Le récit d'un inconnu, chapitres I à IX (Anton Tchékhov)

Ces chapitres constituent une première partie, le récit subissant une inflexion notable ensuite. Un certain mystère plane sur le début. La suite lèvera un peu ce mystère, mais la censure rôde. Le chapeau de présentation en reparlera...

Le récit d’un inconnu

(Anton Tchékhov)

 

 

 

 

I

 

     Pour des raisons qu’il n’y a pas lieu de détailler maintenant, je dus entrer comme valet de chambre chez un fonctionnaire de Pétersbourg nommé Orlov. Il avait dans les trente-cinq ans et s’appelait Guéorgui Ivanytch.

     J’étais entré chez cet Orlov à cause de son père, homme d’État très en vue que je tenais pour un sérieux ennemi de ma cause. Je m’étais dit que, vivant chez le fils, j’apprendrais par le menu, en écoutant les conversations et en lisant les papiers et les notes que je trouverais sur le bureau, les plans et les intentions du père.

     D’ordinaire, la sonnerie électrique retentissait vers onze heures chez moi, à l’office, m’informant du réveil de mon maître. Lorsque je pénétrais dans sa chambre en apportant son habit brossé et ses souliers cirés, Guéorgui Ivanytch était assis dans son lit, immobile, non pas ensommeillé mais plutôt fatigué d’avoir dormi, regardant dans une seule direction et ne manifestant aucun plaisir à s’être réveillé. Je l’aidais à s’habiller, opération à laquelle il se soumettait de mauvaise grâce, restant silencieux et ne semblant pas remarquer ma présence ; ensuite, la tête encore humide de sa toilette et fraîchement aspergé de parfum, il allait prendre son café dans la salle à manger. Il se mettait à table, buvait son café en feuilletant les journaux et nous nous tenions respectueusement près de la porte à le regarder, moi et Paulia, la femme de chambre. Deux personnes adultes devaient, le plus attentivement du monde, en regarder une troisième boire du café et grignoter des biscottes. Voilà qui est très probablement ridicule et saugrenu, mais je ne trouvais rien d’humiliant à rester parfois près de la porte, bien que je fusse tout autant gentilhomme qu’Orlov, et tout aussi instruit que lui.

     J’avais alors un début de phtisie, et peut-être aussi quelque chose de plus sérieux. J’ignore si c’est sous l’influence de la maladie ou celle d’un changement commençant à se manifester dans ma conception du monde sans que je le remarque sur le moment, toujours est-il que s’emparait de moi, de jour en jour, une soif passionnée et irritante de vie ordinaire, celle de tous les jours. J’aspirais à la tranquillité de l’âme, j’avais des envies de santé, de bon air et de satiété. Je devenais rêveur et, en tant que tel, je ne savais pas ce qu’il me fallait au juste. Tantôt j’avais envie d’entrer au monastère et d’y passer des journées entières près de la fenêtre à regarder les arbres et les champs ; tantôt je me voyais acheter cinq ou six déciatinesde terrain et mener la vie d’un propriétaire ; tantôt encore je me promettais de m’occuper de science et de devenir immanquablement professeur dans quelque université de province. Je suis lieutenant de vaisseau à la retraite ; je rêvais de la mer, de notre escadre et de la corvette sur laquelle j’avais fait le tour du monde. J’avais envie de ressentir encore une fois cette sensation que l’on éprouve lorsque, en se promenant dans une forêt tropicale ou en voyant un coucher de soleil sur le golfe du Bengale2, on défaille d’enthousiasme en même temps qu’on a le mal du pays. Je rêvais de montagnes, de femmes, de musique, et, avec la curiosité d’un enfant, je scrutais les visages et je prêtais l’oreille aux voix. Et, lorsque je me tenais près de la porte et regardais Orlov boire son café, je n’avais pas l’impression d’être un valet, mais un homme s’intéressant à tout ce qui existe, même à Orlov.

     Physiquement, Orlov était du type pétersbourgeois : les épaules étroites, la taille élancée, les tempes creuses, les yeux d’une teinte incertaine et une végétation clairsemée  et pâlichonne sur la tête, pareil pour la barbe et la moustache. Son visage était soigné, mais dépourvu de fraîcheur et d’aspect désagréable. Particulièrement lorsque Orlov réfléchissait ou dormait. La description d’un physique commun est sans grand intérêt ; en outre, Pétersbourg n’est pas l’Espagne, l’apparence masculine n’y joue pas un grand rôle, même en matière d’amour, elle ne compte que pour les valets et les cochers, gens de belle prestance. J’ai parlé du visage et des cheveux d’Orlov uniquement parce qu’il y avait, dans son apparence, une chose digne d’être mentionnée : quand Orlov se mettait à lire un journal ou un livre, peu importe lequel, ou encore lorsqu’il se trouvait en présence d’autres gens, quels qu’ils fussent, on voyait poindre dans ses yeux un sourire ironique et tout son visage prenait une expression de raillerie légère, dépourvue de méchanceté. À chaque fois, avant de lire ou d’entendre quelque chose, son ironie était de sortie, exactement comme un sauvage tient prêt son bouclier. C’était une habitude d’ironie déjà ancienne et, à la longue, elle apparaissait sur son visage sans que sa volonté y fût pour quelque chose, c’était probablement une sorte de réflexe. Mais nous en reparlerons plus tard.

     À midi passé, une expression ironique sur la figure, il attrapait sa serviette bourrée à craquer de papiers et allait rejoindre son service. Il ne dînaitpas chez lui et rentrait à plus de huit heures. J’allumais dans son cabinet la lampe et les bougies, et lui s’asseyait dans un fauteuil, les jambes allongées sur une chaise et, se prélassant ainsi, se mettait à lire. Il ramenait presque chaque jour des librairies des livres nouveaux, ou on les lui envoyait, et gisait dans les recoins de l’office comme sous mon lit une quantité de livres en trois langues, outre le russe, déjà lus et balancés. Il lisait avec une rapidité extraordinaire. On a coutume de dire : dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es. C’est peut-être vrai, du reste, mais on ne pouvait vraiment pas se faire une opinion sur Orlov à partir de ce qu'il lisait. C’était une sorte de bouillie. Philosophie, romans français, économie politique, finances, nouveaux poètes, éditions du Posriednik4 – il lisait tout cela à la même vitesse, ses yeux exprimant toujours la même ironie.

     À dix heures passées, il s’habillait avec soin, souvent en habit, mettant très rarement son uniforme de gentilhomme de la Chambre5, et sortait. Il rentrait vers le matin.

     Nous menions avec lui une vie paisible et sans la moindre dispute. D’ordinaire, il ne s’apercevait pas de ma présence, et lorsqu’il me parlait, son habituelle expression ironique ne se lisait pas sur sa figure – clairement, je n’étais pas un être humain à ses yeux.

     Une seule fois je le vis se mettre en colère. Un jour – une semaine après mon embauche chez lui –, il était revenu de quelque dîner vers les neuf heures, l’air fatigué et prêt à des fantaisies. Tandis que je le suivais dans le cabinet pour y allumer les bougies, il me dit :

     — Il y a une sale odeur, par ici.

     — Non, l’air est pur, répondis-je.

     — Et moi je te dis que ça pue, répéta-t-il avec irritation.

     — J’ouvre tous les jours les vasistas.

     — Ne discute pas, andouille !

     Vexé, j’allais répliquer, et Dieu sait comment cela se serait terminé si Paulia, qui connaissait mieux son maître que moi, n’était pas intervenue.

     — En effet, dit-elle en haussant les sourcils, ça sent drôlement mauvais ! D’où cela vient-il ? Stépane, ouvre les vasistas au salon et fais une flambée dans la cheminée.

     Et de s’exclamer, de s’agiter et de faire le tour des pièces dans le froufrou de ses jupes et le grésillement d’un vaporisateur. Mais Orlov était toujours de mauvaise humeur ; se retenant visiblement de s’emporter, il s’assit à son bureau et rédigea en hâte une lettre. Au bout de quelques lignes, il déchira la lettre avec un reniflement irrité, et se remit à écrire.

     — Que le diable les emporte ! marmonna-t-il. On voudrait que j’aie une mémoire phénoménale !

     Ayant enfin achevé la lettre, il se leva et me dit :

     — Va en voiture à la Znamienskaïa6 et donne cette lettre à Zinaïda Fiodorovna Krassnovskaïa, en mains propres. Mais commence par demander au portier si son mari, c’est-à-dire monsieur Krassnovski, est revenu. Si c’est le cas, garde la lettre et fais demi-tour. Attends donc !… Au cas où elle demanderait s’il y a quelqu’un chez moi, dis-lui que j’ai depuis huit heures deux messieurs occupés à écrire.

     Je partis pour la Znamienskaïa. Le portier me dit que monsieur Krassnovski n’était pas encore rentré, et je montai au deuxième étage. Un valet de haute taille, corpulent, au teint sombre et aux favoris noirs, m’ouvrit la porte et me demanda ce que je désirais,  avec l’indolence ensommeillée et la grossièreté dont seul un valet peut faire preuve en s’adressant à un autre valet. Avant que j’eusse le temps de répondre, une dame en robe noire passa vivement de la salle au vestibule. Elle me regarda, les yeux mi-clos.

     — Zinaïda Fiodorovna est-elle chez elle ? demandai-je.

     — C’est moi, dit la dame.

     — Une lettre de Guéorgui Ivanytch.

     Elle décacheta la lettre avec impatience et, la tenant à deux mains et me montrant ses bagues ornées de diamants, se mit à la lire. Je distinguai les lignes douces de sa figure toute blanche, la saillie de son menton, ses longs cils noirs. Elle me parut n’avoir pas plus de vingt-cinq ans.

     — Saluez de ma part et transmettez mes remerciements, dit-elle après avoir fini de lire la lettre. Y a-t-il quelqu’un chez Guéorgui Ivanytch ? demanda-t-elle avec douceur, à la fois joyeuse et comme honteuse de son incrédulité.

     — Deux messieurs qui écrivent quelque chose.

     — Saluez de ma part et transmettez mes remerciements, répéta-t-elle et,  penchant la tête et lisant la lettre en marchant, elle sortit sans bruit.

     À l’époque, je voyais peu de femmes, et cette dame fugitivement entrevue me fit de l’effet. En rentrant à pied, je me rappelais son visage et l’odeur délicate de son parfum, et je rêvais. À mon retour, Orlov n’était plus là.           

 

 

  1. La déciatine fait 1,1 hectare environ.
  2. Souvenir ébloui de l’auteur, lors de son retour de Sakhaline par voie maritime.
  3. Repas principal, vers quinze-seize heures.
  4. Le médiateur, éditions populaires lancées en 1884 à Pétersbourg à l’initiative de Tolstoï.
  5. Noble attaché à la personne du tsar, à l’imitation des autres cours européennes.
  6. Place de Saint-Pétersbourg, devenue en 1918 « Place de l’insurrection ».   

 

 

 

II

 

    Tout se passait donc très tranquillement avec mon maître, et cependant le côté sale et blessant qui me faisait si peur au moment d’entrer chez Orlov comme valet de chambre était bel et bien là et se faisait sentir quotidiennement. Je ne m’entendais pas avec Paulia. C’était une créature replète et gâtée, qui adorait Orlov parce qu’il était maître, et me méprisait parce que j’étais valet. Pour un véritable valet ou un vrai cuisinier, elle était sûrement séduisante : des joues rubicondes, un nez retroussé, des yeux mi-clos et un corps potelé, devenant grassouillet. Elle se mettait de la poudre, se maquillait les sourcils et les lèvres, se serrait dans un corset et portait une tournure1 ainsi qu’un bracelet de pièces. Elle marchait à petits pas, en sautillant ; en avançant, elle roulait des épaules et tortillait du popotin, comme on dit. Le frou-frou de ses jupes, le craquement de son corset et le tintement de son bracelet, ainsi que cette odeur vulgaire de rouge à lèvres, de vinaigre de toilette et de parfum dérobés à son maître, éveillaient en moi, lorsque le matin je faisais le ménage avec elle, le sentiment d’accomplir avec elle une besogne infâme.

