Le récit d'un inconnu, chapitres X à XVIII (Anton Tchékhov)

Suite et fin de la nouvelle, avec quelques explications en introduction...

Introduction 

 

     Quelle était donc la « cause » évoquée au tout début du récit ? Même en Russie, au moment de sa publication en 1893, la nouvelle suscita de la perplexité chez des lecteurs non avertis. Il faut dire que l’auteur s’était vu dans l’obligation de s’exprimer à mots couverts en raison de la censure, et les responsables des revues pouvant publier le texte l’avaient également incité à la prudence. Le sujet était tabou.

     Le récit fut publié début 93 dans la revue La pensée russe. Presque au même moment fut éditée la sombre nouvelle Salle 6, qui connut un grand succès.

     Tchékhov avait commencé à écrire cette nouvelle en 87-88, l’avait abandonnée pour d’autres récits, reprise en 1891 et finalement reprise et terminée – avec de nombreuses coupures – en 1892. Dans l’intervalle s’étaient produits de grands événements : la mort de son frère Nicolas (juin 89) et le voyage-rupture de l’auteur à Sakhaline en 1890. Tchékhov se sachant lui-même tuberculeux depuis la fin 1884.

     Et la « cause », dans tout ça ? Il s’agit du terrorisme, qui agita en plusieurs vagues la Russie de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Au commencement était le complot mal ficelé des Décembristes (décembre 1825), qui échoua et se termina par des pendaisons, le nouvel empereur, Nicolas Ier inaugurant ainsi son sinistre règne. Les cercles oppositionnels – dont celui auquel appartint Dostoïevski  dans les années quarante – furent démantelés les uns après les autres et les intellectuels russes se retrouvèrent à végéter, contraints à l’exil comme Alexandre Herzen ou se réfugiant qui dans la littérature, qui dans les sciences.

     Le nouvel empereur, Alexandre II, monte sur le trône en 1855. Confronté au Coq rouge (révoltes paysannes prenant souvent la forme d’incendies volontaires) et à la suite de la défaite de la guerre de Crimée, il se décide à abolir le servage en 1861 et à une certaine libéralisation (censure, universités, contacts avec l’Europe). Et ce « dégel » survenant après une longue glaciation met en mouvement de nouvelles couches intellectuelles, moins aristocratiques et plus radicales. leurs chefs de file étant Tchernychevski et Dobrolioubov. Radicalisme nouveau contre lequel Tourguéniev écrira au début des années soixante la grande nouvelle Père et fils, dans lequel il met en scène le nihiliste Bazarov, et qui lui vaudra une volée de bois vert de l’autre bord. Dostoïevski dira d’abord le plus grand bien de cet ouvrage, avant d’assassiner le libéral Tourguéniev dans Les démons, quelques années plus tard. La référence répétée à Tourguéniev dans le texte du Récit d’un inconnu est une clé concernant la « cause ».

     La Russie va connaître au tournant de 1880 une première vague de terrorisme – après des tentatives isolées dès les années soixante – sous l’impulsion du groupe Narodnaïa Volia (Liberté/Volonté du peuple), les narodniki réussissant à tuer le tsar en 1881. Les narodniki seront pourchassés, arrêtés, pendus ou déportés au début des années quatre-vingt. La deuxième vague surviendra une vingtaine d’années plus tard, avec l’organisation de combat des Socialistes-Révolutionnaires. Le récit de Tchékhov paraît dans l’entre-deux. À Sakhaline, il a rencontré d’anciens révolutionnaires déportés. En 1887, Tchékhov avait déjà, lors d’un séjour à Taganrog, revu des amis d’enfance dont certains avaient frayé avec la Narodnaïa Volia. Il faut également mentionner son ami d’enfance Isaac Pavlovski, lequel vécut un temps chez les Tchékhov à Taganrog, retrouva Anton Pavlovitch à Mélikovo en 1890 et le rencontra encore à Paris en 1891. Ancien révolutionnaire expédié à Pinéga, dans la région d’Arkhangelsk, il s’enfuit pour gagner l’Amérique puis revenir à Paris et faire la connaissance de Tourguéniev dont il devient l’ami. Il publie un livre dont le héros, ancien révolutionnaire libéré après être devenu tuberculeux durant sa détention, se retrouve en porte-à-faux vis-à-vis de ses anciens camarades, qu’il voit désormais comme des étrangers.  Ce livre est publié en 1890. Lrsque Tchékhov le retrouve à Paris en 1891, il est en train de se remettre à son Récit d’un inconnu…

     À la parution de la nouvelle, la critique se déchire, d’aucuns appréciant beaucoup le style d’exposition du récit, d’autres le trouvant décousu, sans ligne directrice, etc. La critique marxiste, au début du vingtième siècle (notamment celle de Lounatcharski) prend le relais : pessimisme, manque de courage du héros que déserte la passion révolutionnaire et qui sombre dans la mesquinerie petite-bourgeoise. Lounatcharski, cependant, reviendra plus tard sur son appréciation globale de Tchékhov.

     Tchékhov voulait ajouter un épilogue où il décrirait comment le texte était arrivé en sa possession, mais il semble y avoir renoncé sur le conseil de Souvorine, lequel trouvait le récit déjà un peu long. De façon générale, il a fait subir à son texte une coupe flaubertienne, éliminant ce qui dépassait, les éléments de romantisme, les effusions sentimentales, etc. 

     Tolstoï, qui n’était pas toujours tendre pour Tchékhov – il détestait ses pièces au moins autant que celles de Shakespeare… – mais lui reconnaissait un talent supérieur dans ses œuvres en prose, trouva, dans un premier temps, le récit « mauvais ». Il changea d’avis par la suite, disant aimer beaucoup La sauteuse (nouvelle traduite sur ce blog, longtemps titrée Le médecin, le peintre et la libellule, j’ai finalement repris le titre de Tchékhov), Le moine noir (non encore traduit) et le Récit d’un inconnu, réunis dans le même tome.

