M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 1 juil. 2017

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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La noce (Alexandre Kouprine)

Nouvelle traduction de cette jolie nouvelle d'un auteur insuffisamment connu en France...

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

      Alexandre Ivanovitch Kouprine (1870–1938) est moins connu en France que Tchékhov, Gorki ou Bounine. Il fut l’ami des trois. Son œuvre est variée, le plus souvent réaliste, mais il fait des incursions dans d’autres genres. Il peut puiser son inspiration dans une vie à rebondissements, puisqu’il fut successivement militaire, journaliste, intendant, planteur de tabac, géomètre, choriste, acteur… On le rattache à l’école dite d’Odessa (voir Histoire de la littérature russe, tome 5) avec Ilf et Petrov et d’autres, à partir de la nouvelle Gambrinus.

     Il émigre en 1919 et se fixe à Paris, antibolchévique et antitsariste, alcoolique, aussi, jusqu’en 1937. En mai 1937, sa femme le fait rapatrier à Moscou. Pas vraiment le bon moment ? Il est très malade. Il meurt le 25 août 1938 à Léningrad.

     Descendant par sa mère d’une famille princière tatare, Kouprine a décrit en 1907 dans la nouvelle  Gambrinus — nom d’une marque de bière tchèque – le pogrome de 1905 à Odessa, entrant dans les diversions entreprises par les secteurs russes les plus réactionnaires après le manifeste constitutionnaliste de Nicolas II. Il reprend ici le thème de l’antisémitisme dans ce récit de 1908.

     Je me suis appuyé sur la belle traduction annotée de Michel Niqueux, parue aux éditions du Globe en 1996.

La noce

(Alexandre Kouprine)

I     

          Le régiment d’infanterie de Vapniarka1 a ses quartiers dans un misérable chef-lieu de district du sud-ouest, ainsi que dans les villages avoisinants, mais, à tour de rôle, l’un de ses quatre bataillons part à soixante verstes2 de là, dans un bourg juif frontalier, lieu de garnison qu’aucune carte ne signale. Il y reste tout l’hiver et le printemps suivant, avant la période de campement. Les capitaines à la tête des compagnies accompagnent le roulement des bataillons, mais les officiers de rang inférieur sont toujours les mêmes, à peu de choses près. Le sévère colonel y expédie ce que le régiment compte de pire : les joueurs, les faiseurs d’esclandre, les buveurs, les militaires de faible constitution, les gringalets, les fainéants, les officiers ne sachant absolument pas danser ou, plus généralement, ceux qui se distinguent par leur apparence peu soignée, ayant de quoi « saper le moral des troupes » – il est heureux que le haut commandement ne vienne jamais jeter un coup d’œil à ce cantonnement. Cela fait des années que ces bataillons en exil sont commandés par le lieutenant-colonel Okich, vieil ivrogne balourd et bavard, du reste débonnaire.

     Ce sont les vacances de Noël. Faisant suite à de longues tempêtes de neige, un temps magnifique s’est installé. Une quantité de neige fraîche et odorante couvre les rues, à peine sillonnée par les patins de traîneaux. Le soleil est aveuglant, les journées sont gaies. La nuit, la pleine lune brille au-dessus de la neige, et celle-ci prend une teinte rose-bleu. Vers minuit, il gèle un peu, et le craquement des pas de la sentinelle résonne d’un bout à l’autre du petit bourg.

     Depuis deux jours, les compagnies sont désœuvrées. La plupart des officiers ont obtenu la permission de rejoindre l’état-major du régiment, le reste a suivi le mouvement furtivement. L’allégresse règne, à l’état-major : le cercle des officiers organise des bals et des spectacles d’amateurs – on y monte « La forêt » et « Regardez-y à deux fois3 » – et le club local prépare un bal masqué ; il est arrivé une compagnie théâtrale qui donne en alternance des mélodrames et des comédies ukrainiennes avec danses, saucisson et gnôle, ainsi que des opérettes ; les officiers mariés organisent l’un après l’autre des pince-fesses agrémentés de promenades en traîneaux, de parties de wint4 et de soupers. Il n’est resté, du quatrième bataillon, que trois officiers : le capitaine Boutvilovitch, qui commande la seizième compagnie, le lieutenant Stein, dont la santé est défaillante, et l’adjudant Sliozkine.

     C’est le soir. Il fait sombre. L’adjudant est assis sur son lit, les jambes croisées, un peu voûté. Il tient dans ses mains une guitare, et une cigarette éteinte pendouille, collée à sa lèvre, au coin de sa grosse bouche ouverte. Une obscurité cafardeuse s’insinue dans la chambre, mais Sliozkine a la flemme d’appeler l’ordonnance et de lui faire allumer la lampe. Par la fenêtre pointent confusément de sombres barres surchargées de neige, lacis laissant à peine se dessiner, au loin, des toits encapuchonnés de gros bonnets blancs et recouvrant de minuscules maisonnettes bleues et, plus loin encore, au-delà du pont du chemin de fer, une fine bande de crépuscule qui rougeoie fortement, entre la blancheur de la neige et la noirceur du ciel.

     Les fêtes déroutent l’adjudant, tiré de son train-train habituel et la cervelle embrumée de leur clarté paisible et mélancolique. Le matin, à présent, il se force à dormir jusqu’à onze heures, pour compenser le sommeil perdu d’ordinaire, et c’est aussi un à-valoir sur celui qui sera de nouveau perdu en raison du service, il dort à en avoir la tête enflée, la voix enrouée, les paupières rougies et pesantes. Il a même l’impression d’avoir, pour la première fois de sa vie, rêvé, mais ne parvient pas, en dépit de tous ses efforts, à se souvenir de quoi.

