M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 1 avr. 2017

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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La douce (Fiodor Dostoïevski)

Une nouvelle de 1876, parue à l'époque dans la revue "Le journal d'un écrivain", dont le rédacteur unique était Dostoïevski.

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

     La nouvelle fut écrite et publiée dans la revue « Journal d’un écrivain » dont l’auteur était l’unique rédacteur, pendant le mois de novembre 1876, suivie en 1877 par « Le songe d’un homme ridicule ». Elle se situe entre « L’adolescent » et le dernier grand opus, « Les frères Karamazov ». Comme c’était déjà le cas pour les « Démons » , et encore (pour Tolstoï) pour « Anna Karénine » , elle s’inspire d’un fait divers, le suicide d’une couturière sans travail.

     À l’époque de la rédaction de cette nouvelle, Dostoïevski n’a plus de doutes et campe sur ses positions : il a abandonné tout libéralisme et tout socialisme au profit du seul christianisme - orthodoxe. Il opposera dans la nouvelle suivante, « Le songe d’un homme ridicule » (dans lequel le narrateur se retrouve en rêve dans une sorte de monde paradisiaque ignorant les passions tristes, qu’il infectera comme il se doit, le péché se révélant fort contagieux) ce christianisme, brièvement résumé dans la vieille injonction : « Aime les autres comme toi-même » , au socialisme prétendant faire le bonheur d’une humanité composée de gens s’aimant peu les uns les autres, ainsi qu’à une vaine science. Il reprendra ces oppositions dans son dernier grand roman, « Les frères Karamazov » , avant de s’éteindre, fin janvier 1881.

     En première lecture, les horreurs habituelles : un homme habité par la honte et bourré de ressentiment, exerçant de surcroît le peu reluisant métier de prêteur sur gages, s’achète pour femme une jeunesse menacée d’un sort encore plus dur, et la torture à petit feu. Elle se révolte au bout d’un moment, mais le reste du monde ne vaut pas mieux. Lui, qui l’aime à sa façon, la submerge de son adoration, s’humilie devant elle, etc. Elle s’inquiète de ses nouvelles avances, ne comprend rien et préfère se tuer.

     Mais, selon une philologue russe, Tatiana Kassatnika, cette nouvelle est un texte à clé. Voici un résumé de son analyse, rédigée en 2012 et trouvée par bonheur sur la Toile : ce n’est pas pour rien que l’auteur introduit sa nouvelle en la présentant comme « fantastique » et en la référant au roman de Victor Hugo « Le dernier jour d’un condamné » . Nous sommes tous des condamnés à mort, et notre prochain (le plus proche) se trouve souvent être notre tortionnaire et notre bourreau. Le mobilier du narrateur rappelle celui d’une prison, encore plus après l’achat du lit de fer et de la petite table. La sévérité du narrateur est celle d’un gardien. Même la sortie au théâtre s’apparente à la promenade du prisonnier accompagné par un gardien. Le narrateur hèle un cocher pour se rendre, sans trop savoir pourquoi, au pont de la Police. Les deux héros de la nouvelle n’ont ni prénom, ni patronyme, ils sont anonymes comme le condamné de Hugo est le plus général possible, rien ne le distingue. Un homme et une femme, comme Adam et Ève. Ce n’est pas pour rien que le thème du paradis surgit tout à la fin de la nouvelle. Mais ici, Adam et Éve ont déjà été chassés du paradis. Et la nouvelle Ève sera toujours désignée par « elle », jamais « tu » n’adviendra, sauf à la toute fin, avec le paradis. Loukéria vient du latin lux, c’est la lumière, que le narrateur ne veut à aucun prix laisser partir, à la fin : consolation et salut. L’icône de la Vierge, on la voit au début – et le narrateur, prétendant recréer la jeune femme, se drape en Méphistophélès. Mais la jeune femme reprendra sa Vierge à la fin, pour s’en aller – par la fenêtre. La honte que cache le narrateur, il l’avouera à sa « femme » vers la fin, en reconnaissant que tout était vrai, et qu’il voulait quelqu’un pour échapper à la solitude de cette honte, se refaire une autre vie, fortune faite. Mais, comme il le comprend pour finir, l’amour profane à deux est une prison, il faut le grand Tiers, celui qui dit « Aimez-vous les uns les autres. »  (ainsi vous reconnaîtra-t-on pour Mes disciples). Et, en-dehors de cette égalité entre chrétiens, règne la loi implacable du maître et de l’esclave – qui passent leur temps à échanger leurs rôles.

Hugo voulait défendre la cause générale de l’abolition de la peine de mort. Dostoïevski prétend abolir la peine de mort pour tous les humains : immortalité de l’âme. Le début est un clin d’œil : Naples, c’est Neapolis, la ville nouvelle… c’est-à-dire – retour au Paradis – la Jérusalem céleste. Cf Apocalypse de Saint Jean, 21.

Sur la citation liturgique : https://azbyka.ru/bogosluzhenie/molitvoslov/molitv13.shtml

     La langue de l’auteur est âpre, elle rend le monologue d’un homme en pleine crise. On se répète, on se contredit. Peu d’images, on n’est pas chez Tourguéniev. La traduction a été difficile, maintes fois j’ai pris appui sur l’ancienne et solide traduction de Gustave Aucouturier. 

La douce

Récit fantastique

(F.M. Dostoïevski, 1876)

Note de l’auteur  

     Je demande à mes lecteurs de m’excuser si, cette fois, au lieu du « Journal » sous sa forme habituelle, je ne livre ici qu’une nouvelle. Mais cette nouvelle m’a réellement occupé la plus grande partie du mois. Puissent mes lecteurs, au moins, se montrer indulgents.

     Venons-en au récit lui-même. Je l’ai baptisé « fantastique » , alors même que je le trouve réaliste au plus haut point. Mais le fantastique est aussi présent, notamment dans la forme du récit, ce que je crois nécessaire d’expliquer au préalable.

     En fait, il ne s’agit pas d’une histoire, ni de mémoires. Imaginez-vous un homme dont l’épouse morte est étendue sur une table1, épouse qui s’est suicidée quelques heures plus tôt en se défenestrant. L’homme est en plein désarroi, il n’a pas encore eu le temps de rassembler ses idées . Il passe d’une pièce à l’autre à la recherche d’une interprétation, il s’efforce de « faire le point » . De plus, c’est un hypocondriaque avéré, du genre à discuter avec lui-même. Et le voici qui se met à parler tout seul, il reprend l’affaire et se l’expose à lui-même, pour l’élucider. Malgré la cohérence superficielle de son discours, il se contredit plus d’une fois, aussi bien sur le plan de la logique qu’au niveau des sentiments. Il se justifie, lui, et l’accuse, elle, et se perd dans des considérations secondaires : c’est aussi bien le fait d’un manque de finesse et de délicatesse, que celui d’une émotion profonde. Peu à peu, il en vient à élucider les choses pour de bon, il arrive à « faire le point » . La série de souvenirs qu’il a fait remonter à la surface l’amène irrésistiblement, pour finir, à la vérité ; celle-ci élève tout aussi irrésistiblement son cœur et son esprit. À la fin, son récit, dans son ton même, a beaucoup changé par rapport au chaos initial. Au moins aux yeux du malheureux, la vérité se révèle avec une clarté et une netteté suffisantes.

     Tel est le thème. Bien sûr, le processus dure quelques heures, par à-coups, avec des interruptions, de manière embrouillée : tantôt l’homme se parle à lui-même, tantôt à un auditeur invisible, à quelque juge. Mais, dans la réalité, c’est toujours ainsi que les choses se passent. En l’écoutant et en prenant en sténo ce qu’il raconte, on obtiendrait quelque chose de plus rugueux, de plus grossier que ce qui se présente à moi, mais, à ce qu’il me semble, exactement le même, du point de vue du cheminement psychologique. Voilà l’élément que j’appelle fantastique, cette idée d’une sténographie à partir de laquelle je polirais la version écrite. Semblable procédé a déjà en partie droit de cité, sur le plan artistique : Victor Hugo, par exemple, dans son chef d’œuvre Le dernier jour d’un condamné, l’a quasiment utilisé, certes sans faire appel à un sténographe, mais en usant de quelque chose d’encore plus invraisemblable, lorsqu’il suppose que le condamné a la possibilité (et le temps) de prendre des notes, non seulement pendant sa dernière journée, mais même sa dernière heure, voire ses tout derniers instants. Mais, s’il ne s’était pas permis cette fantaisie, l’œuvre – la plus réaliste et la plus véridique de toutes ses créations – n’aurait pas vu le jour.  

  1. Exposition de la dépouille sur une table, avant la mise en bière. Tradition russe.

Chapitre premier

I

Elle et moi 

     … Tant qu’elle est ici – ça peut aller : à tout moment, je m’approche pour la contempler ; mais demain, on va l’emporter – comment ferai-je pour rester seul ? Elle est pour l’instant dans le séjour, sur une table faite de deux tables de jeu rapprochées, le cercueil arrivera demain, un cercueil blanc, garni de gros-de-Naples blanc, mais je m’égare… Je ne fais qu’aller et venir en voulant m’y retrouver. Déjà six heures que j’essaye de m’y retrouver, et je n’arrive pas à faire le point. Oui, je marche, je marche, je marche… Voici comment c’était. Je vais tout simplement raconter les choses dans l’ordre. (L’ordre !) Messieurs, comme vous pouvez le voir, je ne suis nullement un écrivain, tant pis, je vais raconter ça comme je le perçois. C’est bien ce qui me fait peur, de tout comprendre !

     Si vous voulez le savoir, c’est-à-dire, en reprenant depuis le début, elle est tout simplement venue chez moi mettre des affaires en gage dans le but de payer la publication dans « La voix » d’une annonce pour une place de gouvernante, et ceci, et cela, même en province, prête à donner des leçons à domicile, etc. . Ça, c’est tout au début, et moi, bien sûr, je ne faisais aucune différence entre elle et les autres : une de plus, etc. Mais par la suite, j’ai commencé à la distinguer des autres. C’était une petite blonde tout ce qu’il y a de mince, de taille moyenne ; avec moi, toujours empotée, l’air un peu gênée (je crois que c’était le cas avec tous les hommes, moi, pour elle, j’étais comme les autres, ni plus, ni moins, je veux dire comme homme, pas comme prêteur sur gages). Dès qu’elle avait son argent, elle tournait les talons et s’en allait. Le tout sans dire un mot. D’autres discutent, implorent, négocient, tout ça pour qu’on leur donne davantage ; elle, elle prenait ce qu’on lui donnait… J’ai l’impression de m’embrouiller… Oui ; ce sont d’abord ses affaires qui m’ont étonné : de petites boucles d’oreille en argent doré, un méchant petit médaillon, des objets de quatre sous. Elle en savait le peu de valeur, mais je lisais sur son visage qu’elle y était attachée, – et j’ai appris plus tard qu’en effet, c’était tout ce qui lui restait du petit papa et de la petite maman. Une seule fois, je me suis permis un sourire narquois devant ses trésors. Vous comprenez, je ne m’autorise jamais cela, je garde avec mes visiteurs un ton de gentleman : d’une sévérité polie et laconique. « De la sévérité, de la sévérité et encore de la sévérité1 » Mais elle s’était soudain risquée à m’amener les restes (je veux dire, littéralement les restes) d’un vieux calicot doublé de lapin, – et je n’ai pu m’empêcher de faire de l’esprit, tout à coup. Mon Dieu, le fard qu’elle a piqué ! Elle a de grands yeux bleus pensifs, – comme ils ont pris feu ! Mais elle n’a pas laissé échapper un seul mot, elle a repris ses « restes » et elle est sortie. C’est à ce moment que j’ai vraiment, pour la première fois, fait attention à elle, et que j’ai eu une pensée particulière pour elle, je veux dire une pensée vraiment particulière. Oui ; je me souviens d’une autre impression, c’est-à-dire, disons, la plus forte impression, celle qui fait la synthèse : qu’elle était terriblement jeune, on pouvait lui donner quatorze ans. Néanmoins, à l’époque, elle avait déjà seize ans, à trois mois près. D’ailleurs, ce n’est pas ce que je voulais dire, la synthèse n’a rien à voir avec ça. J’ai su plus tard qu’elle était allée avec ce calicot chez Dobronravov et chez Moser, mais il ne prennent que l’or et n’ont rien voulu savoir. J’avais accepté d’elle une fois un vilain camée, ce qui, à la réflexion, m’a étonné : en dehors de l’or et de l’argent, moi non plus je n’accepte rien, et voilà que je faisais une exception pour elle. Je me souviens que cela m’a fait, pour la deuxième fois, penser à elle.

     Cette fois-là, je veux dire en sortant de chez Moser, elle m’a amené un fume-cigarette d’ambre, un machin couci-couça, pour amateur, mais sans aucune valeur pour nous, là encore, puisque nous, c’est seulement l’or. Comme cela se passait le lendemain de sa rébellion, je l’ai accueillie avec sévérité. Ma forme de sévérité – c’est un ton sec. Cependant, en lui versant deux roubles, je n’ai pu y tenir, et je lui dit avec une certaine irritation : « Je fais ça seulement pour vous, et Moser ne vous prendra pas un truc pareil. » J’ai clairement souligné le « pour vous » , en y mettant un sens particulier. J’étais en colère. Elle s’est de nouveau empourprée en entendant ce « pour vous », mais elle n’a rien dit, elle n’a pas jeté l’argent, elle l’a accepté, – ce que c’est que la pauvreté ! Mais comme elle était rouge ! J’ai compris que je l’avais piquée au vif. Après son départ, je me suis soudain demandé : ce triomphe sur elle vaut-il vraiment deux roubles ? Hé-hé-hé ! Je me rappelle, je me suis même posé deux fois la question : « ça les vaut ? ça les vaut ? » Et, par-devers moi, j’en ai conclu, en riant, que ça les valait. Je riais comme un bossu. Mais ça ne partait pas d’un mauvais sentiment : je l’avais fait intentionnellement ; je voulais la tester parce que des idées m’étaient brusquement passées par la tête à son sujet. Je pensais donc spécialement à elle pour la troisième fois.

