M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 1 juil. 2015

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Album de famille (7) (Sergueï Dovlatov)

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Chapitre 7

Depuis ma tendre enfance, mon éducation fut, sur le plan politique, tendancieuse.

Ainsi, ma mère n’avait que mépris pour Staline. Qui plus est, elle exprimait volontiers en public ses sentiments. De façon quelque peu originale, à vrai dire. Elle disait sans cesse :

- Un Géorgien honnête, ça n’existe pas !

Ça, elle le tenait du quartier arménien de Tbilissi où elle avait grandi.

A l’inverse, mon père éprouvait du respect pour le Guide. Il avait pourtant de sérieuses raisons de haïr Staline. Notamment le fait que son père avait été fusillé.*

( * Voir les chapitres 1 et 4 )

Peut-être que lui aussi détestait la tyrannie, mais qu’il s’inclinait devant la tyrannie à grande échelle.

Bref, que Staline fût un assassin, mes parents le savaient parfaitement. Leurs amis aussi, le savaient. A la maison, on ne parlait que de ça. 

Quelque chose m’échappe : pourquoi eux le savaient - et pas Ehrenbourg** ?

( ** Ilya Ehrenbourg, écrivain soviétique d’origine juive, ami de Vassili Grossman - à la double carrière...- spécialiste du louvoiement, connu en France pour son livre de l’époque khrouchtchevienne : Le dégel)

A six ans, je savais que Staline avait tué mon grand-père. Et, lorsque l’école se termina pour moi, je savais absolument tout.

Je savais que, dans les journaux, s’étalaient un tas de bobards. Qu’à l’étranger, les gens vivaient mieux, plus gaiement***.

( *** Allusion à une célèbre citation de Staline : « La vie est devenue meilleure, la vie est devenue plus gaie ! » )

Qu’être membre du parti était avantageux - mais une honte.

Et pourtant, ma perspicacité de jeune homme n’allait pas très loin. Pas loin du tout, même. Ce que je savais, je le devais tout bonnement à mes parents - à ma mère, en fait. 

Mon père ne s’est guère occupé de mon éducation. D’autant moins qu’ils n’ont pas tardé à divorcer.

Notre logis était un exécrable appartement communautaire. Un long couloir sombre aboutissait, de façon très métaphysique, aux toilettes. Le papier peint, autour du téléphone****, se voyait criblé d’une série de dessins - oppressant témoignage du subconscient de ces logements collectifs.

( **** Dans ces appartements, où l’on partage la cuisine, la salle de bains et les toilettes, il y a un seul téléphone, généralement dans le couloir sur lequel ouvrent les chambres )

La mère célibataire Zoé Lesiffleur avait représenté des fleurs champêtres.

L’ingénieur Honoré Borissovitch Delavoine, un bon vivant, retouchait avec minutie des fesses féminines. 

Le colonel Calmepaix, un lourdaud, avait dessiné des emblèmes militaires.

Le technicien Charité - des bouteilles de rhum.

La chanteuse de variétés Lacigogne*****avait reproduit une clé de sol évoquant une oreille.

( ***** En fait, le texte russe dit : Lagrue, mais le mot n’a pas,en russe, de double sens. Par exemple, le véritable titre du film « Quand passent les cigognes » est...« Quand passent les grues » ! )

Ma contribution : sabres et pistolets...

Notre appartement n’était guère typique. On y trouvait surtout des intellectuels. Il n’y avait pas de bagarres. Les gens ne se tiraient pas dans les pattes. (sous réserve, ça)

N’y régnait pas pour autant une paix éternelle et prospère. Une guerre secrète s’y livrait sans répit. Le chaudron des irritations réciproques bouillonnait à petit feu...

Ma mère travaillait comme correctrice, en trois huit. Elle se couchait parfois très tard, parfois très tôt. Ou même dans la journée. 

Des enfants couraient dans le couloir. Calmepaix y faisait résonner ses guêtres de soldat.

Charité, le raté, trimballait son vélo. Lacigogne répétait une chanson.

Ma mère dormait mal. Elle avait un poste à responsabilité. ( Staline était encore en vie ) La moindre coquille pouvait vous valoir la prison. Telle est la loi, en matière de journaux : tu laisses passer une ou deux lettres, et ton compte est bon. Voilà le texte rendu indécent, ou - l’horreur absolue - antisoviétique. (Parfois, les deux en même temps).

