M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 3 déc. 2016

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Au sous-sol (Leonid Andreïev)

Un récit de décembre 1901. Par l'auteur de la nouvelle "Histoire des sept pendus".

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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I

      Buvant comme un trou, il avait perdu son travail et ses amis et, vendant ses dernières affaires, s’était installé dans un sous-sol1 habité par des voleurs et des prostituées.

     Il était malade et anémié, la vodka consumait son corps épuisé par le travail et ravagé de souffrances, et la mort le veillait déjà comme un rapace gris, aveuglé le jour mais retrouvant dans la nuit noire sa vue perçante. Dans la journée, elle se cachait dans les recoins sombres, mais, la nuit, elle venait sans bruit s’asseoir à son chevet et y restait jusqu’à l’aube, montrant une patience tranquille et persévérante. Lorsque, aux premières lueurs du jour, il ressortait de dessous la couverture sa tête blanche avec ses yeux de bête traquée, la petite pièce était déjà vide – mais, à la différence des autres gens, lui ne se fiait pas à ce vide trompeur. Il inspectait les coins d’un œil soupçonneux, avec ruse regardait brusquement derrière son dos, puis il se soulevait et, appuyé sur les coudes, scrutait  un long moment l’obscurité nocturne en train de se dissoudre devant lui. Et c’est alors qu’il apercevait ce qui échappe aux autres : il voyait onduler une chose gigantesque et grise, informe et effrayante. C’était transparent, pouvait tout englober, les objets absorbés se retrouvant comme derrière une paroi de verre. Mais la chose ne lui faisait plus peur, à présent, et elle s’en allait en laissant derrière elle une empreinte de froideur – jusqu’à la nuit suivante.

     Il s’assoupissait un bref moment, et des songes extraordinairement hideux venaient le visiter. Il voyait une pièce toute blanche, au sol et aux murs blancs, éclairée d’une forte lumière blanche, et un serpent noir qui passait sous la porte avec un léger frôlement rappelant un rire. Maintenant par terre sa tête plate et effilée et se tortillant, il filait et disparaissait, puis son museau noir et camus se montrait de nouveau sous la porte, il déroulait à nouveau le ruban noir de son corps, et cela revenait, revenait encore.  Il lui arriva une  fois de rêver de quelque chose de gai, il se mit à rire, produisant un son étrange, comme un sanglot étouffé, c’était horrible à entendre : dans les ténèbres profondes, l’âme rit, mais peut-être pleure-t-elle, tandis que le corps reste aussi inerte qu’un cadavre.

     Il prenait progressivement conscience des bruits du jour naissant : les conversations étouffées des passants, le grincement lointain d’une porte, le balai d’un concierge chassant la neige d’un rebord de fenêtre, – tout le grondement indistinct d’une grande ville en train de s’éveiller. Pour lui commençait alors le plus terrible, l’aveu impitoyable qu’il devait se faire : un nouveau jour était là, il lui faudrait bientôt se lever et reprendre la vaine lutte qu’il menait pour survivre.

     Il faut bien vivre.

     Il tournait le dos à la lumière du jour, se recouvrait la tête de la couverture pour ne pas laisser filtrer le moindre rayon lumineux, se roulait en une petite boule, repliant ses jambes sous son menton, et gisait de la sorte sans bouger, redoutant de broncher et d’allonger les jambes. Pour se protéger du grand froid régnant au sous-sol, il accumulait sur lui toute une montagne de vêtements dont il ne sentait pas le poids, et il avait froid. Et, à chaque bruit lui évoquant la vie, il se sentati immensément nu et se recroquevillait davantage en gémissant tout bas, sans oser gémir tout haut ni même y penser, car sa propre voix lui faisait peur, à présent, de même que ses propres pensées. Il adressait des prières à quelqu’un pour que le jour reste en arrière et qu’il puisse rester éternellement sous son tas de guenilles, sans broncher ni penser à quoi que ce soit, et tendait toute sa volonté pour freiner la course du jour et se convaincre que c’était toujours la nuit. Et, plus que tout au monde, il avait envie que quelqu’un vienne lui appuyer un revolver au creux de la nuque et fasse feu.

