacs, les saisies… », confie un grossiste et distributeur de charbon.

Quel que soit le côté duquel on se place, tout le monde est extra-lucide, connaissant les risques, les acceptant à défaut de mieux. L’exemple de Houmad B en est une parfaite illustration. Ce quadragénaire, père de trois enfants, résume son itinéraire en ces phrases: «J’ai quitté l’école alors que j’étais en 6e année du primaire. Mon père s’est retrouvé au chômage après la fermeture des Charbonnages du Maroc. Je devais alors me débrouiller pour subvenir à mes besoins. Et puisque à Jerada, il n’y a pas de débouchés, j’ai été contraint à creuser ma propre descenderie. Aujourd’hui, j’arrive à gagner, plus ou moins 200 DH/jour et je sais qu’il est possible que je laisse ma vie au fond d’un trou. Si je trouve un travail à 100 DH/jour, je quitterai volontiers cette besogne».

Un espoir qui puise ses raisons du passé glorieux de la ville. Jerada et sa jumelle Hassi Blal  étaient l’eldorado des mineurs, depuis le début de l’exploitation de la mine de charbon en 1936 jusqu’à sa fermeture en  juillet 2000. Charbonnages du Maroc Jerada (société qui exploitait la mine) assurait à ses ouvriers de bons salaires,

Malgré le fait que les anciennes mines d’anthracite - un charbon maigre contenant moins de 10% de matières volatiles - juste à côté sont parfaitement sécurisées, l’Etat a décidé de les fermer en 2001, laissant sans emploi les 7000 ouvriers de la région car "la mine" avait été jugée insuffisamment productive.

Les employés ont été indemnisés, mais trop peu pour survivre dans cette région sans travail. Alors, les uns après les autres, les anciens mineurs sont retournés au charbon. Et tant pis si quatre mineurs sur cinq souffrent de silicose.

Progressivement, toute la population s’y est mise. Chaque jour, une dizaine de nouveaux puits sont creusés tout autour de la ville. Ni les Eaux et forêts, à qui appartiennent les terrains, ni le ministère des Energies et des mines, n’ont réagi

 

 

mines_jderada_051.jpg

 

Jrada Hassi Blal Jrada Hassi Blal

 

(1) Une descenderie (ou fendue) est une galerie de mine ou un puits incliné qui permet un accès aux travaux miniers (généralement de faible profondeur) depuis la surface. Elle peut être équipé d'un treuil à traction direct où d'un chevalement spécifique avec machine d'extraction. Ce nom peut également être donné à une galerie (descendante) ne débouchant pas à la surface mais desservant un quartier de mine.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.