Prenons par exemple ce titre : « Ordre du Commandant en chef » . Bien sûr, par distraction, le premier« an » va devenir « er ». Te voilà avec un « Ordre du Commerdant en chef » .

Ou cet autre exemple : « Les communistes répudient les décisions du Parti » ( à la place de : « étudient » )

Ou encore ceci : « La prison du bolchévisme » (au lieu de : « la raison »)*

( * Tous ces jeux de mots du texte sont très difficiles à rendre )

C’est une chose reconnue : dans nos journaux, seules les fautes de frappe disent la vérité.

Depuis une vingtaine d’années, ce genre d’erreur ne vaut plus à son auteur d’être fusillé. Ma mère était déjà correctrice, il y a de cela trente ans.

Elle dormait mal. Des journées entières, il lui fallait se battre pour avoir un peu de calme. Un jour, elle n’y tint plus. Elle accrocha sur sa porte un panneau avec ce message désespéré :

« Ici repose un demi-cadavre. Observez le silence ! »

Et, de façon aussi étrange qu’inattendue, le silence se fit.  En chaussettes, Calmepaix rôdait dans le couloir et agrippait tout le monde par le bras, en disant à voix basse :

- Chut ! Un instructeur politique** dort chez Dovlatova !

( ** Jeu de mots intraduisible entre demi-cadavre et instructeur politique : le lourdaud a confondu les deux termes) 

Le colonel se réjouissait que maman eût trouvé le bonheur sur le plan personnel. Avec le camarade idéal, qui plus est. Et puis, un instructeur politique était un personnage redoutable. Pas impossible qu’il fût d’un grade plus élevé que Calmepaix***...

( *** Dans l’Armée rouge, l’instructeur politique avait un grade )

Le plus grand silence régna toute une semaine. Après, la supercherie fut découverte.

Maman était née à Tbilissi. Enfant, elle faisait de la musique avec une dame russe, qui ne se faisait pas payer. La vie était gaie. Tbilissi, c’est le Midi. Et puis, leur famille comptait quatre enfants.****

( ****Rappel : la mère de l’auteur est fille du grand-père Stepan du chapitre 2...)

Sa soeur Mara était intelligente et espiègle. Son autre soeur, Anélia - une chipie capricieuse. Son frère, Roma***** - un garçon cherchant la bagarre. Ma mère, c’était une enfant tout à fait ordinaire...(***** Roma = Roman )

S’il faut en croire Schopenhauer, nous ne changeons pas du tout.

Comment se fait-il que ma tante Mara se soit transformée en une rigoureuse correctrice littéraire ?

Que mon oncle Roma, ce voyou querelleur, ait donné un fonctionnaire des plus classiques ?

Que cette chipie capricieuse d’Anélia soit devenue, une fois adulte, une bonne personne, honnête et sans prétention ? A ce point irréprochable qu’il n’y a plus rien de drôle à écrire à son sujet ?..

Et maman - qui vit à présent dans la jungle capitaliste, lit « L’Echo » et, à la supérette, d’impuissance, revient au géorgien ?..

J’en sais très peu, sur sa jeunesse. Dans les années trente, les trois soeurs ont abandonné la Géorgie pour s’établir à Leningrad. 

Ma tante Anélia entra à l’université étudier les langues étrangères. 

Ma tante Mara travaillait dans l’édition.

Ma mère faisait du secrétariat au conservatoire et à l'école de théâtre, en même temps qu’elle en préparait l’examen d’entrée. ( En ce temps-là, c’était possible ). Elle fut reçue aux deux. A l’époque, - m’a-t-elle dit - tout le monde était reçu. Une nouvelle intelligentsia se constituait, venant de tous les milieux sociaux. 

Elle choisit l’école de théâtre. A tort, à mon avis. 

Il vaut mieux éviter les métiers artistiques. Sauf si l’on ne peut pas l’éviter, s’il n’y a pas, pour toi, d’autre issue. Dans ce cas, ce n’est pas toi qui choisit ce métier, mais l’inverse...

Ma mère a travaillé quelques années dans son théâtre. Il m’est arrivé de lire quelques critiques élogieuses à son sujet.

Et le milieu du théâtre avait du respect pour elle. L’acteur Bernatsky, par exemple, déclarait :

- Donat mériterait un bon coup de poing dans la gueule !..Quelle pitié, pour Norka* !..