     … Bon, c’est à partir de ce moment que tout a commencé. Il va de soi que j’ai tâché, par la bande, d’en savoir davantage à son sujet, et j’attendais sa visite avec impatience. J’étais sûr qu’elle allait venir. Quand elle est arrivée, j’ai entamé, de la manière la plus polie qui soit, une conversation avec elle. Je suis quelqu’un de bien élevé, je connais les bonnes manières. Hmm. C’est là que j’ai compris qu’elle était bonne et douce. Les personnes bonnes et douces n’opposent pas une longue résistance et, même en gardant une certaine réserve, ne savent pas du tout esquiver une conversation : leurs réponses, parcimonieuses au début, s’étoffent peu à peu, il faut juste être patient. Bien sûr, elle ne m’a rien expliqué elle-même sur le moment. Ce n’est que par la suite que j’ai entendu parler de « La voix » et que j’ai tout appris. Elle avait alors rassemblé ses dernières ressources pour passer cette annonce, dans un style initialement plutôt arrogant, cela va sans dire : « Gouvernante, même en province, envoyer les conditions par la poste » , après, on était passé à « Prête à tout, donner des leçons, tenir compagnie, surveiller le ménage, être garde-malade, faire des travaux de coutures » etc, l’histoire habituelle ! Bien sûr, on ajoutait du texte au fur et à mesure des différents annonces, et vers la fin, en désespoir de cause, ce fut : « au pair, sans rémunération » . Mais elle ne décrochait toujours pas de place ! C’est alors que j’ai résolu de la mettre à l’épreuve une fois de plus : j’attrape le numéro du jour de « La voix » et je lui montre une annonce : « Jeune personne, orpheline, cherche une place de gouvernante auprès de jeunes enfants, de préférence chez une veuve d’un certain âge. Peut aider au ménage. »

     — Voyez, l’annonce date de ce matin et, ce soir, elle a sans doute trouvé quelque chose. C’est de cette façon qu’il faut rédiger !

     Nouveau fard, les yeux qui lancent encore des flammes, elle a fait aussitôt demi-tour et s’en est allée. Ça m’a beaucoup plu. En outre, j’étais sûr de mon fait, et sans inquiétude : personne ne lui prendrait ses fume-cigarettes. Mais, de son côté, les fume-cigarettes, elle n’en avait plus. Gagné, le surlendemain je la vois revenir, toute blanche, bouleversée, – j’ai compris qu’il s’était passé quelque chose chez elle, et c’était bien le cas. Je vais raconter ça, mais en attendant, j’ai juste envie de repenser à la façon dont je l’ai soudain éblouie, acquérant ainsi du prestige à ses yeux. Ce projet est brusquement né en moi. Le fait est qu’elle avait amené cette icône (elle s’était résolue à l’amener) … Ah, écoutez ! écoutez ! C’est maintenant que tout commence, mais je m’embrouille… C’est parce que je veux me souvenir de tout, du moindre détail. Je veux faire le point, rassembler tout ça, mais je n’y arrive pas, ces petits détails, ces petits détails…

     Une icône de la Vierge. Une Vierge à l’enfant, une chose héritée, une relique familiale, avec une chasuble d’argent doré – quelque chose valant dans les six roubles. L’icône lui est chère, je le vois bien,, elle met le tout en gage, sans enlever la chasuble. Moi : enlevez plutôt la chasuble et gardez l’icône ; de toute façon, l’icône, n’est-ce-pas…

     — Ça vous est interdit ?

     — Non, ce n’est pas que ce soit interdit, mais peut-être que vous…

     — Bon, enlevez-la.

     — Vous savez quoi, je ne vais pas l’enlever, je vais la mettre là-bas, dans mon armoire à icônes, sous la veilleuse (une veilleuse brûle toujours chez moi, dès l’ouverture de la caisse), et voici dix roubles pour vous, ai-je dit après avoir réfléchi un peu.

     — Je n’ai pas besoin de dix roubles, donnez-m’en cinq, je suis sûre de la racheter.

     — Vous ne voulez pas dix roubles ? L’icône les vaut, ai-je ajouté en voyant de nouveau des éclairs s’allumer dans ses yeux. Elle s’est tue. Je lui ai tendu cinq roubles.

     — Il ne faut mépriser personne, j’ai moi-même éprouvé la cruauté du destin, plus durement, même, et si vous me voyez à présent dans ce négoce… c’est bien après tout ce que j’ai enduré…

     — Vous vous vengez du monde ? C’est ça ? m’a-t-elle interrompu d’un ton qui, bien que railleur et assez caustique, demeurait aussi fort innocent (je veux dire que son ironie restait générale, dans la mesure où, à l’époque, elle ne me distinguait pas des autres, de sorte que son propos ne contenait pour ainsi dire pas de venin). « Aha !  me suis-je dit, tu es comme ça, on commence à voir ton caractère sous un jour nouveau. »

     — Voyez-vous, ai-je tout de suite observé, moitié blagueur, moitié mystérieux, – « Je fais partie de ceux qui, voulant faire le mal, font le bien… »

     Elle m’a jeté un regard rempli d’une curiosité intense et aussi très enfantine :

     — Attendez un peu… Cette pensée… qu’est-ce donc ? D’où cela provient-il ? Je l’ai déjà entendue…

     — Ne vous cassez pas la tête, c’est en ces termes que Méphistophélès se présente à Faust. Vous avez lu « Faust » ?

     — Heu… distraitement.

     — C’est-à-dire que vous ne l’avez pas lu du tout. Il faut le lire. Mais je remarque de nouveau sur vos lèvres ce pli moqueur. De grâce, ne me supposez pas tant de mauvais goût, au point de vouloir enjoliver mon rôle de prêteur sur gages en me présentant à vous sous les traits d’un Méphistophélès. Un prêteur reste un prêteur, c’est connu…

     — Vous êtes un peu étrange… Je n’ai jamais voulu vous dire une chose aussi…

     Elle voulait dire en fait : je ne m’attendais pas à ce que vous soyez un homme instruit ; elle ne l’a pas dit, mais j’avais deviné ; elle était bel et bien touchée.

     — Voyez-vous, ai-je observé, dans n’importe quel métier, on peut faire le bien. Bien sûr, je ne parle pas de moi, moi, je ne fais que du mal, il faut croire, mais…

     — Evidemment, qu’on peut faire le bien dans n’importe quel métier, a-t-elle dit en me jetant un coup d’œil perçant. Absolument, n’importe lequel, a-t-elle brusquement ajouté. Oh, comme je me souviens de ces instants ! Et même, lorsque cette jeune et gentille personne a l’intention de dire quelque chose de bien senti, d’intelligent, cela s’affiche avec une sincérité naïve sur son visage : « Tu vois, c’est quelque chose de réfléchi, ce que je te dis » , et ce n’est pas tant une affaire de vanité, comme chez nous autres, on voit qu’elle y attache du prix, qu’elle y croit, qu’elle respecte cette idée et croit que, de votre côté, vous avez autant de respect qu’elle pour la pensée qu’elle vient d’exprimer. Ô sincérité ! Tu es l’instrument de la victoire. Et quel air charmant cela prenait chez elle !

     Je me rappelle tout, je n’ai rien oublié ! Je me suis décidé aussitôt en la voyant partir. Le jour même, j’ai fait mes dernières recherches et j’ai appris tout ce qu’il avait à savoir à son sujet, j’étais au courant du fonds et du tréfonds. Les premiers dessous, je les avais obtenus de Loukéria, qui servait chez eux et que j’avais soudoyée quelques jours plus tôt. Et le tout était si effrayant que je ne comprends même pas qu’elle ait pu rire comme elle l’avait fait et se montrer curieuse à propos de Méphistophélès, en étant elle-même dans une position aussi affreuse. C’est ça, la jeunesse ! Je me suis précisément dit cela, en ressentant joie et fierté, en pensant alors à elle, parce que c’est vraiment de la grandeur d’âme : au bord même de l’abîme, brillent les nobles mots de Goethe. La jeunesse montre toujours, même de façon tordue, un brin de grandeur d’âme. Mais là, je veux dire, je parle d’elle, seulement d’elle. Et surtout, je la voyais déjà mienne, sans douter aucunement de mon pouvoir. C’est tout ce qu’il y a de plus voluptueux, que de ne plus éprouver de doute.

     Mais qu’est-ce qui me prend ? Si je commence comme ça, quand arriverai-je à faire le point ? Allons, allons, il ne s’agit nullement de cela, grand Dieu ! 

(1) C’est le slogan favori du « personnage important » auprès de qui Akaki Akakiévitch va se plaindre du vol de son manteau, dans la nouvelle éponyme de Gogol. Ce n’est qu’un bureaucrate monté en herbe et se poussant du col… 

II 

Demande en mariage

     Ce « tréfonds » que j’avais appris à son sujet, le voici, en deux mots : son père et sa mère étant morts depuis longtemps, elle vivait chez des tantes brouillonnes. Enfin, brouillonnes, c’est peu dire. L’une était veuve, pourvue d’une famille nombreuse, six enfants en bas âge, et l’autre restée vieille fille, vilaine et âgée. Elles étaient mauvaises toutes les deux. Son père à elle avait été fonctionnaire civil, mais d’un rang subalterne, lui conférant seulement la noblesse à titre personnel1 – bref, j’avais toutes les cartes en main. Je paraissais sortir d’un univers supérieur : j’étais tout de même capitaine en second à la retraite2, issu d’un brillant régiment, de noble lignée, indépendant, etc, et quant au bureau de prêts, il ne pouvait inspirer que du respect aux deux tantes. Cela faisait trois ans qu’elle était l‘esclave de ses tantes, mais elle avait quand même réussi à passer un examen, – elle avait réussi à trouver le temps pour ça, en plus de son cruel labeur quotidien – et cela dénotait bien chez elle des aspirations nobles et élevées ! Et moi, pourquoi est-ce que je voulais me marier ? Mais on s’en fiche, de moi, on en reparlera plus tard. Et il s’agit bien de ça ! Elle instruisait les enfants de la tante, elle ravaudait le linge et, ces derniers temps, en dépit de sa faiblesse de poitrine, elle lavait par terre. On la battait, même, tout simplement, on lui reprochait le pain qu’elle mangeait. Et pour finir, on s’apprêtait à la vendre. Pouah ! Je passe les détails fangeux. Elle m’a tout raconté par la suite. Un gros boutiquier de voisin avait remarqué ce manège tout une année, pas un simple boutiquier, il avait deux épiceries. Ayant déjà tué deux femmes à coup de mauvais traitements, il s’en cherchait une troisième, et voilà qu’il avait jeté son dévolu sur elle : « Elle est douce, habituée à la pauvreté, je vais donner une mère à mes orphelins. » Il avait en effet des enfants. Il l’avait demandée en mariage et s’était entendu avec les tantines, précisons qu’il avait cinquante ans ; de son côté à elle : l’épouvante. C’est comme cela qu’elle avait commencé à me faire des visites, dans le but de payer son annonce dans « La voix » . Pour finir, elle a imploré ses tantes de lui laisser un tout petit délai de réflexion. Elles lui accordèrent ce petit délai, mais il n’y en aurait pas d’autre, les reproches pleuvaient : « Nous n’avons déjà rien à manger, alors les bouches inutiles… » Tout cela, je le savais déjà, et ce-jour-là, après notre entrevue du matin, j’ai pris ma décision. Le soir, le marchand est venu en apportant du magasin une livre de bonbons, il y en avait pour cinquante kopecks ; les voilà assis tous les deux, et moi j’ai fait sortir Loukéria de sa cuisine en l’appelant et je lui ai dit d’aller lui glisser à l’oreille que je me tenais sous le porche et désirais la voir de toute urgence. J’étais assez content de moi. D’ailleurs, de façon générale, j’avais ressenti tout au long de la journée une extraordinaire satisfaction.

     Et c’est sous ce porche, et en présence de Loukéria, que je lui ai déclaré, elle déjà surprise que je l’eusse fait venir, que je tiendrais pour un honneur et un bonheur… Et que, secundo, elle ne devait pas s’étonner du procédé employé et du lieu choisi : « Je suis un homme direct lui ai-je dit, et j’ai pris en considération les circonstances. » Je ne mentais pas en disant que j’étais un homme direct. Mais on s’en fiche. Je m’exprimais non seulement de façon décente, comme un homme ayant de l’éducation, mais en montrant aussi de l’originalité, et c’est le principal. Ce n’est point pécher, d’après moi, que de le reconnaître. Je veux me juger moi-même, donc allons-y. Je dois indiquer le pour et le contre3, et je le fais. Je me suis souvenu d’une chose par la suite avec délectation, bien que ce soit aussi assez bête : j’ai déclaré sur le moment, et sans la moindre gêne, que, d’une part, je n’avais rien de remarquable, je n’étais pas particulièrement intelligent, peut-être bien que je n’étais même pas spécialement bon, que j’étais un égoïste au petit pied (cette expression, je me souviens l’avoir forgé en chemin, elle m’avait plu) et que je pouvais fort bien avoir, sous d’autres rapports, de nombreux côtés déplaisants. Le tout énoncé avec une fierté toute particulière – on sait bien comment l’on dit ce genre de choses. Bien sûr, j’ai eu le bon goût, après avoir noblement exposé mes défauts, de taire mes mérites, en m’abstenant du : « En contrepartie, je présente telle et telle qualité… » Je la voyais jusque là au summum de l’effroi, mais je n’ai nullement adouci mon discours, bien au contraire, j’en ai rajouté : je lui ai carrément dit qu’elle aurait de quoi manger, mais qu’il ne saurait être question de belle toilette, de théâtre ou de bal, du moins tant que je n’aurais pas atteint mon but. J’étais enchanté de ma sévérité. J’ai mentionné en passant que je n’avais cette activité, je ne tenais cette caisse de prêts que dans un seul but, et qu’une certaine circonstance… Et j’avais certes le droit de dire cela : le but existait bien, la circonstance également. Attendez, messieurs, j’ai toujours haï cette caisse de prêts, je suis le premier à la détester, et c’est vrai que, pour l’essentiel, bien qu’il soit ridicule de faire des mystères avec soi-même, je me « vengeais du monde », en effet, en effet, absolument ! Si bien que sa raillerie du matin, sur le fait que je « me vengeais » , était injuste. Je veux dire que si je lui avais déclaré tout de go : « C’est bien ça, je me venge du monde » , elle se serait mise à rire comme le matin même, et tout ceci eût été ridicule pour de bon. Mais il s’est avéré qu’on pouvait, au moyen d’une allusion, d’une phrase mystérieuse, flatter une imagination. De plus, à l’époque, je ne craignais rien : je savais bien que le gros boutiquier, dans tous les cas, lui répugnerait plus que moi, et que, sous ce porche, je faisais figure de sauveur. Je le comprenais parfaitement. Oh, les vilenies, ça, oui, l’homme les comprend ! Mais s’agissait-il bien de vilenie ? Comment juger un homme ? Ne l’aimais-je pas, déjà, à l’époque ?

