Le champ politique est un des champs qui a pour enjeu d’«imposer la vision légitime du monde social»

Pierre Bourdieu, « Champ politique, champ des sciences sociales, champ journalistique »


 Valls – Le Foll, Un Duo gagnant pour Hollande ?

 

« Valls – Le Foll, le Duo gagnant pour Hollande » ainsi titre Paris-Match dans son édition du 25 au 31 Décembre 2013. Un portrait sémantique de la dualité de deux ministres, à la trajectoire sans faute qui unissent leurs forces pour servir en Duo, au succès du quinquennat de François Hollande et de se projeter vers des horizons au delà de l’actuel quinquennat.

L’objet de cette tribune est de zoomer sur l’architecture de ce duo, encore imprévu il y’a 2 ans et que rien ne lui prévoyait une existence tellement les deux hommes sont différents.

Pour cela, il me semble important de revenir à la raison d’être de cette construction, celle de la présidence sous François Hollande.

A la différence des précédents Présidents, François Hollande, même si le maelstrom médiatique décrédibilise son action comme sa communication, tout ce qui lui sert ou dessert est regardé à la loupe.

Le gouvernement qu’il a constitué, quasi inchangé depuis, vit au rythme des couacs, des indisciplines ou des « divisions ». Cela ne l’empêche  pas de mener une action qui commence réellement à inquiéter l’opposition de droite, qui risque d’imploser en faveur du vote républicain et en refus d’une solution frontiste.

 

La genèse du Duo version Paris-Match

Deux tempéraments : un Valls, énergique aux capacités de mobiliser et occuper l’espace, aux vues lointaines et un Le Foll, fidèle ancré dans un hollandisme de la première heure.

Entre les deux hommes une amitié, que l’on ne peut pas s’empêcher de qualifier de dévouement pour une cause commune, celle de faire gagner François Hollande dans un premier temps et de l’aider à réussir son quinquennat.

Ces deux hommes partagent la même ligne politique nous dit Paris Match.

 

Visions politiques partagées : De quelle ligne s’agit-il ?

Parler de la vision partagée des deux ministres, c’est parler du contexte assez chargé d’incertitudes, de leur action politique :

  • incertitudes sur l’emploi et le chômage même si les lois de l’économie lui prévoient une tournure plutôt favorable quand à l’inversion relative de sa courbe,
  • incertitudes sur la réforme du rythme scolaire qui malgré la force de la loi, suscite une grande résistance quand à son application,
  • Incertitudes sur la réforme fiscale, au vu de l’attente forte des citoyens quand aux impacts sur les impôts,
  • Incertitudes sur les réformes sociales quand à leur acceptation au vu des résistances venant de la gauche de la gauche et de certains courants du PS,
  • Incertitudes sur la réforme de l’Etat, mère de toutes les réformes (cf  le rapport sur le sujet de Terra Nova).

 

Paris-Match nous gratifie de cette vision commune entre Valls et Le Foll : les questions sécuritaires.

Si cela n’étonne personne quand à la perception qui fait de Manuel Valls le ministre le plus populaire du gouvernement et son combat contre l’angélisme de la gauche quand à la question sécuritaire, cela paraît complétement décalé par rapport à l’identification de Stéphane Le Foll.

 

Manuel Valls :

Ce qui est frappant, c’est cette volonté très complaisante de rattacher à tout prix Manuel Valls à une tradition de gauche, et plus précisément socialiste. On ne voit pas ce qui le relie à une tradition de gauche, socialiste, française. Ni même à la social-démocratie. Dans sa forme traditionnelle, la social-démocratie n’était certes pas pour le dépassement du capitalisme, mais pour une économie mixte, son fonds de commerce était la redistribution et les politiques égalitaires. Manuel Valls manifeste, lui, un désintérêt pour les questions d’inégalités économiques,  il ne parle ni des ouvriers ni des problèmes des classes populaires et moyennes frappées par la crise.

Ses références à Moch et Clemenceau ne sont pas surprenantes. Ce sont deux républicains, dont un socialiste, qui étaient, comme Valls, très insensibles à la question sociale. Des ministres qui, rappelons-le, ont fait tirer sur les ouvriers en grève. Manuel Valls est un républicain dont la lecture de la République n’est pas celle de gauche, sociale, déclinée par exemple par Jean Jaurès, mais une lecture de droite, portée excessivement sur les questions d’ordre et de défense des biens et des personnes, qui laisse de côté la question sociale. C’est donc une grande surprise d’entendre dire qu’il « renouvelle » la social-démocratie.

Sans vilain jeu de mots, Manuel Valls c’est « la gauche affranchie », c’est la gauche « affranchie » de la gauche, et donc ce n’est plus une gauche. La République, en France en 2013, c’est le respect des institutions, vision totalement conservatrice. Il n’y a aucun discours critique sur ces institutions. Dans quel cas font-elles du bon travail ? Sont-elles justes ?... Le discours se focalise sur le besoin d’ordre et de sécurité physique.

