M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 1 oct. 2016

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Fin de la trilogie de 1898 (Anton Tchékhov)

De l'amour...

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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III

De l'amour

      Le lendemain1, au déjeuner, on leur servit d’excellent pâtés, des écrevisses et des côtelettes de mouton ; le cuisinier Nikanor monta demander aux invités ce qu’ils souhaitaient pour le dîner. C’était un homme de taille moyenne, aux petits yeux enfoncés dans un visage gras et rasé, et dont la moustache donnait l’impression d’être davantage épilée que rasée.

     Aliékhine leur raconta que la belle Pélagie était amoureuse du cuisinier. Elle ne voulait pas l’épouser, car il était de caractère violent et porté sur la boisson, mais était prête à vivre avec lui. Comme il était très pieux et que ses convictions religieuses n’autorisaient pas ce genre de vie à deux, il exigeait impérativement qu’elle l’épousât et, une fois ivre, l’injuriait et même la battait. Lors de ces accès d’ivrognerie, elle se réfugiait à l’étage et pleurait toutes les larmes de son corps, et Aliékhine et sa servante ne quittaient pas la maison, pour venir en aide à Pélagie en cas de besoin.

     La conversation se mit à rouler sur l’amour.

     — D’où vient l’amour, dit Aliékhine, comment se fait-il que Pélagie soit précisément tombée amoureuse de cette sale gueule de Nikanor, comme tout le monde ici l’appelle, et non d’un homme lui convenant davantage tant au physique qu’au moral, alors qu’en amour il s’agit du bonheur individuel, voilà une question bien embrouillée, que chacun peut aborder à sa façon. On a seulement énoncé jusqu’à présent cette vérité incontestable qu’il y a là « un grand mystère » , tout ce que l’on a dit ou écrit de plus à propos de l’amour n’a fait que reposer la question, et non la résoudre. Telle explication, valable dans un cas précis, ne conviendra pas dans une dizaine d’autres, mieux vaut à mon avis s’en tenir à des explications au cas par cas, sans chercher à généraliser. Il faut, comme disent les médecins, traiter chaque cas individuellement3.

     — Absolument exact, approuva Bourkine.

     — Nous, les Russes convenables, nous nous passionnons pour de telles questions restant sans réponse. Il est courant de poétiser l’amour, de l’orner de roses et de l’embellir de rossignols, mais nous, les Russes, nos embellissements consistent en questions fatidiques, et nous prenons bien soin de choisir les moins intéressantes. Du temps où j’étais encore étudiant, à Moscou, j’avais pour compagne une gentille dame qui, à chaque étreinte, se demandait combien je pourrais lui donner chaque mois, en comparant ce revenu au prix de la livre4 de bœuf. De même, nous ne cessons, amoureux, de nous poser des questions : est-ce ou non honnête, malin ou stupide, où nous mènera tout cela, etc. Que ce soit bien ou non m’échappe, mais je peux témoigner que c’est gênant, insatisfaisant et irritant.

     On sentait qu’il voulait conter une histoire. Les gens vivant seuls ont toujours en tête quelque chose qu’ils aimeraient bien raconter. En ville, les célibataires fréquentent exprès les bains et les restaurants dans le seul but de rencontrer des gens avec qui discuter, et il leur arrive de raconter les histoires les plus passionnantes à des garçons de bains ou des serveurs de restaurant, tandis qu’à la campagne, ils s’épanchent le plus souvent devant leurs hôtes. Un ciel gris se montrait aux fenêtres, la pluie dégouttait des arbres, un temps pareil n’incitait guère à la balade, il ne restait à l’un qu’à raconter, et aux autres qu’à écouter5.