     Attendez : il va de soi que je ne me suis nullement présenté comme un bienfaiteur ; bien au contraire, oh, bien au contraire : « C’est moi qui vous serai redevable, et non l’inverse. » Je n’ai pas pu me retenir de dire cela, ce qui était peut-être une sottise, car je l’ai vue passagèrement froncer le sourcil. Mais en définitive, je l’ai emporté. Attendez, si l’on doit faire ressurgir toute cette saleté, alors j’ai une dernière cochonnerie pour vous : je me tenais là, et ça s’agitait dans ma tête : tu es grand, bien bâti, instruit et – et enfin, sans fanfaronner aucunement, plutôt bel homme. Voilà ce que je remuais mentalement. Bien entendu, là, sous ce porche, elle m’a dit « oui ». Mais… mais je suis obligé de préciser qu’elle a longuement réfléchi, avant que de dire « oui » . Sa méditation se prolongeait tant que j’ai failli demander : « Eh bien ? » – en définitive, je n’ai pu y tenir et j’ai fait : « Eh bien, mademoiselle ? »

     — Attendez, je réfléchis.

     Et son petit visage affichait une mine si grave – que déjà à ce moment, j’aurais pu y lire quelque chose ! Mais moi, je me sentais vexé : « Se peut-il qu’elle hésite entre ce marchand et moi ? » Oh, comme je ne comprenais encore rien ! Je ne comprenais rien, rien de rien ! Je n’ai rien compris jusqu'à ce jour ! Je me souviens que Loukéria m’a couru après, quand je suis parti, et qu’elle m’a dit, tout essoufflée : « Monsieur, le Seigneur vous le revaudra, de prendre notre gentille demoiselle, mais ne lui en dites rien, elle a sa fierté. » 

     Va pour la fierté ! Moi, me disais-je, je les aime bien, les fiérotes ! Les femmes fières sont particulièrement séduisantes lorsque… bon, lorsqu’on est sûr du pouvoir qu’on exerce sur elles, non ? Ô, homme vil et sans finesse ! Oh, ce que j’étais content ! Vous savez, tandis qu’elle réfléchissait, sous le porche, pour finalement me dire « oui », je me demandais avec étonnement s’il ne risquait pas de lui venir l’idée suivante : « Comme le malheur se trouve des deux côtés, autant choisir le pire, c’est-à-dire le gros épicier, que j’en finisse au plus vite, assommée de coups par cet ivrogne ! » Alors ? Qu’en dites-vous, aurait-elle pu l’avoir, cette idée ?

     Même à présent, je ne comprends pas, je ne comprends rien du tout ! Je viens juste de dire qu’elle avait pu penser : des deux maux, choisissons le pire, le marchand. Mais lequel des deux, à l'époque, était le pire pour elle – moi, ou le marchand ? Un marchand, ou un prêteur sur gages citant Goethe ? Voilà encore une question ! Quelle question ? Ça non plus, tu ne le comprends pas : la réponse gît sur la table, et toi, tu dis : c’est une question ! Et puis, moi, on s’en fiche ! Il ne s’agit pas du tout de moi… Mais, au fait, parlant de moi, à présent – est-ce ou non de moi qu’il s’agit ? Je suis bien incapable de le dire. Il vaudrait mieux aller dormir. J’ai mal à la tête.  

  1. Il n’a pas un grade assez élevé (cinquième rang) pour décrocher la noblesse héréditaire. Il s’agit du vieux Tchin de Pierre le Grand.
  2. La différence hiérarchique ne saute pas aux yeux. Mais le narrateur, est-il précisé, est de souche noble : c’est lui qui gagne.
  3. Dans le texte : pro et contra. 

III

Le meilleur des hommes, vraiment ? 

     Je n’ai pas pu fermer l’œil. Comment aurais-je pu, avec cette pulsation que je ressens dans la tête ? Je veux me rendre maître de tout, de toute cette fange. Oh, cette boue ! Oh, de quelle ordure je l’ai sortie, à l’époque ! Elle devait bien le voir, et apprécier ce que je faisais ! Moi aussi, je me réjouissais, par exemple à la pensée que j’avais quarante-et-un ans, et elle tout juste seize. Cette sensation palpable de la différence d’âge me ravissait, c’était doux, vraiment très doux. 

     Autre idée qui me réjouissait, je voulais faire un noce à l’anglaise1, c’est-à-dire en tête-à-tête, avec tout au plus deux témoins, dont l’un serait Loukéria, pour prendre le train tout de suite après, par exemple pour aller à Moscou (j’y avais, du reste, à faire), passer deux semaines à l’hôtel. Elle s’y est opposée, a refusé, et j’ai été dans l’obligation de venir présenter mes respects aux tantes, en tant que parentes m’accordant sa main. J’ai cédé et les tantes ont reçu leur dû. J’ai même donné cent roubles à chacune de ces créatures, en leur promettant davantage, sans bien sûr lui en parler à elle, pour ne pas l’affliger par la bassesse de cet arrangement. Les tantines sont devenues douces comme des agneaux. On a discuté aussi au sujet de la dot : elle n’avait rien, absolument rien, mais elle ne voulait rien non plus. J’ai tout de même réussi à lui faire comprendre que, sans aucune dot, cela ne se faisait pas, et c’est moi qui lui ai constitué sa dot, qui d’autre que moi l’aurait fait ? Bon, on s’en fiche, de moi. J’ai tout de même eu le temps de lui faire part de mes réflexions diverses, pour qu’elle soit au moins au courant. Je me suis peut-être un peu bousculé, même. Le principal, c’est que dès le début, elle a eu beau tenter de résister, elle s’est élancée vers moi avec amour, elle m’accueillait le soir avec élan, elle me racontait dans un murmure (ce charmant murmure de l’innocence !) son enfance, sa petite enfance, me décrivait la maison de ses parents, son père, sa mère. Mais je l’ai aussitôt dégrisée avec froideur. Voilà précisément ce que j’avais en tête. Je répondais à sa fougue en demeurant taciturne, en gardant un silence bien sûr bienveillant… mais elle a vite compris qu’elle et moi n’étions pas faits de la même étoffe, et que moi, j’étais une énigme. Et moi, avant tout, je posais à l’énigme ! C’est pour jouer à l ‘énigme, peut-être bien, que j’ai fait cette idiotie ! En premier lieu, se montrer sévère – c’est à l’enseigne de la sévérité que je l’avais faite entrer chez moi. Bref, à ce moment-là, tout en étant satisfait, j’ai mis au point tout un système. Oh, elle s’est coulée sans effort dans ce moule. Il n’y avait pas moyen de faire autrement, une circonstance impérieuse m’obligeait à élaborer ce système, – qu’ai-je donc à me calomnier ? C’était un authentique système. Non, attendez, quand on juge un homme, on doit le faire en connaissance de cause… Écoutez-moi !

     Je ne sais vraiment pas par quoi commencer. Lorsqu’on entreprend de se justifier, on se heurte à la difficulté. Voyez donc : la jeunesse méprise l’argent, par exemple – et j’ai tout de suite insisté sur l’argent, lourdement. À tel point qu’elle s’est mise à se taire, de plus en plus. Elle m’écoutait, me regardait de ses grands yeux écarquillés et se taisait. Voyez encore : la jeunesse est généreuse, je veux dire la jeunesse qui n’est pas mauvaise, elle est généreuse et impétueuse, mais elle est peu tolérante, son manque d’indulgence la pousse au mépris. Moi, je voulais de la largeur de vues, lui insuffler cette largeur jusque dans son cœur, dans son regard le plus intérieur, n’est-ce pas ? Prenons un exemple trivial : comment expliquer, par exemple, mon histoire de caisse de prêts à une telle nature ? Certainement pas en abordant directement la question, autrement, j’aurais eu l’air de m’excuser pour ce métier, moi, si l’on peut dire, j’ai procédé avec fierté, mon silence parlait pour moi. En matière de silence éloquent, je suis un maître, j’ai toute ma vie fait parler mon silence, et j’ai vécu en silence des tragédies entières, seul avec moi-même. C’est que j’ai connu le malheur, moi aussi ! Tout le monde m’a rejeté, j’ai été délaissé et oublié, et ça, personne ne le sait ! Et voilà soudain cette gamine de seize ans en train de pêcher des détails à mon sujet auprès de basses gens, et pensant tout savoir, alors que le plus secret restait pendant ce temps caché en moi-même ! Je passais mon temps à me taire, je me taisais tout particulièrement devant elle, et ce jusqu’à hier, – et pourquoi me taisais-je ? Mais par fierté. Je voulais qu’elle apprenne elle-même, sans mon aide, encore moins par des racontars de gredins, qu’elle devine elle-même quel homme j’étais, qu’elle me comprenne vraiment à fond ! En l’acceptant chez moi, j’exigeais un respect absolu. Je voulais qu’elle se tienne devant moi, priant pour moi et mes souffrances – et je le méritais. Oh, ma fierté est ancienne, j’ai toujours voulu tout ou rien ! C’est justement parce que je ne suis pas homme à me contenter d’un demi-bonheur et que je voulais tout – c’est précisément pour cela que j’étais obligé d’agir de la sorte, à l ‘époque : « Trouve toi-même et apprécie ! » Convenez avec moi que si j’avais moi-même commencé à expliquer, à suggérer de façon détournée, pour obtenir qu’on me respecte en demandant ce respect, cela eût été comme de mendier… D’ailleurs… d’ailleurs, qu’est-ce qui me prend de dire ça ?

     Comme c’est bête ! Quelle idiotie ! Je lui ai carrément expliqué, sans aucune pitié (j’insiste sur ce point), de façon lapidaire, que la générosité de la jeunesse est charmante – mais ne vaut pas un clou. Pourquoi ça ? Parce que c’est un peu facile, ce n’est pas dû à l’expérience de la vie, ce sont seulement, en quelque sorte, « les premières impressions de la vie2 » , on attend de vous voir à la peine ! La magnanimité à bon compte, c’est toujours facile, même donner sa vie – ça aussi, c’est à bon compte, parce que c’est l’effet du sang qui bouillonne, de l’excès de forces et du désir passionné de beauté3 ! Non, prenons plutôt un autre exemple de magnanimité, un exploit laborieux, silencieux, demeuré inconnu, dépourvu d’éclat, sujet à la calomnie, où l’on fait beaucoup de sacrifices sans récolter une parcelle de gloire, – où un homme radieux peut passer aux yeux de tous pour une canaille, quand bien même il est l’honnêteté même – essayez donc un peu de réaliser un tel exploit, non, monsieur, vous vous déroberez ! Et moi, toute ma vie, je n’ai fait qu’accomplir ce genre d’exploit. Au début, elle discutait à perte de vue, ensuite elle a commencé à se taire, elle est même devenu muette, elle ne faisait qu’écouter en ouvrant de grands yeux, des yeux immenses et attentifs. Et… et j’ai aussi vu soudain apparaître un sourire, un mauvais sourire d’incrédulité silencieuse. Et c’est avec ce sourire que je l’avais ramenée chez moi. Il est vrai qu’elle n’avait nulle part où aller…  

  1. Citation extraite du poème de Pouchkine « Le démon » , datant de 1823.
  2. Plaçant au passage un vers de Lermontov, extrait du poème : « Méfie-toi de toi-même » , datant de 1839.

IV 

Toujours faire des plans 

     Qui de nous a commencé le premier, alors ?

     Personne. Cela a commencé tout seul, au tout début. J’ai dit que je l’avais faite entrer chez moi à l’enseigne de la sévérité, mais je me suis adouci dès le premier pas. Quand elle était encore ma fiancée, elle s’était entendue dire qu’elle aurait à s’occuper de recevoir les gages et de délivrer l’argent, et n’avait rien dit sur le moment (notez bien cela). Qui plus est, elle s’était mise à la tâche avec empressement. Bon, bien sûr, l’appartement et son mobilier étaient demeurés les mêmes. C’est un appartement de deux pièces : la première, – une grande salle abritant également la caisse de prêts – et la seconde, également spacieuse, pièce commune et comprenant la chambre à coucher. Le mobilier, chez moi, est pauvre ; même chez les tantes, il était meilleur. L’armoire à icônes avec la veilleuse se trouve dans la salle où est la caisse ; dans la chambre, j’ai mon armoire, contenant quelques livres et le coffre aux gages, dont je garde les clefs ; avec ça, un lit, des tables, des chaises. J’avais déclaré, quand nous étions fiancés, que pour notre entretien à tous les trois, elle, moi-même et Loukéria, que j’avais embauchée, bref, pour notre nourriture, serait dépensé quotidiennement un rouble en tout et pour tout : « Il me faut trente mille roubles d’ici trois ans, c’est le seul moyen d’amasser cette somme. » Elle n’avait rien objecté, mais j’avais de moi-même rajouté trente kopecks au budget. Le théâtre, aussi. Je lui avais dit qu’on se passerait de théâtre, et néanmoins, j’ai admis que nous y allions une fois par mois, et convenablement, à l’orchestre, dans des fauteuils1. Nous y sommes allés trois fois ensemble, nous avons vu « À la poursuite du bonheur » et « Les oiseux chanteurs » , je crois. (Oh, on s’en fiche, on s’en fiche !) Nous partions en silence, et revenions en silence. Pourquoi, pourquoi avions nous d’emblée pris l’habitude de nous taire ? Certes, au début, il n’y avait point de disputes, mais le silence était déjà là. Je me souviens qu’elle avait une façon de me regarder tout le temps à la dérobée ; dès que je le remarquais, je me murais davantage dans mon silence. Il est exact que le silence venait de moi, et non d’elle. Elle, de son côté elle avait parfois des élans, elle se jetait sur moi pour m’étreindre ; mais c’étaient là des élans maladifs, hystériques, moi j’avais besoin d’un bonheur stable, il fallait qu’elle me respecte, et je l’accueillais avec froideur. Non sans raison : chacun de ces élans était suivi, le lendemain, d’une querelle. 