 

Stéphane Le Foll :

Ce que l’on peut retenir en évoquant son nom, c’est sa fidélité infaillible à François Hollande. A tel point que souvent les questions de l’Agriculture et de l’Agro-écologie dont il a la charge soient laissées de côté.

Certainement, il a apporté de la technicité à l’Agriculture Française vis à vis de l’Europe, notamment en rappelant dès son arrivée les principaux enjeux de l’Agriculture, à savoir : la réorganisation de la structure même de la politique agricole, le lien entre le social et l’économique, lier les aides aux actifs agricoles, le « verdissement » de la politique agricole et la régulation.

Une conviction social-démocrate à la sauce Hollande : Il est sans aucun doute plus proche de la social-démocratie adepte d’un réformisme tempéré revendiqué également par Valls ou Sapin.

Mais est-il un social-démocrate épanoui ?

En France, il est très dangereux pour un homme de gauche de se déclarer social-démocrate adepte de la réforme et non de la révolution au risque d’être diabolisé par ces «gens de gauche» qui manient si bien la rhétorique révolutionnaire propre aux procès en sociale traîtrise…

C’est sans doute pourquoi Stéphane Le Foll, relaye la parole de François Hollande qui donne souvent des gages à la gauche du PS pour démontrer que, non, il n’est pas ce méchant social-démocrate qui aurait enfin compris comme en leur temps Michel Rocard ou Jacques Delors  que l’on doit agir sur la réalité avec responsabilité et non inventer un monde fantasmagorique et une gouvernance incantatrice.

Pour autant, Il a défendu les mesures de François Hollande telle que la loi sur la flexisécurité, la taxe de 75%, ou le mariage pour tous

Au-delà de ces exemples, il y a une réalité qui affaiblit la vision politique de Stéphane Le Foll, c’est le Parti socialiste actuel. Même si la tendance social-démocrate y est importante, elle n’est pas hégémonique.

 

La vision commune entre les deux hommes ?

Ces deux hommes n’ont pas les mêmes préoccupations que cela soit au niveau de leurs charges ou de l’avenir si ce n’est servir et défendre le Président de la République. L’un construit une image quand l’autre prend des coups et sert de digue au Président contre les grognes sociales, un des rares de ceux qui ce sont exposés (les problèmes de la Bretagne l’ont démontré)

 

Ils préparent les prochaines échéances électorales, ou leurs sorties du gouvernement ?

Élections : Même si Manuel Valls ne semble pas concerné par un départ du gouvernement en cas de remaniement, lui comme Stéphane Le Foll rejoignent la liste des ministres caricaturés par les "Ayrault Blues club", candidats aux élections de 2014 (Municipales ou Européennes), qui comprend déjà Guillaume Garot à Laval, sur un strapontin éjectable à l'Agroalimentaire, Frédéric Cuvillier (Transports) à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), Vincent Peillon qui aimerait se débarrasser de l'Education nationale. S. Le Foll au Mans, Y. Benguigui ou George Pau-Langevin (Paris) et puis Pascal Canfin (ex-député européen), ou encore Michèle Delaunay (Bordeaux), Sylvia Pinel (Tarn-et-Garonne), François Lamy (Esszonne), etc, etc, etc... 

Ce qu’il y’a a noté, et que tout citoyen ou militant relèverait, c’est qu’il y’a peut être un attachement à l’ancrage local, mais il y’a surtout des postes qui ne seront pas proposés au renouvellement des équipes.

 

Que ca soit la méthodologie de la Direction Nationale du PS ou des équipes sortantes a montré ses limites quand à garantir un renouvellement des listes en s’ouvrant à de nouvelles candidatures. Tout ne s’est pas fait forcément dans cet état d’esprit.

 

Découpage cantonal : S’il y’a une réforme qui marquera l’action de Manuel Valls, c’est bien celle du redécoupage électoral et le nouveau mode de scrutin binominal paritaire pour les futures élections départementales (Dans les deux-tiers des départements, la carte cantonale n’avait pas été modifiée depuis 1801). L’objectif est surement au delà de la volonté d’équilibre et de la parité. Il s’agit de limiter au maximum la désaffection des électeurs à mi-mandat.

Manuel Valls, comme les principaux soutiens de François Hollande (Moscovici, Le Foll, Sapin), s’y ont attelé, malgré les cris dénonçant le « tripatouillage » ou le « charcutage ».

Mais la réalité du terrain sera là. Ce n’est pas un découpage qui fait un résultat.

 

Stéphane LE Foll à Solferino, Valls à Matignon ?

Un seul le sait : c’est François Hollande.

Cette option sera surement utile en partie au quinquennat. François Hollande souffre d’une absence majeure à l’exercice du pouvoir : le soutien d’un parti, en l’occurrence, celui du Parti Socialiste. Le choix d’Harlem Désir est et restera, l’erreur infantile de la victoire de François Hollande.