 

     Cette traduction est dédiée à celle que nous connaissions sous le nom de Tricia Natho.

 

 

 

 

X

 

     Le lendemain – c’était le sept janvier, la Saint-Jean-Baptiste –, après le petit déjeuner, Orlov revêtit un frac noir et mit sa décoration pour aller souhaiter bonne fête à son père. Il fallait y aller vers deux heures et, lorsqu’il eut fini de s’habiller, il n’était qu’une heure et demie. À quoi employer cette demi-heure ? Il se mit à marcher dans le salon en déclamant des compliments en vers récités autrefois dans son enfance à ses parents. Assise dans la pièce, Zinaïda Fiodorovna, qui se préparait à aller chez sa couturière ou au magasin, l’écoutait en souriant. Je ne sais comment débuta leur dialogue, mais quand j’apportai ses gants à Orlov, il se tenait devant Zinaïda Fiodorovna et, son visage exprimant une supplication capricieuse, il lui disait :

     — De grâce, au nom de tout ce qui est sacré, ne parlez pas de ce que tout un chacun sait ! Nos dames savantes et raisonneuses ont vraiment un talent particulier pour discourir avec audace et d’un air profondément inspiré de choses dont même les lycéens ont eu depuis longtemps les oreilles rebattues. Ah, si vous pouviez biffer de notre programme conjugal toutes ces graves questions ! Comme vous m’obligeriez !

     — Nous autres femmes, nous n’avons pas le droit d’avoir une opinion1.

     — Je vous en reconnais la pleine liberté, soyez libérale et citez tous les auteurs qu’il vous plaira, mais faites-moi cette seule concession, évitez en ma présence deux sujets : la nocivité des couches supérieures de la société et les anomalies du mariage. Comprenez-le, tout de même, à la fin. Les diatribes contre le monde des couches supérieures ont toujours pour objectif de les opposer au monde des marchands et des popes, celui des petits-bourgeois et des moujiks, des Sidor et des Nikita. J’ai de l’aversion pour les deux, mais si l’on me demandait de choisir en conscience, je choisirais sans hésiter le premier, et ce ne serait ni par mensonge ni par affectation, puisque tous mes goûts sont de ce côté-là. Notre monde est médiocre et futile, du moins parlons-nous, vous et moi, à peu près convenablement en français, il nous arrive de lire et nous ne nous donnons pas des bourrades, même en cas de grosse dispute ; alors que chez les Sidor, Nikita et autres Sires marchands, on a droit à des « on va tâcher moyen », « au jour d’aujourd’hui », « que le diable t’emporte », le tout joint à des mœurs de cabaret, une débauche complète et de l’idolâtrie.

     — Le paysan et le marchand vous entretiennent.

     — Oui, et après ? Cela nous recommande fâcheusement, eux comme moi. Ils me nourrissent et se découvrent devant moi, donc ils n’ont ni l’intelligence ni l’honnêteté de faire autrement. Je ne fais ni le procès, ni l’éloge de personne, je veux seulement dire que le monde d’en haut et le monde d’en bas se valent. De cœur et d’esprit, je  m’oppose aux deux, mais par mes goûts je me situe du côté du premier. Bon, en ce qui concerne les anomalies du mariage, poursuivit Orlov en regardant l’heure, il est temps que vous compreniez qu’il n’y a là aucune anomalie ; il y a seulement des demandes imprécises adressées au mariage. Qu’attendez-vous du mariage ? Dans l’union légale comme dans le concubinage, dans toutes les unions et toutes les cohabitations, les bonnes comme les mauvaises, le fond est le même. Vous, les dames, vous ne vivez que pour cela, pour ce seul fond qui est tout pour vous, sans lequel votre existence n’aurait plus de sens à vos yeux. Vous n’avez besoin de rien, excepté de ce fond dont vous vous emparez, mais depuis que vous vous êtes mises à lire des romans, vous en avez ressenti de la honte et vous vous agitez dans tous les sens, vous passez avec frénésie d’un homme à l’autre et, pour justifier ce dérèglement, vous avez commencé à parler des anomalies du mariage. À partir du moment où vous ne pouvez, ni ne voulez, vous passer du fond, votre plus grand ennemi, votre Satan, où vous continuez à en être esclaves, quelle discussions sérieuses peut-il y avoir à ce sujet ? Tout ce que vous pourrez me dire ne sera qu’inepties et simagrées.. Je ne vous croirai pas.

     J’allai voir chez le portier si un cocher était arrivé, et à mon retour, je les trouvai en pleine querelle. Comme disent les marins, le vent avait forci.

     — Je vois que vous voulez aujourd’hui m’ébahir par votre cynisme, disait Zinaïda Fiodorovna en marchant à travers le salon et en marquant un vif émoi. Cela m’est détestable de vous écouter. Je suis sans tache devant Dieu et les hommes et je ne vois pas de quoi je me repentirais. J’ai quitté mon mari pour venir chez vous et j’en suis fière. J’en suis fière, je vous en donne ma parole !

     — Fort bien.

     — Si vous êtes un homme honnête, quelqu’un de correct, vous devez également être fier de ce que j’ai fait. Cet acte nous élève, vous et moi, au-dessus des milliers de gens qui voudraient en faire autant mais ne s’y décident pas, par lâcheté ou par suite de calculs mesquins. Mais vous n’êtes pas correct. La liberté vous fait peur et vous vous moquez des élans honnêtes, de peur que quelque béotien n’aille vous suspecter d’être honnête. Vous avez peur de me montrer aux gens que vous connaissez, il n’est pour vous de pire supplice que vous promener en voiture avec moi… Quoi ? N’est-ce pas la vérité ? Pourquoi ne m’avez-vous pas encore présentée à votre père et à votre cousine ? Pourquoi ? Ah, j’en ai assez, à la fin ! cria Zinaïda Fiodorovna en tapant du pied. J’exige ce à quoi j’ai droit. Veuillez me présenter à votre père !

     — Si vous avez besoin de lui, présentez-vous vous-même. Il reçoit tous les matins de dix heures à dix heures et demie.