     — Il y a déjà longtemps que je vis à Sofino en exploitant ce domaine, commença Aliékhine, depuis que j’ai terminé l’université. Mon éducation m’a tenu à l’écart du travail manuel et, par inclination, je suis plutôt un rond-de-cuir, mais lorsque je suis arrivé dans cette propriété, j’ai trouvé mon père fort endetté, en partie parce qu’il avait beaucoup dépensé pour mes études, et j’ai décidé de ne pas quitter ce domaine avant d’avoir, par mon travail, réglé ces dettes en totalité. Cette décision prise, je me suis mis au travail, avec un certain dégoût, je dois l’avouer. La terre, ici, a de faibles rendements et, pour ne pas travailler à perte, il faut disposer de beaucoup de travail servile ou, ce qui revient presque au même, employer de nombreux ouvriers agricoles, ou encore travailler en famille, à la paysanne. C’est l’un ou l’autre. Mais, à l’époque, je n’entrais pas dans ces subtilités. Je remuais chaque motte de terre, j’allais embaucher des moujiks et des femmes dans tous les villages aux alentours, il régnait chez moi une activité frénétique ; et moi-même, je labourais, je semais, je fauchais, et tout ça ne m’amusait pas, je prenais des airs dégoûtés, comme un chat campagnard qui, affamé, va manger des concombres dans le potager ; j’avais mal partout et je m’endormais en chemin; au début, j’ai cru pouvoir concilier cette vie laborieuse avec mes habitudes d’homme civilisé ; il suffit pour cela, pensais-je, de s’en tenir à certains rituels. Je m’étais installé ici, à l’étage, dans ces pièces d’apparat, et je me faisais servir du café et des liqueurs après les repas, et le soir en me couchant, je lisais « Le messager européen »5. Mais j’eus la visite de notre petit père Ivan6, qui me siffla en un fois toutes mes liqueurs ; quant au « Messager européen » , il a fini également chez les filles du pope, parce que l’été, en particulier au moment des foins, je n’arrivais pas jusqu’à mon lit, je m’écroulais dans une grange, dans un traîneau ou dans quelque maisonnette de garde-forestier – bien trop fatigué pour lire. Peu à peu, j’ai déménagé au rez-de-chaussée, je me suis mis à manger à l’office et il n’est resté de mon luxe passé que cette domestique qui avait autrefois servi mon père et que je n’avais pas le cœur de renvoyer.

    Les premières années, on me choisit comme juge de paix honoraire. Il me fallait parfois aller en ville participer à des réunions ou à des sessions du tribunal de district, pour moi, c’était une distraction. À rester ici en permanence deux ou trois mois, l’hiver, notamment, on se prend, au bout d’un moment, à rêver de redingotes noires. Et, au tribunal de district, on en rencontrait de ces redingotes, ainsi que des uniformes, des fracs, c’était rempli de juristes, tous des gens cultivés ; des gens avec qui on pouvait discuter. Après avoir dormi dans un traîneau et mangé à l’office, se retrouver assis dans un fauteuil, portant du linge propre, des bottines soupes et une chaîne sur le ventre, c’est un sacré luxe !

     On m’accueillait avec cordialité en ville, je m’empressais de rencontrer des gens. Celui avec qui j’ai noué la relation la plus approfondie et, je dois dire, la plus agréable, fut Louganovitch, le vice-président du tribunal de district. Vous le connaissez tous les deux : un homme extrêmement gentil. C’était à l’issue du fameux procès des incendiaires ; les débats avaient duré deux jours, nous étions épuisés. Louganovitch m’a regardé et m’a dit :

     — Ça vous dirait, de venir dîner chez moi ? Allez, venez…

     Invitation qui me surprit, dans la mesure où je le connaissais peu, uniquement dans un cadre officiel, sans jamais avoir été chez lui. Je suis passé en coup de vent à ma chambre d’hôtel pour me changer, avant d’aller à ce déjeuner. Ce fut pour moi l’occasion de faire la connaissance d’Anna Alexiéevna7, l’épouse de Louganovitch.  À l’époque, elle était encore très jeune, elle n’avait guère plus de vingt-deux ans, elle venait, six mois plus tôt, d’avoir eu son premier enfant. C’est une histoire passée, j’aurais maintenant du mal à expliquer ce qu’elle avait de singulier, et qui me plut tant, mais sur le moment, pendant ce repas, tout me semblait d’une limpidité absolue ;  j’avais devant moi une jeune femme exquise, respirant la bonté et l’intelligence, pleine de charme, une femme comme je n’en avais jamais rencontré jusqu’alors ; je me sentis aussitôt en phase avec elle, comme si j’avais déjà aperçu ce visage et ces yeux intelligents dans mon enfance, dans l’album de photos qui traînait sur la commode, chez ma mère.8

     Dans l’affaire des incendiaires, étaient accusés quatre Juifs réputés avoir formé une bande, accusation sans consistance, selon moi9. Lors du déjeuner, cela m’a beaucoup tracassé, je ne me souviens plus de ce que j’ai dit, je revois seulement Anna Alexiéevna hocher la tête à plusieurs reprises et demander à son mari :

     — Dmitri, comment est-ce possible ?