     Et le jour se déployait – large, irrésistible, appel impérieux à vivre, et le monde entier se mettait en mouvement, se mettait à parler, à travailler et à penser. La première à se réveiller, au sous-sol, était la maîtresse des lieux, la vieille Matriona, nantie d’un amant de vingt-cinq ans, qui commençait à trépigner dans la cuisine en cognant des seaux et en faisant du boucan à la porte même de Khijniakov. Il la sentait se rapprocher et demeurait immobile, bien décidé à ne pas répondre au cas où elle l’appellerait. Mais elle ne disait rien et partait de son côté, et environ deux heures plus tard, c’était au tour de deux autres locataires de se réveiller : Douniacha, une jeune grue, et Abram Petrovitch, l’amant de la vieille. En dépit de sa jeunesse, tous lui donnaient respectueusement2 du « Abram Petrovitch » car c’était un voleur audacieux et adroit, et aussi pour une autre raison que l’on soupçonnait tout en évitant d’en parler. Khijniakov redoutait par-dessus tout le réveil de ces deux-là parce qu’ils avaient barre sur lui, ils pouvaient entrer, s’asseoir sur son lit, poser sur lui leurs mains et le contraindre à sortir de sa torpeur et à entamer une conversation. Un jour d’ivresse, il était en quelque sorte sorti avec Douniacha et lui avait promis de l’épouser ; elle en riait et lui tapait sur l’épaule, mais le croyait pour de bon amoureux d’elle et l’avait pris sous sa protection, alors qu’elle-même était bête, sale, sentait mauvais et se retrouvait souvent pour la nuit au poste de police. Avec Abram Petrovitch, il s’était soûlé quelques jours plus tôt, l’embrassant et lui jurant une amitié éternelle.

     Lorsque retentit la voix jeune et forte d’Abram Petrovitch, venant marcher rapidement à côté de sa porte, Khijniakovse figea d’effroi et, dans l’attente, se mit à gémir, d’abord tout doucement puis, ayant de plus en plus peur, de plus en plus fort. Il revoyait nettement cet accès d’ivrognerie, il se revoyait assis avec l’autre dans un cabaret enténébré, éclairé par une lampe unique, au milieu de silhouettes obscures, de gens tous chuchotant, en train de chuchoter également, tous les deux. Pâle et agité, Abram Petrovitch se plaignait de la vie difficile qu’ont les voleurs, il retroussait sa manche et lui faisait tâter ses os distordus, et Khijniakov l’embrassait en lui disant :

     — J’aime les voleurs, j’aime leur hardiesse.

     Et il proposait de sceller leur amitié en buvant, alors qu’ils se tutoyaient déjà depuis un bon moment.

     — Et je t’aime aussi, c’que tu as de l’instruction et que tu me comprends, répondait Abram Petrovitch. Regarde voir : voici ma main !

     Et de nouveau se présentait sous les yeux de Khijniakov cette main blanche, presque pitoyable de blancheur, et, dans un mouvement subit, percevant quelque chose dont il ne souvenait plus et qu’il ne comprenait plus, il avait embrassé cette main, tandis qu’Abram Petrovitch criait avec orgueil :

     — C’est la vérité, vieux frère ! Nous mourrons sans nous rendre !

     Après quoi, quelque chose de sale qui tournoyait, un hurlement, un sifflement et des lueurs qui tremblaient. Sur le moment, c’était gai, mais à présent que la mort se cachait dans les coins et que le jour venait de partout l’assiéger et lui rappeler la nécessité de vivre, d’agir, de lutter et de chercher de l’aide, – c’était un souvenir accablant et d’une horreur indescriptible. 