     — Ce que vous êtes ignoble ! dit Zinaïda Fiodorovna, se tordant les mains de désespoir. Même en sachant que vous n’êtes pas sincère et ne dites pas ce que vous pensez, il y a de quoi vous haïr, rien que pour cette atrocité. Oh, comme vous êtes ignoble !

     — Nous tournons autour du pot, sans arriver à l’essentiel. Qui est que vous vous êtes trompée et ne voulez pas en convenir. Votre imagination vous a fait voir en moi un héros, un homme aux idées et aux idéaux extraordinaires, et, vérification faite, il s’avère que je suis un fonctionnaire des plus ordinaires et un joueur de cartes, sans le moindre penchant pour les idées d’aucune sorte. Je suis le digne rejeton de ce monde pourri, celui-là même que vous avez fui, révoltée par sa vacuité  et sa trivialité. Reconnaissez-le donc et soyez juste : soyez furieuse contre vous-même et non contre moi, car c’est vous qui vous êtes trompée, pas moi.

     — Oui, je le reconnais : je me suis trompée !

     — À la bonne heure ! Nous sommes arrivés au point essentiel, Dieu soit loué. À présent, écoutez la suite, si vous voulez bien. Je suis trop dépravé pour me hisser à votre hauteur ; vous abaisser à mon niveau, votre trop grande élévation vous en empêche. Il ne reste donc qu’une seule possibilité…

     — Laquelle ? se hâta de demander  Zinaïda Fiodorovna, retenant sa respiration et devenant blanche comme une feuille de papier.

     — Il reste à demander à la logique son assistance.

     — Guéorgui, pourquoi me torturez-vous ? dit  Zinaïda Fiodorovna, passant brusquement au russe et d’une voix fêlée. Pourquoi ? Comprenez que je souffre…

     Effrayé par les larmes, Orlov s’empressa d’aller dans son cabinet et, je ne sais pourquoi – voulant lui infliger une douleur de plus ou se rappelant que cela se fait dans de telles situations –, il ferma derrière lui la porte à clé. Elle poussa un cri et se précipita derrière lui, faisant froufrouter sa robe.

     — Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda-t-elle en frappant à la porte. Qu’est-ce que… cela signifie ? répéta-t-elle d’une voix grêle, coupée par l’indignation. Ah, vous le prenez comme ça ? Alors, sachez que vous déteste et vous méprise ! Tout est fini entre nous ! Tout !

     Des pleurs et des rires hystériques se firent entendre. Au salon, un petit objet tomba d’une table et se brisa. Orlov se faufila dans le vestibule par une autre porte et, avec un coup d’œil apeuré à la ronde, enfila vite son manteau, mit son haut de forme et sortit.

     Une demi-heure s’écoula, une heure, elle pleurait toujours. Je me rappelai qu’elle n’avait ni père ni mère, aucune famille, qu’elle vivait ici entre un homme qui la haïssait et Paulia qui la volait – quelle désolation, que sa vie ! me dis-je. Je ne sais pas dans quel but j’allai la trouver au salon. Faible, délaissée, image de la délicatesse et de l’élégance avec ses beaux cheveux, elle me sembla dolente comme une malade ; allongée sur une chaise longue, cachant sa figure, elle tremblait de tout son corps.

     — Madame, demandai-je doucement, ne désirez-vous pas que j’aille chercher un docteur ?

     — Non, c’est inutile… ce n’est rien, dit-elle en me regardant de ses yeux rougis par les larmes. J’ai un peu mal à la tête… Je vous remercie.

     Je sortis de la pièce. Le soir, ayant écrit lettre sur lettre, elle m’envoya chez Piékarski, chez Koukouchkine et chez Grouzine, puis m’expédia où bon me semblait, à condition de trouver au plus vite Orlov et de lui remettre sa lettre. À chaque fois que je revenais en lui rapportant la lettre, elle m’invectivait, me suppliait, me fourrait de l’argent dans les mains, comme sous le coup de la fièvre. Et elle passa la nuit sans dormir, assise au salon à parler toute seule.

     Le lendemain, Orlov rentra pour le dîner, et ils firent la paix.

     Le jeudi qui suivit, Orlov se plaignit auprès de ses amis de sa vie pénible, insupportable ; il fumait beaucoup et disait avec irritation :

     — Ce n’est pas une vie, c’est l’Inquisition. Pleurs, lamentations, conversations spirituelles, demandes de pardon, nouvelles larmes, autres lamentations, au total, je n’ai plus d’appartement à moi, à l’heure actuelle, je suis exténué et je l’ai exténuée. Me faudra-t-il encore vivre ainsi un mois ou deux ? C’est que cela peut arriver !

     — Parle-lui donc, dit Piékarski.

     — J’ai essayé, je n’y arrive pas. On peut dire n’importe quel fait à une personne autonome et capable de raisonner, mais on a ici affaire à une créature sans volonté ni caractère, ni logique. Je ne supporte pas les larmes, elles me désarment. Lorsqu’elle pleure, je suis prêt à lui jurer un amour éternel, et à pleurer moi aussi.

     Piékarski ne comprit pas, il gratta son large front en méditant, et dit :

     — Vraiment, tu devrais louer pour elle un appartement séparé. C’est si simple !

     — C’est de moi qu’elle a besoin, pas d’un appartement. À quoi bon discuter ? soupira Orlov. Je ne fais qu’entendre d’interminable palabres, et ne vois pas d’issue à ma situation. C’est, en vérité, être coupable sans avoir rien faitVa dans le panier, même si tu n’es pas champignon3. Toute ma vie j’ai refusé le rôle du héros, je n’ai jamais pu souffrir les romans de Tourguéniev, et me voilà soudain, comme par dérision, un vrai héros. J’ai beau certifier, donner ma parole que je ne suis pas un héros, en apporter des preuves irréfutables, on ne me croit pas. Pourquoi ne me croit-on pas ? Je dois vraiment avoir dans mes traits quelque chose d’héroïque.