     Elle m’avait pris en grippe depuis le premier jour, peut-être parce que je ne volais pas de concert avec elle, ou parce que je ne manifestais aucunement le désir de devenir son amant, ce qui devait la vexer, ou peut-être encore parce qu’elle flairait en moi un être qui lui était étranger. Mon inexpérience, mon apparence ne correspondant pas à celle d’un laquais et ma maladie lui semblaient piteuses et provoquaient en elle un sentiment de dégoût. Je toussais alors fortement et l’empêchais parfois de dormir, car seule une cloison de bois séparait nos deux pièces2, et tous les matins elle me disait :

     — Une fois de plus, tu ne m’as pas laissé dormir. Ta place est à l’hôpital, et non chez des maîtres.

     Elle voyait en moi, avec tant de bonne foi, non pas un être humain, mais quelque chose qui lui était infiniment inférieur, qu’il lui arrivait, à l’instar des matrones romaines ne ressentant pas de honte à se baigner en présence d’esclaves, de se promener devant moi en chemise.

     Un jour, en dînant (nous recevions chaque jour une soupe et en rôti en provenance d’une gargote), étant dans un état de rêverie exquise, je lui demandai :

     — Paulia, croyez-vous en Dieu ?

     — Évidemment !

     — Donc, repris-je, vous croyez au Jugement dernier et qu’à ce moment nous rendrons compte à Dieu de la moindre de nos mauvaises actions ?

     Elle ne répondit rien, faisant juste une grimace dédaigneuse, et je compris, en regardant alors ses yeux froids et rassasiés, que pour cette nature tout d’une pièce et entièrement finie, il n’y avait ni Dieu, ni conscience, ni lois, et que s’il me fallait commettre un meurtre, un vol ou allumer un incendie, je ne pourrais trouver, moyennant finances,

meilleur complice.

     Me trouvant dans une ambiance nullement familière, non habitué à m’entendre dire « tu » et à mentir en permanence (à dire « Monsieur n’est pas là », alors qu’il était là), je supportai mal ma première semaine chez Orlov. Dans mon habit de valet, je me sentais comme engoncé dans une cuirasse. Puis je m’habituai. Tel un authentique valet, je servais à table, faisais les chambres, m’acquittais de toutes sortes de commissions, à pied ou en fiacre. Lorsque Orlov n’avait pas envie d’aller retrouver Zinaïda Fiodorovna ou qu’il avait oublié sa promesse de s’y rendre, j’allais en voiture à la Znamienskaïa lui remettre une lettre en mains propres et lui mentir. Et le résultat de tout cela n’était pas du tout celui que j’avais escompté en prenant cette place de valet ; chaque jour de ma nouvelle vie s’avérait un jour perdu aussi bien pour moi que pour ma cause, car Orlov ne parlait jamais de son père, et ses hôtes non plus ; des actions du célèbre homme d’État je ne savais que ce que m’apprenaient, comme par le passé, les journaux et ma correspondance avec les camarades. Les centaines de notes et de papiers que je trouvais et lisais dans le cabinet n’avaient aucun rapport, même éloigné, avec ce que je cherchais. Orlov se désintéressait complètement de l’activité retentissante de son père, et semblait ne point en avoir entendu parler, à croire que pour lui, son père était mort depuis longtemps.

 

 

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Tournure
  2. Lui a son lit à l'office, et elle a une chambre contiguë...

 

 

 

III

 

     Le jeudi, nous avions du monde.

     Je commandais au restaurant un morceau de rosbif et téléphonais chez Elisseïev1 pour nous faire apporter du caviar, du fromage, des huîtres, etc. J’achetais des cartes à jouer. Dès le matin, Paulia préparait le service à thé et la vaisselle du dîner. À vrai dire, cette petite activité mettait un peu de variété dans notre vie oisive, et les jeudis étaient pour nous les jours les plus intéressants.

     Nous n’avions que trois invités. Le plus imposant, et aussi peut-être celui qui présentait le plus d’intérêt, s’appelait Piékarski; c’était un homme de haute taille, maigre, d’environ quarante-cinq ans, présentant un long nez busqué, une grande barbe noire et une calvitie. Il avait de grands yeux à fleur de tête et son visage arborait l’expression grave et pensive d’un philosophe grec. Il travaillait dans l’administration ferroviaire et dans la banque, était conseiller juridique d’une haute administration publique et était en relation avec une quantité de gens à titre de tuteur, organisateur de concours, etc. Son grade3 était très modeste et il se qualifiait lui-même avec simplicité d’avocat, mais son influence était considérable. Il suffisait de sa carte de visite, ou d’un mot de lui, pour vous épargner une longue attente chez une célébrité médicale, le directeur d’une compagnie de chemins de fer ou un haut fonctionnaire ; on disait que sa protection permettait d’obtenir un emploi relevant du quatrième grade et d’étouffer n’importe quelle affaire désagréable. On le tenait pour un homme très intelligent, mais d’une intelligence atypique, étrange. Il pouvait en un instant multiplier de tête 213 par 373, ou convertir des livres sterling en marks sans crayon ni barème, connaissait sur le bout des doigts ce qui concernait les chemins de fer et les finances, et rien de ce qui touchait l’administration n’avait de secret pour lui ; en matière de droit civil, on le disait avocat fort subtil, et il était malaisé de se mesurer à lui. Mais bien des choses sues même par des gens bêtes échappaient complètement à cette extraordinaire intelligence. Ainsi, il ne pouvait absolument pas comprendre pourquoi les gens s’ennuient, pleurent, se brûlent la cervelle et même en tuent d’autres, pourquoi ils s’émeuvent de choses et d’événements qui ne les concernent pas personnellement, ni pourquoi la lecture de Gogol ou de Chtchédrine les fait rire… Les abstractions disparaissant dans les régions de la pensée et du sentiment lui paraissaient incompréhensibles et lassantes, au même titre que la musique pour quelqu’un dépourvu d’oreille. Il regardait les gens seulement d’un point de vue pratique et les partageait en deux : les capables et les incapables. Il ne connaissait pas d’autre classement. L’honnêteté, la probité voilà tout au plus des indices de capacité. Faire la noce, jouer aux cartes et s’adonner à la débauche est envisageable, tant que cela ne gêne pas les affaires. Croire en Dieu n’est pas très malin, mais il faut conserver la religion, car un principe le retenant est indispensable au peuple qui, autrement, ne travaillerait pas. Les peines sont nécessaires seulement pour intimider. Il n’y a aucune raison d’aller en villégiature, puisqu’on est bien en ville. Et ainsi de suite. Il était veuf sans enfants, mais vivait largement, comme un homme ayant une famille, et son appartement lui coûtait trois mille roubles par an.

     Le second invité, Koukouchkine, promu jeune au grade de conseiller d’État véritable, était de petite taille et se distinguait par l’effet au plus haut point désagréable que faisait, sur sa personne, la disproportion entre son torse gras et épais et sa petite figure maigre. Il avait la bouche en cœur et de petites moustaches taillées qui avaient l’air maintenues par un vernis. Il avait des manières de lézard. Il n’entrait pas quelque part, mais pour ainsi dire rampait, trottinant à petits pas et se dandinant avec de petits rires ; quand il riait vraiment, il montrait ses dents.  Comme fonctionnaire, il était attaché à quelqu’un, chargé de missions spéciales, et ne faisait rien, bien qu’il perçût de gros appointements, notamment l’été, lorsqu’on l’envoyait remplir diverses missions inventées pour lui. Il était arriviste non seulement jusqu’à la moelle des os, mais jusqu’à la dernière goutte de sang, petit arriviste, en outre, sans assurance, construisant sa carrière à coup d’aumônes. Pour quelque décoration étrangère, ou pour faire imprimer dans les journaux qu’il avait assisté en même temps que de hautes personnalités à une messe de Requiem ou à un Te Deum, il était prêt à à toutes les humiliations, à mendier, à flatter et à faire des promesses. Par couardise, il flattait Orlov et Piékarski, les tenant pour des puissants ; il nous flattait, Paulia et moi, parce que nous étions au service d’un homme influent. À chaque fois que je lui retirais sa pelisse, il avait un petit rire et me demandait : « Es-tu marié, Stepane ? » – et s’ensuivaient des trivialités scabreuses –, signe d’attention particulière à mon égard. Koukouchkine flattait les faiblesses d’Orlov, sa dépravation et son indifférence repue ; pour lui complaire, il affectait d’être un railleur enragé, un esprit fort, il critiquait avec lui ceux devant qui, ailleurs, il feignait servilement la bigoterie. Lorsqu’il était question, en soupant, des femmes et de l’amour, il jouait au libertin délicat et raffiné. De façon générale, on doit observer que les jouisseurs pétersbourgeois aiment  évoquer leurs goûts singuliers. Un autre jeune promu conseiller d’État véritable se contente fort bien des caresses de sa cuisinière ou de quelque malheureuse ramassée sur l’avenue Nevski, mais à l’entendre, il est affecté de tous les vices de l’Orient et de l’Occident, il est membre honoraire d’une dizaine de sociétés secrètes coupables, et la police s’intéresse déjà à lui.

     Le troisième invité, Grouzine, était le fils d’un respectable savant ayant le grade de général ; du même âge qu’Orlov, il avait de longs cheveux blonds, des yeux de taupe et portait des lunettes en or. Je me rappelle ses longs doigts pâles, ceux d’un pianiste ; et toute sa personne tenait un peu du musicien, du virtuose. Dans les orchestres, de telles gens jouent en qualité de premier violon. Il toussait et souffrait de migraines, de façon générale, il avait l’air faible et maladif. Chez lui, sans doute, on l’habillait et on le déshabillait comme un enfant. Après l’école de droit, il avait commencé dans les services judiciaires, puis s’était fait transférer au Sénat, qu’il avait quitté pour occuper, par protection, une place au ministère des Domaines, également abandonnée peu après. De mon temps, il travaillait comme chef de bureau dans le département d’Orlov, mais disait qu’il retournerait bientôt dans les services judiciaires. Il montrait une insouciance rare tant vis-à-vis de ses fonctions que de ces changements de place, et lorsqu’on parlait sérieusement devant lui de grades, de décorations et de traitements, il souriait avec bonhommie et répétait l’aphorisme de Proutkov4 : « Ce n’est qu’au service de l’État que l’on saura la vérité ! » Il avait une petite femme au visage ratatiné, très jalouse, et cinq enfants squelettiques ; il trompait sa femme, n’aimait ses enfants que lorsqu’il les voyait et, en gros, montrait une certaine indifférence pour sa famille, à qui il jouait des tours. Avec les siens, il vivait à crédit, empruntant à droite et à gauche, à la moindre occasion, y compris à ses chefs et aux portiers. C’était une nature veule, dont l’indolence allait jusqu’à une complète indifférence vis-à-vis de soi-même, flottant au gré du courant sans savoir vers où ni pourquoi. Il allait où on le menait. L’emmenait-on dans quelque bouge, il y allait ; si l’on mettait du vin devant lui, il le buvait, sinon il s’en passait ; pestait-on contre les femmes en sa présence, il s’en prenait à la sienne, assurant qu’elle avait gâché sa vie ; louait-on les femmes, il s’y mettait et disait sur le ton de la sincérité : « La pauvre, je l’aime beaucoup ! » Il n’avait pas de pelisse et portait toujours un plaid qui sentait la chambre d’enfants. Lorsqu’au souper, plongé dans ses pensées, il roulait en boulettes la mie de pain et buvait des quantités de vin rouge, j’étais presque sûr, étrangement, qu’il y avait quelque chose emprisonné en lui, quelque chose dont il sentait confusément la présence, mais qu’il ne réussissait pas à saisir et à apprécier, en raison des vaines trivialités de sa vie. Il jouait un peu de piano. Ceci, par exemple : il s’assoit derrière l’instrument, plaque deux-trois accords et se met à chantonner :                   

                Que me réserve le jour qui vient ?5

     mais tout de suite, comme effaré, le voilà qui se lève et s’éloigne du piano. Les hôtes se retrouvaient vers dix heures du soir. Ils jouaient aux cartes dans le cabinet d’Orlov, tandis que Paulia et moi leur servions du thé. C’est là seulement que je pouvais mesurer comme il convient le plaisir que procure l’état de domestique. Se tenir debout près de la porte pendant quatre ou cinq heures, veiller à ce que les verres soient remplis, changer les cendriers, accourir pour ramasser la craie6 ou une carte tombée, mais surtout, rester debout, attendre, être attentif sans oser ni parler, ni tousser, ni sourire, voilà qui est, je vous l’assure, plus pénible que le plus pénible labeur d’un paysan. Il m’était arrivé par le passé d’être de quart pendant quatre heures, par nuit agitée, l’hiver, et je trouve le quart incomparablement moins dur.