     Louganovitch était une bonne pâte, une de ces personnes candides s’accrochant à l’idée que tout prévenu est coupable, et qu’exprimer des doutes sur la justesse d’un verdict ne peut se faire que dans les formes légales et par écrit, sûrement pas à table et lors d’une conversation privée.

     — Nous en tout cas, nous n’avons pas allumé d’incendie, disait-il d’une voix douce, et, voyez, on ne nous juge pas, on ne nous jette pas en prison.

     Et tous les deux me poussaient à faire davantage honneur au repas ; quelques détails, comme leur façon de préparer ensemble le café ou de se comprendre à demi-mot, m’indiquaient qu’ils vivaient en bonne entente et que leur invité leur plaisait. Après le déjeuner, on joua du piano à quatre mains, puis ce fut le soir et je repartis chez moi. Tout cela se passait en début de printemps. Je suis resté tout l’été qui a suivi à Sofino, sans même avoir le temps de penser à la ville, mais le souvenir de la jeune femme blonde restait fort en moi ; elle n’avait pas besoin que je pense à elle pour rester, telle une ombre légère, dans mon âme. 

     Vers la fin de l’automne, il y eut en ville un spectacle de bienfaisance. En entrant dans la loge du gouverneur (on m’y avait invité à l’entracte), je tombai sur Anna Alexiéevna, assisse à côté de l’épouse du gouverneur, et de nouveau sa beauté et la douceur de ses yeux caressants produisirent en moi cette irrésistible et frappante impression d’une proximité avec elle. 

     Je suis resté assis à ses côtés, ensuite nous sommes allés au foyer.

     — Vous avez maigri, me dit-elle. Auriez-vous été malade ?

     — En effet. Je souffre de l’épaule, et je dors mal quand il pleut.

     — Vous avez l’air tout mou. Vous étiez plus en forme au printemps, quand vous avez déjeuné chez nous. Vous étiez plein d’animation, vous parliez beaucoup, et de façon très intéressante, j’avoue même que je m’étais un peu entichée de vous. Durant l’été, il m’est souvent arrivé de repenser à vous, et en me rendant au théâtre, aujourd’hui, j’avais le pressentiment que je vous y verrais.

     Et elle se mit à rire.

     — Mais aujourd’hui, vous semblez tout mou, répéta-t-elle. Cela vous donne l’air plus vieux.

     Le lendemain, je déjeunai chez les Louganovitch ; après le repas, ils se rendirent à leur datcha pour prendre des dispositions pour l’hiver, et je les y accompagnai. Nous rentrâmes ensemble et, sur le coup de minuit, nous étions en train de prendre le thé chez eux, dans une douce atmosphère familiale, devant un bon feu, la jeune maman allant tout le temps voir si sa fille dormait. Après cela, à chaque fois que je devais venir en ville, je séjournais immanquablement chez les Louganovitch. Je m’étais habitué à eux, et eux à moi. Le plus souvent, j’arrivais chez eux sans me faire annoncer, comme un membre de la famille10.

     — Qui est là ? demandait, depuis les pièces du fond, cette voix traînante qui me plaisait tant.

     — C’est Pavel Konstantinytch, répondait la femme de chambre ou la bonne.

     Anna Alexiéevna me rejoignait et de demandait toujours, l’air soucieuse :

     — Il y a si longtemps qu’on ne vous a pas vu, pourquoi donc ? Il vous est arrivé quelque chose ?

     À chaque fois, on regard, la main gracieuse et fine qu’elle me tendait, sa robe d’intérieur, sa coiffure  et sa voix produisaient encore sur moi cette impression  ressentie à notre première rencontre, celle d’une nouveauté sans précédent et de grande importance dans ma vie. Nos échanges duraient longtemps, nos silences aussi, chacun de nous restant plongé dans ses pensées, ou encore elle me jouait du piano. Lorsque je ne trouvais personne, j’attendais en bavardant avec la bonne ou en jouant avec la petite, ou encore j’allais m’allonger sur un sofa turc, dans le bureau de Louganovitch, pour y lire le journal, et lorsqu’ Anna Alexiéevna rentrait, j’allais l’accueillir dans le vestibule et la débarrassais de ses paquets que je portais avec amour et solennité, comme un vrai gamin.