     — Allez donc inspecter une province, dis Koukouchkine en riant.

     — Oui, il n’y a plus que ça à faire.

     Une semaine après cette discussion, Orlov annonça qu’on le déléguait de nouveau auprès du sénateur, et partit le soir même avec ses bagages chez Piékarski.

 

 

  1. Tchékhov reprend ici, en l’adaptant, ce que dit Moltchaline à la scène 3 de l’acte III de la pièce de Griboïédov Du malheur d’avoir trop d’esprit. Il tirera une autre citation de cette même scène pour le chapitre XIV (voyez la note 2 du chapitre en question) de la nouvelle Trois années, à laquelle il travaille à peu près à la même période, au début des années quatre-vingt-dix.
  2. Allusion, cette fois à un mélodrame d’Alexandre Ostrovski – indication trouvée chez Denis Roche.
  3. Je suis ici de près le texte russe, qui détourne négativement un proverbe – si tu es champignon, ta place est dans le panier – qu’on trouve chez Dahl. Dans un premier temps, j’avais utilisé, pour rendre l’expression désabusée d’Orlov, une formule de La Fontaine : « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ». Mais c’était sans doute prendre trop de liberté…

 

 

 

 

XI

 

     Sur le seuil se tenait un vieillard d’une soixantaine d’années, portant une longue pelisse à ras du sol et une chapka en castor.

     — Guéorgui Ivanytch est-il chez lui ? demanda-t-il.

     Je crus d’abord que c’était un usurier, un de ces créanciers de Grouzine qui rendaient parfois visite à Orlov pour se faire payer de petites sommes, mais quand il entra dans le vestibule et ouvrit tout grand sa pelisse, je vis les sourcils fournis et les lèvres serrées de façon caractéristique que j’avais si bien étudiés sur les photographies, ainsi que deux rangées de décorations sur son uniforme civil. Je le reconnus : c’était le père d’Orlov, l’ homme d’État très en vue.

     Je lui répondis que Guéorgui Ivanytch n’était pas là. Le vieillard pinça fortement les lèvres et regarda de côté en réfléchissant, me montrant son profil sec et édenté.

     — Je vais lui laisser un mot, dit-il. Conduis-moi.

     Il enleva ses caoutchoucs dans le vestibule et, sans quitter sa longue et lourde pelisse, alla dans le cabinet. Là, il s’assit devant le bureau et médita deux à trois minutes avant de prendre la plume, en se protégeant les yeux de la main comme on les abrite du soleil – exactement comme le faisait son fils quand il était de mauvaise humeur. Son visage était triste et pensif, avec cette expression de résignation que j’avais vue seulement chez les gens pieux et âgés. Je me tenais derrière lui, regardant sa calvitie et le creux de sa nuque, et il était pour moi clair comme le jour que ce vieillard faible et malade était à présent à ma merci. À part mon ennemi et moi, il n’y avait en effet personne dans l’appartement. Il me suffisait d'employer un peu de force physique, puis de lui arracher sa montre afin de dissimuler le mobile, et enfin de sortir par l’escalier de service, pour obtenir infiniment plus que je pouvais l’espérer en me faisant engager comme valet. Je me disais : il y a peu de chances que se présente une meilleure occasion. Mais, au lieu de passer à l’action, je regardais avec une complète indifférence tantôt la calvitie, tantôt la fourrure et méditais tranquillement sur les relations de cet homme avec son unique fils et sur le fait que les gens gâtés par la richesse et le pouvoir n’ont sans doute pas envie de mourir…

     — Il y a longtemps que tu es chez mon fils ? demanda-t-il en écrivant en gros caractères.

     — Bientôt trois mois, Votre Haute Excellence.

     Ayant fini d’écrire, il se leva. J’avais encore le temps. Je me pressais de me décider et serrais les poings, m’efforçant d’extraire de mon cœur, ne fût-ce qu’une goutte de mon ancienne haine ; je me rappelais quel ennemi passionné, opiniâtre et infatigable j’étais encore si peu de temps auparavant… Mais il est difficile d’enflammer une allumette en la frottant à une pierre friable. Le vieux visage triste et la froide brillance des décorations n’éveillaient en moi que des réflexions mesquines, de vaines platitudes sur le caractère périssable de tout ce qui est terrestre, sur l’approche de la mort…

     — Adieu, mon ami ! dit le vieillard qui remit sa chapka et s’en alla.

     Il n’y avait plus de doute : un changement s’était produit en moi, j’étais devenu quelqu’un d’autre. Pour le vérifier, je fis appel à mes souvenirs, mais je me sentis aussitôt oppressé comme à la vue inopinée d’un recoin sombre et humide. Je me souvins de mes camarades, des gens que je connaissais, et ma première pensée fut que rencontrer l’un d’entre eux me ferait maintenant rougir et perdre contenance. Qui étais-je donc, à présent ? Que penser, que faire ? Où aller ? Dans quel but vivre ?

     Je ne m’y retrouvais plus du tout, je pouvais seulement concevoir une chose : il me fallait au plus vite faire mes bagages et partir. Mon état de valet avait encore un sens avant la visite du vieillard, à présent  cela devenait ridicule. Mes larmes tombaient dans ma valise ouverte, j’éprouvais un chagrin insupportable, mais quel désir j’avais de vivre ! J’étais résolu à embrasser et à faire tenir dans ma brève existence tout ce qui est accessible à l’homme. Je voulais et parler et lire, frapper avec un marteau dans quelque grande usine, être de quart et labourer. J’étais attiré et par l’avenue Nevski, et par la campagne et la mer – par tout ce que happait mon imagination. Lorsque Zinaïda Fiodorovna rentra, je me précipitai pour lui ouvrir et lui enlevai avec une tendresse particulière sa pelisse. Pour la dernière fois !