     Ils jouaient jusqu’à deux, voire trois heures, ensuite, s’étirant, ils passaient dans la salle à manger pour souper ou, comme disait Orlov, pour casser une petite croûte. Les conversations accompagnaient le souper. Habituellement, au début, Orlov, les yeux rieurs, se mettait à discourir à propos de l’une de leurs connaissances, d’un livre qu’il venait de lire, d’une nouvelle nomination ou d’un nouveau projet ; le flatteur Koukouchkine se mettait au diapason et commençait alors, suivant mon humeur de l’époque, un concert répugnant. L’ironie d’Orlov et de ses amis n’avait pas de limites et n’épargnait rien ni personne. Parlait-on de religion : ironie ; de philosophie, du sens de la vie et de ses buts : ironie ; soulevait-on la question du peuple : ironie. Il existe à Pétersbourg une race particulière de gens tout particulièrement occupés  à tourner en ridicule le moindre fait que nous offre la vie ; même devant un affamé ou un suicidé, ils ne peuvent pas passer sans dire des poncifs. Mais Orlov et ses amis ne plaisantaient pas, ne blaguaient pas, ils faisaient de l’ironie. Ils disaient que Dieu n’existait pas et qu’avec la mort, la personnalité disparaissait complètement ; il n’y avait d’immortels qu’à l’Académie française. Le bien véritable n’existait pas et ne saurait exister, car son existence supposait la perfection humaine, absurdité logique. La Russie était un pays aussi ennuyeux et misérable que la Perse. L’intelligentsia n’était pas fiable ; à en croire Piékarski, elle était composée, dans sa très grande majorité, d’incapables et de bons à rien. Quant au peuple, il était en pleine dégénérescence : on n’y trouvait qu’ivrognes, fainéants et voleurs invétérés. Point de science chez nous, la littérature y était sans grâce et le commerce reposait sur l’escroquerie : « Sans tromperie, pas de vente ». Et le tout à l’avenant, aussi ridicule.

     Le vin rendait la fin du souper plus gaie, les conversations se faisaient plus joviales. On raillait la vie privée de Grouzine, les succès de Koukouchkine et l’on se moquait de Piékarski, lequel avait, à ce qu’on croyait, dans son carnet de dépenses une page intitulée : Œuvres de bienfaisance, et une autre : Besoins physiologiques. On disait qu’il n’y avait pas de femme fidèle, qu’il n’était pas d’épouse dont on ne pût, avec une certaine pratique, obtenir les caresses sans sortir du salon, tandis que son mari était tout près, dans le cabinet. Les adolescentes étaient dépravées et savaient déjà tout. Orlov conservait la lettre d’une lycéenne de quatorze ans ; au rentrant du lycée, elle avait « fait la connaissance, sur la Nevski, d’un petit officier » qui l’aurait emmenée chez lui et ne l’aurait laissé repartir que tard le soir, et elle s’était empressée de l’écrire à une amie pour lui faire partager son ivresse. On disait que la pureté des mœurs n’avait jamais existé, il n’y en avait pas, elle était bien sûr inutile ; l’humanité s’en était fort bien passée jusqu’à maintenant. Le mal causé par la prétendue débauche était sans aucun doute exagéré. Telle dépravation pouvant, de nos jours, faire l’objet de poursuites n’avait pas empêché Diogène d’être un philosophe et un maître ; César et Cicéron étaient des débauchés, en même temps que de grands hommes. Le vieux Caton épousa une jeunesse et continua néanmoins à passer pour un abstinent rigoureux et un sévère gardien des mœurs.

     Vers trois ou quatre heures, les invités se quittaient ou partaient ensemble en banlieue ou à l’Offitserskaïa, chez une certaine Varvara Ossipova, moi je me retirais à l’office, restant longtemps sans pouvoir m’endormir à cause de mon mal de tête et de ma toux.

 

 

  1. Grande et luxueuse épicerie de Saint-Pétersbourg.
  2. Quelques mots sur les noms : Orlov : Delaigle, Piékarski : Duboulanger, Koukouchkine Ducoucou et Grouzine : Géorgien. Le nom de Krassnovski n’a pas de signification particulière, il semble provenir du nom d’un village, on peut rappeler que krassny signifie rouge.
  3. Dans le tchin, la hiérarchie des fonctionnaires depuis Pierre le Grand. Le quatrième grade, dont il est question juste après, est un rang élevé : général-major et conseiller d’État véritable.
  4. Pseudonyme collectif d’Alexeï Konstantinovitch Tolstoï et de ses cousins, les trois frères Jemtchoujnikov.
  5. Eugène Onéguine, chapitre VI, strophe 21. Tchékhov adorait l’opéra que Tchaïkovski avait créé à partir du « roman en vers » de Pouchkine, comme il l’écrivit dans une lettre à Souvorine en octobre 1889.
  6. Pour noter les gains et les pertes.
  7. Rue des officiers. Varvara, c’est notre Barbara.

 

 

 

IV

 

     Trois semaines environ après mon entrée en service, un dimanche matin, quelqu’un sonna à la porte. Il n’était pas onze heures, et Orlov dormait encore. J’allai ouvrir. Vous pouvez imaginer mon étonnement : sur le palier se tenait une dame portant un voile.

     — Guéorgui Ivanytch est-il levé ? demanda-t-elle.

     À la voix, je reconnus Zinaïda Fiodorovna, chez qui je portais des lettres rue Znamienskaïa. Je ne sais plus si je trouvai de quoi lui répondre à temps – son apparition me troublait.  Du reste, elle n’avait cure de ma réponse. En un instant, elle passa rapidement près de moi, remplissant le vestibule de son parfum, arôme dont je me souviens parfaitement encore aujourd’hui, se glissa dans l’appartement, et le bruit de ses pas s’estompa. On n’entendit plus rien, ensuite, pendant une bonne demi-heure. Mais on sonna de nouveau. C’était cette fois une jeune fille endimanchée, apparemment une femme de chambre de quelque maison riche, et notre portier qui, tous deux essoufflés, montaient deux valises et une malle en osier.

     — C’est pour Zinaïda Fiodorovna, dit la jeune fille.

     Et elle s’en alla sans rien ajouter. Tout cela était mystérieux et amena un sourire moqueur et entendu sur les lèvres de Paulia, pleine de vénération pour son maître jusque dans ses frasques ; c’était comme si elle voulait dire : « Voilà comme nous sommes ! », et elle marchait sur la pointe des pieds. Enfin, des pas se firent entendre. Zinaïda Fiodorovna fit irruption dans le vestibule et, me voyant à la porte de l’office, elle me dit :

     — Stepane, apportez ses vêtements à Guéorgui Ivanytch.

     Lorsque j’entrai chez Orlov avec ses habits et ses souliers, je le trouvai assis sur son lit, les pieds sur la peau d’ours. Toute sa personne exprimait le trouble. Il ne faisait pas attention à moi et ne se souciait pas de l’opinion d’un valet comme moi : manifestement, il se sentait troublé et gêné devant lui-même, devant son « œil intérieur ». Il s’habilla, se débarbouilla, puis joua de la brosse et du peigne en silence et sans se presser, comme s’il voulait se donner le temps d’étudier et d’évaluer sa situation ; il était clair, on le voyait même à son dos, qu’il était embarrassé et mécontent de lui.

     Ils prirent leur café ensemble. Zinaïda Fiodorovna se versa du café et en donna à Orlov, puis mit les coudes sur la table et se mit à rire.

     — Je ne peux pas encore y croire, dit-elle. Lorsque, après un long voyage, on arrive à l’hôtel, on ne peut pas croire qu’on en a fini. C’est agréable, de souffler un peu.

     Avec une expression de petite fille fort désireuse de faire des gamineries, elle souffla légèrement et se remit à rire.

     — Pardonnez-moi, dit Orlov en montrant ses journaux. Lire en prenant mon café est une habitude dont je ne puis me défaire. Mais je sais faire deux choses à la fois : lire et écouter.

     — Lisez, lisez… Vous garderez vos habitudes et votre liberté. Mais pourquoi cette face de carême ? Vous êtes toujours comme ça le matin, ou seulement aujourd’hui ? Vous n’êtes pas content ?

     — Au contraire. Mais je reconnais que je suis un peu abasourdi.

     — Pourquoi ? Vous avez eu le temps de vous préparer à mon invasion. Je vous en menaçais tous les jours.

     — Oui, mais je ne m’attendais pas à vous voir mettre votre menace à exécution aujourd’hui.

     — Moi-même, je ne m’y attendais pas, mais c’est mieux ainsi. Cela vaut mieux, mon ami. Arracher tout de suite la dent malade – et tout est fini.

     — Évidemment.

     — Ah, mon chéri ! dit-elle en plissant les paupières. Tout est bien qui finit bien, mais, avant, que de chagrin ! Ne faites pas attention, en me voyant rire ; je suis gaie, heureuse, mais j’ai davantage envie de pleurer que de rire. J’ai subi hier une vraie bataille, poursuivit-elle en français. Dieu seul sait combien cela me fut pénible. Mais je ris, parce que je n’arrive pas à y croire. Être assise et prendre le café avec vous, j’ai l’impression que ce n’est pas réel, que je rêve.

     Là-dessus, elle raconta, toujours en français, comment elle avait quitté son mari la veille, et ses yeux tantôt se remplissaient de larmes, tantôt riaient et regardaient Orlov avec ravissement. Elle dit que cela faisait longtemps que son mari avait des soupçons, mais il fuyait les explications ; des disputes éclataient souvent entre eux, au plus fort desquelles il avait l’habitude de se taire d’un seul coup et d’aller dans son cabinet, pour éviter de s’emporter au point de laisser échapper ses soupçons, lui permettant ainsi d’entamer une explication. Zinaïda Fiodorovna se sentait quant à elle coupable, nulle, incapable d’agir pour de bon, avec hardiesse ; ce qui la faisait, chaque jour qui passait, se détester un peu plus et haïr davantage son mari, cela la torturait, elle était comme en enfer. Mais la veille, pendant leur dispute, comme il s’écriait d’une voix plaintive : « Quand tout cela finira-t-il donc, mon Dieu ? » et partait dans son cabinet, elle avait couru après lui comme un chat après un souris et, l’empêchant de refermer sa porte, lui avait crié qu’elle le haïssait de toute son âme. Il l’avait alors laissée entrer, elle lui avait tout dit, lui avouant qu’elle en aimait un autre, que son vrai mari, c’était cet autre et qu’elle estimait, en conscience, de son devoir de s’installer chez lui malgré tout, dût-on la mitrailler.

     — Vous avez un fort penchant pour le romantisme, l’interrompit Orlov sans quitter des yeux son journal.

     — Elle se mit à rire et poursuivit son récit sans toucher à son café. L’embrasement de ses joues l’embarrassait un peu, elle nous jetait, à Paulia et moi, des coups d’œil gênés. La suite de son récit m’apprit que son mari lui avait répondu par des reproches, des menaces et pour finir des larmes ;  il eût été plus juste de dire que c’était lui qui avait subi une bataille, et non elle.

     — Oui, mon ami, disait-elle, tout alla très bien tant que j’étais toute tendue mais, la nuit venue, j’ai perdu courage. Vous, Georges1, vous n’êtes pas croyant, mais moi je suis un peu croyante et je redoute le châtiment. Dieu nous demande d’être patients, généreux, prêts à nous sacrifier, et moi je refuse de patienter et désire vivre à ma guise. Est-ce bien ? Et si, du point de vue de Dieu, c’était mal ? À deux heures du matin, mon mari est entré chez moi et m’a dit : « Je vous interdis de partir. Je vous ferai ramener par la police, ce sera un scandale. » Et un peu plus tard, je le vois de nouveau sur le seuil, comme une ombre. « Épargnez-moi. Votre fuite peut me faire du tort, au bureau. » Ces mots ont eu sur moi un effet brutal : je me suis retrouvée comme vermoulue, je me suis dit que c’était le début du châtiment, je me suis mise à trembler d’effroi et à pleurer. J’avais l’impression que le plafond allait s’écrouler sur moi, qu’on m’amènerait sur-le-champ au poste de police, que vous cesseriez de m’aimer, bref, Dieu sait quoi ! J’ai pensé à entrer au couvent ou à me faire garde-malade quelque part, à renoncer au bonheur, c’est alors que je me suis souvenue que vous m’aimiez et que je n’avais pas le droit de disposer de moi sans votre consentement, et tout a commencé à s’embrouiller dans ma tête, j’étais au désespoir, je ne savais que penser ni que faire. Mais le cher soleil s’est levé, et j’ai retrouvé ma gaieté. J’ai attendu le matin et je vous suis tombée dessus. Ah, mon chéri, que j’ai souffert ! Deux nuits de suite, je n’ai pas fermé l’œil !