     Après avoir bu son thé5, il mit ses bottes du dimanche, enduites de vernis français, et s’en alla flâner en ville, les mains dans les poches. Il se retrouva par hasard à l’église catholique6, qui était ouverte, et resta un moment assis sur un banc. L’endroit était vaste, froid et d’un vide sonore. L’orgue reprenait trois notes profondes et traînantes, comme s’il cherchait en vain à jouer le finale du morceau. Cinq ou six vieux et une dizaine de vieilles, gens d’aspect misérable, ensevelis dans leurs bréviaires, chantaient à l’unisson d’une voix chevrotante, en un chœur interminable : « Panna Maria, panna Maria, krou-ou-lé-é-wa7 » , distingua l’adjudant, qui eut en for intérieur un sourire dédaigneux. Les mots prononc és dans une langue étrangère lui paraissaient toujours d’une absurdité ridicule, absolument l’œuvre de polissons s’amusant exprès, comme il arrive à des enfants de sept ans d’écorcher la langue, inventant d’étranges sonorités : « kalialia-malialia-palialia » .Et l’aménagement de ce temple étranger – l’autel ouvert aux regards8 et décoré de voiles de mousseline, la chaire en bois de chêne sculpté, les bancs, l’orgue, les statues peintes, le prêtre au visage glabre9, les sonnettes, le confessionnal – rien de tout cela ne lui inspirait la moindre considération, il avait l’impression de se trouver dans un vaste et froid hangar de pierre, laissé à l’abandon. « Ça prétend prier, et ça reste assis ! se dit-il. Les salauds ! »

     Il n’avait que mépris pour tout ce qui dérogeait aux usages de sa petite vie étriquée ou pour ce qu’il ne comprenait pas. Il méprisait la science et la littérature, les arts et la culture, méprisait la vie à la capitale et bien plus encore la vie à l’étranger, choses dont il n’avait pas la moindre idée, il ressentait un mépris définitif pour tous les civils,  pour les sous-lieutenants de réserve dotés d’une instruction supérieure, pour la garde et l’état-major général, pour les religions étrangères et les particularités des autres peuples, pour la bonne éducation et la simple propreté, éprouvait un profond mépris pour la sobriété, la politesse et la chasteté. C’était un ancien séminariste qui n’avait pas achevé ses études ;  à défaut d’obtenir une place de sacristain dans une grande ville, il s’était engagé et, suivant avec bien du mal à l’École militaire, avait fini adjudant. Ça lui faisait vingt-six ans, à présent. C’était un homme de haute taille, déjà déplumé, ayant les yeux bleus, des boutons sur la figure, et portant de longues moustaches blondes non recourbées.

     De l’église, il se rendit chez le lieutenant Stein, avec lequel il joua aux dames en buvant de la vodka. Stein était défiguré, conséquence d’une vieille maladie autrefois négligée. Les cicatrices des anciens ulcères refermés faisaient sur son visage des taches luisantes et blêmes, tandis que les rondelles noires d’un emplâtre au mercure s’appliquaient sur de nouvelles ulcérations ; parmi les jeunes officiers, personne ne s’étonnait ni ne s’émouvait d’entendre Stein affubler ces embellissements de surnoms tirés de la mythologie, tels le baiser de Vénus, le coup d’éperon de Mars, la pantoufle de Diane, etc. Autrefois, frais émoulu de l’École militaire, il avait été fort beau garçon – un gentil blond à la peau rose, soigné de sa personne, de belle prestance et rejeton d’une bonne famille. Maintenant encore, il continuait à se trouver bel homme : il discernait aussi peu la lente et quotidienne destruction de son visage que des époux restés amoureux ne remarquent, l’un chez l’autre, les atteintes successives de l’âge.

     Stein s’approchait à chaque instant d’un miroir pour rajuster ses pansements, en maudissant le colonel qui lui avait récemment recommandé de se faire soigner sérieusement, s’il ne voulait pas quitter le régiment. Stein estimait que c’était une bassesse injuste de la part du colonel. La même maladie affectait tout le régiment10. Était-ce de sa faute si, chez lui, elle s’en était pris au visage, au lieu de se porter aux jambes ou au cerveau, comme chez d’autres ? C’était dégueulasse ! À son troisième stade, la maladie n’est nullement contagieuse – le premier crétin venu sait ça. Et son service, il le fait aussi bien qu’un autre.

     Il expliqua cela un long moment, avec force répétitions. Puis ce fut le tour de Sliozkine de se lamenter sur son sort : sa solde d’adjudant était misérable, on le traduisait devant le tribunal militaire pour avoir brisé le tympan du soldat Gretchenko, on le laissait moisir depuis trois ans dans ce grade d’adjudant, le commandant de la compagnie, le capitaine Boutvilovitch, lui cherchait noise. En discourant, ils buvaient tous les deux de la vodka et grignotaient des lardons grillés devenus transparents. 