     Outre le vieillard, nous eûmes ce jour-là deux visiteurs. Le soir, alors qu’il faisait déjà tout à fait sombre, Grouzine survint à l’improviste prendre des papiers pour Orlov. Il ouvrit le bureau, pêcha les papiers réclamés et, en faisant un rouleau, m’ordonna de les mettre à côté de sa chapka, dans le vestibule ; et lui s’en alla voir Zinaïda Fiodorovna. Elle était étendue sur son canapé du salon, les mains placées sous sa tête. Cela faisait déjà cinq ou six jours qu’Orlov était parti en inspection, et personne ne savait quand il rentrerait, mais elle ne lui envoyait plus de télégrammes, et n’en attendait pas davantage. Elle ne semblait plus faire attention à Paulia, toujours chez nous. « Soit ! » lisais-je sur sa figure impassible et très pâle. Par obstination, elle avait à présent, comme Orlov, envie d’être malheureuse ; s’en voulant et aussi pour faire enrager le monde entier, elle restait des journées entières sans bouger sur son canapé, dans l’attente et dans l’espoir du pire. Elle se figurait sans doute le retour d’Orlov, elle voyait comme elle et lui se disputeraient, puis comme il lui battrait froid, la tromperait, elle imaginait leur rupture à venir, et ces pensées douloureuses lui procuraient peut-être de la satisfaction. Mais qu’aurait-elle dit en apprenant soudain ce qu’il en était vraiment ?

     — Je vous aime, ma commère1, fit Grouzine, qui la salua en lui baisant la main. Vous êtes si bonne ! Et ce petit Georges qui est parti, proféra-t-il mensongèrement. Il est parti, le scélérat !

     Il s’assit avec un soupir et lui caressa affectueusement la main.

     — Permettez-moi, très chère, de rester une petite heure chez vous, dit-il. Je n’ai pas envie de rentrer chez moi, et pour aller voir les Birchov, c’est trop tôt. C’est l’anniversaire de leur Katia. Une gentille fillette !

     Je lui apportai un verre de thé et un carafon de cognac. Il but lentement son thé, avec une répugnance visible, et me demanda timidement, en me rendant le verre :

     — Dites, mon brave, vous n’auriez pas quelque chose… à grignoter ? Je n’ai pas dîné.

     Nous n’avions rien. J’allai au restaurant et lui en rapportai un dîner ordinaire à un rouble.

     — À votre santé, mignonne, dit-il à Zinaïda Fiodorovna, et il avala un petit verre de vodka. Ma petite, je vous transmets les salutations de votre filleule. La pauvre petite, elle a de la scrofule ! Ah, les enfants, les enfants ! soupira-t-il. Vous aurez beau dire, ma commère, c’est agréable, d’être père. Le petit Georges ne comprend pas ce sentiment.

     Il but un autre verre. Maigre, pâle, sa serviette sur la poitrine tel un petit tablier, il dévorait et, ses sourcils se relevant, il regardait d’un air coupable tantôt Zinaïda Fiodorovna, tantôt moi, comme un petit garçon. On aurait dit qu’il se serait mis à pleurer si je ne  lui avais pas donné son aspic ou sa gélinotte. Sa faim apaisée, il se dérida et se mit en riant à raconter une histoire à propos de la famille Birchov, mais, se rendant compte qu’elle était assommante et que Zinaïda Fiodorovna ne riait pas, il se tut. Et du coup, l’ennui s’installa. Le repas de Grouzine terminé, ils restaient tous deux au salon éclairé par une seule lampe, silencieux : à lui, il était pénible de mentir, et elle avait envie de l’interroger mais ne s’y décidait pas. Grouzine regarda sa montre.

     — Il est peut-être temps que je parte.

     — Non, restez… Nous avons à parler.

     Il y eut un nouveau silence. Il s’assit au piano, posa le doigt sur une touche, puis se mit à jouer en fredonnant : « Que me réserve le jour qui vient ? », mais, comme d’habitude, il se leva aussitôt et secoua la tête.

     — Jouez-moi quelque chose, compère ! le pria Zinaïda Fiodorovna.

     — Mais quoi ? demanda-t-il en haussant les épaules. J’ai tout oublié. J’ai abandonné le piano il y a longtemps.

     Regardant au plafond comme s’il retrouvait la mémoire, il joua de façon merveilleusement expressive, pleine de chaleur et d’intelligence, deux morceaux de Tchaïkovski. Sa figure était celle de tous les jours, ni spirituelle ni stupide, et je trouvais miraculeux qu’un homme que j’avais l’habitude de voir dans le milieu le plus vil et l’atmosphère la plus dépravée fût capable d’élever son sentiment à une telle hauteur, inatteignable pour moi, de parvenir à une telle pureté. Zinaïda Fiodorovna eut les joues toutes rouges et, sous le coup de l’émotion, se mit à marcher à travers le salon.

     — Attendez, ma commère, si j’arrive à me souvenir, je vais vous jouer une petite chose, dit-il. Je l’ai entendu jouer au violoncelle.

     D’abord timidement, en cherchant ses notes, puis avec assurance, il joua « Le chant du cygne » de Saint-Saëns. Il le rejoua ensuite.

     — C’est gentil, non ? dit-il.

     Émue, Zinaïda Fiodorovna s’arrêta près de lui et lui demanda :

     — Compère, répondez-moi avec sincérité, en ami : que pensez-vous de moi ?

     — Que dire ? prononça-t-il en levant les sourcils. Je vous aime et je ne pense que du bien de vous. Si vous voulez que je parle en général de la question qui vous intéresse, poursuivit-il en frottant sa manche près de son coude et en se renfrognant, alors, ma chère, voyez-vous… Suivre librement les élans de son cœur ne procure pas toujours le bonheur aux braves gens. Pour se sentir libre et en même temps heureux, il ne faut pas se cacher, me semble-t-il, que la vie est cruelle, brutale et d’un conservatisme féroce, et il faut lui rendre la pareille, c’est-à-dire se montrer aussi rude et aussi impitoyable qu’elle dans nos aspirations à la liberté. Voilà ce que je pense.