     Elle était fatiguée et excitée. Elle avait en même temps envie de dormir et de parler sans arrêt, de rire et de pleurer, et d’aller déjeuner au restaurant pour ressentir sa liberté.

     — Tu as un appartement douillet, mais je crains qu’il ne soit trop petit pour deux, dit-elle après le café, en faisant rapidement le tour des pièces. Quelle chambre vas-tu me donner ? Celle-ci me plaît, parce qu’elle tout près de ton cabinet.

     Avant deux heures, elle se changea dans la chambre jouxtant le cabinet, qu’elle s’était mise à appeler sa chambre, et ils partirent déjeuner, Orlov et elle. Ils dînèrent également au restaurant, dans l’intervalle, ils coururent longuement les magasins. Jusque tard dans la soirée, j’ouvris à des commis et des livreurs m’amenant divers achats. On apporta, entre autres, un magnifique trumeau, une coiffeuse, un lit et un luxueux service à thé dont nous n’avions pas besoin. Ainsi qu’une batterie complète de casseroles en cuivre que nous alignâmes sur une étagère, dans notre cuisine froide et à l’abandon. Pendant que nous déballions le service à thé, les yeux de Paulia se mirent à briller, et elle me regarda deux ou trois fois avec haine, redoutant peut-être que je fusse le premier, avant elle, à voler une de ces mignonnes petites tasses. On apporta également un bureau pour dame, très coûteux et malcommode. Visiblement, Zinaïda Fiodorovna avait l’intention de s’installer chez nous pour de bon, en maîtresse de maison.

     Elle rentra avec Orlov un peu avant dix heures. Toute fière, ayant pleinement conscience d’avoir accompli un acte d’une extraordinaire hardiesse, éperdument amoureuse et, pensait-elle, aimée avec passion, languide, savourant à l’avance un bon et long sommeil, Zinaïda Fiodorovna s’enivrait de sa nouvelle vie. L’excès de son bonheur lui faisait presser ses mains l’une contre l’autre, se persuader que tout allait pour le mieux et  faire le serment que son amour serait éternel ; ces serments et cette conviction naïve, presque enfantine, qu’elle aussi on l’aimait d’un amour fort et éternel, la rajeunissaient de quatre ou cinq ans. Elle babillait gentiment et riait d’elle-même.

     — La liberté est le plus grand bien, il n’est rien au-dessus ! disait-elle en se forçant à articuler quelque chose de sensé et de sérieux. Tout de même, quelle absurdité, quand on y pense ! Nous n’accordons aucune valeur à notre propre opinion, fût-elle intelligente, et nous tremblons devant celle de sots. J’ai eu peur de l’opinion des autres jusqu’à la dernière minute, mais, à peine avais-je suivi ma propre idée et décidé de vivre à ma guise,  que mes yeux se sont ouverts et que j’ai surmonté cette peur bête, et me voici à présent heureuse, et je souhaite à tout le monde un pareil bonheur.

     Mais elle perdait aussitôt le fil de ses idées, elle parlait d’un nouvel appartement, de papiers peints, de voyages en Suisse et en Italie. Orlov, que faire les magasins et courir au restaurant avait fatigué, continuait à éprouver ce trouble, cette gêne intérieure que j’avais remarqués en lui le matin. Il souriait davantage par politesse que de plaisir, et lorsqu’elle parlait avec sérieux de quelque chose, il acquiesçait ironiquement : « Certes ! »

     — Stepane, trouvez-nous vite un bon cuisinier, me dit-elle.

     — Il n’y a pas lieu de se presser pour la cuisine, dit Orlov en me regardant froidement. Il faut d’abord déménager.

     Il n’avait jamais eu ni cuisinier ni chevaux, n’aimant pas, selon son expression, « ramener la saleté chez lui » ; et il ne nous tolérait, Paulia et moi, que par nécessité. Le prétendu foyer familial, avec ses joies ordinaires et ses chamailleries, froissait ses goûts par sa trivialité ; être enceinte, avoir des enfants et en parler était petit-bourgeois, de mauvais ton.  Et j’étais à présent extrêmement curieux de voir comment ces deux-là allaient vivre en bonne intelligence dans le même appartement – elle, la diligente ménagère aux casseroles de cuivre et aux rêves de bon chef et de chevaux, et lui, habitué à dire à ses amis que dans l’appartement d’un homme correct et respectable, il ne doit se trouver, pas plus qu’à bord d’un navire de guerre, ni femmes, ni enfants, ni torchons, ni ustensiles de cuisine…

 

 

1. Le prénom a été simplement transcrit dans le texte russe : Zinaïda va se mettre à parler en français.

 

 

 

V

 

     Je vais ensuite vous raconter ce qui arriva le jeudi juste après. Ce jour-là, Orlov et Zinaïda Fiodorovna avaient dîné au Contant ou au Donon1. Orlov était rentré seul et Zinaïda Fiodorovna était allée, comme je le sus plus tard, au « Quartier Pétersbourg2 » chez sa vieille gouvernante, pour attendre chez elle le départ de nos invités. Orlov n’avait pas envie de la montrer à ses amis. Je compris cela pendant le café, lorsqu’il entreprit de la convaincre, pour sa tranquillité à elle, de supprimer les jeudis.

     Comme de coutume, nos habitués arrivèrent presque en même temps.

     — Madame est-elle aussi là ? me chuchota Koukouchkine.

     — Je ne crois pas, répondis-je.

     Il entra, les yeux rusés et cochon, souriant d’un air mystérieux et se frottant les mains pour les réchauffer.

     — J’ai bien l’honneur de vous féliciter, dit-il à Orlov, le corps tout secoué d’un rire obséquieux de flatterie. Je vous souhaite de croître et de vous multiplier comme les cèdres du Liban3.

     Les invités allèrent dans la chambre à coucher et lâchèrent de bons mots à propos des chaussons féminins, du tapis séparant les deux lits jumeaux et du corsage gris accroché au dossier d’un lit. Ce qui les égayait, c’était qu’un homme s’entêtant à mépriser l’aspect ordinaire de l’amour se fût laissé prendre au piège, de façon aussi banalement simple, par une femme.

     — Tu serviras ce dont tu t’es moqué, répéta plusieurs fois Koukouchkine, lequel, mentionnons-le, avait la désagréable prétention de faire étalage de paroles en slavon4. Chut ! dit-il tout bas en mettant un doigt sur ses lèvres, lorsqu’ils passèrent de la chambre à coucher à la chambre voisine du cabinet d’Orlov. Tsss ! C’est ici que Marguerite rêve à son Faust.

     Et il éclata de rire comme s’il eût dit quelque chose de très drôle. J’observais Grouzine, m’attendant à ce que son âme de musicien ne supporte pas ce rire, mais je me trompais. Son bon visage maigre rayonnait de plaisir. Lorsque les invités s’assirent pour jouer aux cartes, il dit en grasseyant et en s’étranglant de rire que le petit Georges n’avait plus, pour que son bonheur en famille soit complet, qu’à s’acheter une chibouque en merisier et une guitare. Piékarski rit posément, mais son expression concentrée montrait que la nouvelle histoire d’amour d’Orlov lui déplaisait. Il ne comprenait pas ce qui avait pu se passer.

     — Et le mari? demanda-t-il avec embarras, alors qu’on avait déjà joué trois robres.

     — Je ne sais pas, répondit Orlov.

     Piékarski passa les doigts dans sa grande barbe, pensif, et garda le silence jusqu’au souper. Comme on se mettait à table, il dit lentement, en détachant chaque mot :

     — Excuse-moi, mais je ne vous comprends pas du tout, tous les deux. Vous pouviez vous aimer et enfreindre à volonté le septième commandement– cela, je le comprends. Mais pourquoi mettre le mari dans vos secrets ? Était-ce vraiment nécessaire ?

     — Cela n’est-il pas égal ?

     — Hum… fit Piékarski, songeur. Eh bien, voici ce que je vais te dire, mon cher ami, poursuivit-il avec une concentration visible : s’il m’arrivait un jour de me remarier et si tu t’avisais de me faire cocu, arrange-toi pour que je ne remarque rien. Il est bien plus honnête de tromper quelqu’un que de gâcher sa vie et de ruiner sa réputation. Je comprends. Vous pensez tous les deux qu’en vivant ouvertement ensemble, vous vous comportez de façon extraordinairement honnête et libérale, mais je ne puis approuver ce… comment dit-on ?… ce romantisme.

     Orlov ne répondit rien. Il était de mauvaise humeur et n’avait pas envie de parler. Toujours perplexe, Piékarski tambourina sur la table, réfléchit encore et dit :

     — Tout de même, je ne vous comprends pas, elle et toi. Tu n’es pas un étudiant, et ce n’est pas une grisette. Je présume que tu aurais pu lui prendre un appartement séparé.

     — Non, je n’aurais pas pu. Lis donc Tourguéniev.

     — Pourquoi le lirais-je ? Je l’ai déjà lu.

     — Dans ses œuvres, Tourguéniev prêche pour que toute noble jeune fille aux pensées honnêtes suive l’homme qu’elle aime jusqu’au bout du monde et se fasse la servante de son idée, dit Orlov en plissant les yeux avec ironie. Le bout du monde, c’est une licence poétique7 : le monde et tous ses bouts ne tiennent-ils pas dans l’appartement de l’homme aimé ? Aussi, ne pas vivre dans le même appartement que la femme qui t’aime, c’est lui refuser sa haute mission et et ne pas partager son idéal. Oui, mon ami, Tourguéniev l’a écrit, et c’est à moi, maintenant, de m’en dépêtrer.

     — Je ne comprends pas ce que Tourguéniev vient faire là-dedans, dit à mi-voix Grouzine en haussant les épaules. Et rappelez-vous, mon petit Georges ce passage de Trois rencontres où il se promène le soir, quelque part en Italie, et entend soudain ceci :

     « Vieni pensando a me segretamente ! » se mit-il à chanter8. C’est beau !

     — Elle n’est tout de même pas venue s’installer chez toi de force, dit Piékarski. Tu l’as bien voulu toi-même.

     — Allons bon ! Non seulement je ne le voulais pas, mais je n’imaginais même pas que cela pût arriver. Quand elle disait qu’elle viendrait habiter chez moi, je pensais qu’elle blaguait gentiment.

     Tout le monde se mit à rire.

     — Je ne pouvais pas vouloir cela, reprit Orlov d’un ton laissant à penser qu’on le forçait à se justifier. Je ne suis pas un personnage de Tourguéniev, et si j’ai un jour à libérer la Bulgarie, cela ne m’obligera pas à recourir à la compagnie des dames9. Je regarde l’amour avant tout comme un besoin de mon organisme, besoin vil et ennemi de mon esprit ; il faut le satisfaire avec discernement ou y renoncer complètement, sinon, il introduit dans votre vie des éléments aussi sales que lui-même. Pour que ce soit une jouissance et non une torture, je m’efforce d’en faire quelque chose de beau et de l’entourer d’une foule d’illusions. Je ne vais pas chez une femme si je ne suis pas certain de son charme et da beauté, pas plus que je n’y vais si je ne suis pas d’attaque. C’est seulement dans ces conditions que nous arrivons à nous abuser l’un l’autre et qu’il nous semble aimer et être heureux. Mais puis-je avoir envie de casseroles en cuivre et de cheveux non coiffés, ou désirer que l’on me voie non débarbouillé et de mauvaise humeur ? Dans la simplicité de son cœur, Zinaïda Fiodorovna veut me contraindre à aimer ce à quoi je me suis soustrait toute ma vie. Elle veut qu’il y ait des odeurs de cuisine et d’eau de vaisselle dans mon appartement ; elle a besoin de déménager à grand bruit dans un autre appartement, de monter ses propres chevaux, de vérifier mon linge et se soucier de ma santé ; il lui faut à chaque instant se mêler de ma vie personnelle, épier chacun de mes pas, tout en m’assurant avec sincérité que je garderai mes habitudes et conserverai ma liberté. Elle est persuadée que nous partirons très bientôt en voyage, comme des jeunes mariés, c’est-à-dire qu’elle veut être auprès de moi en permanence, dans le train comme à l’hôtel, alors que moi, en voyage, j’aime lire et déteste bavarder.