     — Tu dors, patron ? persifla derrière la porte Abram Petrovitch qui ajouta, ne percevant pas de réponse : eh bien, dors, le diable t’emporte.

     Abram Petrovitch a beaucoup de visiteurs, la porte gémit toute la journée et des voix de basse résonnent.  À chaque coup frappé, Khijniakov a l’impression que c’est lui qu’on vient chercher, il s’enfouit plus profondément pour se cacher et tend longuement l’oreille pour reconnaître la voix. Dans cette attente insupportable, il frissonne de tout son corps, bien qu’il n’existe personne au monde qui aurait l’idée de venir le voir.

     Il a eu une femme, autrefois, elle est morte. En remontant encore plus loin dans le temps, il se souvient d’avoir eu des frères et des sœurs, et en remontant toujours, il arrive à quelque chose de confusément joli, qu’il appelait sa mère. Ils sont tous morts, ou alors, si quelqu’un a survécu, le vaste monde l’a englouti, ce qui revient au même. Lui-même, il mourra bientôt, il le sait très bien. Lorsqu’il se lèvera, aujourd’hui, ses jambes lui feront mal et elles trembleront, ses mains lui obéiront mal, elles bougeront d’une étrange façon – la mort n’est pas loin. Mais, en attendant, il faut vivre, et c’est une tâche si écrasante pour un homme sans argent, malade et dépourvu de volonté, que le désespoir s’empare de Khijniakov. Il rejette la couverture, se tord les bras et lance à la cantonade de longs gémissements qui pourraient provenir d’un milliers de poitrines souffrant d’insupportables tourments.

     — Ouvre, bon Dieu ! crie Douniacha de l’autre côté, en frappant la porte du poing. Ouvre, ou je casse la porte !

     Chancelant et tout tremblant, Khijniakov s’approcha de la porte et se dépêcha de l’ouvrir, faillit tomber et retourna se coucher. Déjà poudrée, les cheveux déjà frisés, Douniacha s’assit à côté de lui, le repoussant vers le mur, croisa les jambes et dléclara en se rengorgeant :

     — J’ai une nouvelle à t’annoncer. Hier, Katia st morte.

     — Quelle Katia ? demanda Khijniakov. Il avait du mal à parler, sa langue semblait ne plus lui appartenir.

     — Et voilà, il a oublié, fit en riant Douniacha. La Katia qui vivait ici. Comment peux-tu poser cette question, ça fait seulement une semaine qu’elle est partie.

     — Elle est morte ?

     — Je te le dis, elle est morte, comme tout le monde meurt.

     Douniach enduisit de salive l’un de ses doigts courtauds et enleva la poudre de ses cils clairsemés.

     — De quoi est-elle morte ?

     — Comme tout le monde. Comment savoir ? On m’a dit ça hier dans un café : « Katia est morte ».

     — Tu l’aimais bien ?

     — Bien sûr. En voilà, des questions !

     Les yeux stupides de Douniacha regardaient Khijniakov avec une indifférence bovine et sa grosse jambe se balançait. N’ayant plus rien à raconter, elle se mit en devoir de témoigner au gisant son amour et, pour ce faire, lui fit un petit clin d’œil et abaissa les coins de ses  lèvres charnues.

     La journée avait bel et bien commencé. 

  1. Avant que celui-ci ne connaisse le succès, la famille de Tchékhov vécut dans un tel sous-sol à Moscou.
  2. Le prénom suivi du patronyme est une formule de politesse. Autrement, on se contente du prénom, souvent remplacé par un sobriquet.