     — C’est trop pour moi ! dit Zinaïda Fiodorovna avec un sourire triste. Je suis déjà si lasse, compère. Si lasse que, même pour mon salut, je ne pourrais pas bouger le petit doigt.

     — Entrez au couvent, ma commère.

     C’était une plaisanterie, mais des larmes brillèrent, à ces mots, dans les yeux de Zinaïda Fiodorovna, puis dans les siens.

     — Hé bien, dit-il, assez resté, il est temps de s’en aller. Adieu, ma gentille commère. Que Dieu vous accorde la santé.

     Il lui baisa les mains et, les caressant affectueusement, dit qu’il reviendrait sans faute un de ces jours. En enfilant, dans le vestibule, son pardessus qui avait l’air d’un peignoir d’enfant, il fouilla longuement ses poches pour me donner un pourboire, mais n’y trouva rien.

     — Adieu, mon cher ! dit-il tristement, et il s’en alla.

     Je n’oublierai jamais l’état d’esprit que laissa cet homme derrière lui. Toujours émue, Zinaïda Fiodorovna continuait à déambuler au salon. Elle n’était plus couchée, elle marchait – c’était déjà une bonne chose. Je voulais profiter de cet état d’esprit pour m’ouvrir à elle et partir tout de suite après, mais à peine avais-je raccompagné Grouzine qu’on entendit la sonnette. C’était Koukouchkine qui venait d’arriver.

     — Guéorgui Ivanytch est-il là ? demanda-t-il. Est-il rentré ? Tu dis que non ? Quel dommage ! Dans ce cas, je vais baiser la main de la maîtresse de maison – et puis je filerai. Zinaïda Fiodorovna, on peut entrer ? cria-t-il. Je veux vous la baiser la main. Pardonnez l’heure tardive.

     Il ne resta pas longtemps au salon, pas plus de dix minutes, mais j’eus l’impression qu’il était là depuis un bon moment et ne s’en irait jamais. Je me mordais les lèvres d’indignation et détestais déjà Zinaïda Fiodorovna. « Pourquoi ne le chasse-t-elle pas ? » me disais-je, révolté, alors qu’il était évident qu’il l’ennuyait.

     Quand je lui présentai sa pelisse, il me demanda, en signe de particulière bienveillance, comment je pouvais me passer d’une épouse.

     — Mais je pense que tu ne laisses pas échapper l’occasion, dit-il en riant. Tu dois bien avoir une aventure avec Paulia… Polisson !

     Malgré l’expérience que j’avais de la vie, je connaissais peu les gens, à cette époque, et il est fort possible que j’accordais trop d’importance à des choses insignifiantes et faisais trop peu attention à l’essentiel. J’eus l’impression que si Koukouchkine me flattait et me gratifiait de son petit rire, ce n’était pas pour rien : n’espérait-il pas me voir répandre partout auprès des autres laquais et des cuisinières le bruit qu’il nous rendait visite le soir, en l’absence d’Orlov, restant jusque tard dans la nuit auprès de Zinaïda Fiodorovna ? Et lorsque mes commérages parviendraient aux oreilles de ses connaissances, il baisserait les yeux d’un air gêné et les menacerait du petit doigt.

« Ne fera-t-il pas mine aujourd’hui même, en jouant aux cartes, me disais-je en observant sa petite face mielleuse, voire ne laissera-t-il pas échapper, qu’il a déjà soufflé à Orlov Zinaïda Fiodorovna ? »   

     La haine qui m’avait tant fait défaut à midi, pendant la visite du vieillard, m’envahit soudain. Koukouchkine s’en alla enfin et, en prêtant l’oreille au bruit traînant que faisaient ses caoutchoucs, je ressentis une forte envie de lui envoyer dans le dos un juron grossier en guise d’au revoir, mais je me retins. Lorsque le bruit des pas dans l’escalier ne se fit plus entendre, je revins dans le vestibule et, ne comprenant pas moi-même ce que je faisais, me saisis du rouleau de papiers oublié par Grouzine et fonçai en bas.. Sans manteau ni chapka, je m’élançai dehors. Il ne faisait pas froid, mais il neigeait à gros flocons et il avait du vent.

     — Votre Excellence ! me mis-je à crier en rattrapant Koukouchkine. Votre Excellence !

     Il s’arrêta près d’un réverbère et se retourna, perplexe.

     — Votre Excellence ! répétai-je, tout essoufflé. Votre Excellence !

     Et, n’ayant rien trouvé à dire, je le giflai à deux reprises avec le rouleau. Sans rien y comprendre, sans même marquer de l’étonnement – tant il était abasourdi –, il s’adossa au réverbère et se protégea la figure de ses mains. À ce moment, un médecin-major qui m’avait vu, au passage, battre un homme, se contenta de nous adresser un regard étonné et poursuivit son chemin.

     J’eus honte de moi et revins en courant à la maison.                                                     

   

 

1. Relations liées au baptême : Zinaïda Fiodorovna est la marraine d’une des filles de Grouzine. Zinaïda lui donnera du « compère » un peu plus loin…

 

 

 

XII

     

          Hors d’haleine, la tête mouillée par la neige, j’accourus à l’office et ôtai aussitôt mon habit, passai mon veston et mon manteau, et sortis ma valise dans le vestibule. Fuir ! Mais avant de m’en aller, je m’assis un instant et me mis à écrire à Orlov.

     « Je vous laisse mon faux passeport et vous prie de le garder comme souvenir, monsieur l’hypocrite, monsieur le fonctionnaire pétersbourgeois !

     S’introduire dans une maison sous une fausse identité, observer, abrité par le masque du valet, la vie privée de quelqu’un, entendre et voir tout de cette personne pour ensuite l’accuser de mensonge sans qu’on vous l’ait demandé, tout cela, me direz-vous, s’apparente à du vol. En effet, mais je ne suis pas présentement d’humeur à me soucier de noblesse. J’ai enduré vos dîners et vos soupers par dizaines, vous y disiez et faisiez ce que vous vouliez, tandis que je devais entendre, voir et me taire — cela, je ne veux pas vous en faire le cadeau. En outre, puisqu’il ne se trouve personne, dans votre entourage, pour oser vous dire la vérité sans flatterie, permettez au valet Stepane de laver votre auguste figure. »

     Ce début ne me plaisait pas, mais je n’eus pas envie de le modifier. Et d’ailleurs, quelle importance cela avait-il ?