     — Fais-lui entendre raison, dit Piékarski.

     — Et comment ? Tu t’imagines qu’elle me comprendra ? Allons donc ! Nos modes de pensée sont si éloignés ! Pour elle, quitter papa et maman, ou son mari, pour rejoindre l’homme qu’on aime, c’est le summum du courage civique, tandis que pour moi, c’est de l’enfantillage.  Aimer, se mettre avec un homme, c’est pour elle commencer une nouvelle vie, alors que pour moi cela n’a aucun sens. L’amour et l’homme constituent l’essence de sa vie, et peut-être qu’à cet égard, la philosophie de l’inconscient est à l’œuvre en elle ; essaye donc de la convaincre que l’amour n’est qu’un simple besoin, comme de manger ou de se vêtir, que le monde ne périt pas à cause de la méchanceté des maris et des femmes, que l’on peut être un débauché, un séducteur, et en même temps avoir du cœur et du génie, et que d’un autre côté, on peut renoncer aux plaisirs de l’amour tout en étant une stupide et méchante bête. De nos jours, un homme instruit, même situé au bas de l’échelle, un ouvrier français, par exemple, dépense chaque jour dix sous pour son  dîner, plus cinq sous pour le vin ; la femme lui coûte de cinq à dix sous, tandis qu’il se donne corps et âme à son travail. Zinaïda Fiodorovna, elle, ce n’est pas un sou qu’elle consacre à l’amour, c’est son âme entière. Mettons que j’essaye de lui faire entendre raison, sa réponse sincère sera de se mettre à hurler qu’elle est, à cause de moi, une femme perdue, et que c’en est fini de sa vie.

     — Ne lui dis rien, fit Piékarski, loue pour elle un autre appartement, voilà tout.

     — C’est facile à dire…

     Il y eut un silence.

     — Mais elle est mignonne, dit Koukouchkine. Elle est charmante. Les femmes comme elle s’imaginent que leur amour durera toujours, et elles se donnent en y mettant du pathos.

     — Mais il faut avoir la tête sur les épaules, dit Orlov, il faut réfléchir. Toute l’expérience que l’on peut retirer de la vie quotidienne, ainsi que les règles intangibles d’innombrables romans et drames confirment à l’unanimité que les adultères et les concubinages ne durent jamais, chez les gens corrects, plus de deux ou trois ans maximum, quel qu’ait été leur amour initial. Cela, elle doit le savoir. Aussi, tous ces déménagements, ces casseroles et ces espoirs d’amour éternel ne sont rien de plus que le désir de me duper et de se berner elle-même.  Qu’elle soit mignonne et charmante, qui le conteste ? Mais elle a mis sens dessus dessous ma vie entière ; ce que je tenais jusqu’alors pour bêtise, absurdité, elle me force à l’élever au rang de question sérieuse, je célèbre une idole que je n’avais jamais prise pour Dieu. Elle est mignonne et charmante, mais pour quelque raison, à présent, lorsque je rentre chez moi après le travail, j’éprouve un malaise, comme si je m’attendais à y trouver quelque chose de gênant, dans le genre de fumistes ayant démoli tous les poêles et fait s’écrouler des montagnes de briques. Bref, ce n’est plus un sou que j’abandonne à l’amour, mais une partie de ma tranquillité et de mes nerfs. Et ça ne va pas, ça.

     — Et dire qu’elle n’entend pas ce sacripant ! soupira Koukouchkine. Cher monsieur, dit-il  d’un ton théâtral, je vais vous délivrer de la pesante obligation d’aimer cette ravissante créature ! Je vais vous souffler Zinaïda Fiodorovna !

     — Faites donc… dit Orlov avec nonchalance.

     Koukouchkine rit quasiment une demi-minute de son rire grêle qui secouait tout son corps, avant de déclarer :

     — Attention, je ne plaisante pas ! Ne venez pas ensuite jouer les Othello !

     Tout le monde se mit à parler de Koukouchkine, l’amoureux inlassable, le séducteur irrésistible, si dangereux pour les maris, celui que les diables mettraient, dans l’autre monde, sur des charbons ardents pour sa vie dissolue.  Lui se taisait, clignait des yeux lorsqu’on évoquait des dames connues d’eux, menaçait de son petit doigt : on ne doit pas dévoiler les secrets d’autrui. Orlov regarda brusquement l’heure.

     Ses hôtes comprirent et se préparèrent à partir. Je me souviens que Grouzine, un peu grisé par le vin, mit cette fois-là beaucoup de temps à s’habiller. Il mit son pardessus, rappelant les capotes que l’on taille aux enfants dans les familles pauvres, en releva le col et se mit à tenir un long discours ; puis, voyant que personne ne l’écoutait, il jeta sur son épaule le plaid qui sentait la chambre d’enfants et, l’air gêné, me supplia de lui trouver sa chapka.

     — Mon petit Georges, mon ange, dit-il avec tendresse, mon cher, écoutez-moi, allons tout de suite en banlieue !

     — Allez-y, moi je ne peux pas. Ma situation est maintenant celle d’un homme marié.

     — C’est une brave fille, elle ne sera pas fâchée. Mon cher patron, allons-y ! Le temps est splendide, une bonne petite tempête de neige, un bon petit gel… Ma parole, il faut vous secouer, autrement, le diable sait de quelle humeur vous serez !

     Orlov s’étira, bâilla et regarda Piékarski.

     — Tu vas y aller ? demanda-t-il, irrésolu.

     — Je ne sais pas. Peut-être.

     — Si je me soûlais ? Bon, d’accord, je viens, se décida Orlov après quelque hésitation. Attendez, je vais chercher de l’argent.

     Il alla dans son cabinet, suivi lentement par Grouzine qui traînait son plaid derrière lui. Ils revinrent quelques instants plus tard dans le vestibule. Un peu ivre et ravi, Grouzine froissait dans sa main un billet de dix roubles.

     — Nous ferons nos comptes demain, dit-il. C’est une brave fille, elle ne sera pas fâchée… C’est la marraine de ma petite Lise, je l’aime, la pauvre. Ah, mon cher monsieur ! se mit-il d’un coup à rire gaiement en appuyant le front contre le dos de Piékarski. Ah, mon cher, mon très cher Piékarski ! Le roi des avocats, froid et sec, et pour sûr, il aime les femmes…

     — Dites : les grosses, fit Orlov en mettant sa pelisse. Mais allons-y, autrement je risque de la rencontrer en bas.

     « Vieni pensando a me segretamente ! » se mit à chanter Grouzine.

     Ils partirent enfin. Orlov ne rentra pas dormir et ne revint que le lendemain, pour le dîner.

 

 

  1. Restaurants réputés de Saint-Pétersbourg, à l’époque.
  2. Devenu ensuite « Quartier Pétrograd ».
  3. Références retrouvées grâce à la notice de l’édition soviétique des œuvres de Tchékhov : Genèse1-22 et 9-7 ; pour les cèdres du Liban : Psaumes104-16.
  4. Vieux russe, langue d’église. La notice soviétique indique qu’il s’agite plutôt d’un proverbe de V. Dahl, tourné en slavon.
  5. Je renonce à écrire « Quid du mari ? », car Tchékhov s’est contenté du russe…
  6. Tu ne commettras point d’adultère.
  7. Licencia poetica dans le texte, avec une note de l’éditeur.
  8. En italien dans le texte, avec une note de l’éditeur : « Viens en pensant à moi en secret ! » Trois rencontres est une nouvelle de Tourguéniev.
  9. Allusion au roman À la veille, précisément au personnage du Bulgare Insarov – indication trouvée dans la notice de l’édition soviétique.

 

 

 

VI

 

     Zinaïda Fiodorovna avait perdu une petite montre en or, un cadeau de son père. Cette disparition l’étonna et l’effraya. Pendant une demi-journée, elle fit le tour des pièces de l’appartement en regardant de tous les côtés, sans trouver trace de la montre.

     Peu de temps après, deux ou trois jours plus tard, à son retour de quelque sortie, Zinaïda Fiodorovna oublia son porte-monnaie dans le vestibule. Heureusement pour moi, cette fois-là, ce n’était pas moi qui lui avais pris son manteau, mais Paulia. Quand on se mit à chercher le porte-monnaie, il n’était plus dans le vestibule.

     — C’est étrange ! dit Zinaïda Fiodorovna, perplexe. Je me souviens parfaitement de l’avoir sorti de ma poche pour payer le cocher… et de l’avoir posé ensuite à cet endroit, près de la glace. C’est de la magie !

     Sans que j’eusse rien volé, le sentiment d’être un voleur et de m’être fait pincer s’empara de moi, j’en eus même les larmes aux yeux. En se mettant à table, Zinaïda Fiodorovna dit en français à Orlov :

     — Il y a des esprits chez nous. J’ai perdu aujourd’hui mon porte-monnaie dans le vestibule, et je viens de le retrouver sur mon bureau. Mais les esprits qui ont réalisé ce tour de magie ne l’ont pas fait de façon désintéressée. Ils ont pris, pour leur travail, une pièce d’or et vingt roubles.

     — Tantôt c’est votre montre  qui disparaît, tantôt c’est de l’argent… dit Orlov. Comment se fait-il que de pareilles choses ne m’arrivent jamais ?

     L’instant d’après, Zinaïda Fiodorovna ne se rappelait déjà plus du tour joué par les esprits, elle racontait en riant que la semaine passée, elle avait commandé dans un magasin du papier à lettres, mais en oubliant de donner sa nouvelle adresse ; le magasin avait envoyé le papier à son mari, lequel avait dû payer une note de douze roubles. Et tout à coup, elle arrêta son regard sur Paulia qu’elle se mit à regarder fixement en rougissant et se troublant au point de changer de conversation.

     Lorsque j’apportai le café au cabinet, Orlov se tenait debout près de la cheminée, présentant son dos au feu, tandis qu’elle était assise dans un fauteuil en face de lui.

     — Je ne suis absolument pas de mauvaise humeur, disait-elle en français. Mais j’ai commencé à réfléchir, et les choses me sont devenues claires, à présent. Je peux vous donner le jour et l’heure où elle a volé ma montre et le porte-monnaie. Il ne peut y avoir le moindre doute. Oh ! fit-elle en riant, tandis qu’elle prenait la tasse de café que je lui présentais. Je comprends maintenant pourquoi je perds si souvent mes mouchoirs et mes gants. Quoi qu’il en soit, je rendrai demain sa liberté à cette pie et j’enverrai Stépane chercher ma Sophie. Ce n’est pas une voleuse, elle, elle n’est pas aussi… répugnante.

     — Vous êtes mal lunée. Vous serez demain d’une autre humeur et vous comprendrez qu’on ne chasse pas quelqu’un sur de simples soupçons.

     — Il ne s’agit pas de soupçons, mais de certitude, dit Zinaïda Fiodorovna. Jusque là, je soupçonnais ce prolétaire à l’air malheureux, votre valet de chambre, et je n’ai rien dit. Vous me vexez, Georges, en ne me croyant pas.

     — Que nos avis divergent sur quelque point ne veut pas dire que je ne vous crois pas, dit Orlov en se retournant pour jeter dans le feu sa cigarette. Vous avez peut-être raison, mais il ne faut pas pour autant vous faire du mauvais sang. J’avoue que je ne m’attendais pas du tout à ce que mon petit ménage vous cause tant de graves soucis et d’inquiétudes. Une pièce d’or a disparu, bon, grand bien lui fasse ! Vous pouvez m’en prendre une centaine, mais changer mon organisation, ramasser quelque part une nouvelle femme de chambre et attendre qu’elle se soit faite à la place – tout cela est long, fastidieux et n’est pas dans mes habitudes. Il est exact que notre femme de chambre actuelle est corpulente et qu’elle peut avoir un faible pour les gants et les mouchoirs, mais elle est très correcte, disciplinée, et elle ne pousse pas des cris d’orfraie lorsque Koukouchkine la pince.

     — Bref, vous ne pouvez pas vous en séparer… Dites-le.

     — Vous êtes jalouse ?

     — Oui, je suis jalouse ! dit résolument Zinaïda Fiodorovna.

     — Merci.