  1. En Ukraine, au sud-ouest de Kiev. Inclus à l’époque dans l’Empire russe. Wikipedia signale l’histoire tragique du lieu pendant la deuxième guerre mondiale.
  2. La verste mesure environ 1,1 km.
  3. La forêt, pièce d’Alexandre Ostrovski, grand dramaturge russe du dix-neuvième siècle. M. Niqueux signale la deuxième pièce, écrite par Mansfeld et Rassokhine, et jouée par Kouprine du temps où il faisait du théâtre. Je n’ai rien pu trouver à ce sujet.
  4. Jeu de cartes proche du whist, très à la mode au dix-neuvième siècle en Russie. On y joue souvent chez Tchékhov, de même que dans La mort d’Ivan Ilitch, de Tolstoï.
  5. Nous sommes le lendemain matin.
  6. Église polonaise. C’est la marque laissée par les Chevaliers teutoniques, voir Wikipedia.
  7. Vierge Marie, vierge Marie, reine [des cieux]. En polonais.
  8. Dans une église orthodoxe, l’autel fait partie du sanctuaire, lieu réservé. Voir Wikipedia.
  9. Le clergé orthodoxe porte la barbe.
  10. La syphilis. 

II

     L’adjudant rentra chez lui vers deux heures. L’ordonnance lui apporta son déjeuner, en provenance de la cantine du régiment : un pot de soupe aux choux bien grasse, fortement relevée de laurier et de piment rouge, et de la bouillie de millet dans une écuelle en bois. En déposant cela sur la table, l’ordonnance laissa tomber le pain et Sliozkine le frappa au visage à deux reprises. L’ordonnance le regarda en écarquillant ses grands yeux inexpressifs et en s’efforçant de ne pas broncher.

     Son nez se mit à saigner.

     — Va te laver, andouille ! lui cria l’adjudant en colère.

     Au cours du repas, Sliozkine absorba une grande quantité de vodka et se força à manger encore, même une fois rassasié, histoire de tuer le temps. Après quoi, il s’allongea pour faire la sieste, se sentant le ventre tendu, comme rempli  d’un gros sable humide et lourd qui lui remontait jusque dans la gorge.

     Il a dormi jusqu’à la tombée de la nuit. Le voici qui frissonne encore de sommeil,  éprouvant une vague lourdeur dans tout le corps, à tout moment il est secoué de bâillements convulsifs.

                                                        Aristote, ce-e-e

                                                        Savant philosophe,

                                                        Savant philosophe,

                                                        A vendu sa culo-o-otte,

chante l’adjudant, c’est une vieille chanson de séminariste, il s’accompagne avec indolence de deux accords plaqués sur la guitare empruntée à l’adjudant-major, parti en permission. Son âme est plongée dans l’apathie d’un ennui prolongé. Sa tête est complètement vide, il n’a rien pour meubler le temps, nulle part où aller, le fatiguent ces fêtes qui se prolongent et derrière lesquelles se profile à nouveau le service qui lui sort par les yeux, il voudrait que cette angoissante période se termine au plus vite.

     Sliozkine n’aime pas lire. Ce qu’on trouve dans les livres est trompeur, et la vraie vie n’offre rien qui s’en rapproche. Ce qui s’écrit sur l’amour, notamment, n’est à son avis qu’un tissu de mensonges d’une naïveté à l’eau de rose, ne méritant que les railleries les plus crues. Du reste, il ne se rappelle strictement rien de ce qu’il lui est arrivé de lire, ni le titre ni le contenu, à part peut-être vaguement certains récits de guerre de Lavr Korolienko11, ainsi que des bribes d’un  recueil d’histoires juives et arméniennes. Il préfère, à ses moments perdus, relire le Règlement militaire et le Manuel d’instruction du tireur.

                                                        A vendu sa culo-o-otte

                                                        Pour une bouteille de tord-boyaux,

                                                        Pour une bouteille de tord-boyaux.

     « J’ai eu tort de faire la sieste, se dit l’adjudant en bâillant. J’aurais mieux fait d’aller prendre l’air, pour me coucher à présent, le temps serait plus vite passé. Dieu, que ces journées sont longues ! En ville, à l’heure actuelle, on se la coule douce, au club. On joue au billard… aux cartes… c’est tout illuminé… On boit de la bière, il y en a toujours un qui régale… Artchakovski raconte des blagues et contrefait les youpins… Eh ! Si j’allais voir quelqu’un ? Faire une visite ? » réfléchit l’adjudant qui bâille une fois de plus, dans un grand frisson de la tête et des épaules, en contemplant la neige derrière la fenêtre. Mais il n’a personne à qui rendre visite, il le sait très bien. Dans la localité, la société se limite, outre les officiers, au curé de l’église catholique, aux deux prêtres de l’église russe, au commissaire de police et à quelques fonctionnaires des postes. Mais Sliozkine n’en fréquente aucun : il se voit très au-dessus des fonctionnaires, tandis qu’il a fait un esclandre chez le commissaire, à Pâques, l’an dernier. Au bout de deux ans, l’adjudant Oukhov avait réussi à le persuader d’aller rendre visite aux popes et  aux propriétaires des environs, mais l’affaire avait tout de suite mal tourné. Ils étaient arrivés dans une maison polonaise inconnue, disparaissant sous la neige, et avaient fait irruption au salon sans crier gare, y secouant leurs capuchons sans regarder aux flaques de neige fondue. Puis il étaient allés se présenter l’un après l’autre, fourrant à tout un chacun leurs battoirs humides et bleuis par le froid. Après quoi, ils s’étaient assis, restant silencieux un bon moment, observés avec un étonnement muet par leurs hôtes et les autres invités. Pour finir, Oukhov avait produit une sorte de gloussement et, louchant sur le piano, avait déclaré :

     «  Un piano, c’est surtout ça qui nous fait venir… »

     Il en était résulté un nouveau silence général et prolongé. Soudain, Sliozkine avait lâché à brûle-pourpoint, sans trop savoir lui-même où il voulait en venir :

     « Quant à moi, je suis un psychopathe ! » Puis il s’était tu.