     Les vastes fenêtres avec leurs rideaux sombres, le lit, l’habit chiffonné gisant sur le sol, et les traces humides laissées par mes pas, tout avait un air triste et sévère. Et le silence avait quelque chose de particulier.

     Sans doute pour être sorti sans chapka ni caoutchoucs, je ressentais une forte montée de fièvre. J’avais le feu au visage et des douleurs dans les jambes… Ma tête se faisait lourde et penchait vers la table, et mes pensées semblaient se dédoubler, comme si chacune, dans mon cerveau, était suivie de son ombre.

     « Je suis malade, physiquement faible et moralement abattu, poursuivis-je. Je ne peux pas vous écrire comme je le voudrais. J’avais au début le désir de vous blesser et de vous humilier, mais à présent, je ne crois pas en avoir le droit. Nous sommes vous et moi des gens déchus, et ni vous ni moi ne nous relèverons jamais, et ma lettre, quand bien même elle serait éloquente, forte et terrible, ressemblerait cependant à des coups donnés sur le couvercle d’un cercueil – qui ne peuvent réveiller personne. Nul effort ne peut plus réchauffer votre sang maudit et gelé, et vous le savez mieux que moi. Alors, pourquoi écrire ? Mais j’ai la tête et le cœur en feu, je continue à écrire, ému sans savoir pourquoi, comme si cette lettre pouvait encore nous sauver, vous et moi. La fièvre rend mes idées incohérentes et ma plume grince sans raison sur le papier, mais la question que je veux vous poser se tient devant moi, claire comme écrite en lettres de feu.

     Ce qui m’a affaibli prématurément et m’a fait déchoir est facile à expliquer. Tel l’hercule de la Bible1, j’avais mis sur mes épaules les portes de Gaza pour les emmener au sommet de la montagne, mais lorsque je fus épuisé, lorsque la jeunesse et la santé me quittèrent à jamais, alors seulement je m’aperçus de ma méprise : ce fardeau était au-dessus de mes forces. De plus, je souffrais en permanence, et cruellement. Dans ma vie, j’ai connu la faim, le froid, la maladie, la privation de liberté ; je n’ai jamais été heureux sur un plan personnel, pas plus aujourd’hui qu’hier, je n’ai aucun refuge, mes souvenirs sont pénibles et ma conscience en a peur, souvent. Mais d’où vient votre chute à vous ? Pour quelles raisons funestes, diaboliques, votre vie n’a-t-elle pu se déployer pleinement comme une fleur au printemps, pourquoi vous êtes-vous empressé, avant même d’avoir commencé à vivre, de chasser l’image de Dieu, la ressemblance divine qui était en vous, pour vous métamorphoser en une bête craintive dont l’aboiement fait peur aux autres, et qui aboie parce qu’elle-même a peur ? Vous avez peur de la vie, comme la redoute l’Asiatique restant des jours entiers sur un édredon à fumer son narguilé. Vous lisez certes beaucoup et l’habit européen vous va bien, cependant, quelle tendre attention typiquement asiatique vous mettez, à la manière d’un khan, à vous préserver de la faim, du froid, de l’effort physique, de la souffrance et de l’inquiétude !… Comme votre âme a eu tôt fait de se dissimuler dans une robe de chambre2, quel rôle de poltron vous avez endossé en face de la vie réelle et de la nature à laquelle se mesure tout homme normal et en bonne santé, comme votre vie est douce, douillette, tiède et confortable – et comme elle est ennuyeuse ! Oui, il lui arrive d’être profondément, mortellement ennuyeuse, comme l’est celle d’un reclus, mais de cet ennemi aussi vous tâchez de vous protéger : en jouant aux cartes jusqu’à huit heures par jour.

     Et votre ironie ? Oh, comme je la comprends bien ! La pensée vivante, libre, fraîche, est curieuse, impérieuse ; elle est insupportable à un esprit oisif et paresseux. Afin qu’elle ne vienne pas troubler votre tranquillité, vous vous êtes depuis votre jeunesse empressé, à l’instar de milliers de gens du même âge que vous, de lui fixer des bornes ; votre attitude envers la vie est faite de l’ironie dont vous vous êtes armé, ou appelez cela comme vous voudrez ; et chez vous, la pensée réfrénée et intimidée n’ose pas sauter par-dessus la palissade dont vous l’avez clôturée, et lorsque vous tournez en dérision les idées que vous prétendez toutes connaître, vous ressemblez à un déserteur qui fuit honteusement le champ de bataille, mais étouffe sa honte en raillant la guerre et en se moquant du courage. Le cynisme étouffe la douleur. Dans un récit de Dostoïevski3, un vieillard piétine le portrait de sa fille chérie parce qu’il est dans son tort vis-à-vis d’elle, mais vous, vous vous moquez vilainement et bassement des idées de bien et de vérité parce que vous n’êtes plus à même de les retrouver. Toute allusion sincère et juste à votre déchéance vous fait horreur, et vous vous entourez à dessein de gens qui ne savent que flatter vos faiblesses. Et ce n’est certes pas pour rien que vous redoutez tellement les larmes !