     En fait, encore une fois, il n’y avait pas de querelle, mais régnait un silence  dans lequel apparaissait, de son côté de plus en plus d’effronterie. « Indépendance et rébellion » , voilà ce que cela signifiait, mais elle n’avait pas la manière. Oui vraiment, ce doux visage prenait un air de plus en plus insolent. Le croiriez-vous, elle ne me supportait plus, je m’en suis bien rendu compte. Et, pour sûr, il lui arrivait de sortir de ses gonds. Mais comment par exemple pouvait-elle, émergeant d’une telle fange, soritie de la misère et n’ayant plus à laver par terre, comment pouvait-elle se mettre à renâcler devant notre pauvreté ? Voyez donc, messieurs : il s’agissait d’économie, et non de pauvreté, mais le nécessaire était même luxueusement assuré, quant au linge, par exemple, ou à la propreté. Je me suis toujours imaginé que la propreté du mari séduit l’épouse. D’ailleurs, ce n’est pas tant la pauvreté qu’elle me reprochait que ma trop grande parcimonie : « Il a un cap et s’y tient fermement. » C’est elle qui, brusquement, a renoncé au théâtre. Et ce pli aux lèvres, toujours plus railleur… Et moi, toujours plus silencieux.

     Se justifier ? Le principal, c’était la caisse de prêts. Permettez, messieurs : je le savais, qu’une femme, qui plus est une femme de seize ans, ne peut se plier entièrement à un homme. Les femmes sont dépourvues d’originalité, c’est un axiome qui reste valable pour moi encore aujourd’hui. Qu’elle soit  étendue là-bas, dans la salle, n’y change rien : ce qui est vrai est vrai, n’en déplaise à Mill2 ! Et une femme amoureuse, oh, une femme amoureuse divinisera jusqu’aux vices et aux forfaits de l’être qu’elle aime. Lui-même se verra moins d’excuses, pour ses crimes, qu’elle n’en trouvera. C’est généreux sans être original. C’est seulement le manque d’originalité qui perd les femmes. Inutile, encore une fois, de me montrer ce qu’il y a là-bas, sur la table ! Est-ce donc si original ? O-oh !

     Écoutez donc : à cette époque, j’étais sûr de son amour. Elle se jetait à mon cou, tout de même. Donc elle m’aimait, ou plus exactement – elle avait le désir de m’aimer.  Oui, c’est bien cela : elle désirait m’aimer, elle cherchait à m’aimer.Et surtout, voyez-vous, il n’existait aucun forfait qu’elle dût chercher à excuser. Vous dîtes « prêteur » , et tout le monde pense usurier. Soit, soit. Si le plus généreux des hommes s’est fait usurier, il doit bien y avoir une raison. Voyez-vous, messieurs, il y a des idées… c’est-à-dire qu’exprimer certaines idées, le faire avec des mots devient d’une bêtise sans nom. À faire honte. Pourquoi ? Pour rien. Parce que nous ne sommes que des canailles, nous ne supportons pas la vérité, ou alors je ne sais pas. Je viens de dire « le plus généreux des hommes » . C’est ridicule, et pourtant, c’était bien le cas. C’est la vérité pure, la vérité la plus vraie ! Oui, j’avais le droit, à l’époque, de vouloir assurer ma survie et d’ouvrir cette caisse : « Vous m’avez repoussé, vous, les gens, vous m’avez banni en gardant un silence méprisant. À mon élan passionné vers vous, vous avez répondu en faisant offense à tout mon être. Dès lors, j’étais en droit d’élever un mur pour me retrancher de vous, d’amasser ces trente mille roubles et d’aller achever ma vie quelque part en Crimée, sur un rivage du midi, dans les montagnes et les vignes, retiré dans une propriété achetée avec ces trente mille roubles, et surtout loin de vous, mais sans rancune à votre égard, l’âme remplie d’idéal, aux côtés d’une femme aimée, d’une famille si Dieu le permet – en venant en aide aux paysans des alentours. » Bien entendu, si je peux très bien me parler ainsi à moi-même, c’eût été du dernier ridicule, à l’époque, de lui exposer cela de vive voix, non ?  Voilà la raison de mon mutisme orgueilleux, et la cause de notre silence mutuel. Qu’aurait-elle donc pu comprendre ? Elle, âgée de seize ans, de prime jeunesse, – qu’aurais-je pu gagner à me justifier devant elle, qu’aurait-elle pu comprendre à mes souffrances ? Raideur morale, méconnaissance de la vie, certitudes de la jeunesse, acquises à bon compte, faible lucidité des « cœurs purs » , et puis, voici l’essentiel : la caisse de prêts – basta, tout est dit (étais-je donc un scélérat, de tenir cette caisse, ne me voyait-elle pas à l’œuvre, étais-je un arnaqueur ?) ! Oh, comme elle est effrayante, la vérité, en ce monde ! Cette délicieuse, cette douce personne, cet ange du ciel – était pour moi un insupportable tyran qui tourmentait mon âme ! Ce serait vraiment se calomnier que de ne pas le dire ! Vous croyez que je ne l’aimais pas ? Qui peut soutenir cela ? Comprenez donc : c’est l’ironie du destin qui a joué ici, la méchante ironie du destin et de la nature ! Nous sommes maudits, la vie humaine est, dans son ensemble, l’objet d’une malédiction ! (Cela, y compris la mienne !) Certes, je comprends à présent que je me suis trompé quelque part ! Quelque chose a mal joué. Tout était clair, mon plan était net comme un ciel pur : « Le voilà orgueilleusement sévère, souffrant en silence, sans nul besoin des consolations de qui que ce soit. » C’était bien cela, je ne mentais pas, je ne mentais pas ! « Elle apercevra elle-même par la suite la grandeur d’âme qui lui a échappé sur le moment –  et dés lors, l’énigme une fois résolue, son estime pour moi sera décuplée et elle s’abattra devant moi, les mains jointes comme pour prier. » Tel était mon plan. Mais j’ai oublié, ou perdu de vue, quelque chose. Il y a quelque chose ici que je n’ai pas mené à bien. Mais ça suffit, assez. De qui à présent implorer le pardon ? Tout est fini. Hardiesse et fierté, homme ! Ce n’est pas toi, le coupable !

     Eh quoi, je vais dire la vérité, je vais affronter la vérité en face, sans la craindre : c’est de sa faute, la coupable, c’est elle ! 

  1. Et non au parterre, derrière lesdits fauteuils, où les gens se tenaient debout.
  2. John Stuart Mill, ici attaqué en tant que féministe.

V

Révolte de la douce 

     Les disputes ont commencé du jour où elle s’elle s’est avisée de délivrer l’argent en faisant des siennes et en surestimant la valeur des gages, et où elle a jugé bon, à deux reprises, d’entrer en conflit avec moi sur ce thème. J’ai marqué mon désaccord. Est alors survenue cette veuve de capitaine.

     Une vieille femme est arrivée, veuve d’un capitaine, apportant un médaillon – un cadeau de son défunt mari, affaire classique, un souvenir. Je lui ai donné trente roubles. Elle s’est mise à se lamenter, nous suppliant de conserver l’objet – je lui ai dit que nous allions le faire.Bon, bref, moins d’une semaine plus tard, là voilà qui se ramène pour l’échanger contre un bracelet ne valant pas huit roubles ; bien entendu, j’ai refusé. Il faut croire qu’elle avait lu quelque chose dans les yeux de mon épouse, car elle est revenue en mon absence, et celle-ci lui a redonné le médaillon.

     L’ayant appris le jour même, je lui ai parlé gentiment, mais de façon ferme et raisonnable. Elle était assise sur le lit et regardait par terre, effleurant le tapis de la pointe de son pied droit (son geste typique) ; un mauvais sourire jouait sur ses lèvres. Je lui ai alors expliqué, sans élever aucunement la voix, que cet argent était le mien, que j’avais le droit d’avoir ma conception de la vie, et…  que je ne lui avais rien caché de tout cela lorsque je l’avais invitée à se joindre à moi. Elle s’est brusquement levée d’un bond, a eu un grand frisson et – le croiriez-vous ? – s’est mise à trépigner de fureur contre moi ; une bête sauvage, une vraie crise, un fauve au paroxysme. J’étais médusé de surprise : je ne m’attendais nullement à pareille sortie. Mais je ne me suis pas laissé troubler et, sans esquisser le moindre geste, je lui ai déclaré, d’une voix toujours égale, que dorénavant elle  ne prendrait plus part à mes activités. Elle m’a éclaté de rire au nez et elle est partie.

     Le problème est qu’elle n’avait pas le droit de sortir. Nulle part sans moi, tel était l’arrangement conclu pendant nos fiançailles. Elle est rentrée vers le soir ; je n’ai pas dit un mot.

     Le lendemain matin, elle est de nouveau sortie, pareil le surlendemain. J’ai fermé la caisse et suis allé chez les tantes. J’avais rompu avec elles après le mariage – pas de visites, ni dans un sens, ni dans l’autre. Il se trouva qu’elles ne l’avaient pas vue. Elles m’ont écouté avec curiosité, pour se moquer ouvertement de moi ensuite : « C’est bien fait pour vous ! » Mais je m’attendais à leurs railleries. La plus jeune des deux, la vieille fille, je l’ai soudoyée en lui promettant cent roubles et en lui en donnant tout de suite vingt-cinq. Deux jours plus tard, la voilà qui se pointe chez moi : « Il y a dans cette histoire un officier, Iéfimovitch, un lieutenant, un camarade de régiment à vous. » J’étais très étonné. Ce Iéfimovitch m’avait, au régiment, surtout fait du tort, et l’impudent s’était présenté, un mois auparavant, une ou deux fois à la caisse soi-disant pour emprunter, et je me suis souvenu qu’il avait commencé à rire avec ma femme. Je m’étais approché pour lui signifier de ne pas avoir l’audace de se présenter chez moi, vu nos relations passées ; mais, à ce moment-là, en dehors de lui trouver du culot, je n’avais pas songé à mal. Voilà que maintenant, la tante m’informe d’un rendez-vous entre elle et lui, le tout sous l’égide d’une vieille connaissance des deux tantes, Ioulia Samsonovna, la veuve d’un colonel, rien que ça, – « votre épouse la fréquente, à présent. »

     Je vais faire court. Cette affaire m’a coûté en tout dans les trois cents roubles, mais au bout de quarante-huit heures, il était entendu que je me tiendrais dans la pièce voisine, derrière une porte à demi fermée pour espionner le premier rendez-vous1 de mon épouse en tête-à-tête avec Iéfimovitch. Dans l’intervalle, il y avait eu la veille chez moi une scène, brève mais fort significative, entre elle et moi.

     Elle était rentrée avant la tombée du soir et s’était assise sur le lit, et la voilà qui me regarde d’un air narquois en reprenant son manège, son pied effleurant le tapis. Il m’est soudain venu à l’esprit que depuis un mois, voire deux, elle n’était plus la même, on pouvait même dire que son caractère s’était modifié du tout au tout : était entrée en scène une créature impétueuse et agressive, je n’irais pas jusqu’à dire effrontée, mais portée au désordre et semant le trouble. Cherchant noise. Sa douceur naturelle la freinait tout de même. Quand une femme pareille entre en rébellion, même si elle dépasse la mesure, on voit bien qu’elle se fait violence, qu’elle force sa nature et que sa propre pudeur, sa propre chasteté lui font barrage. D’où vient le fait que parfois leurs débordements prennent un tour si excessif que l’observateur n’en croit pas ses yeux. La vraie débauchée, au contraire, aplanit toujours les angles, se comporte bien plus salement, mais en sauvant les apparences, prétendant même vous donner des leçons en matière de décence et d’honnêteté. 

     — Est-il exact qu’on vous ait chassé du régiment pour poltronnerie, vous vous étiez dérobé à un duel ? m’a-t-elle soudain demandé avec fièvre, ses yeux lançant des éclairs.

     — C’est la vérité ; les officiers ont décidé de me demander de quitter le régiment, mais, de toute façon, j’avais déjà présenté ma démission.

     — On vous a chassé pour lâcheté?

     — Oui, ils ont jugé que c’était le cas. Mais j’avais refusé de me battre, non par lâcheté, mais parce que je refusais de me soumettre à leur sentence tyrannique et à provoquer en duel, alors que je ne me sentais pas offensé. Apprenez – je n’ai pas pu m’abstenir de dire cela – que s’insurger en actes contre pareille tyrannie était faire preuve de bien plus de courage que de participer à tous les duels possibles.

     Par cette dernière phrase, je n’avais pu m’empêcher de me justifier, en quelque sorte ; il ne lui en fallait pas plus pour y voir une nouvelle humiliation, chez moi.

     Elle a eu un mauvais rire.

     — Est-il  également vrai que vous ayez, après cela, vagabondé trois années durant par les rues de Pétersbourg, faisant la manche et dormant sous des tables de billards ?

     — Il m’est même arrivé de dormir Place au foin, à la maison Viaziemski2. C’est vrai ; j’ai connu, après le régiment, la honte de nombreuses déchéances, mais j’ai conservé une rectitude morale, car j’étais le premier à détester ce que je faisais, à cette époque. C’était juste un affaiblissement de ma volonté et de ma raison, dû seulement à l’état de désespoir où je me trouvais. Mais c’est du passé…

     — Pour sûr, vous voilà grand financier, à présent !

     Ce qui était une allusion directe à ma caisse de prêts. Mais j’avais eu le temps de me reprendre. Je la voyais qui brûlait d’entendre de ma bouche des explications humiliantes pour moi – et je m’en suis bien gardé. Un emprunteur a sonné à ce moment-là, fort à propos, et je suis passé dans la salle pour m’occuper de lui. Une heure plus tard, s’étant habillée pour sortir, elle s’est arrêtée devant moi pour dire :

     — Tout de même, vous ne m’aviez pas parlé de tout ça, avant notre mariage !

     Je n’ai rien répondu, et elle s’en est allée. 