     Alors, le maître de maison, un Polonais distingué et de haute taille, avec un nez en bec d’aigle et des moustaches blanches et fournies, s’était approché d’eux et leur avait demandé, d’un air exagérément aimable :

     — Ces messieurs désirent peut-être se restaurer ? 

     Et il les avait menés dans une autre aile, chez son régisseur, un gaillard costaud, trapu comme un taureau, au front étroit, qui en l’espace d’une d’une demi-heure, avait fait boire les deux adjudants jusqu’à perdre connaissance, puis les les avait ramenés fort délicatement à la bourgade dans l’équipage de son maître.

     Et puis, se trouver au milieu de beaucoup de monde, se taire en attendant de passer au buffet12, c’est au-dessus des forces de Sliozkine. Il ne comprend absolument pas comment des gens peuvent dégoiser une heure d’affilée, en changeant de thème et en sautant d’une idée à l’autre. Quand il arrive à Sliozkine de parler, c’est toujours de lui-même : des misères qu’on lui fait pour son avancement, du nouvel uniforme qu’il s’est fait faire, de la bassesse du capitaine à son endroit, et encore pour cela faut-il qu’il ait de la vodka à sa disposition. Ce qui amuse les autres ne le divertit point, mais lui cause du dépit, il les soupçonne toujours de se moquer de lui. Il se rend bien compte que son mutisme tristement dédaigneux en société est pesant pour les autres et ne fait que les irriter, du coup, cet être timide et effarouché, pétri d’amour-propre et cachant sous sa grossièreté d’apparence un naturel peureux, n’est pas invité, ne rend pas de visites et ne fréquente que deux ou trois officiers célibataires et portés sur la boisson :

                                                        César, ce vaillant ho-o-omme

                                                        Et le grand Pompée,

                                                        Et le grand Pompée,

                                                        V-vendirent leur é-é-épée

                                                        Pour la même so-o-omme,

                                                        Pour la même so-o-omme.

     La porte du vestibule claque et quelque chose tombe en faisant un grand boucan. L’ordonnance entre, tenant la lampe. Il détourne la tête et cligne des yeux, à cause de la lumière.

     — Qu’est-ce que tu as fait tomber ? s’emporte Sliozkine.

    L’homme se fige, épouvanté.

     — C’est l’tibouret qui est tombé…

     — Est tombé, qui ? menace l’adjudant.

     — Pardon, Votre Noblesse… Le tibouret est tombé, Votre Noblesse.

     Le visage de l’ordonnance exprime une peur animale, il est tout contracté, attendant les coups. Son nez a bleui et enflé du fait de ceux reçus au déjeuner et du saignement. Sliozkine l’observe avec une haine froide.

     — Le tibouret ! le singe-t-il d’une voix enrouée. Salaud, va ! Apporte-moi le samovar, protoplasme.

     Pour se distraire, il frapperait bien l’ordonnance à la nuque, mais il a la flemme de se lever. Et c’est sans le moindre plaisir qu’il reprend sa vieille litanie :

                                                         Le pape Pie neu-eu-euf

                                                         Et Léon dix,

                                                         Et Léon dix…

     L’ordonnance amène le samovar. Un morceau de sucre dans la bouche, l’adjudant boit du thé. Il en boit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus, en guise de thé, qu’un eau tiède et claire. Il glisse alors le sucre et le paquet de thé dans un coffret qu’il ferme à clé, et dit à l’ordonnance :

     — Tu peux boire ce qui reste.

     L’ordonnance se tait.

     — Dis donc, espèce de mufle ! vocifère Sliozkine. Qu’est-ce qu’on dit ?

     — Je vous suis humblement reconnaissant, Votre Noblesse ! balbutie en toute hâte le soldat en aidant l’adjudant à enfiler sa capote.

     — Alors, on oublie ? S-saloperie ! Je vais t‘apprendre. Ramasse ce gant, larbin !

     Son grade d’adjudant ne lui donne droit qu’à des « Monsieur l’adjudant », mais il a, une fois pour toutes, enjoint à son ordonnance de l’appeler « Votre Noblesse13 » . Se mettre ainsi sur un piédestal est la secrète jouissance de Sliozkine.   

(11) Lavr Grigoriévitch Korolienko (1822-1886), sabreur et écrivain obscur.

(12) Pour les hors-d’œuvre, qu’on prend – et qu’on arrose – avant le repas proprement dit, histoire de patienter.

(13) Cette appellation correspond au grade d’Aspirant, juste au-dessus…

III

     Le voilà dehors. La pleine lune miroite au-dessus de la bourgade. Derrière des haies sombres, des chiens aboient. La route transmet de lointains tintements de grelots. Sur le pont du chemin de fer, on voit la sentinelle faire les cent pas.