II      

     Et ce jour-là, un samedi, il gelait si fort que les lycéens étaient restés chez eux et qu’on avait reporté les courses de chevaux pour ne pas risquer que les bêtes prennent froid. Lorsque Natalia Vladimirovna sortit de la maternité1, elle se réjouit aussitôt qu’on soit déjà le soir et qu’il n’y ait sur la promenade personne pour la rencontrer, elle, jeune fille portant dans ses bras un bébé âgé de six jours. Elle s’était dit qu’à peine le seuil franchi, une foule entière l’accueillerait en poussant les hauts cris et en sifflant, avec au milieu de cette foule son propre père, bavant, aveugle et paralytique, ainsi que des gens de sa connaissance, étudiants, officiers ou jeunes demoiselles. Et tous allaient la montrer du doigt en criant : voici une jeune fille qui a étudié six ans au lycée, qui avait dans ses relations des étudiants intelligents et de bonne naissance, une jeune personne qu’un mot un peu maladroit faisait rougir, et qui vient, il y a six jours de cela, de donner naissance à un enfant à la maternité, en compagnie d’autres femmes perdues.

     Mais la promenade était déserte. Elle était balayée par un vent glacial élevant dans l’air des nuées de neige grisâtre, réduite par le gel en poussière âcre, dont le vent enveloppait tout ce qui, vivant ou mort, se trouvait sur son chemin. Il s’enroulait avec un léger sifflement autour des barreaux des grilles métalliques qu’il rendait blancs et polis, leur donnant un si grand air de solitude gelée qu’on souffrait à les voir. Et la jeune fille éprouva le même sentiment de froid et de solitude, elle eut l’impression de se retrouver au ban de la société et en marge de la vie. Elle portait le court tricot qu’elle mettait habituellement pour aller patiner et qu’elle avait enfilé à la hâte en partant de la maison lorsqu’elle avait ressenti les premières contractions. Et lorsque le vent s’empara d’elle, enroulant sa petite jupe autour de ses jambes et lui frigorifiant la tête, la terrible pensée qu’elle allait mourir de froid remplaça en elle l’appréhension de la foule et le monde lui apparut comme un immense désert de glace, dépourvu de vie, de lumière et de chaleur. À ses yeux montèrent deux petites larmes brûlantes qui se refroidirent vite. Baissant la tête, elle les essuya au paquet informe qu’elle avait dans les bras, et pressa le pas. À présent, elle se détestait comme elle détestait l’enfant, deux vies bonnes à jeter, mais la poussaient en avant les mots qui semblaient non pas demeurer dans son cerveau, mais la précéder en lui lançant :

     « Rue Nemtchinovski, deuxième maison à partir du coin. Rue Nemtchinovski, deuxième maison à partir du coin » .

     Ces mots, elle les avait répétés six jours durant, couchée et allaitant le bébé. Ils voulaient dire qu’il fallait aller rue Nemtchinovski, où habitait sa sœur de lait, une prostituée, la seule chez qui elle pourrait trouverait refuge pour elle et pour l’enfant. Un an auparavant, quand tout allait bien et que sa vie n’était que rires et chansons, elle avait passé du temps chez Katia, qui était tombée malade et qu’elle avait secourue, à présent c’était bien le seul être devant lequel elle ne ressentait pas de honte.

      « Rue Nemtchinovski, deuxième maison à partir du coin. Rue Nemtchinovski, deuxième maison à partir du coin » .

     Elle marchait, et le vent tourbillonnait, la harcelant, et, lorsqu’elle s’engagea sur le pont, il tomba sur sa poitrine comme un oiseau de proie, enfonçant ses serres d’acier dans son visage transi. Criant victoire, il dévalait bruyamment du pont, tournoyait au-dessus du miroir enneigé de la rivière et remontait, battant de ses ailes glacées pour barrer le passage. Natalia Vladimirovna fit halte et, épuisée, s’accouda au parapet. D’en bas, en profondeur, un œil sombre et terne braqua son regard sur elle, – un trou d’eau qui n’avait pas gelé, – regard aussi énigmatique qu’effrayant. Mais devant, résonnait avec insistance l’appel :