     Et donc, le lendemain, je me tenais dans cette pièce, derrière la porte, en train d’écouter mon destin se décider, un revolver dans ma poche. Elle s’était faite belle et était assise à une table, et Iéfimovitch faisait la roue devant elle. Et, que croyez-vous : il est arrivé (c’est tout à mon honneur de raconter ça) exactement ce que je supposais, ce dont j’avais le pressentiment, même sans en avoir conscience. Je ne suis pas sûr d’être très clair.

     Voici ce qui s’est passé. Je suis resté une heure entière à tendre l’oreille et j’ai assisté à un duel entre la plus noble des femmes et un débauché mondain, créature stupide à l’âme de reptile. Mais d’où vient, me suis-je dit avec stupéfaction, que cette jeune naïve, douce et peu loquace en sache autant ? Le plus spirituel auteur de comédies pour le grand monde n’aurait pu composer une telle scène, remplie de railleries, de rires innocents et du saint mépris que le vice inspire à la vertu. Et quel éclat dans ses réponses, que d’esprit dans ses réparties, que de vérité dans ses jugements ! Avec ça, presque l’ingénuité d’une vierge; Elle riait ouvertement de ses déclarations d’amour, de ses gesticulations et de ses offres. S’étant préparé à un assaut brutal et n’escomptant aucune résistance, il a perdu ses moyens d’un seul coup. Au début, j’aurais pu y voir, de sa part à elle, simple coquetterie – « la coquetterie d’une créature dépravée mais fine mouche, faisant monter les enchères. » Mais non, la vérité a resplendi comme le soleil, le doute n’était plus permis. C’était seulement par haine à mon égard, dans un mouvement de haine convulsif et outré, qu’elle avait pu organiser ce rendez-vous, mais, une fois à pied d’œuvre, elle avait ouvert les yeux. Cette créature s’était démenée pour me faire affront à tout prix mais, même résolue à l’ordure, elle ne l’avait pas supportée au moment de passer aux actes. Un Iéfimovitch, ou quelque autre canaille du grand monde, avait-il la moindre chance d’attirer une créature immaculée comme elle ? Bien au contraire, il ne pouvait que la faire rire. Son âme respirait la vérité, et l’indignation portait son cœur au sarcasme. Je le répète, à la fin, ce pitre se retrouva hébété, restant assis, l’air renfrogné, répondant à peine, si bien que j’ai même commencé à -craindre une basse vengeance de sa part, des injures ou autres. Et je le répète encore : j’ai écouté cette scène sans grand étonnement, ce qui est à mon honneur. C’était comme si je savais ce qui m’attendait, et si je m’étais rendu sur place pour le vérifier. J’y étais allé sans prêter foi à la moindre accusation, même si j’avais emmené un revolver, – c’est la vérité ! Pouvais-je donc l’imaginer autrement ? Qu’est-ce donc qui m’avait fait l’aimer, l’estimer, l’épouser ? Bien sûr, je ne doutais plus, à présent, de la profondeur de sa haine pour moi, mais j’étais rassuré sur sa pureté. J’ai brusquement mis fin à la scène en ouvrant la porte. Iéfimovitch a sauté sur ses pieds, elle, je lui ai pris la main et l’ai invitée à s’en aller avec moi. Retrouvant ses esprits, Iéfimovitch s’est mis à rire aux éclats en disant :

     — Ah, je ne puis rien contre les droits sacrés du mariage, emmenez-la, emmenez-la ! Et vous savez, a-t-il ajouté en criant dans mon dos, même s’il ne sied pas à un homme comme il faut de se battre avec vous, néanmoins, eu égard à votre dame, je reste à votre disposition… Si, bien sûr, vous êtes prêts à prendre ce risque…

     — Écoutez ! lui ai-je dit en la gardant un instant sur le seuil.

     Après quoi, nous n’avons pas échangé un mot jusqu’à la maison. Je la tenais par le bras, sans rencontrer de résistance. Au contraire, elle était totalement déroutée, mais ceci seulement jusqu’à chez nous. Une fois rentrée, elle s’est assise sur une chaise et a braqué ses yeux sur moi. Elle était extraordinairement pâle ; ses lèvres avaient tout de suite retrouvé leur pli ironique, mais il y avait dans son regard un défi sombre et solennel, je crois qu’elle était persuadée, au début, que j’allais l’abattre. Mais j’ai retiré en silence le revolver de ma poche et je l’ai posé sur la table. Ses yeux allaient de moi au revolver. (Notez bien qu’elle était tout à fait au courant, pour ce revolver. J’en avais fait l’acquisition, ainsi que de balles, aussitôt en ouvrant ma caisse de prêts. J’avais décidé, à l’époque, de ne pas prendre d’énormes chiens ni de domestique herculéen, comme c’est le cas chez Moser, par exemple. Chez moi, c’est la cuisinière qui ouvre aux visiteurs. Mais dans notre profession, le besoin d’autodéfense est une éventualité que l’on ne peut écarter, d’où le revolver chargé. Les premiers temps, chez moi, elle s’était beaucoup intéressée à ce revolver, elle m’avait posé des questions, je lui avais tout expliqué, jusqu’au mécanisme, je l’avais même une fois fait tirer sur une cible. Notez bien tout cela.) Sans faire aucunement attention à ses yeux terrifiés, je me suis déshabillé à moitié et me suis allongé sur le lit. J’étais à bout de forces ; il était près de onze heures. Elle est resté assise, sans faire le moindre mouvement, encore une petite heure, après quoi elle a soufflé la bougie et s’est couchée sur le divan contre le mur, elle aussi sans se déshabiller. C’était la première fois que nous ne dormions pas l’un à côté de l’autre, notez-le également… 

  1. En français dans le texte.
  2. Asile mal famé. La Place au foin, quartier interlope de Saint-Pétersbourg au dix-neuvième siècle. Dans Crime et châtiment, Raskolnikov la traverse et la retraverse à n’en plus finir. Citons un extrait significatif de la préface de Pierre Pascal à « Crime et châtiment » : « la Place aux Foins avec ses relents, ses asiles de nuit, ses cabarets ; les maisons-casernes avec leurs cours tristes, leurs logements sous-loués parfois non pas à la chambre, mais au “coin“. »

VI

Un horrible souvenir 

     À présent, ce souvenir horrible…

     Je me suis réveillé avant huit heures, je crois, et il faisait déjà assez clair dans la chambre. Je me suis réveillé complètement, j’ai brusquement ouvert les yeux. Elle se tenait près de la table, le revolver dans les mains. Elle ne s’était pas rendu compte de mon réveil. Tout à coup, je l’ai vue s’avancer vers moi, le revolver toujours dans les mains. J’ai vite refermé les yeux, affectant de dormir profondément.

     Elle est arrivée jusqu’au lit et s’est tenue au-dessus de moi. Je percevais tout ; il régnait un silence de mort, mais je percevais ce silence. Un mouvement convulsif – et j’ai soudain, malgré moi, ouvert les yeux. Elle me regardait bien en face et le revolver était déjà contre ma tempe. Nos regards se sont croisés fugitivement. Au prix d’un effort, j’ai refermé les yeux et me suis résolu à ne pas les rouvrir, et à ne pas broncher, quel que dût être mon sort.

     Il arrive effectivement à un homme plongé dans un profond sommeil d’ouvrir un instant les yeux, en relevant même la tête le temps de jeter un coup d’œil dans la pièce, puis le voilà qui repose tout de suite sa tête sur l’oreiller et se rendort. Lorsque nos regards s’étaient croisés et que j’avais senti le revolver contre ma tempe, comme j’avais aussitôt refermé les yeux sans broncher, donnant l’image d’un homme dormant à poings fermés, – elle avait très bien pu se dire que je dormais pour de bon, que je n’avais rien vu, d’autant que fermer les yeux en un tel moment, au vu d’un tel spectacle, avait quelque chose d’invraisemblable.

     D’invraisemblable, oui. D’un autre côté, elle pouvait aussi avoir deviné la vérité – les deux idées m’ont illuminé l’esprit au même instant. Oh, le tourbillon d’idées et de sensations qui m’a traversé la tête en une fraction de seconde, vive le caractère électrique de la pensée humaine ! Dans ce cas (cette pensée s’est fait jour en moi), si elle a deviné la vérité, si elle sait que je ne dors pas, alors mon acceptation de la mort a déjà dû l’écraser, sa main tremblera peut-être, à présent. Sa première résolution peut se fracasser contre une impression nouvelle et d’une force extraordinaire. On dit que les gens se trouvant en altitude tendent d’eux-mêmes vers le bas, qu’ils sont aspirés par le gouffre. Je crois que de nombreux meurtres et beaucoup de suicides se sont accomplis seulement parce qu’on avait déjà le revolver à la main. Il y a là aussi un abîme, une pente à quarante-cinq degrés qu’il est impossible de ne pas dévaler, un appel irrésistible vous fait presser la détente. Mais se rendre compte que j’avais vu, que je savais, que j’attendais en silence la mort venant de sa main, voilà qui pouvait la retenir au sommet de la pente.

     Le silence se prolongeait, et j’ai soudain senti à ma tempe le froid effleurement du métal sur mes cheveux. Vous devez vous demander si j’espérais vraiment m’en sortir. Je vous le dis devant Dieu : je me donnais à peine une chance sur cent. Dans ce cas, pourquoi est-ce que j’acceptais la mort ? À mon tour de vous demander : à quoi bon la vie, si la créature que j’adorais levait sur moi un revolver ? De plus, je sentais de toutes mes fibres que se déroulait entre nous deux, à ce moment précis, une lutte, un terrible duel à mort, le duel de la veille, celui du froussard que ses camarades avaient chassé du régiment pour couardise. Je le savais et, si elle avait deviné que je ne dormais pas, elle aussi le savait.

     Peut-être tout cela est-il imaginaire, peut-être n’ai-je rien pensé de la sorte, mais cela doit tout de même avoir eu lieu, même sans ces pensées, parce que je n’ai fait, par la suite, que retourner cela dans ma tête, à chaque heure de ma vie. 

     Mais vous allez à nouveau m’interroger : pourquoi ne pas avoir arrêté son bras, pour la sauver, lui éviter de devenir une criminelle ? Oh, cette question, je me la suis posée un millier de fois – à chaque fois que j’ai repensé, en ayant froid dans le dos, à cet instant. Mais j’étais alors au comble du désespoir : moi-même je me mourais, qui pouvais-je donc sauver ? Et qu’est-ce qui vous fait croire qu’à ce moment je voulais encore sauver quelqu’un ? Comment pouvez-vous savoir ce que je ressentais ?

     Cependant, j’étais aux cent coups ; les secondes s’écoulaient, le silence de mort se prolongeait ; elle se tenait toujours au-dessus de moi, – et brusquement, j’ai eu un frémissement d’espoir ! J’ai vite ouvert les yeux. Elle n’était plus dans la chambre. Je me suis levé : j’avais remporté la victoire – et elle était vaincue à jamais !

     J’ai quitté la pièce pour aller au samovar. Il restait toujours dans la grande salle, et c’était toujours elle qui versait le thé. Je me suis assis silencieusement à table et j’ai pris le verre de thé qu ‘elle me tendait. Au  bout de quelques minutes, je lui ai jeté un coup d’œil. Elle était d’un pâleur effrayante, encore plus que la veille, et elle me regardait. Et soudain – soudain, voyant que je l’observais, ses lèvres décolorées ont esquissé un pâle sourire, une question muette est apparue timidement dans ses yeux. « Ainsi, elle doute encore à présent, et se demande : m’a-t-il vue, sait-il, oui ou non ? » J’ai détourné les yeux avec indifférence. Ayant bu mon thé, j’ai fermé la caisse et suis allé au marché, où j’ai acheté un lit de fer et un paravent. Une fois rentré, j’ai fait installer le lit dans la grande salle, caché par le paravent. C’était à son intention, mais je ne lui ai pas adressé la parole. Et ce lit lui a fait comprendre sans phrases que « j’avais tout vu et savais tout. » , qu’il n’y avait plus de doute possible. Le soir, j’ai posé comme d’habitude le revolver sur la table. Elle s’est couchée dans ce nouveau lit : le mariage était dissous, elle était « vaincue sans pardon ». Pendant la nuit, elle s’est mise à délirer, au matin elle avait de la fièvre. Elle est restée six semaines au lit. 

Chapitre deuxième

I

Rêve d’orgueil 

     Loukéria m’annonce à l’instant qu’elle n’a pas l’intention de rester chez moi, et qu’elle partira aussitôt après les funérailles de sa maîtresse. Je suis resté cinq minutes à prier à genoux, je voulais prier une heure, mais je ne fais que penser, ce sont des pensées douloureuses, j’ai la tête endolorie, – que vient faire ici la prière – ce n’est que péché ! Il est aussi étrange que je n’ai pas sommeil : les grands, les trop grands chagrins appellent toujours le sommeil, une fois passés les premiers déchirements extrêmes. On dit que les condamnés à mort dorment d’un sommeil de plomb, la dernière nuit. C’est normal, ce sont les lois de la nature, autrement, comment supporter… Je me suis étendu sur le divan, mais je n’ai pas fermé l’œil…

… Durant ces six semaines de maladie, nous l’avons veillée jour et nuit – moi, Loukéria et une garde-malade professionnelle que j’avais embauchée. Je ne regardais pas à la dépense, au contraire, j’avais envie de dépenser de l’argent pour elle. J’ai fait venir le docteur Schröder, dont je payais dix roubles chaque visite. Lorsqu’elle a repris connaissance, je me suis moins montré. Qu’est-ce que j’ai, à raconter tout ça ? Quand elle a pu quitter le lit, elle est allée sans bruit s’asseoir dans la chambre, à la table que j’avais achetée pour elle entretemps… C’est vrai que nous restions absolument silencieux ; c’est-à-dire que nous nous sommes remis ensuite à échanger, mais rien que des banalités. Moi, bien sûr, mon laconisme était voulu, mais j’ai bien vu qu’elle aussi, cela lui plaisait, de ne pas prononcer de paroles inutiles. J’ai trouvé ça tout à fait naturel de sa part. « Elle a subi un trop grand choc, et une trop grande défaite, me disais-je, il faut évidemment lui laisser le temps d’oublier et de se réhabituer. » De sorte que nous nous taisions, et qu’à chaque instant, intérieurement, je me préparais à la suite. Je me disais qu’elle en faisait autant de son côté, et tâcher de deviner à quoi précisément elle pensait était des plus intéressant.