     « Que pourrais-je bien faire ? » se demande Sliozkine. Il se rappelle comment, trois ans plus tôt, le lieutenant Tiktine, en état d’ébriété, avait passé la rivière à gué jusqu’au poteau zébré marquant la frontière, portant d’un côté l’inscription « Russie » , et de l’autre « Österreich14 » , pour barrer à la craie, dédaignant les protestations de la sentinelle, l’inscription en allemand, au-dessus de laquelle il avait écrit : « Russie » . « Ce qui s’appelle un coup réussi ! sourit Sliozkine, ravi. Un État conquis d’un trait de plume. Ça lui a valu vingt jours de salle de police à Kiev15. Un vrai gaillard. Jusqu’au commandant de la division qui se boyautait. Ça ne serait pas non plus une mauvaise idée de se pointer à la compagnie en commandant : “Aux armes ! Les gars, les youpins ont offensé votre adjudant. Ces mêmes youpins qui ont crucifié le Christ16 et qui communient à Pâques avec le sang d’enfants chrétiens17. Soldats russes, vous n’allez tout de même pas supporter un tel outrage à l’honneur d’un uniforme d’officier ? Suivez moi ! Anéantissons toute la maudite juiverie ! »

     — Eh ! Sliozkine pousse un profond soupir de regret. Ça, ou encore réprimer une révolte quelque part…

     Il tourne dans la grande rue. Vient à sa rencontre une multitude noire et compacte, avec des cris de joie et des rires. « Ça y est, voilà ces youpins de malheur ! » se dit haineusement l’adjudant. On entend une musique aux sons discordants et les coups assourdis d’un tambourin.Une sorte de baldaquin oscille sur ses quatre supports de bois au-dessus de la foule et se rapproche peu à peu. Les musiciens marchent en tête, serrés par le cortège. Le clarinettiste s’est fourré si drôlement dans la bouche le bec de son instrument qu’il a l’air de le suçoter, sur son visage dodu, ses joues se gonflent et se dégonflent, il garde la tête immobile, mais roule de tous côtés ses yeux en gardant un air digne. Un grand escogriffe de violoniste, inclinant son cou décharné et enveloppé d’une écharpe, presse le violon sur son menton et donne de grands coups d’archet tout en marchant. Le joueur de tambourin tient son instrument à bout de bras, il se trémousse et tourne sur lui-même en faisant rire les spectateurs par d’amusantes grimaces.

     L’adjudant s’est arrêté. Il voit défiler rapidement devant lui, éclairés un instant par la lumière d’un réverbère, femmes, hommes, enfants et vieillards des deux sexes. Les jeunes femmes sont plus belles les unes que les autres, elles rient à qui mieux mieux et, passant en coup de vent à côté de Sliozkine, tournent souvent vers lui leur joli minois aux dents brillantes et aux yeux resplendissants, comme si cette joyeuse caresse, ce gentil sourire de femme,  s’adressait à chaque fois précisément à lui, Sliozkine.

      — Aha ! Vous aussi, panie18, vous êtes venu voir la noce ? fait une voix connue de l’adjudant.

     C’est Drizner, celui qui fournit la viande et le bois au bataillon, un petit vieux aux yeux de taupe mais très vif, très futé. Il s’extrait de la foule et s’approche de Sliozkine pour le saluer. Mais l’adjudant fait mine de ne pas voir la main tendue par Drizner. Serrer la main d’un juif est humiliant pour un homme qui peut d’un jour à l’autre devenir officier supérieur19.

     —  N’est-ce pas, qu’il est beau, ce shloub20 ? dit le soumissionnaire, son enthousiasme prenant le dessus sur son embarras. Shloub, ça veut dire le mariage, chez nous. Le jeune Friedman – vous voyez la boutique de vaisselle et de mercerie ? – épouse la deuxième fille d’Epstein. Six cents roubles de dot ! C’est la pure vérité, six cents roubles comptant !

     L’adjudant a une moue dédaigneuse. Six cents roubles ! Jusqu’à ving-huit ans, un officier ne peut se marier qu’en versant cinq mille roubles à la caisse du régiment21. Lui, Sliozkine, prendra dix mille roubles, une fois sous-lieutenant, si ça lui chante. Toutes les jeunes filles raffolent des officiers.

     Le cortège nuptial traverse la place et se rétrécit, se disposant en arc de cercle près d’une maison, anneau sombre ondulant avec vivacité sur la neige bleutée. Sliozkine et le soumissionnaire leur emboîtent machinalement le pas, avec pas mal de retard sur le cortège.

     — Peut-être que Monsieur aurait envie, par curiosité, d’assister en personne au shloub ? demande l’obséquieux Drizner, regardant obliquement et par en-dessous le visage de l’adjudant.

     Dans l’âme de Sliozkine, l’orgueil affronte l’ennui. C’est à son tour de demander, en hésitant :

     — Mais… c’est possible ?

     — Oh, cela ne dépend que de vous. Vous leur ferez très plaisir. Allons, je vous accompagne.

     — C’est gênant… je ne les connais pas… marmonne Sliozkine avec hésitation.

     — Je vous en prie, je vous en prie. C’est sans façon. Epstein est même le Schwager22 de mon frère. Je vous en prie, vous n’avez qu’à me suivre. Attendez-moi ici. J’entre un instant et je reviens tout de suite.

     Peu de temps après, il sort de la foule, accompagné par le père de la mariée, vieillard corpulent, au teint vermeil et à la barbe blanche, qui salue Slizkine d’un air affable, avec un sourire plein d’amitié.

     — Je vous en prie, monsieur l’officier. Enchanté, vraiment enchanté. Vous ne sauriez croire combien vous nous faites honneur. À l’occasion d’un tel évènement, tout hôte correct est pour nous source de réjouissance. Permettez que je passe devant. 

     De biais, il fait une trouée dans la foule, en criant quelque chose en yiddish à l’assistance et en se retournant de temps en temps pour adresser de loin des sourires à Sliozkine, qu’il invite du geste.

     Drizner, ravi d’aller à la noce en compagnie d’une personnalité aussi éminente que l’adjudant, quasiment un officier, tire Sliozkine par la manche et lui chuchote à l’oreille :

     — Panie,  avez-vous de l’argent sur vous ?