     — Oui, je suis jalouse ! répéta-t-elle, des larmes brillant dans ses yeux. Non, ce n’est pas de la jalousie, mais quelque chose de pire… que j’ai du mal à nommer. Elle se prit les tempes et poursuivit avec fougue :

     — Vous, les hommes, il vous arrive d’être tellement vils ! Quelle horreur !

     — Je ne vois rien là d’horrible.

     — Je ne l’ai pas vu, je n’en suis pas sûre, mais on dit que vous, les hommes, vous commencez dès l’enfance avec les femmes de chambre, et qu’ensuite, par habitude, vous ne ressentez aucune répulsion. Je n’en sais rien, vraiment rien, mais j’ai même lu… Georges, tu as raison, bien sûr, dit-elle en s’approchant d’Orlov et adoptant un ton suppliant, je suis en effet de mauvaise humeur aujourd’hui. Mais comprends-moi, je ne peux pas faire autrement. Elle me dégoûte et me fait peur. Sa simple vue m’est pénible.

     — N’est-il vraiment pas possible d’être au-dessus de ces mesquineries ? dit Orlov en haussant les épaules de perplexité et en s’écartant de la cheminée. Enfin, rien n’est plus simple : ne faites pas attention à elle, et elle ne vous dégoûtera pas, vous n’aurez pas besoin de faire tout un drame pour un rien.

     Je sortis du cabinet, et j’ignore la réponse qu’obtint Orlov. Toujours est-il que Paulia resta chez nous. Par la suite, Zinaïda Fiodorovna, tâchant visiblement de se passer de ses services, ne lui adressa plus la parole ; lorsque Paulia la servait ou même simplement passait près d’elle en faisant tinter son bracelet et craquer ses jupes, elle tressaillait.

     Je pense que si Grouzine, ou Piékarski, avait demandé à Orlov de congédier Paulia, il l’aurait fait sans la moindre hésitation sans se mettre en peine de justifications ; il était accommodant, comme le sont tous les indifférents. Mais vis-à-vis de Zinaïda Fiodorovna, il montrait, même pour des vétilles, un entêtement allant parfois jusqu’au despotisme capricieux.  Je savais notamment que si quelque chose plaisait à  Zinaïda Fiodorovna, cela ne lui plairait sûrement pas à lui. Lorsque, rentrant d’un magasin, elle se vantait de ses acquisitions, il ne leur accordait qu’un coup d’œil et déclarait d’un ton froid que plus il y a de choses inutiles dans un appartement, moins il s’y trouve d’air. Il lui arrivait, après avoir mis son frac pour aller quelque part, et déjà pris congé de  Zinaïda Fiodorovna, de rester subitement à la maison, par obstination. J’avais alors l’impression qu’il restait chez lui simplement pour se sentir malheureux.

     — Pourquoi donc êtes-vous resté ? disait  Zinaïda Fiodorovna en feignant le mécontentement mais en rayonnant de contentement. Pourquoi ?  Vous avez l’habitude de sortir le soir, et je ne veux pas que vous changiez vos habitudes à cause de moi.  Partez, s’il vous plaît, si vous ne voulez pas que je me sente coupable.

     — Quelqu’un vous accuse-t-il ? disait Orlov.

     Avec un air de victime, il s’avachissait dans un fauteuil, dans son cabinet, et commençait un livre en se protégeant les yeux d’une main. Mais le livre lui tombait bientôt des mains, il se tournait pesamment dans le fauteuil et se remettait à se protéger les yeux, comme s’il les abritait du soleil. Il regrettait certes à présent de ne pas être sorti.

     — On peut entrer ? disait Zinaïda Fiodorovna, avançant avec hésitation. Vous lisez ? Moi, je m’ennuie, et je viens un instant… jeter un coup d’œil.

     Un soir, je me souviens, elle entra de cette façon hésitante, importune, et se laissa tomber sur le tapis aux pieds d’Orlov, et l’on voyait à ses mouvements craintifs et arrondis qu’elle ne comprenait pas son état d’esprit et qu’elle avait peur.

     — Vous lisez tout le temps, glissa-t-elle pour, clairement, l’amadouer en le flattant. Savez-vous, Georges, où réside aussi le secret de votre succès ? Vous êtes très intelligent et très instruit. Quel est ce livre ?

     Orlov lui répondit. Quelques minutes s’écoulèrent en silence, qui me parurent très longues. Je me tenais au salon, d’où je les observais tous les deux, craignant de me mettre à tousser.

     — Je voulais vous dire quelque chose… prononça doucement Zinaïda Fiodorovna qui se mit à rire. Je le dis ? vous allez peut-être vous moquer et dire que je me fais des illusions. Voyez-vous, j’ai terriblement envie de penser que c’est pour moi que vous êtes resté aujourd’hui à la maison… pour que nous passions cette soirée ensemble. Oui ? Je peux penser cela ?

     — Pensez-le, dit Orlov en s’abritant les yeux. Est vraiment heureux l’être qui pense non seulement à ce qui est, mais encore à ce qui n’est pas.

     — Vous avez dit quelque chose de long, je n’ai pas tout à fait compris.  Vous voulez donc dire que les gens heureux vivent par l’imagination ? Oui, c’est la vérité.  Le soir, j’aime m’asseoir dans votre cabinet et laisser mes pensées m’emporter loin, loin… C’est parfois agréable, de rêver. Allez, Georges, rêvons tout haut !

     — Je ne suis pas allé à l’Institut1, je n’ai pas étudié cette science.

     — Vous êtes de mauvaise humeur ? demanda Zinaïda Fiodorovna en prenant la main d’Orlov. Dites, pourquoi ? Vous me faites peur quand vous êtes ainsi. Je n’arrive pas à savoir si vous avez mal à la tête ou si vous êtes fâché contre moi…

     Quelques longues minutes s’écoulèrent en silence, à nouveau.

     — Qu’est-ce qui vous a fait changer ? dit-elle à mi-voix. Pourquoi n’êtes-vous plus aussi tendre et gai qu’à la Znamienskaïa ? Voilà presque un mois que j’habite chez vous, mais il me semble que nous n’avons pas encore commencé à vivre, ni discuté de rien comme nous le devrions. À chaque fois, vous me répondez en blaguant ou avec froideur et longuement, comme un professeur. Même dans vos plaisanteries, il y a quelque chose de froid… Pourquoi avez-vous cessé de me parler sérieusement ?

     — Je parle toujours sérieusement.

     — Eh bien, parlons. De grâce, Georges… On parle ?

     — Bon, parlons. Mais de quoi ?

     — Parlons de notre vie, de l’avenir… fit rêveusement Zinaïda Fiodorovna. Je fais tout le temps des plans de vie, tout le temps – et cela me rend si heureuse ! Georges, je vais commencer par une question : quand quitterez-vous votre travail ?…

     — Et pourquoi donc ? demanda Orlov en écartant sa main de son front.

     — Avec vos opinions, on ne travaille pas dans un service. Vous n’y êtes pas à votre place.

     — Mes opinions ? reprit Orlov. Mes opinions ? Ma nature et mes convictions font de moi un fonctionnaire ordinaire, un héros de Chtchédrine. Vous me prenez pour un autre, j’ose vous l’affirmer.

     — Vous plaisantez encore, Georges !

     — Nullement. Mon poste ne me satisfait peut-être pas, il n’en est pas moins meilleur pour moi qu’autre chose. J’y ai mes habitudes, j’y retrouve des gens comme moi ; je ne m’y sens pas de trop, en tout cas, et c’est très supportable.

     — Vous haïssez ce travail, il vous dégoûte.

     — Vraiment ? Si je donne ma démission et me mets à rêver tout haut et à me transporter dans un autre monde, vous croyez que ce monde-ci me sera moins haïssable que mon service ?

     — Pour me contredire, vous allez jusqu’à vous calomnier, se vexa Zinaïda Fiodorovna qui se leva. Je regrette d’avoir entamé cette conversation.

     — Pourquoi vous fâchez-vous donc ? Moi, ça ne m’irrite pas que vous n’alliez pas travailler. Chacun vit comme il l’entend.

     — Parce que vous vivez comme vous l’entendez ? Seriez-vous libre, par hasard ? Passer votre vie à écrire des papiers contraires à vos convictions, poursuivit Zinaïda Fiodorovna, levant les bras au ciel de désespoir, obéir, présenter aux chefs vos vœux de Nouvel an et puis les cartes, les cartes et encore les cartes et, surtout, servir un ordre des choses qui ne peut pas vous plaire, non, Georges, non ! Ne plaisantez pas aussi lourdement. C’est horrible. Vous êtes un homme à idées ; c’est l’idée que vous devez servir.

     — Décidément, vous me prenez pour quelqu’un d’autre, soupira Orlov.

     — Dites plutôt que vous ne voulez pas discuter avec moi. Vous ne pouvez pas me supporter, voilà tout, reprit à travers ses larmes Zinaïda Fiodorovna.

     — Écoutez un peu, ma chère, dit Orlov d’un ton professoral en se redressant dans son fauteuil. Vous avez daigné vous apercevoir que je suis un homme intelligent et instruit, et l’on n’apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces. Toutes les idées, les petites comme les grandes, que vous avez en tête quand vous m’appelez homme à idées, je les connais bien. Par conséquent, si je préfère mon travail et les cartes à ces idées, il faut croire que j’ai mes raisons. Premier point. Deuxièmement, à ma connaissance, vous n’avez jamais occupé de poste, et vos appréciations sur le service de l’État, vous ne pouvez les tirer que d’historiettes et de médiocres nouvelles. C’est pourquoi nous devrions convenir une fois pour toutes ceci : ne pas parler de ce que nous savons depuis longtemps, ni de ce qui sort du champ de nos compétences.

     — Pourquoi me parlez-vous ainsi ? dit Zinaïda Fiodorovna en reculant comme effrayée. Pourquoi ? Georges, pour l’amour du ciel, reprenez-vous !

     Sa voix trembla et se brisa ; elle voulait visiblement retenir ses larmes, mais éclata soudain en sanglots.

     Georges, mon chéri, je me meurs, dit-elle en français en se laissant vivement tomber aux pieds d’Orlov et en posant la tête sur ses genoux. Je suis accablée, épuisée, je n’en peux plus, je n’en peux plus… Une belle-mère odieuse et dépravée dans mon enfance, puis mon mari, et maintenant vous… vous… Je vous aime à la folie, et vous y répondez par de la froideur et de l’ironie… Oui, oui, je le vois : je ne suis ni votre femme ni votre amie, mais une femme pour laquelle vous n’éprouvez pas de respect parce qu’elle est devenue votre maîtresse… Je me tuerai !

     Je ne m’attendais pas à voir ces paroles et ces pleurs produire une aussi forte impression sur Orlov. Il rougit, s’agita avec inquiétude dans son fauteuil, et une peur hébétée, enfantine, remplaça l’ironie sur son visage.

     — Vous ne m’avez pas compris, ma chérie, je vous le jure, bredouilla-t-il, désemparé, en lui passant la main dans les cheveux et sur les épaules. Je vous supplie de me pardonner. J’avais tort et… je m’en veux.

     — En me plaignant et en geignant, je vous blesse… Vous êtes un homme honnête et généreux… quelqu’un de rare, j’en ai conscience à chaque instant, mais j’ai été torturée d’angoisse ces derniers jours…

     Zinaïda Fiodorovna étreignit d’un seul coup Orlov et l’embrassa sur la joue.

     — Je vous demande seulement de ne plus pleurer, s’il vous plaît, dit-il.

     — Non, non… J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, je suis apaisée.

     — Pour ce qui est de la femme de chambre, dès demain elle ne sera plus là.

     — Non, il faut qu’elle reste, Georges ! Vous entendez ? Je n’ai plus peur d’elle… Il faut être au-dessus des mesquineries et ne pas s’imaginer de bêtises. Vous êtes dans le vrai ! Vous êtes un homme rare… extraordinaire !

     — Elle cessa vite de pleurer. Les cils emperlés de petites larmes non séchées, assise sur les genoux d’Orlov, elle lui racontait à mi-voix quelque chose de touchant, comme un souvenir d’enfance, et, lui caressant le visage, regardait attentivement les mains qu’elle couvrait de baisers, avec leurs bagues et les breloques de sa chaînette. Elle se laissait entraîner à la fois par son propre récit et par la proximité de l’être aimé, et sa voix résonnait avec une clarté et une sincérité extraordinaires, sans doute parce que ses larmes récentes avaient rafraîchi et purifié son âme. Orlov jouait avec ses cheveux châtain et lui baisait les mains, les effleurant sans bruit  de ses lèvres.