     Je dirai encore ceci : oh non, personne ne sait ce que j’ai pu endurer, quand je gémissais au-dessus d’elle, pendant sa maladie. Mais je gémissais intérieurement, j’étouffais mes pleurs dans ma poitrine, même devant Loukéria. Je ne pouvais m’imaginer de la voir mourir sans avoir tout appris, je ne l’envisageais même pas. Et quand elle a été hors de danger, qu’elle a commencé à se rétablir, je me souviens de mon vif et rapide soulagement. Qui plus est, j’ai pris la décision de reporter aussi loin que possible la question de notre avenir, et de laisser pour le moment les choses dans leur état actuel. Oui, à ce moment-là, il m’est arrivé quelque chose d’étrange et de très spécial, je ne sais pas quoi dire d’autre : je triomphais, et la conscience que j’en avais me suffisait amplement. Tout l’hiver s’est passé ainsi. Oh, tout l’hiver, j’ai été content comme jamais je ne l’avais été.

     Voyez un peu : il y avait eu dans ma vie une terrible circonstance externe, m’écrasant chaque jour et chaque heure, ceci jusqu’à cette catastrophe avec ma femme, à savoir – ma réputation ruinée, mon expulsion du régiment. En deux mots : j’avais subi la tyrannie d’une injustice. Certes, mes camarades ne m’aimaient pas, en raison de mon caractère difficile, ou peut-être ridicule, même s’il arrive souvent que ce qui vous semble noble, ce que vous vénérez secrètement, n’inspire que moquerie à la foule de vos camarades. Oh, même à l’école, on ne m’a jamais aimé. J’ai rencontré de l’aversion en tous temps et en tous lieux. Même Loukéria ne me supporte pas. L’événement survenu au régiment résultait certes de cette aversion à mon endroit, mais revêtait sans aucun doute un caractère accidentel. Le fait est qu’il n’y a rien de plus vexant, de plus insupportable, que de voir sa perte due à un événement contingent, qui aurait pu ne pas survenir, à un malheureux concours de circonstances qui auraient pu m’éviter, comme des nuages passent leur chemin. C’est, pour un être intelligent, une humiliation. Voici de quoi il s’agit.

     Au théâtre, lors d’un entracte, je m’étais rendu au buffet. Entrant là, le hussard A… se mit à raconter à la cantonade, en s’adressant à d’autres hussards, que le capitaine Biézoumtsev1, de notre régiment, venait de faire un scandale dans un couloir, et qu’il « paraissait ivre. » . Le propos n’alla pas plus loin, et il était erroné, parce que le capitaine Biézoumtsev n’était pas ivre et que le scandale, à proprement parler, n’en était pas un. Pour finir, les hussards se mirent à parler d’autre chose, mais le lendemain, l’histoire commença à circuler dans notre régiment, il se disait qu’au buffet, j’étais le seul du régiment et que, lorsque le hussard A…avait insolemment parlé du capitaine Biézoumtsev, je ne m’étais pas approché de lui pour le faire taire. Mais en quel honneur l'aurais-je fait ? S’il avait une dent contre Biézoumtsev, c’était une affaire personnelle entre eux, pourquoi serais-je allé m’en mêler ? Là-dessus, les officiers furent d’avis que l’affaire n’était pas personnelle, mais engageait aussi le régiment, et que, comme j’étais le seul le seul officier du régiment alors présent sur les lieux, j’avais prouvé aux autres officiers, ainsi qu’au public, que notre régiment comptait en son sein des officiers peu chatouilleux quant à leur honneur et à celui du régiment2. Je ne pouvais souscrire à cette façon de voir les choses. On me fit savoir que je pouvais encore réparer mes torts en réclamant, même si c’était avec du retard, une explication à A…. Je n’en avais aucunement l’intention, et j’étais si fâché que je refusai avec hauteur. Sur quoi, je présentai aussitôt ma démission, – et voilà toute l’histoire. Je partis la tête haute, mais intérieurement brisé. Je perdis toute volonté et ma raison me quitta. Pour couronner le tout, ce fut à ce moment que le mari de ma sœur dilapida à Moscou notre maigre avoir, y compris la part infime qui me revenait, je me suis retrouvé sur le pavé sans un sou. J’aurais pu essayer un autre service, mais je ne l’ai pas fait : après l’éclat de l’uniforme, je ne pouvais passer dans les chemins de fer ou autre. Tel fut mon choix – honte pour honte, déshonneur pour déshonneur, déchéance pour déchéance, et cap sur le pire. Prennent place ici trois années de sinistres souvenirs, y compris la maison Viaziemski3. Voilà dix-huit mois mourut à Moscou une vieille richarde qui se trouvait être ma marraine et j’eus la surprise de découvrir qu’elle m’avait couché avec d’autres sur son testament, pour trois mille roubles. J’ai un peu réfléchi et j’ai décidé de mon destin à ce moment-là. J’ai choisi d’ouvrir une caisse de prêts, sans demander pardon à qui que ce soit : de l’argent, ensuite un coin à moi et une vie laissant loin derrière les vieux souvenirs – tel était mon plan. Ce sombre passé, ma réputation et mon honneur perdus à jamais m’écrasaient pourtant à chaque heure, à chaque minute. Là-dessus, tout de même, je me suis marié. Était-ce ou non un hasard, je ne sais pas. Mais, en l’introduisant chez moi, je pensais y amener un ami, j’avais trop besoin d’un ami. Mais je voyais bien que cet ami, je devais le préparer, le modeler et même le vaincre. Et pouvais-je donc expliquer quoi que ce soit d’emblée à cette créature de seize ans, avec ses préventions ? Ainsi, comment aurais-je pu, sans l’aide inopinée de cette effrayante et catastrophique circonstance avec le revolver, la convaincre que je n’étais pas un couard et qu’on m’avait injustement accusé de poltronnerie, au régiment ? Mais cette catastrophe était arrivée à point nommé. Ayant tenu bon sous le revolver,j’avais pris ma revanche sur tout mon sombre passé. Et même si personne ne le savait, à part elle, elle le savait, et c’était tout pour moi, parce qu’elle était tout pour moi, tout l’espoir d’un futur qui surgissait dans mes rêves ! Elle était l’unique personne que je me préparais, je n’avais besoin d’aucune autre, – et voilà qu’elle savait tout ; elle pouvait au moins reconnaître qu’elle avait eu tort en se dépêchant de prendre le parti de mes ennemis. Cette idée me ravissait. Je ne pouvais plus lui apparaître comme une canaille, tout au plus étais-je pour elle un homme étrange, ce qui, après tout ce qui s’était passé, ne me déplaisait nullement : la bizarrerie n’est pas un vice, au contraire, cela présente parfois de l’attrait pour les femmes. Bref, c’est à dessein que j’ai différé le dénouement de l’histoire : ce qui s’était passé suffisait amplement à ma sérénité et apportait bien assez d’images et de contenu pour nourrir mes rêveries. La malignité est précisément là, en ce que je suis un rêveur ; j’avais assez de matériel pour cela, quant à elle, je me disais qu’elle pouvait attendre.

     Ainsi s’est passé tout l’hiver, à attendre quelque chose. J’aimais la regarder à la dérobée, assise à sa petite table. Elle faisait du travail, s’occupait du linge et, le soir, lisait parfois des livres pris dans mon armoire. Ce choix de livres devait aussi plaider en ma faveur. Elle ne sortait presque jamais. Avant la tombée de la nuit, après le dîner, je l’emmenais tous les jours faire une promenade, nous nous donnions de l’exercice, en gardant moins complètement le silence que par le passé. Je m’efforçais précisément de faire en sorte que la bonne entente parût régner entre nous, mais, comme je l’ai déjà dit, ni l’un ni l’autre n’étions très bavards. Tout ça exprès, je pensais qu’elle avait « besoin de temps » . Il est bien sûr étrange qu’il ne me soit jamais venu à l’esprit, durant tout cet hiver, que si moi j’aimais la regarder en tapinois, je n’avais, en revanche, jamais surpris son regard posé sur moi ! J’attribuais cela à de la réserve de sa part. Et c’est vrai qu’elle donnait une telle impression de douceur timide et de faiblesse, suite à sa maladie. Non, le mieux était d’attendre et – « d’elle-même elle viendra à toi tout à coup… »

     Cette pensée me séduisait infiniment. J’ajouterai ceci, qu’il m’arrivait de m’échauffer moi-même et de me monter le bourrichon au point de sembler lui en vouloir. Et cela a continué quelque temps de la sorte. Mais la haine ne pouvait grandir et mûrir en moi. Je sentais du reste moi-même que tout cela était seulement une sorte de jeu. Et, à l’époque, même si j’avais rompu notre conjugalité en achetant pour elle le lit et le paravent, je n’avais jamais, absolument jamais pu voir en elle une criminelle. Non que j’aie jugé à la légère son geste criminel, mais mon idée avait été dès le premier jour, avant même  d’acheter le lit, de lui pardonner entièrement. Ce qui est une bizarrerie de ma part, car, sur le plan de la morale, je suis strict. au contraire, elle était à mes yeux à tel point vaincue, humiliée, écrasée, que j’éprouvais à certains moments pour elle une pitié torturante, même si, par ailleurs, l’idée de son humiliation me chatouillait parfois agréablement. L’idée de ma supériorité me remplissait d’aise…

     Il m’est arrivé, durant cet hiver, d’avoir, de moi-même, quelques bons gestes. J’ai à deux reprise effacé une dette et j’ai donné de l’argent sans réclamer de gage à une pauvre vieille. Et je n’en ai pas touché mot à ma femme, et je n’ai pas fait cela pour qu’elle l’apprenne ; mais la vieille femme est venue me remercier, quasiment à genoux. de sorte que la chose est devenue publique ; j’ai cru voir mon épouse se réjouir de l’histoire de la vieille.

     Mais le printemps arrivait, nous étions déjà à la mi-avril, on avait retiré les doubles fenêtres4, et le soleil s’est mis à inonder de ses rayons notre appartement silencieux. Mais un voile me bouchait la vue et aveuglait ma raison. Un terrible voile fatidique! Comment mes yeux se sont-ils dessillés d’un seul coup, comment ai-je retrouvé la vue et tout compris ? Fut-ce un hasard, ou les choses étaient-elles arrivées à terme, ou encore un rayon de soleil qui ranima l’intelligence et la perspicacité dans mon âme engourdie ? Non, ni l’intelligence ni la perspicacité, juste une petite veine gelée qui a eu un soubresaut et s’est mise à revivre et a envoyé un signal à toute mon âme hébétée, ainsi qu’à mon orgueil démoniaque. J’ai comme bondi brusquement sur mes pieds. Cela s’est produit brusquement, sans prévenir. En fin d’après-midi, après le repas, vers cinq heures… 

  1. Nom dont l’analogue serait, en français : Desfous.
  2. D’une importance extrême. On retrouve ce thème dans « Anna Karénine », par exemple.
  3. Voir la note (2) du chapitre premier, V.
  4. Posées en Russie pour l’hiver.

II

Le voile tombe 

     Deux mots d’introduction. Depuis un mois j’avais remarqué en elle un penchant à la rêverie, elle était moins silencieuse que pensive. Cela aussi m’avait soudain frappé. Elle était assise à sa table, la tête penchée sur son ouvrage, sans voir que je l’observais. Et sa maigreur m’a brusquement impressionné, elle était devenue si fluette, si maigre, son visage était blême, ses lèvres décolorées – tout cela, joint à son allure pensive, m’a extraordinairement frappé d’un seul coup. Déjà auparavant, j’avais entendu une petite toux sèche, notamment la nuit. Sans rien dire, je me suis levé et suis allé demander à Schroeder de passer chez nous.

     Schroeder est venu le lendemain. Elle en a été très surprise, ses regards allant de lui à moi. 

     — Mais je ne suis pas malade, dit-elle avec un sourire incertain.

     Schroeder ne l’a examiné que rapidement (ces médicastres sont parfois d’une nonchalance dédaigneuse) et s ‘est contenté de me dire, dans l’autre pièce, que c’était une séquelle de sa maladie, et que ce ne serait pas une mauvaise idée, au printemps, de l’amener à la mer ou au moins en villégiature, hors de la ville. Bref, il n’a pas dit grand chose, il a juste parlé d’une faiblesse ici ou là. Après son départ, elle m’a redit, me regardant d’un air terriblement sérieux :

     — Je ne suis pas du tout, du tout malade.

     Mais, ayant dit cela, elle a rougi d’un seul coup, de honte, visiblement. De honte, à coup sûr. Oh, maintenant, je comprends : elle avait honte que je sois encore son mari, honte que je me fasse du souci pour elle comme un vrai mari. Mais sur le moment, je n’ai rien compris, et j’ai attribué cette rougeur à son humilité (Le voile !).

     Et voici qu’un mois plus tard, en avril, à cinq heures de l’après-midi, par une belle journée ensoleillée, j’étais assis à ma caisse, occupé à faire mes comptes. Brusquement, je l’entends dans l’autre pièce, assise à sa table, à son ouvrage, se mettre tout doucement à…  chanter. Nouveauté qui me fit une impression bouleversante, encore incompréhensible pour moi à ce jour. Je ne l’avais presque jamais entendu chanter auparavant, si ce n’est aux premiers temps, lorsque je l’avais introduite chez moi, et lorsque nous pouvions encore nous amuser à tirer au revolver sur la cible. Sa voix résonnait alors bien, elle était encore forte, quoique mal assurée, en tout cas elle était saine et très plaisante.  À présent, son chant était si faible – je n’irais pas jusqu’à dire mélancolique (c’était une romance), mais il y avait quelque chose de fêlé dans sa voix, comme un ressort brisé, sa voix ne parvenait pas à se régler, la chanson en prenait un timbre maladif. Elle chantait à mi-voix et brusquement, en essayant de s’élever, sa voix s’est brisée – un pauvre filet de voix pitoyablement interrompu, suivi d’une quinte de toux, et de nouveau la chanson s’est faite entendre, tout doucement…

     On va rire de mes émotions, mais personne ne comprendra jamais ce qui m’émouvait ! Non, je n’avais pas encore pitié d’elle, c’est quelque chose de bien différent. Au début, les premiers instants en tout cas, j’avais soudain ressenti de la perplexité, une immense surprise, un étonnement étrange et terrible, plein de rancune : « Elle chante, et en ma présence ! Aurait-t-elle oublié que je suis là ? »

     Tout ébranlé, je restais figé sur place, puis je me suis brusquement levé, j’ai pris mon chapeau et je suis sorti, comme un homme en plein brouillard. Ne sachant, en tout cas, pourquoi et où il s’en allait. Loukéria m’a tendu mon pardessus.