      « Rue Nemtchinovski, deuxième maison à partir du coin. Rue Nemtchinovski, deuxième maison à partir du coin. »

     Habillé, Khijniakov était de nouveau étendu sur son lit, emmitouflé jusqu’aux yeux dans un chaud manteau, la dernier bon habit qui lui restât. Il faisait froid dans la pièce et de la glace se montrait dans les coins, mais lui respirait dans son col d’astrakan, c’était chaud et douillet. Il avait passé la journée à se raconter qu’il irait demain chercher du travail et demander de l’aide, ce qui n’avait rien de gai, il ne faisait que sursauter quand une voix s’élevait de l’autre côté de la cloison ou qu’une porte claquait, vite refermée à cause du froid. Ainsi restait-il tranquillement couché depuis un long moment, lorsque se firent entendre à la porte d’entrée des coups à la fois timides et irréguliers, vifs et pressés, comme donnés du revers de la main. Sa chambre était très proche de la porte d’entrée, si bien qu’en tournant la tête et en prêtant l’oreille, il arrivait à bien distinguer ce qui se passait de ce côté-là. Matriona survint, la porte s’ouvrit puis se referma derrière quelqu’un venant d’entrer, s’ensuivit un silence rempli d’expectative.

     — Qui demandez-vous ? s’enquit la voix enrouée et inamicale de Matriona. Et une autre voix, inconnue, faible et balbutiante, répondit avec un désarroi qui s’entendait :

     — Je voudrais voir Katia Netchaïeva. C’est bien ici qu’habite Katia Netchaïeva ?

     — Qu’elle habitait. Et c’est à quel sujet ?

     — Je dois absolument la voir. Elle n’est pas ici ? On sentait la peur dans la voix.

     — Katia est morte. Morte, je vous dis. À l’hôpital.

     Encore un long silence, si long que Khijniakov en eut mal au cou, qu’il n’osait pas changer de position tant que les gens se taisaient. Puis la voix inconnue dit doucement, d’une voix inexpressive :

     — Adieu.

     Mais, visiblement, elle ne se décidait pas à s’en aller, car, quelques instants plus tard, Matriona demanda :

     — Qu’est-ce qu c’est que vous avez ? Vous apportiez quelque chose à Katia ?

     Quelque chose tomba à terre avec un bruit de genoux heurtant le sol, et la voix inconnue, secouée de sanglots contenus, articula :

     — Tenez ! Prenez, de grâce ! Prenez ! Moi, je… je m’en vais à l’instant.

     — Mais qu’est-ce que c’est ?

     Nouveau silence prolongé, puis on se mit à pleurer à bas bruit, avec une détresse convulsive. Une lassitude mortelle, un désespoir sans issue s’entendaient dans ces sanglots. C’était comme une main fatiguée se promenant sans force sur une corde fortement tendue, la dernière corde d’un instrument de prix, et lorsque cette corde casserait, le son suave et triste s’éteindrait à jamais.

     — Ma parole, vous avez bien failli l’étouffer ! s’écria Matriona d’une voix grossière et courroucée. Alors, on se mêle d’accoucher. Est-ce qu’on peut s’y prendre de la sorte. Drôle de façon d’envelopper un enfant ! Venez avec moi. Bon, bon, allez, venez, je vous dis. Est-ce qu’on peut s’y prendre ainsi.

     On n’entendait plus rien du côté de la porte. Khijniakov tendit l’oreille encore un petit moment et s’allongea, content car ce n’était pas après lui qu’on en avait, sans même chercher à éclaircir ce qu’il ne comprenait pas bien dans ce qui venait de se produire. Il commençait à sentir la nuit approcher et il aurait bien aimé que quelqu’un vienne augmenter un peu la flamme de la lampe. La période de tranquillité était derrière lui et, les dents serrées, il s’efforçait de penser le moins possible ; le passé était rempli de saleté, de déchéance et d’effroi – cet effroi envahissait aussi l’avenir. Il avait déjà entrepris graduellement de faire le hérisson, de cacher ses membres sous la couverture, lorsqu'entra Douniacha, déjà en tenue de sortie, en corsage rouge, un peu pompette. Elle s’assit sur le lit en prenant toute la place et déclara, levant au ciel ses petits bras courts :

     — Dieu du ciel ! Et, secouant la tête, elle éclata de rire. On nous a amené un petit enfant. Il est minuscule, mais il braille comme un commissaire. Ma parole, comme le commissaire de police !