     Sliozkine fait la grimace.

     — Pas possible, il faut payer pour entrer ?

     — Oh, panie, vous n’y pensez pas ! Mais vous voyez…On va vous offrir du vin sur un plateau… et puis, il faut compter les musiciens… et d’autres choses encore… Permettez-moi de vous proposer ces trois roubles ? Nous ferons les comptes plus tard. Je vous les donne exprès en petite monnaie. Qu’y faire, nos coutumes stupides…  Après vous, panie.

(14) Frontière de l’époque entre les deux Empires, celui de Russie et celui d’Autriche-Hongrie.

(15) Voir la note (1). La bourgade est sur la frontière, elle est à l’ouest de Kiev.

(16) Antisémitisme religieux, longtemps porté par l’Église. Voir par exemple Léon Poliakov, 

       Histoire de l’antisémitisme. 

(17) Accusation de meurtre rituel. https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Beilis

(18) Vocatif de Pan – Monsieur, en polonais. Je le reprends quand c’est Drizder qui parle.

(19) Depuis aspirant jusqu’à capitaine.

(20) Noce, en polonais.

(21) En retour, les jeunes mariés recevaient une aide matérielle.

(22) Beau-frère. 

IV

     Le bal avait lieu dans un grand hangar désaffecté, partagé en deux par une cloison. On y entreposait auparavant des œufs destinés à l’exportation.

     Le long des murs passés à la chaux colorée en bleu s’alignaient des bancs, dans la pièce du devant se voyaient quelques chaises et une table destinées aux musiciens, tandis qu’une dizaine de tables avaient été mises bout à bout dans la pièce du fond, en prévision du souper — c’était là tout l’ameublement. Le sol était en terre, fortement damée. Des lampes étaient accrochées aux murs. La lumière était vive et il faisait très chaud, de la buée recouvrait, aux fenêtres, la noirceur des carreaux.

     Drizner courut glisser quelque chose à l’oreille des musiciens. Le chef de ces derniers se leva, la flûte à la main, donna de la paume de son autre main un coup sec sur la table et s’écria : « Cha ! » . Les musiciens s’apprêtèrent, louchant des yeux sur lui. « Eins, zwei, drei ! » fit le chef sur un ton de commandement. Et, portant la flûte à sa bouche, il se mit à en jouer tout en agitant la tête. Les sons d’une sorte de polka primitive éclatèrent.

     Cependant, au bout de huit mesures, les musiciens abandonnèrent d’un seul coup leurs instruments et se mirent à chanter en chœur un motif repris à l’unisson de leurs voix aussi fausses que chevrotantes, comme seuls des musiciens savent le faire :

                                                        Pan Sliozkine est un bon pan,

                                                        Un bon pan, un bon pan,

                                                        Aux musiciens, il a donné des sous,

                                                        Donné des sous, donné des sous…

     — Hé bien, donnez leur quelque chose, panie – chuchota Drizner avec un clin d’œil quémandeur et rusé.

     — Faut donner combien ? demanda Sliozkine avec morosité.

     — Cinquante… Allez, trente kopecks… Enfin, ce que vous voulez.

     L’adjudant lança généreusement trois pièces d’argent de dix kopecks sur la table.

    Il y avait déjà plein de monde dans les deux pièces, et de nouveaux invités continuaient d’arriver. Les hôtes honorablement connus et fortunés se voyaient gratifiés de la même fanfare que Sliozkine. Survint entre autres Mitkiévitch, fonctionnaire des Postes que Sliozkine ne connaissait que de vue et qui était de toutes les noces, de toutes les sauteries et autres réjouissances à participation aux frais des environs, jeune homme  fort mondain, danseur acharné et coureur notoire. Il portait un bonnet d’astrakhan roux incliné sur l’oreille, un raglan à capuchon et col en fourrure de chien, et arborait un pince-nez aux verres fumés. Il écouta la fanfare laudative, remit un rouble au chef et s’approcha tout de suite de l’adjudant.

     — Puisque nous voilà les deux seules personnes cultivées, ici, permettez-moi de me présenter :Ivan Maximovitch Mitkiévitch, fonctionnaire aux bureau local des postes et télégraphes.

     Magnanime, Sliozkine lui tendit la main.

     — Nous souperons ensemble, reprit Mitkiévitch.

     — Aha ! Il y aura donc aussi un souper ?

     — Et comment ! répondit le fonctionnaire d’un air bouffon. Un sacré souper, même. Du poisson farci, le fich23 en youpin, de l’oie rôtie au saindoux. Oh, ch’est quelque chose de chpéchial24

     Les musiciens se mirent à jouer des airs de danses, dans le plus complet désordre. Chacun pouvait aller commander ce qui lui chantait auprès des exécutants, en payant vingt kopecks pour une simple danse et trente pour un quadrille, ensuite il invitait aimablement ses amis à danser. Certains se cotisaient même pour cela.

     — Regardez, panie, fit Drizder. La mariée est dans le coin, là-bas. Allez la voir et dites-lui : « Mazel tov25 » .

     — Comment ?

     — Ma-zel-tov. Dites-lui juste ça.

     — Pourquoi donc ?

     — Faites-moi confiance. Chez nous autres, Juifs, c’est la façon la plus agréable de féliciter. Dites juste « Mazel tov » . Vous verrez comme cela lui fera plaisir.