( * Norka, diminutif du vrai prénom de la mère de l’auteur : Nonna )

A quoi le Donat en question - mon père - rétorquait :

- Moi, si j’avais la tête d’Eugène Bernatsky, je ne sortirais pas de chez moi...

Là-dessus, je suis né. Mes parents se disputaient souvent. Puis divorcèrent. Et moi, j’étais toujours là.

Ma mère, n’ayant plus la tête à des tournées, abandonna le théâtre.

Elle a eu raison. J’ai observé de nombreuses connaissances à elle, ayant consacré leur vie au théâtre jusqu’à leur mort. C’était un univers de blessures d’amour-propre, d’ambitions piétinées, de perpétuel dénigrement du jeu d’autrui. Des gens à l’esprit bas, envieux et vindicatifs...

Maman devint à son tour correctrice, et même une excellente correctrice. Elle y montrait un talent évident. Bien sûr, la grammaire était son pont faible.Mais elle avait le flair du correcteur**, ce qui arrive, parfois. 

( ** Rappel : le correcteur s’occupe de tout, y compris du style des auteurs corrigés : voir le chapitre 5 )

C’était une correctrice-née, à mon avis. Elle avait le sentiment éthique, si l’on peut dire, de la bonne expression. A propos de quelqu’un, par exemple, elle disait :

- Tu vois, celui-là, il écrit « en général » avec un trait d’union...

Ce qui était pour elle le summum de l’immoralité.

A propos d’un individu sympathique, mais dépourvu de cervelle :

- Un bon petit vieu, sans x...

Ma mère travaillait du lever au coucher du soleil. Je grandissais, je mangeais beaucoup. Ma mère, elle, mangeait des pommes de terre. Jusqu’à l’âge de dix-sept ans, je suis resté persuadé que c’était ce qu’elle préférait à tout le reste. ( Ici, à New-York, le contraire m’a été prouvé de manière irréfutable...)

Malgré le grand nombre de gens y résidant, la vie dans notre appartement était monotone.  Il était rare qu’il s’y produisît quelque événement. Un jour un lointain parent de Calmepaix surgit à l’improviste. Un certain Lanicroche, un petit homme gauche, du village de Doulevo.

- Mon oncle, - déclara-t-il sur le pas de la porte - il faut me fournir une aide concrète sous la forme de trois roubles. Autrement, je vais prendre un mauvais chemin...

- Tu l’as déjà emprunté, ton mauvais chemin, en demandant de l’argent. - répliqua le colonel - Seulement, je n’ai pas d’argent. Donc, laisse tomber.

Le neveu se laissa tomber sur un coffre servant à tout le monde, et se mit à pleurer. Il resta là jusqu’à l’heure du déjeuner. 

Ma mère vint lui dire :

- Entrez. Vous avez sûrement faim ?

- Ah que oui ! 

Et il s’installa chez nous. Il ne faisait que manger et visiter Leningrad. Le soir, il buvait du thé en regardant la télévision. Il n’avait jamais vu de télévision, auparavant.

Le colonel Calmepaix observait une stricte neutralité. Mais il ne saluait plus ma mère.

Ma mère finit par poser la question :

- Quels sont tes projets, Volodia ?

Lanicroche eut un soupir :

- Il faut que je me procure de l’argent. J’en ai besoin pour les manuels, et pour le bois de chauffage...Je veux étudier - déclara-t-il sur le ton d’un jeune Lomonossov.*

( * Savant du dix-huitième siècle, très célèbre en Russie )

Et d’ajouter, avec sévérité :

- Autrement, je crains de prendre un mauvais chemin.

Ma mère réussit à collecter quinze roubles pour lui chez les voisins. Elle lui acheta son billet de train.

Une quarantaine de minutes avant de s’en aller, Volodia réclama du thé. Il se mit à boire une tasse après l’autre, faisant fondre dans l’eau bouillante une quantité astronomique de sucre. Comme pour épuiser entièrement la bienveillance inattendue que l’entourage lui manifestait. 

- Attention à ne pas être en retard - lui dit ma mère, inquiète.

Lanicroche s’essuyait le visage avec un journal, en répétant :

- Je vais me flanquer dans le canal...

Et ma mère explosa :

- Va donc te noyer ! - cria-t-elle.

Le parent éloigné se renfrogna. Eut un regard de reproche pour ma mère.