     On connait  l'anecdote où une bonne femme, vivant jusqu'alors sans souci, s'achète un pourceau11. Les Louganovitch vivaient sans soucis, alors ils sont devenus amis avec moi. Si je disparaissais quelque temps, cela signifiait que j’étais malade ou qu’il m’était arrivé quelque chose de fâcheux, et tous les deux de s’inquiéter. Ils se désolaient de voir un homme instruit comme moi, connaissant des langues étrangères, vivre à la campagne en tournant comme un écureuil dans sa cage, travaillant beaucoup et restant sans le sou, au lieu de s’occuper de science ou de littérature. Ils croyaient que je souffrais et que je ne parlais, ne riais et ne mangeais que pour cacher mes souffrances, je sentais sur moi, dans les meilleurs moments, leurs regards scrutateurs. Ils s’émouvaient extrêmement lorsqu’il m’arrivait des ennuis pour de bon, lorsqu’un créancier me harcelait ou que je ne pouvais pas régler une facture ; le couple s’en allait chuchoter devant une fenêtre, après quoi lui s’approchait de moi et, d’un air très sérieux, me disait :

     — Pavel Konstantinytch, si vous êtes à court d’argent en ce moment, nous vous prions, ma femme et moi, d’accepter notre aide sans faire d’histoires.  

     D’émotion, il était cramoisi jusqu’aux oreilles. Ou encore, toujours après le conciliabule devant la fenêtre, il venait  me dire, les oreilles en feu :

     — Mon épouse et moi vous demandons avec insistance d’accepter le cadeau que voici.

     Et il me tendait des boutons de manchette, un porte-cigares ou une lampe ; en retour, de ma campagne, je leur faisais parvenir un volatile abattu, du beurre ou des fleurs. Il faut dire que c’étaient des gens aisés, l’un comme l’autre. À mes débuts, il m’est souvent arrivé d’emprunter de l’argent où j’en trouvais, sans faire trop le difficile, mais aucune force au monde n’aurait pu me contraindre à en emprunter aux Louganovitch. Rien que d’y penser…

     J’étais malheureux. Chez moi, dans les champs ou dans quelque grange, je pensais à elle et m’efforçais de percer le secret de cette belle et intelligente jeune femme, mariée à un homme peu intéressant, déjà vieux (son mari avait plus de quarante ans), et ayant des enfants de lui – de percer le secret de cet homme peu intéressant, bonne pâte aux jugements d’un épais bon sens qui, lors des bals et des soirées, restait en compagnie des gens d’un certain âge, affalé, inutile, avec au visage une expression d’indifférence résignée, comme sur un marché, certain cependant de son bon droit, celui d’être heureux et d’avoir d’elle des enfants ; je voulais tellement comprendre pourquoi c’était lui qu’elle avait rencontré, et non moi, quelle était la raison d’une erreur aussi effroyable.

     À chaque fois que je venais en ville, je voyais bien à son regard qu’elle attendait mon arrivée ; et elle reconnaissait avoir eu, le matin, le pressentiment de ma venue. Nos longues conversations étaient entrecoupées de longs silences, mais nous restions sans nous avouer notre amour, que nous cachions avec une jalouse timidité. Nous redoutions tout ce qui aurait pu nous dévoiler à nous-mêmes cet amour. Je l’aimais tendrement et profondément, mais je m’interrogeais : où nous mènerait cet amour, si nous lui cédions ? Il me semblait invraisemblable que cet amour tristement muet qui était le mien brisât soudain grossièrement le bonheur que coulaient dans cette maison son mari et ses enfants, tous ces gens qui m’aimaient tant et me faisaient tellement confiance. Serait-ce honnête ? Elle partirait avec moi, mais… où ? Où pourrais-je bien l’emmener ? Les choses eussent été différentes si j’avais mené la vie captivante d’un libérateur, ou d’un savant reconnu, d’un artiste célèbre, d’un peintre de renom, mais à quoi bon la faire passer d’un train-train quotidien à un autre, au moins aussi prosaïque ? Combien de temps durerait notre bonheur ? Que deviendrait-elle si je tombais malade, si je mourais ou si nous cessions tout simplement de nous aimer ?