     Retenant son sabre de la main gauche, l’adjudant se fraya un passage à travers les danseurs en direction de la mariée. Celle-ci était très mignonne dans sa robe blanche, avec son teint rose, ses cheveux blond vénitien, le duvet plus clair ornant ses oreilles et ses joues et la fine rougeur se mêlant à la noirceur de ses sourcils.

     — Mazel tov, dit l’adjudant d’une voix de basse en claquant légèrement les talons.

     — Mazel tov, mazel tov, chuchota l’entourage avec des sourires étonnés, approbateurs et amicaux.

     Toute rouge, la mariée se leva, un sourire s’épanouit sur sa figure et elle répondit, baissant des yeux remplis de bonheur :

     — Mazel tov.

     Peu après, elle retrouva l’adjudant dans la foule et s’approcha de lui pour lui présenter sur un plateau un gobelet d’argent contenant du marc ainsi qu’une soucoupe pleine de petits gâteaux.

     — Je vous en prie, fit-elle d’une voix caressante.

     Sliozkine but le contenu du gobelet en produisant un râle. L’alcool était extrêmement fort et aromatique.

     — Mettez quelque chose sur le plateau, chuchota Drizner derrière lui. C’est l’usage.

     L’adjudant y déposa vingt kopecks. 

     — Je vous remercie, déclara d’une voix douce la mariée, lui jetant un regard de ses yeux rayonnants.

     « Diantre, en voilà une saloperie, se disait l’adjudant avec mépris. On vous invite, et ensuite, on vous fait payer. » Il avait beau savoir à l’avance qu’il ne rendrait jamais les trois roubles à Drizner, cet argent dépensé lui fendait le cœur.

     On approchait déjà de onze heures. Dans la pièce destinée au souper, on s’était mis aussi à danser, mais c’étaient des couples de vieux, seulement. Les trois musiciens qui, auparavant, s’étaient placés en tête du cortège nuptial, le clarinettiste, le violoniste et le joueur de tambourin, jouaient la Maïoufès – cette ancienne danse nuptiale juive26. De respectables et fortes matrones au fichu de soie blanche ou jaune tendu sur le crâne mais laissant à découvert leurs oreilles décollées, et d’imposants commerçants à la barbe blanche formaient le cercle et accompagnaient en fredonnant et en tapant dans leurs mains en mesure les musiciens qui jouaient un air malicieusement entraînant. Deux hommes d’âge mûr dansaient au centre du cercle. Tenant leurs mains à hauteur d’aisselle, la paume tournée vers l’extérieur et le pouce et l’index formant un anneau, pointant vers l’avant leur bedaine, ils décrivaient un cercle précautionneusement, d’un air important, en minaudant comiquement, avançant l’un vers l’autre pour revenir en arrière à reculons, comme marquant une hésitation. Par leurs coquetteries exagérées et leurs affectations, ils rappelaient vaguement des chats se mouvant sur la glace. Attroupés derrière eux, les jeunes gens riaient franchement, mais sans aucune raillerie. « Fichtre, quelle horreur ! » se dit l’adjudant.

     À minuit, on mit le couvert. Comme l’avait annoncé Mitkiévitch, on servit du brochet farci et de l’oie rôtie, grasse et d’un brun doré, avec une sauce douceâtre aux raisins secs et aux pruneaux. L’adjudant, qui faisait précéder chaque bouchée de nourriture d’une gorgée d’eau-de-vie, une forte eau-de-vie de fruits qu’il lampait sans arrêt, se retrouva complètement ivre vers la fin du repas. Il roulait des yeux hébétés, humides et remplis de méchanceté, tout en multipliant les renvois. Amateur de philosophie, un vieillard maigre et chenu aux yeux pleins de gentillesse et de la couleur du tabac brun, lui dit en se penchant au-dessus de la table :

     — Un homme instruit comme vous le sait bien : Dieu est le même pour tous. Pourquoi les gens se chamaillent-ils, puisque Dieu est unique ? Les fois sont différentes, mais il n’y a qu’un seul Dieu.

     — Votre Dieu est un margoulin, déclara tout-à-coup Sliozkine avec une sombre gravité.

     Ne sachant comment se tirer d’embarras, le petit vieux émit un petit rire complaisant et fit mine de ne pas avoir compris les propos d’ivrogne de Sliozkine. 

     — Hé-hé-hé… Et nous avons la Bible en commun… Moïse, Abraham, le roi David… On les trouve chez vous comme chez nous.

     — Va au… Et le Christ, pourquoi l’avez-vous crucifié ? s’écria l’adjudant, faisant se taire le vieillard qui battait des paupières d’un air épouvanté.

     Une rage aveugle envahissait la cervelle de Sliozkine. Ce qui l’irritait, à son insu, c’était cette gaieté inconnue, cette amitié joyeuse et harmonieuse, presque enfantine, auxquelles seuls les Juifs savent s’abandonner lors de leurs fêtes… Une sorte d’instinct jaloux, hostile, lui faisait flairer autour de lui une communauté séculaire, sanctifiée par  ses coutumes et sa religion, collectivité odieuse à son être mesquin et déréglé de pope raté. L’éclatante, incompréhensible et inaccessible beauté des femmes juives l’exaspérait, de même que la fière attitude d’hommes qu’il avait l’habitude de voir dans des postures serviles et humiliantes dans la rue, au marché comme dans les boutiques. Et, plus il devenait ivre, plus ses narines se dilataient, ses dents se serraient et ses poings se crispaient. 