S’ensuivit une pénible pause.

- Comme vous êtes mesquine, Nonna Stepanovna - dit avec réprobation le futur Lomonossov, comme si le nom de ma mère résumait l’acte d’accusation...

Il se leva. Embrassa d’un regard tragique le saucisson et le sucre, et, redressant les épaules, partit sur son mauvais chemin.

Telle était notre vie.

Et je causais sans cesse du chagrin à ma mère.

Pour commencer, j’étais un mauvais élève. Irrégulier. Il m’arrivait de participer à des olympiades* locales de chimie, et puis je recommençais à collectionner les mauvaises notes, même en littérature. ( * Concours locaux, régionaux, ou dans toute l’Union  )

En 1954, je remportai ex-aequo le premier prix du concours de poésie de l’Union soviétique. Les trois lauréats étaient Lenia Diatlov, Sacha Makharov et moi. Lenia Diatlov a sombré dans l’alcoolisme. Makharov traduit en russe des textes komis.** ( ** peuple de la région de Mourmansk). Quant à moi, nul ne sait au juste ce que je fabrique. Mais, à ce moment-là, les lauréats, c’étaient nous. Samuel Iakovlevitch Marchak*** nous remit lui-même nos distinctions. (*** Célèbre écrivain, russe puis soviétique )

Le concours passé, je replongeai dans les mauvaises notes. Plus par stupidité que pour faire le malin. Je recopiais des devoirs d’une nullité honteuse. Et je ne lisais pas «La jeune garde**** ». ( Que je n’ai toujours pas lu, et que je n’ai pas l’intention de lire...)

( **** Célèbre roman d’A. Fadeev, paru en 1946 )

Bref, un mauvais élève. J’avais pour amis de vrais cancres. Par dessus le marché, je fumais, et j’avais même commencé à picoler.

A l’université, rebelote. Mais, cette fois, j’agitais devant ma mère la menace de me marier. Je me demande bien avec qui...

Après, il fallut partir à l’armée.

Mauvais élève, mauvais étudiant, mauvais conscrit. Je n’avais vraiment pas l’allure crâne.

Ma plaque de soldat n’était jamais astiquée. Jusqu’au jour où je fus démobilisé.

Je me mis à travailler dans des journaux à grand tirage, en changeant sans cesse d’employeur. Et commençai même à écrire quelques récits. 

Bien sûr, mes récits ne furent pas édités. Je buvais pas mal. Je me consolais en me voyant comme le génie méconnu.

Et mes amis étaient à présent du même tonneau. Barbus, énigmatiques et sombres. En outre, ne se donnant pas la peine de se laver les mains après un passage aux toilettes. Ce à quoi ma mère était fort sensible. Plus encore, si c’était possible, qu’à la justesse de l’écriture.

Si l’un de mes amis se rendait aux toilettes, ma mère se figeait. Le changement du son produit par l’eau dans les canalisations témoignait de ce qu’on se lavait les mains - ou pas. Ma mère tendait l’oreille et attendait. Après un temps de silence, grondement de la chasse d’eau. Et la porte, en s’ouvrant tout de suite, dénonçait le coupable, qui ne s’était pas lavé les mains...

Et ma mère de s'enquérir, d’un ton obséquieux et affairé :

- Il n’y a plus de savon ? Vous voulez une serviette propre ?

Davantage des suggestions que des questions. Avec insistance, elle s’efforcer de développer chez autrui le souci de l’hygiène.

Mon ami répondait :

- Ne vous faites pas de bile. Tout va bien...

Parfois en haussant un peu les sourcils, d’étonnement.

Lorsqu’il arrivait que mon ami s’attarde un peu, le glouglou du robinet suivant le torrent de la chasse d’eau, ma mère rayonnait. Elle tendait de nouveau l’oreille pour saisir, dans le silence revenu, le léger bruit que faisait la serviette.

Un tel ami méritait qu’on lui offre du café, et qu’on discute avec lui de Rachmaninov...

Mais c’était rare. Voilà ce qu’étaient mes amis...

Eux non plus ne se voyaient pas édités. Ce dont ils souffraient bruyamment. Buvant des vins corsés, ils s’estimaient mutuellement géniaux. Que des génies, ou presque, parmi mes amis. Les autres étaient aussi des génies, mais dans d’autres domaines : Sacha Kondratov, par exemple, était un génie en matière de : mathématiques, linguistique, poésie, physique et art du cirque. Il portait au petit doigt un anneau d’étain avec une bague en forme de crâne...