     Il était clair qu’elle faisait les mêmes raisonnements. Elle pensait à son mari, à ses enfants, à sa propre mère qui aimait son gendre comme un fils. Si elle s’abandonnait à son sentiment, il lui faudrait soit mentir soit dire la vérité, et, dans sa situation, les deux solutions seraient aussi embarrassantes et effrayantes l’une que l’autre. Une autre question la mettait à la torture : son amour me rendrait-il heureux, ou ne ferait-il que compliquer un peu plus ma vie déjà difficile et remplie d’infortunes ? Elle se trouvait déjà trop vieille pour moi, pas assez laborieuse, manquant d’énergie pour démarrer une nouvelle vie, et elle discutait souvent avec son époux de la nécessité pour moi d’épouser une jeune fille digne et intelligente qui puisse faire une bonne maîtresse de maison et m’assister convenablement, – en ajoutant aussitôt qu’on aurait du mal à trouver une telle perle dans toute la ville.

     Et les années s'écoulaient. Anna Alexiéevna avait déjà deux enfants. Quand je passais chez les Louganovitch, la servante m’accueillait avec le sourire, les enfants annonçaient en criant l’arrivée de l’oncle12 Pavel Konstantinytch et se pendaient à mon cou ; ma venue réjouissait tout le monde. Un monde qui ne comprenait pas ce qui se passait dans mon âme et s’imaginait que, moi aussi, je me réjouissais. Tous voyaient en moi un être noble. Adultes comme enfants se montraient absolument charmants avec l’être noble que j’étais pour eux, qui embellissait et purifiait leur existence. Anna Alexiéevna et moi allions ensemble au théâtre, toujours à pied ; nous nous asseyions côte à côte, nos épaules se touchant, je lui empruntais sans rien dire les jumelles, et je sentais qu’elle était proche de moi, qu’elle était mienne, qu’aucun de nous ne pouvait se passer de l’autre, et notre séparation, lorsqu’à chaque fois, en sortant du théâtre, nous nous disions au revoir, ne relevait que d’un bizarre malentendu. On racontait déjà Dieu savait quoi en ville à notre sujet, des choses absolument inexactes.

     Dans les derniers temps, Anna Alexiéevna se déplaça davantage, allant voir tantôt sa mère, tantôt sa sœur ; elle avait des accès de mauvaise humeur, montait en elle une insatisfaction, le sentiment d’avoir gâché sa vie se faisait jour, et alors elle se détournait de son mari et de ses enfants. Elle consultait déjà pour ses nerfs détraqués. 

     Nous poursuivions notre duo silencieux, mais il lui arrivait de s’emporter de façon étrange contre moi devant des étrangers ; quoi que j’aie pu dire, elle n’était pas d’accord, et si je m’engageais dans une controverse, elle prenait le parti de mon contradicteur. Quand il m’arrivait de laisser tomber quelque chose par terre, elle faisait :

     — Bravo.

     Si je m’apercevais, au théâtre, que j’avais oublié les jumelles, elle me disait :

     —J'en étais sûre.

     Que ce soit un bien ou un mal, tout a une fin : dans notre vie, tôt ou tard, tout se termine. Arriva le moment de notre séparation, car Louganovitch fut nommé président de tribunal dans une région plus à l’ouest. Il fallut vendre le mobilier, les chevaux et la datcha. En revenant de celle-ci, en nous retournant pour regarder une dernière fois le jardin et le toit moussu, nous nous sentions tous tristes, et je comprenais que ce n’était pas seulement à la datcha qu’il me fallait dire adieu. Sur la recommandation de ses médecins, Anna Alexiéevna  devait, à la fin du mois d’août, partir en Crimée, 13 et, un peu après, Louganovitch gagnerait avec les enfants sa nouvelle affectation à l’ouest.