     Elle lâcha béatement un juron et, jouant les coquettes, donna une pichenette sur le nez de Khijniakov.

     — Allez, viens voir. Seigneur, quel spectacle ! Viens voir, il y a tout le monde. Matriona veut lui donner un bain, elle a mis en route le samovar. Abram Petrovitch ravive le feu en soufflant, c’est d’un rigolo ! Et le gamin crie : Ouaouh, ouaouh…

     Douniacha se fit une tête de gamin en train de crier, piaillant derechef :

     — Ouaouh ! Ouaouh ! tout à fait le commissaire ! je te jure ! viens donc. Tu ne veux pas ? Eh bien, que le diable t’emporte ! Reste à crever ici, espèce de pomme gelée.

     Et elle sortit en se trémoussant. Une demi-heure plus tard, les jambes molles et tout chancelant, s’accrochant des doigts aux montants de la porte, Khijniakov entrouvrit la porte de la cuisine.

     — La porte, gare au froid ! lui cria Abram Petrovitch.

     Khijniakov se hâta de claquer la porte derrière lui et regarda autour de lui d’un air coupable, mais il se rassura, car personne ne faisait attention à lui. Le poêle, le samovar et les présences humaines chauffaient à l’excès la cuisine et d’épais nuages de vapeur s’élevaient, glissant le long des murs froids. Courroucée et impérieuse, Matriona baignait l’enfant dans un baquet, l’aspergeant de sa main noueuse en disant :

     — Ouaouaouah ! Ouaouaouah ! Nous allons être tout propre, tout blanc. 

     Était-ce la gaieté régnant dans la cuisine pleine de lumière, ou était ce la caresse de l’eau tiède, en tout cas, le bébé ne pleurait plus et plissait son petit visage tout rouge, on aurait dit qu’il s’apprêtait à éternuer Par-dessus l’épaule de Matriona, Douniacha regardait dans le baquet et, plongeant furtivement trois doigts dans l’eau, elle éclaboussa l’enfant..

     — Va-t-en ! lui  cria la vieille. Que viens-tu faire ici ? On se passe très bien de toi, on a eu des enfants.

     — C’est vrai, ne viens pas nous déranger, la soutint Abram Petrovitch. Les enfants, c’est délicat, c’est l’affaire de gens expérimentés.

     Assis sur la table, il regardait avec plaisir et indulgence le petit corps rose. Le bébé agita ses petits doigts et Douniacha, transportée d’enthousiasme, secoua la tête et rit aux éclats.

     — Tout à fait le commissaire, ma parole !

     — Tu as déjà vu le commissaire dans un baquet ? demanda Abram Petrovitch.

     Ils se mirent tous à rire, et Khijniakov eut un sourire qu’il se dépêcha de faire disparaître, effaré et tournant ses regards vers la mère de l’enfant. L’air fatigué, elle était assise sur un banc, la tête rejetée en arrière, et ses yeux noirs, agrandis par la maladie et les souffrances, avaient une lueur apaisée, un sourire fier jouant sur ses lèvres décolorées. À ce spectacle, Khijniakov se mit à rire tout seul et en retard :

     — Hi-hi-hi !

     Et lui aussi regarda de tous côtés d’un air fier. Matriona sortit l’enfant du baquet et l’enveloppa d’un drap. Ils se mit à pleurer fort, mais se calma bien vite, et Matriona, enlevant le drap, dit avec un sourire timide :

     — Regardez-moi ce corps, du velours.