Ma mère sympathisait avec eux, leur donnait à manger. Elle les écoutait s’épancher, et enfiler vantardises sur extravagances. 

Elle était pour eux la foule. ( Le génie ne se conçoit que sur fond de foule populaire, non ? ) Elle faisait exprès de poser des questions naïves, comme des cris en provenance du fond d’une salle. 

- Dites, il a du talent, Paoustovski* ?  (* Constantin Paoustovski. auteur soviétique prolifique )

- Paoustovski ? De la merde ! - laissait tomber son interlocuteur, avec un aplomb d’académicien.

- Et Kataîev** ?                     ( ** Valentin Kataïev, idem )

- Une merde absolue...

En 1976, trois de mes récits furent publiés en Occident. Ce qui me ferma pour toujours - et encore aujourd’hui - les portes des éditeurs soviétiques. 

J’éprouvai des sentiments mêlés : fierté et peur, en même temps.

Mes amis réagirent de diverses façons.

Les uns me mettant en garde : 

- Fais gaffe, tu vas te retrouver au trou. On va te coller une affaire criminelle sur le dos, et adieu !

Pour les autres :

- Ça va te servir à quoi, d’être édité ? En Occident, les tirages sont minuscules. Tu passeras inaperçu. Et ici, pour toi, c’est terminé....

Les troisièmes me jugeaient avec sévérité :

- Un écrivain doit se faire éditer dans sa patrie...

Seule ma mère répétait sans trêve :

- Quel bonheur, que tu sois enfin édité !..

La suite fut plus désagréable. Je fus viré d’un peu partout. On me refusait, fût-ce le plus petit travail.

Je me retrouvai gardien sur quelque idiotie de péniche. J’en fus viré. 

Je me mis à boire comme un trou. Ma femme et ma fille émigrèrent en Occident. Nous restâmes tous les deux. Enfin, tous les trois : ma mère, moi et Glacha - notre chien.

Commença une véritable persécution. On m’imputait trois délits relevant du Code de justice criminelle : parasitisme, insoumission au pouvoir d’Etat, possession d’arme blanche.

Accusations purement fantaisistes.

La police faisait son apparition presque quotidiennement.

Je pris des mesures défensives.

Nous habitions au quatrième étage, sans ascenseur. En face de chez nous, Eugène Sakhno se montrait tout le temps à la fenêtre. C’était un journaliste alcoolique, d’une noblesse d’âme stupéfiante, à l’instar de nombreux alcooliques. Accoudé à la fenêtre, il ingurgitait du porto bon marché à longueur de journée.

Il ôtait sa pipe de sa bouche pour avertir que la milice* s’approchait de notre entrée.

- Les salopes sont de sortie - annonçait-il laconiquement. Je fermais la porte au loquet.

( * Terme datant de la révolution. Redevenue «police» depuis mars 2011 )

La milice repartait bredouille. Et Eugène recevait un rouble honnêtement gagné.

Telle était notre vie.

Ma mère répétait, encore et encore :

- Comme je suis contente, que tu sois enfin édité !..

Et puis, d’un seul coup, je me suis retrouvé à la prison de la rue Kaliaïevski.**

( **Toujours à Leningrad )

Je n’ai pas envie d’en parler. Je dirai seulement que ça ne m’a pas trop plu.

J’avais dit, naguère, à mon cousin plus âgé :

- Tu as été dans un camp, comme prisonnier...Moi, j’y ai servi comme soldat...Où est la différence ? C’est du pareil au même...

Eh bien, là, je l’ai perçue, la différence. Pas envie d’en parler.

Puis, tout aussi soudainement, on m’a relâché. Pour me proposer de m’en aller. J’ai accepté.

Je n’avais même pas demandé à ma mère si elle était prête, elle. Dans certaines familles, de telles situations mettaient du temps à se dénouer, tournaient au tragique, cela m’avait toujours étonné.

Glacha ne fut pas non plus un problème. Il fallut juste payer, à peu près deux roubles soixante par kilo de chien. Un peu plus cher que pour de la viande de porc. Et beaucoup moins cher que pour de la morue...

Nous voici à New-York, maintenant, et nous ne serons plus séparés. D'ailleurs, nous ne l’avions jamais été. Même quand je partais pour longtemps...

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