     Puis ils prirent le thé dans le cabinet, et Zinaïda Fiodorovna lui lut quelques lettres. À minuit passé, ils allèrent se coucher.

     Cette nuit-là, le côté me fit très mal, et je ne pus me réchauffer et m’endormir. J’entendis Orlov passer de la chambre à coucher à son cabinet. Au bout d’une heure environ, il sonna. La douleur et la fatigue me firent oublier toutes les règles et les convenances en vigueur, et je gagnai le cabinet nu-pieds et en simple linge de corps. En robe de chambre et en bonnet, Orlov m’attendait sur le seuil.

     — Quand on t’appelle, tu dois te présenter habillé, dit-il sévèrement. Apporte d’autres bougies.

     Je voulais m’excuser, mais je fus soudain pris d’une telle quinte de toux que je dus me retenir d’une main au montant de la porte pour ne pas tomber.

     — Vous êtes malade ? demanda Orlov.

     Je crois que c’était la première fois, depuis mes débuts chez lui, qu’il me disait « vous ». Dieu sait pourquoi là. Dans ma tenue et avec mon visage déformé par la toux, je jouais sans doute mal mon rôle et ressemblais peu à un valet.

     — Pourquoi travaillez-vous, si vous êtes malade ? fit-il.

     — Pour ne pas mourir de faim, répondis-je.

     — Comme tout cela est écœurant, au fond ! murmura-t-il en retournant à son bureau.

     Le temps que je mette ma redingote, que je place et allume de nouvelles bougies, il resta assis près du bureau, les jambes allongées sur un fauteuil, coupant les pages d’un livre.

     Je le laissai plongé dans sa lecture ; le livre ne lui tombait plus des mains comme dans la soirée.    

 

 

1. L’Institut pour jeunes filles de la noblesse, l’Université étant réservée aux garçons…

 

 

 

VII

 

     À présent que j’écris ces lignes, une peur apprise dès l’enfance retient ma main – celle de paraître ridiculement sentimental ; lorsque je veux me montrer tendre et caressant, je ne sais pas être sincère. C’est précisément cette peur et le manque d’habitude qui m’empêchent d’exprimer exactement et clairement ce qui se passait alors dans mon âme.

     Je n’étais pas amoureux de Zinaïda Fiodorovna, mais il y avait, dans le sentiment ordinaire et humain que j’éprouvais pour elle, bien plus de fraîcheur jeune et joyeuse que dans l’amour d’Orlov.

     En jouant le matin de la brosse à chaussures ou du balai, j’attendais, le cœur défaillant, le moment où j’entendrais enfin sa voix ou le bruit de ses pas. Se tenir debout en la regardant boire son café puis prendre son déjeuner, lui présenter sa pelisse dans le vestibule et mettre ses caoutchoucs à ses petits pieds, elle s’appuyant alors sur mon épaule, puis attendre que le portier me sonne pour que je descende à la porte l’accueillir, toute rose, toute froide, un peu poudrée de neige, entendre ses exclamations hachées à propos de la neige ou du cocher, si vous saviez quelle importance tout cela avait pour moi ! Je désirais m’éprendre de quelqu’un, avoir ma famille, je voulais que ma future femme eût justement ce visage, cette voix. Je rêvais, et pendant le dîner et dehors quand on m’envoyait faire une course, et la nuit lorsque je ne dormais pas. Orlov rejetait d’un air dégoûté les chiffons féminins, les enfants, la cuisine, les casseroles de cuivre, tandis que moi, je ramassais tout cela et, dans les rêves que je caressais, j’en prenais le plus grand soin, je le chérissais, je le réclamais du destin, et je voyais en rêve une épouse, une chambre d’enfants, de petites sentes dans un jardin, une petite maison…

     Je savais que si jamais je l’aimais, il était hors de question de m’attendre au miracle de la réciproque, mais cette pensée ne m’inquiétait pas. Dans mon sentiment discret et paisible, pareil à un attachement ordinaire, il n’y avait aucune jalousie envers Orlov, je ne l’enviais même pas, car je comprenais que le bonheur, pour un invalide comme moi, ne pouvait se réaliser autrement qu’en rêve.

     Lorsque, la nuit, Zinaïda Fiodorovna, attendant son Georges, tenait un livre qu’elle contemplait fixement sans en tourner les pages, ou lorsqu’elle tressaillait et pâlissait au passage de Paulia à travers la pièce, je souffrais avec elle, et l’idée me venait de percer au plus vite cet abcès douloureux, de faire en sorte qu’elle apprenne au plus vite tout ce qui se disait à table ici même le jeudi – mais comment faire ? Il m’arrivait de plus en plus souvent de la voir pleurer. Les premières semaines, même en l’absence d’Orlov, elle riait et fredonnait, mais le mois suivant, déjà, il régnait dans notre appartement un silence d’une tristesse accablante, violé seulement le jeudi.

     Elle flattait Orlov et, pour obtenir de lui un sourire faux ou un baiser forcé, s’agenouillait devant lui, se frottant à lui comme un petit chien. Lorsqu’elle passait devant un miroir, elle ne pouvait se retenir, même en souffrant beaucoup intérieurement, de s’y regarder et d’arranger sa coiffure. Je trouvais étrange de la voir continuer à s’intéresser à ses toilettes et à s’extasier devant ses achats. Cela jurait avec son réel chagrin. Elle suivait la mode et se faisait faire de coûteuses robes. Pour qui, pourquoi ? Je me souviens particulièrement d’une robe qui avait coûté quatre cents roubles. Dépenser quatre cents roubles pour une robe superflue, inutile, alors que nos ouvrières à la journée reçoivent vingt kopecks pour leur labeur de forçat, en devant se payer leur nourriture, alors que les dentellières de Venise et de Bruxelles ont pour salaire quotidien cinquante centimes, le reste étant mis sur le compte de leur supposée débauche, cela me semblait étrange que Zinaïda Fiodorovna ne s’en aperçût pas, je trouvais cela fâcheux. Mais dès qu’elle sortait, je lui pardonnais tout, je trouvais une explication à tout et j’attendais que le portier me sonne.

     Moi, elle me traitait comme un valet, une créature inférieure. On peut caresser un chien  sans y faire autrement attention ; moi, on me donnait des ordres et l’on me posait des questions, mais sans faire attention à ma présence. Mes maîtres trouvaient inconvenant de parler avec moi plus qu’il n’est d’usage ; si, en servant au dîner, je m’étais mêlé de la conversation ou si j’avais commencé à rire, on m’aurait sûrement pris pour un fou, et donné congé. Néanmoins, Zinaïda Fiodorovna se montrait bienveillante envers moi. Lorsqu’elle m’envoyait quelque part ou m’expliquait comment manipuler une lampe neuve ou quelque chose de ce genre-là, son visage était extraordinairement serein, bon, amical, et ses yeux me regardaient bien en face. Avec cela, il me semblait à chaque fois qu’elle se rappelait avec reconnaissance le temps où je lui apportais des lettres à la Znamienskaïa. Quand elle sonnait, Paulia, qui voyait en moi son favori et me détestait pour cela, me disait avec un sourire sarcastique :

     — Vas-y, on t’appelle.

     Zinaïda Fiodorovna me traitait comme une créature inférieure, sans se douter que, s’il y avait quelqu’un d’humilié dans cette maison, c’était elle, et seulement elle. Elle ignorait que moi, le valet, je souffrais pour elle et, vingt fois par jour, me demandais ce qui l’attendait et comment tout cela finirait. Les choses ne faisaient que s’aggraver sensiblement chaque jour. Après la soirée où il avait été question de son travail, Orlov, qui n’aimait pas les larmes, se mit visiblement à redouter les conversations, et à les éviter ; lorsque Zinaïda Fiodorovna commençait à discuter ou à supplier, ou était au bord des larmes, il regagnait son cabinet ou sortait, le tout sous quelque prétexte spécieux. Il passait de plus en plus rarement la nuit chez lui et y dînait encore moins souvent ; le jeudi, c’était maintenant lui qui demandait aux autres de l’emmener quelque part. Zinaïda Fiodorovna continuait à rêver de sa cuisine, d’un nouvel appartement et de voyage à l’étranger, rêves qui demeuraient des rêves. Les repas étaient amenés depuis le restaurant, Orlov avait demandé que la question du déménagement fût reportée au retour de l’étranger, quant au voyage, il fallait attendre que ses cheveux aient poussé, on ne saurait courir les hôtels et servir l’idée les cheveux courts.

     Et pour couronner le tout, Koukouchkine se mit à nous rendre visite le soir en l’absence d’Orlov. Il n’y avait rien de particulier dans son comportement, mais je ne pouvais oublier cette conversation au cours de laquelle il avait annoncé son intention de souffler Zinaïda Fiodorovna à Orlov. On lui servait du thé et du vin rouge, il poussait de petits rires et, voulant dire des amabilités, assurait que le mariage civil l’emportait à tous égards sur le mariage religieux, et qu’en fait, les gens comme il faut se devaient de venir à présent chez Zinaïda Fiodorovna, et de la saluer bien bas.

 

 

 

VIII

 

     Les fêtes de Noël furent sans joie, dans l’attente vague de quelque fâcheux événement. La veille du Nouvel an, au petit-déjeuner, Orlov annonça soudain que ses chefs l’envoyaient, muni de pouvoirs spéciaux, se joindre à un sénateur allant inspecter le gouvernement d’une province.

     — Je n’ai pas envie d’y aller, mais le moyen de refuser ! dit-il d’un air contrarié. Rien à faire, il faut partir.

     À cette nouvelle, les yeux de Zinaïda Fiodorovna rougirent en un instant.

     — C’est pour longtemps ? demanda-t-elle.

     — Quatre ou cinq jours.

     — J’avoue que je suis contente que tu partes, dit-elle après réflexion. Cela te distraira. Tu t’amouracheras en chemin, tu me raconteras ça ensuite.

     Elle ne ratait pas une occasion de tenter de lui faire comprendre qu’elle n’était pas une entrave pour lui et qu’il pouvait disposer librement de lui-même, et cette politique naïve et cousue de fil blanc ne trompait personne et ne faisait que rappeler une fois encore à Orlov qu’il n’était pas libre.

     — Je partirai ce soir, dit-il ; et il se mit à lire les journaux.

     Zinaïda Fiodorovna s’apprêtait à l’accompagner à la gare, mais il l’en dissuada en lui disant qu’il ne partait pas en Amérique, ni pour cinq ans, seulement pour cinq jours, peut-être moins.

     À sept heures passées, ils se dirent au revoir. L’enlaçant d’un bras, il lui baisa le front et les lèvres.

     — Sois sage et ne t’ennuies pas sans moi, lui dit-il avec sentiment, je fus moi-même touché de sa chaleur. Que le Créateur te protège.

     Elle scrutait son visage avec avidité pour mieux en graver les traits chéris dans sa mémoire ; ensuite, elle enlaça son cou d’un geste gracieux et posa sa tête sur la poitrine d’Orlov.

     — Pardonne-moi nos malentendus, lui dit-elle en français. Mari et femme ne peuvent éviter de se disputer lorsqu’ils s’aiment, et je t’aime à la folie. Ne m’oublie pas… Envoie-moi souvent des télégrammes, avec des détails.

     Orlov l’embrassa encore une fois et sortit sans rien dire, troublé. Le pêne ayant claqué, il s’arrêta au milieu des marches, hésitant, et regarda vers le haut de l’escalier. J’eus l’impression qu’il serait revenu s’il avait entendu le moindre son venant de chez lui. Mais aucun bruit ne lui parvint. Il rajusta son manteau et se mit à descendre, irrésolu.

     Sous le porche, les cochers attendaient depuis longtemps. Orlov s’installa dans l’un des traîneaux, et moi dans l’autre avec les valises. Il gelait fortement et des brasiers fumaient aux carrefours. Le vent de la course rapide me pinçait la figure et les mains, me coupait le souffle et moi, les yeux fermés, je me disais : quelle femme magnifique ! Comme elle l’aime ! On ramasse de nos jours au dehors jusqu’à des choses inutiles pour les vendre dans un but de bienfaisance, on tient le verre brisé pour une bonne marchandise, mais quelque chose d’aussi rare et d’aussi précieux que l’amour d’une jeune femme convenable, gracieuse et point sotte se gaspille en vain. Un ancien sociologue regardait toute passion mauvaise comme une force que l’on peut, avec de l’adresse, orienter vers le bien, tandis que chez nous, même une noble et belle passion éclose s’étiole ensuite et s’éteint sans avoir servi à rien, incomprise ou rendue triviale. Pourquoi donc ?