     — Est-ce qu’elle chante ? ai-je demandé involontairement à Loukéria.

     Celle-ci me regardait sans comprendre ; mais c’était vraiment difficile, de me  comprendre.

     — C’est elle qui chante pour la première fois ?

     — Non, elle chante parfois, quand vous n’êtes pas là.

     Je me souviens de tout. J’ai descendu l’escalier, suis sorti et suis parti au petit bonheur. Au coin de la rue, je me suis mis à regarder devant moi. Les passants pouvaient me bousculer, je ne sentais rien. J’ai hélé un fiacre et je lui ai indiqué comme destination le pont de la Police, je ne sais pas pourquoi. Mais en cours de route, j’ai laissé tomber, et je lui ai donné vingt kopecks.

     — C’est pour le dérangement, lui ai-je dit en lui riant stupidement au nez, et j’ai senti mon cœur battre d’enthousiasme.

     Je suis revenu chez moi en pressant le pas. J’entendais de nouveau en moi tinter la pauvre petite note fêlée interrompue. J’avais le souffle coupé. C’était le voile qui tombait ! Si elle s’était mise à chanter en ma présence, cela voulait dire qu’elle m’avait oublié – voilà qui était clair et terrible. Mon cœur le sentait. Mais l’enthousiasme m’illuminait, plus fort que la peur. 

     Oh, ironie du destin ! En dehors de cet enthousiasme, rien ne m’avait habité, de tout l’hiver, mais moi, où étais-je donc ? Étais-je vraiment en moi-même ? J’ai gravi quatre à quatre les marches de l’escalier, je ne sais pas si j’ai fait une entrée timide. Je me souviens juste que le plancher semblait osciller, on aurait dit que je voguais sur un cours d’eau. Je suis entré dans la chambre, elle était assise à la même place et faisait de la couture, la tête penchée sur son ouvrage, sans plus chanter. Elle m’a rapidement jeté un coup d’œil rempli de curiosité, mais ce n’était que le réflexe ordinaire et détaché que l’on a en voyant quelqu’un entrer dans une pièce.

     Je me suis tout de suite approché, pour m’asseoir sur une chaise tout à côté d’elle, l’air égaré. Elle m’a jeté un vif regard presque épouvanté : je lui ai pris la main et je ne me souviens pas de ce que je lui ai dit, ou plutôt, de ce que je voulais lui dire, car je n’arrivais même pas à m’exprimer correctement. Ma voix chevrotait et devenait inaudible. Je ne savais pas quoi dire, j’étais tout bonnement hors d’haleine.

     — Allez, discutons… tu sais… dis quelque chose ! ai-je soudain balbutié de façon stupide – et incohérente.

     Elle a de nouveau tressailli et a reculé, affolée, me fixant du regard, mais tout à coup dans ses yeux est apparu – un étonnement empreint de sévérité. Oui, de l’étonnement et de la sévérité. Elle me regardait avec de grands yeux. Cette sévérité, ce mélange de surprise et de sévérité m’ont d’un coup réduit en miettes : « Il te faut encore de l’amour ? Hein, de l’amour ? » voilà ce qu’exprimait cet étonnement muet. Elle avait beau garder le silence, j’ai lu tout cela dans ses yeux. Un frémissement s’est emparé de moi, je me suis écroulé à ses pieds. À ses pieds, oui. Elle a bondi, mais je l’ai retenue par les deux mains, avec une force extraordinaire.

     Et je sentais mon désespoir, oh, avec quelle acuité ! Mais, le croirez-vous, la ferveur bouillonnait dans mon cœur au point que je me voyais mourir. Dans une bienheureuse ivresse, je lui baisais les pieds. Oui, j’étais heureux, immensément heureux, tout en ayant conscience de mon insoluble désespoir ! Je pleurais, j’essayais de dire quelque chose, en vain. À la surprise horrifiée a succédé soudain en elle quelque profonde inquiétude, une interrogation gigantesque, elle me regardait d’un air étrange, avec sauvagerie, presque, elle cherchait à comprendre au plus vite quelque chose, et un sourire est apparu sur ses lèvres. Elle avait affreusement honte de me voir couvrir ses pieds de baisers et les soustrayait, mais je me mettais à baiser le sol, à leur emplacement. En voyant cela, elle s’est mise brusquement à rire de honte (on peut très bien rire de honte, voyez-vous). Elle était au bord de la crise de nerfs, je m’en rendais compte, ses mains étaient agités de tremblements – je n’y prêtais pas attention, je ne faisais que balbutier que je l’aimais, que je n’allais pas me relever, « laisse-moi baiser ta robe… je vais rester toute ma vie en prières devant toi… »  Je ne sais plus, je ne me souviens plus – et soudain elle a éclaté en sanglots et elle a été secouée de frissons ; une effrayant crise de nerfs s’était déclenchée. Je l’avais épouvantée.

     Je l’ai portée sur le lit. Lorsque la crise fut passée, s’asseyant sur le lit, elle m’a pris les mains et, l’air complètement défait, m’a demandé de me calmer : « Allons, cessez de vous torturer, calmez-vous ! » – et elle a recommencé à pleurer. Je ne l’ai pas quittée de toute la soirée. Je lui disais sans cesse que j’allais l’amener à Boulogne se baigner dans la mer, tout de suite, à l’instant, d’ici deux semaines, qu’elle avait la voix si fêlée, je l’avais entendue tantôt, que j’allais fermer la caisse de prêts, la revendre à Dobronravov, que nous allions repartir à zéro, et d’abord, à Boulogne, à Boulogne ! Elle m’écoutait et avait peur. De plus en plus. Mais ce n’était pas le principal, pour moi, pour moi, le plus important, c’était mon désir de plus en plus fort, de plus en plus irrésistible, de me coucher à ses pieds, de les baiser de nouveau, de baiser leur empreinte sur le sol, de lui adresser des prières et – « je ne te demanderai rien, absolument rien de plus, répétais-je à chaque instant, ne dis rien, ne fais pas du tout attention à moi, laisse-moi seulement te regarder depuis mon recoin, fais de moi ta chose, ton caniche… » Elle pleurait.

     — Et moi je croyais que vous me laisseriez comme cela, laissa-t-elle soudain échapper involontairement, si involontairement qu’il est possible qu’elle-même ne s’était pas du tout rendu compte de ce qu’elle disait, et cependant, – oh, c’était, venant de sa part, la parole la plus importante, la plus fatidique et celle que j’était le plus à même de comprendre, ce soir-là, celle qui m’a flanqué un coup de couteau en plein cœur ! Elle m’a tout donné à comprendre, cette parole, absolument tout, mais, tant qu’elle restait à proximité, devant mes yeux, mon espoir demeurait aussi impétueux et j’étais terriblement heureux. Oh, je l’ai terriblement épuisée, durant cette soirée, je le voyais bien mais je me disais sans cesse que j’allais tout de suite tout changer. Â la fin, la nuit venant, elle était complètement à bout de forces, je l’ai persuadée de dormir et elle s’est endormie d’un seul coup, elle dormait à poings fermés. Je m’attendais à ce qu’elle délire, ce qu’elle a fait, mais juste un petit peu. J’ai passé la nuit à me relever presque à chaque instant et me rendre en pantoufles, sans bruit, à son chevet. Je me tordais les mains en la voyant, cette créature souffrante, sur cette pauvre couchette, ce lit de fer qui m’avait coûté trois roubles. Je m’agenouillais sans oser baiser les pieds de l’endormie (sans sa permission !). Je me mettais à prier Dieu, mais je me relevais d’un bond. Loukéria, sortant à tout moment de la cuisine, m’observait. Je suis allé lui dire de se coucher et que « demain serait le début de quelque chose d’entièrement différent. »

     Et j’y croyais de toutes mes forces, aveuglément, stupidement. Oh, quel n’était pas mon enthousiasme ! J’attendais seulement le jour nouveau. Et surtout, je ne redoutais aucun malheur, en dépit des symptômes. Même si le voile était tombé, je n’avais pas entièrement retrouvé mon bon sens, il me faudrait encore attendre un long moment – oh, jusqu’à aujourd’hui, en fait, jusqu’à aujourd’hui ! ! Et comment ce bon sens pouvait-il me revenir, à l’époque : elle était encore en vie, alors, elle était couchée devant moi et moi je me tenais devant elle : « Elle va se réveiller demain, et je lui dirai tout cela, et tout deviendra clair pour elle. » Voilà quel était mon raisonnement alors, clair et net, d’où mon enthousiasme ! Le principal, c’était ce voyage à Boulogne. Pour je ne sais quelle raison, je me figurais que Boulogne, c’était tout, que Boulogne renfermait quelque chose de définitif. « À Boulogne, à Boulogne ! » J’attendais le matin avec frénésie.

III

Je comprends trop bien 

     Et tout cela, il y a seulement quelques jours, cinq jours, cinq jours seulement, c’était mardi dernier ! Non, il aurait suffi d’un peu de temps encore, non, elle aurait attendu un tout petit peu, j’aurai pu dissiper l’obscurité ! Elle s’était bien calmée, non ? Déjà le lendemain, son désarroi ne l’empêchait pas de m’écouter en souriant… Tout ce temps-là, durant ces cinq jours, dominait surtout en elle le désarroi, ou la honte. Elle avait peur, également, très peur. Je ne vais pas le contester, ce serait insensé de le nier : la peur était bien là, et comment aurait-elle pu ne pas avoir peur ? Nous étions devenus étrangers l’un à l’autre depuis si longtemps, nous nous étions tant éloignés l’un de l’autre, et tout cela, soudain… Mais je ne voulais pas voir sa peur, je n’avais d’yeux que pour la lumière du renouveau… ! C’est vrai, j’ai commis une erreur, ce n’est pas douteux. Des erreurs, il y en avait peut-être eu déjà beaucoup. Lorsque nous nous sommes réveillés, le lendemain matin (c’était donc mercredi), je me suis hâté de faire une erreur ; j’ai voulu tout de suite lier de nouveau avec elle des liens d’amitié. Je me suis bien trop dépêché, mais j’éprouvais le besoin, la nécessité de me confesser — de me mettre à nu, oui ! J’ai même dévoilé ce que j’avais toujours dissimulé, y compris à moi-même. Je lui ait dit sans fard que, tout l’hiver, je n’avais fait que croire à son amour. Je lui ai dévoilé que la caisse de prêts provenait seulement de ma chute morale et intellectuelle, une façon toute personnelle à la fois de se glorifier et de se flageller. Je lui ai avoué que j’avais bien eu peur, au buffet du théâtre, du fait de mon caractère méfiant : la situation m’avait paralysé ; j’étais tétanisé par cette angoisse : comment s’en sortir sans avoir l’air idiot ? Ce n’était pas la perspective d’un duel, qui m’arrêtait, mais la peur du ridicule… Ensuite, j’avais refusé de le reconnaître et j’avais fait souffrir tout le monde, je l’avais fait souffrir, elle, à cause de cette histoire, je l’avais épousée pour me venger sur elle. Je discourais comme sous l’emprise de la fièvre. D’elle-même, elle m’a pris les mains pour me dire d’arrêter : « Vous exagérez… vous vous torturez… » – et ce furent de nouvelles larmes, une nouvelle crise de nerfs était en vue ! Elle me demandait avec insistance de me taire et d’oublier.

     J’ai peu tenu compte de ses prières : le printemps, Boulogne ! Là-bas, le soleil brillerait, notre nouveau soleil, je ne faisais que répéter cela ! J’ai fermé la caisse, j’ai passé l’affaire à Dobronravov. Je lui ai proposé de tout donner sur-le-champ aux pauvres, de garder seulement le capital de trois mille roubles hérité de ma marraine, ce qui paierait le voyage à Boulogne, après quoi nous reviendrions pour commencer une nouvelle et laborieuse existence. Ainsi fut décidé, car elle n’a rien dit, se contentant de sourire… Je crois que c’était le tact qui la faisait sourire, elle ne voulait pas me faire de peine. Je voyais bien que j’étais un fardeau pour elle, ne croyez pas que j’étais stupidement égoïste au point de ne rien remarquer. Je remarquais tout et comprenait tout mieux que tout le monde, rien ne m’échappait, et tout faisait mon désespoir !

     Et je lui racontais tout sur moi, et sur elle. Et sur Loukéria. Et que j’avais pleuré… Oh, bien sûr, je changeais de conversation, je m’efforçais aussi d’oublier complètement certaines choses. et je l’ai vue une fois ou deux s’animer, je m’en souviens, je m’en souviens ! Pourquoi dites-vous que je regardais et que je ne voyais rien ? Et si seulement ceci n’était pas arrivé, tout aurait pu renaître. Elle s’était tout de même mise à parler, le surlendemain, quand nous discutions de lecture et de ce qu’elle avait lu cet hiver,– elle s’était tout de même mise à parler, en riant à l’évocation de la scène avec l’archevêque de Grenade, dans « Gil Blas1» . Et de quel rire riait-elle, un tendre rire d’enfant, exactement comme avant notre mariage (un instant ! rien qu’un instant !) ; comme j’étais heureux ! L’histoire de l’archevêque m’a terriblement frappé, du reste : elle avait donc trouvé assez de tranquillité d’esprit et de bonheur pour rire d’un chef d’œuvre, cet hiver, à la maison. Elle avait donc, à ce moment-là, commencé à se rassurer pleinement, à croire que je la laisserais comme cela. « Je pensais que vous alliez me laisser comme cela » , c’était bien ce qu’elle m’avait dit mardi ! Oh, pensée de fillette ! Et c’est qu’elle était convaincue que tout allait rester comme cela : elle à sa table, moi à la mienne, et comme ça tous les deux jusqu’à avoir soixante ans. Et soudain — voilà que je m’approche, je suis son mari, le mari a besoin d’amour ! Oh, le malentendu, oh, quel aveuglement de ma part !