Il ne veut pas de courant en son nom, il a un gouvernement qui vacille, il a en face un Parti socialiste extrêmement faible à tel point qu’on peut penser que les socialistes de Solferino ne réalisent pas encore que la gauche a gagné en 2012. Et François Hollande il doit composer avec :

  • Le déni de démocratiede la droite. Il n’y a pas eu de pause post-électorale après la présidentielle (et les législatives) 2012. L'An I de la présidence de F. Hollande restera celui du déni de démocratiede la droite,  du non-respect des résultats des urnespar l'opposition (UMP, FN et FdG): Appels à la démission de l’exécutif (sic), Mobilisation exagérée contre le mariage pour tous, Presse bashing, Sondages quotidiens et désinformation à la UNE, Vives tensions sociales, Réveil de la France raciste, sans compter tous les noms d’oiseaux comme moyens d'expression (pigeons, les bonnets etc.),
  • Implosion de la riposte de gauche.On assiste à une érosion de la Riposte de gauche. Se mettre à couvert via l'autocritique de gauche, c'était l'autre grande tendance.

Et pour cela il faut un parti fort : fort en structure en remettant en cause la démocratie interne, fort en expression politique et communication en assurant une cohérence entre le message présidentiel et celui du parti et fort en travail de terrain, car depuis l’élection présidentielle, le parti a déserté le contact avec les citoyens.

 

Stéphane Le Foll représente l’alternative la plus crédible.

Quand à Manuel Valls, son destin de premier ministrable, devient anecdotique dans la mesure ou il faudrait un gouvernement réaliste et réellement social démocrate.

Vanter le seul «pacte de compétitivité», et les bienfaits de «la lutte contre les déficits» ainsi que  « l'accord national sur l'emploi suffiront-ils à en faire un social démocrate ? . Manuel Valls défend le fait que les entreprises puissent «gagner en souplesse, en flexibilité», ce qui irrite substantiellement une grande majorité du PS et de la gauche. De ce fait, il ne sera au mieux qu’un premier ministrable de fin de mandat pour préparer le prochain.

 

Stéphane Le Foll protège Manuel Valls : Pour le compte de qui?

Quand Manuel Valls a déclaré qu'on demande à l'islam d'aller vite pour être compatible avec la démocratie, alors que d'autres religions ont mis des siècles, Stéphane Le Foll déclare : « Il n’y a pas de problème Valls »

Quand Manuel Valls a déclaré lors du séminaire gouvernemental de rentrée que la pression démographique en Afrique allait obliger la France à revoir sa politique migratoire et qu'il allait falloir démontrer que l'islam était compatible avec la démocratie. Stéphane Le Foll prend sa défense en déclarant :

"Il y a un ministre de l'Intérieur qui est un homme politique, qui avait été candidat à la primaire (socialiste) et qui fait son travail et qui fait de la politique sur des sujets qui le concernent". Quand  Manuel Valls, sur l'immigration a troublé tout le monde lors du séminaire de rentrée consacrée à la France de 2025, sur l’immigration, Stéphane Le Foll déclare "Manuel Valls n'a jeté aucun froid".

Cette membrane protectrice autour de Manuel Valls, si elle devrait servir quelqu’un, c’est bien au Président de la République qu’elle rendre service. François Hollande a surement besoin de son ministre de l’intérieur pour plusieurs raisons : maintenir la pression sur le Premier Ministre Jean Marc Ayrault, réduire les velléité d’un Montebourg qui serait tenté de s’activer pour son propre destin et incarner le sens de l’Etat sur des questions régaliennes telles que l’immigration et la sécurité.

 

Pour conclure

Le champ politique est un des champs qui a pour enjeu d’« imposer la vision légitime du monde social », disait Bourdieu.

La finalité d’un tel duo, si il y’en a une à atteindre, c’est développer une action socio-politique ou les acteurs développent des stratégies, fondées sur un petit nombre de dispositions acquises par socialisation. (habitus), adaptées aux nécessités du monde social (« sens pratique) bien qu’elles soient inconscientes.

Habitus comme principe d’action des acteurs

Cela demande la construction d’un champ comme espace de compétition social fondamental pour l’exercice de la dualité et régir la violence symbolique, mécanisme premier d’imposition des rapports de domination. Celle du pouvoir et celle de la social-démocratie réformiste ou sociale.

Le fait de se mettre d’accord pour l’organisation des élections à venir suffira-t-il ? j’en doute..

 

Lectures associées:

 

La gauche affranchie : Zaki LAIDI, Luc CARVOUNAS Sénateur du Val-de-Marne maire d' Alfortville et Francis CHOUAT maire d' Evry 21 août 2013  - http://www.liberation.fr/politiques/2013/08/21/la-gauche-affranchie_926139 

L’action publique et sa modernisation : La réforme de l’État, mère de toutes les réformes http://www.tnova.fr/sites/default/files/Rapport%20TN%20sur%20MAP%2010122013%20_2_.pdf

 

Philippe Marlière « Manuel Valls est un sarkozyste »  - http://www.politis.fr/Philippe-Marliere-Manuel-Valls-est,23443.html  

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