     Ce fut une véritable foule qui accompagna Anna Alexiéevna à la gare. Elle avait déjà embrassé son mari et ses enfants et, juste avant la troisième sonnerie14, je n’eus que le temps de bondir dans le compartiment pour lui apporter un panier oublié ; il fallait se dire adieu. Lorsque nos regards se croisèrent, la force nous manqua à tous deux, je la pris dans mes bras et elle s’abandonna, en larmes, contre ma poitrine ; j’embrassai son visage en pleurs, ses  épaules et ses mains, elles aussi mouillées de larmes, – ô, que nous étions malheureux !  – je lui avouai mon amour et compris, à ma grande douleur, ce qu’avait de mesquin, de médiocre et de mensonger tout ce qui avait fait obstacle à notre amour. Je compris que lorsqu’on aime, ce qu’il faut voir, en pensant à cet amour, doit s’élever au-dessus du bonheur et du malheur, de la vertu et du péché, pris dans leur sens habituel, faute de quoi il vaut mieux ne rien penser du tout.

     Je l’ai embrassée une dernière fois, lui ai serré la main et nous nous sommes séparés – pour toujours. Le train avait déjà démarré. Je suis allé dans le compartiment voisin, qui était vide, et m’y suis assis en pleurant ; je suis descendu du train à la première station, pour rentrer à pied à Sofino…

     Durant le récit d’Aliékhine, la pluie avait cessé et le soleil s’était montré. Bourkine et Ivan Ivanytch sortirent sur le balcon ; on avait de là une vue magnifique sur le jardin et le cours d’eau que le soleil faisait miroiter. Tout en admirant ce spectacle, ils éprouvaient de la pitié pour cet homme aux bons yeux intelligents qui venait de raconter son histoire avec une telle franchise, et tournait en effet, dans son immense domaine, comme un écureuil dans sa cage, au lieu de s’adonner à la science ou à quelque autre occupation qui l’eût rendu plus heureux, et ils imaginaient quel avait dû être le chagrin de cette jeune personne, quand il l’embrassait dans le compartiment. Tous les deux l’avaient déjà aperçue en ville, Bourkine avait même fait sa connaissance, il la trouvait jolie.15   

  1. Début qui peut intriguer si l'on ignore que ce récit fait suite aux "Groseilles"...
  2. Clin d’œil ironique du Dr Tchékhov, médecin sans doute désabusé.
  3. Un peu plus de quatre cents grammes.
  4. C’est le tour d’Aliékhine d’y aller de son histoire, ce qui terminera la trilogie. Tchékhov avait envisagé un quatrième volet, mais l’épuisement le fit en rester là.
  5. Revue d’inspiration libérale éditée à Saint-Pétersbourg, d’abord trimestrielle puis mensuelle, dont la section littéraire publia Tourguéniev, Gontcharov, Ostrovski, etc.
  6. Un pope.
  7. On ne compte plus les « Anna » chez Tchékhov !
  8. La mère-premier amour apparaît assez rarement chez Tchékhov. Sa mère et sa sœur vivaient avec lui, le père aussi (jusqu’à l’automne de cette année 1898), mais comme un fantôme. La liaison la plus forte est avec sa sœur Macha (Maria), que notre auteur malade et dépressif vampirise, et qui lui survivra plus d’un demi-siècle.
  9. En janvier de cette année 1898, Zola a publié le célèbre « J’accuse » dans L’Aurore, et Tchékhov est dreyfusard, contrairement à son éditeur et ami Souvorine, dont le journal  « Temps nouveau » tire à boulets rouges et sur Dreyfus et sur Zola. Il fallut du temps à Tchékhov pour reconnaître (dans sa correspondance) que Souvorine s’était conduit « de façon abominable ». Sur la vision qu’a Tchékhov de l’intériorisation douloureuse du regard antisémite par les Juifs eux-mêmes (on peut penser à Irène Némirovsky écrivant dans l’entre-deux guerres sous pseudonyme pour des journaux antisémites), se reporter au personnage de Solomon, au chapitre 3 de la nouvelle « La steppe » .
  10. Typiquement russe.
  11. Proverbe russe signifiant que l'homme est souvent la cause de ses propres ennuis.
  12. Appellation fréquente, en Russie comme en Chine, des amis de la famille, de la part  des enfants.
  13. Tchékhov raconte ici ce qui lui arrive à lui, exactement à cette époque.
  14. Elle annonce le départ du train.
  15. Cette dernière vacherie, cette note d’amère nostalgie, met un point final à la trilogie.

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