     C’était aussi une erreur, cet enthousiasme avec lequel je la regardais ; il fallait se maîtriser, mes transports l’effrayaient. Mais je me dominais tout de même, je ne lui embrassais plus les pieds. Pas une seule fois je n’ai fait mine de… de jouer les maris —oh, dans mon esprit, il n’y en avait pas trace, je lne faisais que prier ! Mais je ne pouvais quand même pas me taire complètement, rester sans rien dire ! Je lui ai sorti tout de go que sa conversation m’enchantait et que je la trouvais plus cultivée que moi, incomparablement plus instruite. Elle a piqué un fard et m’a dit, confuse, que j’exagérais. Alors moi, l’imbécile, je n’ai pas pu résister, je lui ai raconté avec quelle ferveur je l’avais écoutée ferrailler avec l’autre canaille, l’autre jour, quand j’avais écouté, derrière la porte, ce duel de l’innocence et de la vilenie, quel délices m’avaient procuré son esprit, la vivacité de ses réparties, formulées avec tant de simplicité enfantine. Elle a paru tressaillir tout entière, se préparer à balbutier de nouveau que j’exagérais, mais tout son visage s’est brusquement assombri, elle l’a caché dans ses mains et a éclaté en sanglots… Là, je n’ai pu y tenir : je suis une fois de plus tombé à ses pieds, que j’ai couvert de baisers, et cela s’est terminé par une nouvelle crise de nerfs, exactement comme mardi. C’était hier soir, et au matin…

     Au matin ? Insensé, mais c’était ce matin, c’était aujourd’hui, c’était tout à l’heure, seulement tout à l’heure ! 

     Écoutez et soupesez : en effet, lorsque nous nous sommes retrouvés tantôt devant le samovar (c’était après cette crise de la veille), j’ai même été frappé par son calme, c’est la vérité ! Moi qui avais tremblé toute la nuit devant ce qui s’était passé la veille. Et la voici qui s’approche de moi, se tient devant moi et, les mains jointes, entreprend de me dire qu’elle a commis un crime, qu’elle le sait, que ce crime l’a taraudée tout l’hiver, qu’il la torture encore… qu’elle attache trop de prix à ma générosité… « je serai votre fidèle épouse, je vous respecterai… » Là, j’ai bondi pour la prendre dans mes bras, comme un fou ! Je l’embrassais, je baisais son visage, ses lèvres, en mari, pour la première fois depuis notre longue séparation. Et pourquoi suis-je alors parti, un couple d’heures seulement, pour aller chercher nos passeports… Ô, Dieu ! Je n’aurais pas pu rentrer cinq minutes plus tôt, juste cinq minutes…? Et cette foule devant notre porche, ces regards qu’on me jette… Ô, Seigneur !

     Loukéria dit (oh, celle-là, je ne la laisserai partir à aucun prix, elle sait tout, elle était là tout  l’hiver, elle me racontera tout) qu’après mon départ, et au plus une vingtaine de minutes avant mon retour – elle est allée dans notre chambre pour demander je ne sais plus quoi à sa maîtresse, et qu’elle a vu l’icône de la Vierge retirée de l’armoire, sa maîtresse l’avait posée sur la table devant elle et, apparemment, venait de prier devant elle. « Qu’avez-vous, madame? – Rien, Loukéria, tu peux disposer… Attends, Loukéria. » Elle est venue vers sa servante et l’a embrassée. « Vous voilà heureuse, madame ? – Oui, Loukéria. – Madame, il y a longtemps que que monsieur aurait dû vous demander pardon… Dieu merci, vous voilà réconciliés. – Bien, Loukéria, va, maintenant. » Avec un sourire étrange, vraiment étrange. Tellement insolite que Loukéria est revenue la voir, une dizaine de minutes après : « Je la vois qui se tient près du mur, tout près de la fenêtre, une main contre le mur et la tête appuyée sur cette main, et, dans cette posture, elle réfléchit. Si profondément plongée dans ses pensées qu’elle ne m’a pas entendu, elle ne voit pas que je l’observe depuis l’autre pièce. Je la vois qui a l’air de sourire, elle est debout, médite et sourit. L’ayant regardée, je me détourne sans bruit, je ressors en réfléchissant moi aussi, mais j’entends brusquement qu’on a ouvert la fenêtre. J’ai fait tout de suite demi-tour pour dire : “Il fait frais, madame, n’allez pas prendre froid.“ , et je la vois soudain qui se tient debout sur le rebord de la fenêtre, elle me tourne le dos et tient l’icône dans ses mains. Le cœur m’a manqué, j’ai crié : “Madame, madame !“ Elle m’a entendu, a fait un mouvement pour se retourner vers moi, mais ne l’a pas achevé et, serrant l’icône contre sa poitrine – elle a sauté dans le vide ! »

     Je me rappelle seulement qu’en entrant sous notre porche, je l’ai trouvée encore chaude. Et surtout, ils étaient tous à me regarder. Il y a d’abord eu des cris, suivis d’un brusque silence, les gens s’écartent devant moi et… elle gît avec l’icône. Comme dans un brouillard, je me rappelle m’être approché sans rien dire et l’avoir longuement contemplée, et les gens m’entouraient en me disant quelque chose. Il y avait Loukéria, que je n’ai pas vue. Il affirme m’avoir parlé. je me souviens seulement de ce petit-bourgeois qui n’arrêtait pas de me crier que « le sang lui sortait de la bouche, une vraie louche ! » , en me montrant le sang là, sur la pierre. Je crois que j’ai touché le sang du doigt, j’ai regardé mon doigt que le sang salissait (ça, je m’en souviens), tandis que lui, toujours : « Une vraie louche ! »

     — Qu’est-ce que vous prend, avec votre louche ? me suis-je mis à hurler, de toutes mes forces, à ce qu’on dit. Et je me serais rué sur lui, la main levée…

     Oh, quelle cruauté ! Quel invraisemblable malentendu ! Quelle chose impossible !   

     (1) Roman de Lesage, première moitié du XVIII ème siècle :
           
https://www.atramenta.net/ lire/oeuvre3749-chapitre-59.html

IV

Juste cinq minutes trop tard 

     Qui me contredira ? Qui peut trouver cela vraisemblable ? Possible ? Au nom de quoi, pourquoi est morte cette femme ?

     Oh, croyez-moi, je comprends ; mais la question demeure, de savoir pourquoi elle est morte. Mon amour lui a fait peur, elle s’est demandée avec gravité s’il fallait ou non l’accepter et, ne supportant pas cette question, elle a préféré mourir. Oui, je sais, il n’y a pas de quoi se casser la tête : elle avait fait trop de promesses et redoutait de ne pouvoir les tenir – c’est clair. Il y a là quelques circonstances absolument épouvantables.

     Car enfin, la question demeure, pourquoi est-elle morte ? La question résonne dans ma tête, elle la martèle. Je l’aurais laissée comme cela, si c’était son désir. Mais elle n’y a pas cru, voilà la vérité ! Non – non, c’est un mensonge, ce n’est pas ça du tout. C’est juste qu’avec moi, il fallait être honnête ; m’aimer pour de bon, et non comme elle aurait aimé le boutiquier. Et comme elle était trop chaste, trop pure pour consentir à un amour comme celui réservé au boutiquier, elle n’a pas voulu me tromper. Me tromper avec une moitié d’amour ou un quart d’amour en guise d’amour. Nous sommes honnêtes, voilà tout ! Vous vous rappelez, je voulais lui apprendre la générosité ? Drôle d’idée.

     Me taraude cette question : éprouvait-elle du respect pour moi ? Je ne sais pas si elle avait ou non du mépris pour moi. Je ne pense pas qu’elle m’ait méprisé. Étrange au plus haut point : pourquoi, de tout l’hiver, n’ai-je pas pensé une seule fois qu’elle me méprisait ? J’étais absolument persuadé du contraire, jusqu’à cet instant où elle m’a regardé avec un étonnement empreint de sévérité. De sévérité, parfaitement. Là, j’ai aussitôt compris qu’elle me méprisait. Compris de façon irrémédiable, une fois pour toutes ! Ah, pourvu qu’elle soit vivante, elle pouvait bien me mépriser, et toute sa vie, encore ! Il y a peu encore, elle marchait, elle parlait. Qu’elle ait pu se jeter par la fenêtre, ça m’échappe complètement ! Et comment aurais-je pu faire, même cinq minutes, cette supposition ? J’ai appelé Loukéria. Pour rien au monde je ne la laisserai partir, maintenant, pour rien au monde !

     Oh, nous aurions pu encore nous accorder. Nous nous étions terriblement déshabitués l’un de l’autre, cet hiver, mais ne pouvions-nous pas nous réhabituer l’un à l’autre ? Qu’est-ce qui nous empêchait de nous retrouver et de commencer une nouvelle vie ? Je suis quelqu’un de généreux, elle aussi – voilà un point de rencontre ! Encore quelques paroles, encore deux jours, c’est tout, et elle aurait tout compris…

     Le plus regrettable, c’est que tout cela n’est qu’un hasard – un simple hasard, banal et barbare. Que c’est dommage ! Je suis arrivé cinq minutes, juste cinq minutes trop tard ! Si j’étais rentré cinq minutes plus tôt, l’instant fatal aurait passé son chemin comme un nuage, et elle n’y aurait plus jamais pensé. Et, pour finir, elle aurait tout compris. Et maintenant, les pièces sont de nouveau vide et je suis de nouveau seul. Voilà la pendule qui sonne, tout cela n’est pas son affaire et la pitié n’est pas son fort. Le malheur, c’est qu’il n’y a personne !

     Je marche, je ne fais que marcher. Je sais, je sais, vous n’avez pas besoin de me le dire : cela vous amuse, de me voir me lamenter sur le hasard et sur un retard de cinq minutes ? Mais c’est pourtant évident. Réfléchissez : elle n’a même pas laissé de lettre d’adieu, du genre « n’accusez personne de ma mort » , comme c’est l’usage. est-il possible qu’elle ne se soit pas dit qu’on pourrait inquiéter jusqu’à Loukéria : « Tu étais toute seule avec ta maîtresse, c’est toi qui l’as poussée. » Au minimum, même sans l’accuser, on aurait tarabusté Loukéria à n’en plus finir, si dehors quatre personnes ne l’avaient vue se tenir sur le rebord de la fenêtre, l’icône dans les mains, pour s’élancer d’elle-même. Mais ça aussi, c’est un hasard, s’il y avait des gens dehors, pour être témoins. Non, tout ça n’est qu’un moment d’égarement, rien de plus. Comme l’effet subit de l’imagination ! La prière devant l’icône, et puis ? Cela ne signifie pas qu’elle se savait en face de la mort. Tout cela a peut-être duré en tout une dizaine de minutes, y compris le temps pour se décider, quand elle se tenait près du mur, la tête appuyée contre sa main, et qu’elle souriait. Une idée qui lui était venue, qui tournoyait dans sa tête –  et à laquelle elle n’a pas pu résister.

     Il y a là un évident malentendu, comme vous pouvez le voir. La vie avec moi était encore possible. De l’anémie, peut-être ? Simplement de l’anémie, un épuisement des forces vitales ? Cet hiver l’avait épuisée, c’est sûr…

     Je suis arrivé trop tard !!!

     Comme elle paraît fluette, dans son cercueil, comme son petit nez s’est effilé ! Les cils allongés comme des aiguilles. Et, en tombant, elle ne s’est rien cassée ! Seulement cette « louche » de sang. Un simple cuillère, en fait. Commotion interne. Idée horrible : si l’on pouvait ne pas l’inhumer ? Car, si on l’emporte, alors… oh non, c’est presque impossible, de l’emporter ! Oh, je le sais bien, qu’on est obligé de l’emmener, je ne suis pas fou, je ne délire pas complètement, bien au contraire, je n’ai jamais été aussi lucide – mais comment recommencer dans une maison vide, ces deux pièces et moi tout seul dedans, avec les dépôts. Il est là, là, le délire ! Je l’ai torturée, voilà la vérité !

     Qu’ai-je à faire de vos lois, à présent ? Qu’ai-je à faire de vos us et coutumes, de votre vie, de votre État, de votre religion ? Vous pouvez me faire juger par votre justice, me traîner devant un tribunal ou devant celui de l’opinion publique, je n’avouerai rien. Le juge pourra crier : « Silence, officier ! » Je lui crierai en retour : « De quelle puissance disposes-tu, à présent, pour me faire obéir ? Pourquoi une sombre routine a-t-elle écrasé ce qui m’était le plus cher ? Qu’ai-je donc à faire, maintenant, de vos lois ? Je fais sécession. » Oh, tout m’est égal !

     Aveugle, elle est aveugle ! Elle n’entend rien, elle est morte ! Tu ne sais pas quel paradis je t’aurais aménagé. Je l’avais en tête, ce paradis, j’en aurais fait ton enceinte ! Tu ne m’aurais pas aimé, et alors ? Tout serait resté comme cela, oui, comme cela. Tu aurais bavardé avec moi comme avec un ami – et cela nous aurait réjouis, nous aurions ri en nous regardant joyeusement. Nous aurions vécu de la sorte. Et si tu en avais aimé un autre, eh bien soit ! Tu serais allée rire avec lui, moi j’aurais regardé dans une autre direction… Oh, je consens à tout, pourvu qu’elle ouvre les yeux, juste une fois ! Juste un instant ! Un seul instant ! Elle me regarderait comme tantôt, quand elle se tenait devant moi et me jurait de m’être fidèle ! Oh, un seul regard lui suffirait pour tout comprendre !

     La routine ! Oh, nature ! Le malheur vient de notre solitude ! « Un vivant dans la plaine ? » crie le preux1 russe. Et moi aussi, je crie, je ne suis pas un chevalier et nul ne me répond. On dit que le soleil est la source de vie de tout l’univers. Le voilà qui se lève et – regardez, n’est-ce pas un astre mort ? Tout est mort, tout n’est que mort. Des gens solitaires et le silence pour les entourer, voilà la terre ! « Aimez-vous les uns les autres » – qui a dit cela ? De qui est ce le testament ? La pendule sonne, affreusement insensible. Deux heures du matin. Près du lit, ses petits souliers ont l’air de l’attendre… Ah, dites, quand on l’aura emportée demain, que vais-je devenir ? 

(1) Dans les légendes épiques russes.

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