     — Laisse-moi vérifier, demanda Doucniacha.

     — Et puis quoi encore ?

     Douniacha se mit brusquement à trembler de partout et, trépignant, le désir lui coupant le souffle et la rendant comme folle, se mit à crier d’une voix aiguë qu’on ne lui avait jamais entendue jusque là :

     — Donne-le moi ! Donne ! Donne !

     — Donnez-le lui donc ! fit, apeurée, Natalia Vladimirovna. Aussi soudainement calmée, redevenue souriante, Douniacha effleura de deux doigts la petite épaule de l’enfant et, derrière elle, clignant de l’œil d’attendrissement, Abram Petrovitch tendit aussi la main vers la petite épaule rougie par le bain.

    — Exactement. Les enfants, c’est délicat, dit-il pour se donner une contenance.

     Khijniakov fut le dernier à tenter l’expérience. Ses doigts sentirent un instant le contact de quelque chose de vivant, duveteux comme du velours, si faible et si doux que ses propres doigts en furent changés, gardant comme l’empreinte de cette douceur. Ainsi, le cou tendu, le visage illuminé malgré eux d’un sourire reflétant un bonheur étrange, se tenaient-ils tous, le voleur, la prostituée et l’homme solitaire et perdu, et cette vie ténue, aussi faible qu’une petite lueur dans la steppe, leur faisait signe et leur adressait une promesse où se mêlaient beauté, clarté et immortalité. Heureuse, la mère de l’enfant les regardait avec fierté, et au-dessus d’eux et du plafond bas, s’élevait le massif bâtiment de pierre, avec ses grandes et hautes pièces dans lesquelles erraient des gens riches et pétris d’ennui.

     La nuit tomba. La nuit noire et mauvaise comme toutes les nuits, recouvrant d’obscurité les routes lointaines et enneigées, et, aux arbres, se figèrent d’angoisse les branches esseulées, les premières à accueillir le lever du soleil. Avec les frêles lueurs de leurs lampes, les humains tentaient de la combattre mais, puissante et méchante, elle ceinturait sans échappatoire ces feux isolés, les ténèbres remplissaient le cœur des hommes. Et, chez beaucoup d’entre eux, la nuit éteignit les dernières et faibles étincelles.

     Khijniakov  ne dormait pas. Petite boule repliée, il fuyait le froid et la nuit sous son moelleux empilement de hardes et pleurait – sans effort ni douleur, sans un frémissement, comme pleurent les innocents au cœur aussi pur que celui des petits enfants. Il plaignait cette petite boule qu’il était, il lui semblait pleurer l’humanité toute entière et plaindre la vie humaine dans sa totalité, et ce sentiment abritait une joie profonde et secrète. Dans cet enfant qui venait de naître, il se voyait renaître pour une vie nouvelle, une vie qui durerait, une vie qui serait belle. Il aimait cette vie et il la plaignait, et cela lui causait un tel plaisir qu’il se mit à rire, imprima une secousse au tas de loques et demanda :

     — Je pleure sur quoi ?    

     — Ne trouvant pas de réponse, il conclut :

     — Comme ça.

     Et ces simples mots contenaient une idée si profonde qu’une nouvelle vague de larmes secoua la poitrine malade de cet homme à la vie si tristement solitaire.

     Mais à son chevet, sans bruit, la mort était revenue s’asseoir, rapace placide, patient et persévérant – qui attendait.          

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Billet de blog
La grande nostalgie
Les nostalgiques de l'ère fasciste s'en donnent à cœur joie pour ressortir les reliques de l'époque. Dimanche matin à Porta Portese, le plus grand marché aux puces de la capitale, j'ai trouvé un choix impressionnant de memorabilia de l'ère Mussolini.
par D Magada