     La course s’arrêta de façon inattendue. J’ouvris les yeux et vit que nous étions rue Serguiévskaïa, près de la grande maison de Piékarski. Orlov sortit de son traîneau et disparut sous la porte cochère. Quelques minutes après se montra le valet de Piékarski, sans chapka, qui me cria, pestant contre le gel :

     — Tu es idiot, ou quoi ? Paye les cochers et amène-toi en haut. On t’appelle !

     N’y comprenant rien, je montais au premier étage. J’étais déjà venu chez Piékarski, c’est-à-dire qu’il m’était arrivé de me tenir dans le vestibule et de regarder la salle de réception, qui m’avait toujours, au sortir de la rue humide et sombre, impressionné par l’éclat des cadres de ses tableaux, de ses bronzes et du mobilier de prix s’y trouvant. Là, au milieu de cet éclat, je vis Grouzine, Koukouchkine puis, peu après, Orlov.

     — Bon, Stepane, me dit-il en s’approchant de moi, je vais rester ici jusqu’à jeudi ou vendredi. S’il arrive des lettres ou des télégrammes, tu me les amènes chaque jour. Bien entendu, à la maison, tu diras que je suis parti en te disant de saluer Madame de ma part. Tu peux disposer.

     Lorsque je revins, je trouvai Zinaïda Fiodorovna étendue sur un sofa dans le salon, mangeant une poire. Dans un candélabre, une seule bougie brûlait.

     — Monsieur n’a pas manqué son train ? s’enquit Zinaïda Fiodorovna.

     — Nullement. Monsieur fait saluer Madame.

     J’allai à l’office et m’allongeai aussi. Je n’avais aucune besogne à faire, et n’avais pas envie de lire. Sans m’étonner ni m’indigner, je me concentrais pour comprendre le fin mot de cette supercherie. En effet, il n’y a que les adolescents pour tromper ainsi leurs maîtresses. Grand lecteur et homme de réflexion, Orlov n’aurait-il rien pu trouver de plus intelligent ? Je l’avoue, je lui attribuais de l’esprit. Je me disais que, s’il avait eu besoin d’abuser son ministre ou quelque autre important personnage, il y aurait mis beaucoup d’énergie, et déployé pour cela beaucoup d’habileté, tandis que pour tromper une femme, la première idée lui passant par la tête semblait lui convenir ; si la ruse réussit, tant mieux, et un échec ne constituera pas un grand malheur ; on pourra, une autre fois, mentir de façon aussi simple et aussi vite trouvée, sans se casser la tête.

     À minuit, lorsqu’à l’étage au-dessus du nôtre on se mit à remuer les chaises et à pousser des « hourra » en l’honneur du Nouvel an, Zinaïda Fiodorovna me sonna depuis la chambre attenante au cabinet d’Orlov. Lasse d’être longtemps resté allongée, elle était assise à son bureau et écrivait quelque chose sur un bout de papier.

     — Il faut envoyer un télégramme, me dit-elle en souriant. Allez vite à la gare et demandez qu’il suive le train.

    Une fois dehors, je lus sur le bout de papier : « Nouvel an, nouveau bonheur. Envoie-moi vite un télégramme, je m’ennuie affreusement. Déjà une éternité. Je regrette de ne pouvoir envoyer un millier de baisers, et mon cœur, par le télégraphe. Sois gai, ma joie. Zina. »

     J’expédiai le télégramme et remit le lendemain le récépissé à Zinaïda Fiodorovna.

 

 

 

IX

 

     Pire que tout était le fait qu’Orlov avait inconsidérément mis aussi Paulia dans la confidence en lui disant d’apporter des chemises à la Serguiévskaïa. Ensuite de quoi, Paulia regardait Zinaïda Fiodorovna avec une joie mauvaise et une haine qui me restait incompréhensible et, de plaisir, n’arrêtait pas de pouffer dans sa chambre et dans le vestibule.

     — Quand on a fait son temps, il faut savoir ne pas abuser ! disait-elle avec transport. Elle devrait le comprendre elle-même…

     Flairant déjà que Zinaïda Fiodorovna ne s’éterniserait pas chez nous et craignant de laisser filer des occasions, elle barbotait tout ce qui lui tombait sous les yeux – flacons, épingles en écaille, mouchoirs, bottines.  Le lendemain du Nouvel an, Zinaïda Fiodorovna me fit venir dans sa chambre et me dit à mi-voix que sa robe noire avait disparu. Puis elle fit le tour des pièces, blême, l’effroi et l’indignation se lisant sur son visage, et elle répétait, parlant toute seule :

     — A-t-on déjà vu ça ? Non mais, a-t-on déjà vu ça ? C’est tout de même d’une impudence inouïe !

     Au dîner, elle ne put se verser du potage, ses mains tremblaient. Ainsi que ses lèvres. L’air impuissant, elle contemplait le potage et les pâtés, attendant que ses tremblements cessent. ; et soudain, elle ne put se retenir et regarda Paulia :

     — Vous pouvez vous en aller, Paulia, dit-elle, Stepane me suffit.

     — Ça ne fait rien, je resterai, madame, répondit Paulia.

     — Nul besoin que vous restiez ici. Partez définitivement… définitivement ! poursuivit Zinaïda Fiodorovna en se levant, hors d’elle. Trouvez-vous une autre place. Partez à l’instant !

     — Je ne puis partir sans un ordre de Monsieur. C’est lui qui m’a engagée. Il en sera comme il le décidera.    

     — Je vous en donne l’ordre, moi  aussi ! C’est moi la maîtresse, ici ! dit Zinaïda Fiodorovna, toute rouge.

     — Vous êtes peut-être la maîtresse, mais il n’y a que Monsieur qui puisse me congédier. C’est lui qui m’a engagée.

     — Je vous défends de rester ici une minute de plus ! cria Zinaïda Fiodorovna en frappant son assiette de son couteau. Vous êtes une voleuse ! Vous m’entendez ?

     Zinaïda Fiodorovna jeta sur la table sa serviette et quitta précipitamment la salle à manger, le visage défait de souffrance. Paulia, éclatant bruyamment en sanglots et se lamentant, sortit également. Le potage et la gélinotte refroidissaient. Allez savoir pourquoi, tout ce luxe de restaurant étalé sur la table me parut alors un pauvre larcin ressemblant à Paulia. Les deux petits pâtés sur leur assiette avaient un air absolument pitoyable, et hautement criminel, comme s’ils avaient déclaré : « Nous allons retourner aujourd’hui même au restaurant, et demain on nous resservira au dîner de quelque fonctionnaire, ou d’une célèbre cantatrice. »

     — Vous parlez d’une grande dame ! entendais-je en provenance de la chambre de Paulia. Si j’avais voulu, il y a longtemps que je serais une dame comme ça, seulement je ne suis pas sans vergogne, moi ! Nous allons voir qui de nous deux partira la première ! Oh oui !

     Zinaïda Fiodorovna sonna. Elle était assise dans un angle de sa chambre, avec la mine de quelqu’un mis au coin par punition.

     — On n’a pas apporté de télégrammes ?

     — Aucun.

     — Vérifiez chez le portier, il se peut qu’il y en ait un. Et ne vous absentez pas, ajouta-t-elle en me suivant des yeux ; j’ai peur de rester seule.

     Je dus ensuite descendre en vitesse chez le portier presque à chaque heure pour demander si un télégramme était arrivé. Ce furent de pénibles moments, je l’avoue ! Afin de ne pas voir Paulia, Zinaïda Fiodorovna dînait et prenait le thé dans sa chambre ; elle y dormait aussi, sur un petit  canapé en forme de C1, en faisant elle-même son lit. Les premiers jours, je portais ses télégrammes, mais, ne recevant pas de réponse, elle ne se fia plus à moi et se rendit elle-même au télégraphe. En l’observant, j’attendais moi aussi avec impatience un télégramme. J’espérais qu’Orlov inventerait quelque mensonge, par exemple qu’il lui ferait expédier un télégramme depuis une gare. S’il s’était oublié au jeu, ou avait déjà trouvé le temps de s’enticher d’une autre femme, Grouzine et Koukouchkine allaient bien sûr lui rappeler notre existence. Cependant, notre attente fut vaine. Quatre ou cinq fois par jour, j’allais voir Zinaïda Fiodorovna dans l’intention de lui dire la vérité, mais elle avait l’air d’une chèvre, ses épaules étaient affaissées, ses lèvres tremblaient, et je battais en retraite sans dire un mot. La compassion et la pitié m’ôtaient tout courage. Comme si de rien n’était, gaie et satisfaite, Paulia faisait le ménage dans le cabinet de son maître et dans sa chambre à coucher, fouillait dans les placards et remuait bruyamment la vaisselle, chantonnait et toussait en passant devant la porte de Zinaïda Fiodorovna. Qu’on se cachât d’elle lui plaisait. Le soir, elle sortait, pour sonner à la porte à deux ou trois heures. Je devais aller lui ouvrir et essuyer ses remarques à propos de ma toux. Aussitôt après, retentissait une autre sonnerie, je courais à la chambre attenante au cabinet et Zinaïda Fiodorovna, passant la tête dans l’entrebâillement de la porte, demandait : « Qui a sonné ? » Et elle regardait mes mains, à la recherche d’un télégramme.

     Lorsque enfin, le samedi, on sonna d’en bas et qu’une voix familière résonna dans l’escalier, elle eut tant de joie qu’elle éclata en sanglots ; elle se précipita à la rencontre d’Orlov, l’étreignit, embrassant sa poitrine et ses manches en disant des choses inintelligibles. Le portier monta les valises et la voix joyeuse de Paulia se fit entendre. On aurait dit que quelqu’un venait d’arriver pour les vacances !

     — Pourquoi ne m’as-tu pas télégraphié ? disait  Zinaïda Fiodorovna, la joie la faisant haleter. Pourquoi ? J’étais au supplice, c’est à peine si j’ai survécu… Oh, mon Dieu !

     — C’est tout simple ! dit Orlov. Le premier jour, le sénateur et moi, nous sommes allés à Moscou, je ne recevais pas tes télégrammes. Après le dîner, mon âme, je t’en rendrai compte en détail, mais à présent, je veux dormir, dormir et dormir. Le train m’a épuisé.

     Visiblement, il n’avait pas dormi de la nuit, jouant sans doute aux cartes et buvant beaucoup.  Zinaïda Fiodorovna le borda, et nous dûmes tous ensuite marcher sur la pointe des pieds jusqu’au soir. Le dîner se passa parfaitement bien, mais lorsqu’ils allèrent prendre le café dans le cabinet, Zinaïda Fiodorovna dit rapidement quelque chose en français, ce fut comme le murmure d’un ruisseau, suivi du profond soupir et de la voix sonore d’Orlov.

     — Mon Dieu ! dit-il en français, vous n’avez vraiment rien de plus frais que cet éternel couplet sur la femme de chambre scélérate ?

     — Mais, chéri, elle m’a volé et s’est montrée insolente.

     — Mais pourquoi ne me vole-t-elle pas, moi, et ne me dit-elle pas d’insolences ? Pourquoi est-ce que je ne fais jamais attention ni aux femmes de chambre, ni aux concierges, ni aux valets ? Ma chère, ce sont juste des caprices, vous ne voulez pas faire preuve de caractère… Je vous soupçonne même d’être enceinte. Quand je vous ai proposé de la renvoyer, vous avez exigé qu’elle reste, et maintenant, vous voulez que la chasse. Mais moi aussi, dans ce genre de circonstances, je suis têtu : je réponds au caprice par le caprice. Vous voulez qu’elle parte, et moi qu’elle reste. C’est la seule façon de vous guérir de vos accès nerveux.

     — Bon, bon, assez ! dit avec effroi Zinaïda Fiodorovna. N’en parlons plus… Reportons cela à demain. À présent, parle-moi de Moscou… Que se passe-t-il à Moscou ?

 

 

1. Dans le texte russe : « en forme de Э ». Cette lettre (é dur) n’existe pas dans notre alphabet.

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