     Le souper terminé, on débarrassa les tables de la vaisselle et des restes. Un homme bondit sur une table et entonna une mélopée juive. Quand il eut fini, Epstein, beau vieillard à la barbe blanche et au teint fleuri par ce qu’il avait absorbé, plaça sur la table un vase d’argent et un chandelier à sept branches, en argent lui aussi. L’assistance se mit à applaudir. Le héraut chanta un autre air. Alors, le père de la mariée mit sur la table quelques objets en argent et y ajouta une liasse de billets de banque. Tous firent de même à tour de rôle, les invités de marque et les parents proches venant en premier.  Ainsi se constituait la dot des mariés, tandis qu’en bout de table, un jeune gars dégourdi notait dans un carnet les cadeaux offerts.

     Sliozkine se fraya le passage vers le scribe dont il toucha l’épaule, pour lui demander d’une voix sifflante, en montrant la table du doigt :

     — C’est quoi, encore, cette cochonnerie ?

     Il tenait à peine sur ses jambes, oscillant d’avant en arrière, pointant tantôt le ventre,  l’instant d’après tout ployé vers l’avant. Ses paupières se faisaient de plus en plus lourdes, ses yeux tendus et vitreux se fermaient à moitié.

     Tout autour, le silence se fit un instant, tout le monde se retournant avec inquiétude vers Sliozkine, et ce silence gêné eut l’effet inattendu de faire exploser celui-ci. Un brouillard rouge et brûlant lui obscurcit la tête, lui voilant toute chose.

     — Alors, la boutique ? Hein ? Sales youpins ! Et pourquoi avez-vous crucifié notre Seigneur Jésus-Christ ? Attendez, mes salauds, attendez un peu, nous vous montrerons encore de quel bois nous nous chauffons ! Nous vous apprendrons à manger votre pain azyme avec du sang chrétien. Ce n’est plus le duvet de vos édredons à qui nous ferons prendre l’air, c’est à vos tripes27. Misérables araignées ! Vous avez vidé la Russie de son sang. Vous avez v-vendu la Russie.

     — Je vous défends de parler de la sorte ! cria derrière lui une voix jeune et manquant d’assurance.

     — Ça vient faire du scandale chez les autres ! Le bel officier que voilà ! fit en renfort une autre voix.

     — Monsieur Sliozkine… Je vous prie instamment… Je vous en prie, dit le fonctionnaire des Postes en le tirant pas la manche. Laissez tombez, on s’en fiche, ça n’en vaut pas le coup.

     — Fous-moi le camp, morveux ! hurla Sliozkine. Je vais te casser la gueule !

     Il lançait déjà un poing terrible, à toute volée, mais Mitkiévitch eut le temps de s’écarter, et l’adjudant, bien près de s’étaler, tituba dans le vide.

     — On réplique ? vociféra-t-il avec fureur. On discute ? Tas de Judas ! Je vais faire sortir de la caserne une demi-compagnie à l’instant, pour vous mettre en pièces. Je vais vous d-d-démolir, se mit-il brusquement à hurler d’une voix sauvage, méconnaissable et, dégainant son sabre, il en donna un coup sur la table.

     Poussant des glapissements, les femmes refluèrent dans l’autre pièce.

     Mais Drizner, le fournisseur du régiment, se pendait déjà au bras de Sliozkine en balbutiant d’humbles supplications, tandis que le cocher Ioska Shapiro, homme d’une force extraordinaire, le ceinturait par derrière. L’adjudant se débattit, déchirant sa chemise et son uniforme. Quelqu’un lui prit son sabre et le brisa sur son genou. Un autre lui arracha ses épaulettes28.

     Il ne garda aucun souvenir de la suite : ni de la survenue du capitaine Boutvilovitch, qu’on était allé réveiller, accompagné de deux soldats, ni de la façon dont on l’avait ramené inconscient chez lui ou de celle dont son ordonnance, après l’avoir déshabillé, l’avait contemplé, le visage déformé par une haine recuite, et avait brandi avec délices son poing au-dessus de sa figure, sans toutefois aller jusqu’à le frapper.

    Le lendemain, après s’être fait engueuler par le capitaine (ce dernier très inquiet des suites qu’auraient pu avoir pour lui l’affaire), Sliozkine courut, et chez Epstein, et chez Friedman, et chez Drizner, et chez le postier Mitkiévitch, implorant leur silence à tous, motus et bouche cousue. Il dut s’humilier tant et plus pour récupérer les symboles prestigieux de l’uniforme – ses deux épaulettes et son sabre brisé.

     Après quoi, il se terra chez lui jusqu’à la nuit, n’osant même pas affronter le regard de son ordonnance. Tard dans la nuit, accablé par le mal aux cheveux, la peur et l’humiliation, il était occupé à prier devant la petite icône de la Vierge de Tchernigov29 accrochée au chevet de son lit par un ruban rose, appuyant fortement ses mains jointes sur son front, son ventre et ses épaules30, s’attendrissant, inclinant de côté sa tête agitée de tremblements, tout en pleurs.       

(23) Gefilte fish, en yiddish.

(24) Prononciation affectée, imitative.

(25) Bonne chance ! (traditionnel)

(26) Je n’ai rien trouvé de convaincant.

(27) Allusion aux pogromes secouant la Russie dans les périodes de tension, comme en 1881-1882 (après l’assassinat du tsar Alexandre II) ou en 1905, voir le chapeau présentant ce texte.

(28) Kouprine reproduit ici le tableau de la dégradation du capitaine Dreyfus.

(29) https://theprayerbook.info/uploads/posts/2013-07/g5_2.jpg

(30) Le signe de croix orthodoxe va de l’épaule droite à l’épaule gauche.

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