     À propos, votre attitude vis-à-vis des femmes. En même temps que la chair et le sang, nous recevons l’effronterie en héritage, et nous y baignons en grandissant , mais nous sommes tout de même aussi des hommes capables de vaincre la bête qui est en nous. À votre puberté, quand vous avez été au fait de toutes les idées, vous  n’avez pas pu ne pas voir la vérité ; la connaissant, vous ne l’avez pas suivie, vous en avez eu peur et, pour tromper votre conscience, vous avez commencé à vous convaincre bruyamment que le coupable, ce n’était pas vous, mais la femme, qu’elle est aussi vile que l’est votre comportement à son égard. Les froides et scabreuses anecdotes, le rire chevalin, vos innombrables théories sur le « fond », sur le flou entourant les demandes liées au mariage, sur les dix sous que l’ouvrier français paye une femme, vos incessants renvois à la logique féminine, à la fausseté de la femme, à sa faiblesse, etc, tout cela ne ressemble-t-il pas à un désir de courber à tout prix la femme au plus bas, de l’approcher de la boue, pour la mettre au niveau de votre relation avec elle ? Vous êtes un homme faible, malheureux, antipathique. »

     Au salon, Zinaïda Fiodorovna s’était mise au piano, essayant de retrouver la pièce de Saint-Saëns que lui avait jouée Grouzine. Je vins m’allonger sur le lit, mais, me souvenant qu’il était temps pour moi de m’en aller, je me forçai à me lever et, ma tête brûlant de fièvre, me rassis.

     « Mais voici la question – continuai-je d’écrire. Pourquoi sommes-nous épuisés ? Pourquoi, si remplis de passions, de hardiesse, de générosité et de foi au début, nous retrouvons-nous vers trente ou trente-cinq ans en pleine banqueroute ? Qu’est-ce qui fait que l’un se consume de phtisie, un autre se loge une balle dans la tête, un troisième cherche l’oubli dans la vodka et les cartes, et un quatrième, pour refouler sa peur et son angoisse, piétine cyniquement l’image de sa pure et belle jeunesse ? Pourquoi, une fois tombés, ne cherchons-nous plus à nous relever, pourquoi, ayant perdu  une chose, n’en cherchons-nous pas une autre ? Pourquoi ?

     Le brigand sur la croix sut retrouver la joie de vivre et la possibilité d’un espoir hardi, bien qu’il ne lui restât peut-être qu’une heure à vivre. Vous avez encore de longues années devant vous, et je ne vais sans doute pas mourir aussi vite que j’en ai l’air. Et si, par miracle, le présent s’avérait n’être qu’un songe, un affreux cauchemar, et si nous nous réveillions comme renaissants, purs, vigoureux, fiers de notre vérité ?… De délicieux rêves me brûlent, d’émotion, j’en puis à peine respirer. J’ai une envie passionnée de vivre, je veux que notre vie soit sainte, élevée, triomphale comme la voûte céleste. Vivons ! Le soleil ne se lève pas deux fois dans une journée, et la vie ne nous est pas donnée deux fois – accrochez-vous donc avec ténacité au reste de votre vie et sauvez-le… »

     Je n’écrivis pas un mot de plus. J’avais en tête de nombreuses idées, mais elles se déversaient sans s’aligner. Sans terminer ma lettre, je la signai de mes nom, prénom et qualité, et allai dans le cabinet d’Orlov. Il y faisait sombre. Je trouvai à tâtons le bureau et y posais ma lettre. Je dus sans doute, dans l’obscurité, heurter un meuble, ce qui fit du bruit.

     — Qui est là ? demanda du salon une voix inquiète.

     À ce moment, la pendule sur le bureau sonna doucement une heure du matin.

 

 

  1. Allusion à Samson arrachant  et emportant au sommet de la montagne les portes de Gaza : Juges, 16-3.
  2. M’évoque irrésistiblement le personnage d’Oblomov – voir le premier chapitre du roman, sur ce blog.
  3. Il s’agit du premier grand roman de Dostoïevski, paru en 1861, Humiliés et offensés. La scène évoquée se trouve au chapitre XIII de la première partie. On peut remarquer que dans ce roman figure une certaine comtesse Zinaïda Fiodorovna…

     

 

 

 

XIII

 

     Dans l’obscurité, je mis trente bonnes secondes à agripper la porte avant de l’ouvrir lentement et d’entrer dans le salon. Étendue sur la chaise longue, Zinaïda Fiodorovna, qui s’était redressée sur un coude, me regardait venir. Ne me décidant pas à parler, je passai lentement près d’elle, et elle me suivit du regard. Je me tins un petit moment dans la salle, puis repassai près d’elle, et elle m’observa attentivement, perplexe et même effrayée. Enfin, je m’arrêtai et me contraignis à lui dire :

     — Il ne reviendra pas !

     Elle se leva vivement et me regarda sans comprendre.

     — Il ne reviendra pas ! répétai-je, et mon cœur se mit à battre terriblement. Il ne reviendra pas, car il n’a pas quitté Pétersbourg. Il est chez Piékarski.

     Elle comprit mes paroles et me crut – je le vis à sa pâleur subite et à sa façon de croiser brusquement ses mains sur sa poitrine en un geste d’effroi et de supplication. En un éclair son passé récent lui revint en mémoire, elle comprit de quoi il retournait, et perçut la vérité avec une netteté inexorable. Mais elle se souvint au même moment que j’étais un valet, une créature inférieure… Un individu louche aux cheveux ébouriffés, au visage rouge et enfiévré, peut-être ivre, vêtu d’un manteau très quelconque, se mêlait grossièrement de sa vie intime, c’était blessant. Elle me dit d’un ton sévère :

     — On ne vous demande rien. Allez-vous en.

     — Oh, croyez-moi ! lui dis-je avec élan, en tendant les mains vers elle. Je ne suis pas un valet. Je suis tout aussi libre que vous !

     — Je me nommai, et, très vite, pour ne pas être interrompu et ne pas la voir s’en aller, lui expliquai qui j’étais et ce que je faisais là. Cette nouvelle découverte la frappa davantage que la première. Elle avait tout de même eu, dans un premier temps, l’espoir qu’un domestique pourrait mentir, se tromper ou dire des bêtises, mais après mon aveu, il ne lui restait plus aucun doute. À l’expression de ses yeux malheureux et de son visage brusquement vieilli, durci, enlaidi, je vis qu’elle éprouvait une souffrance insupportable et que je ne lui avais fait que du mal en commençant cet entretien ; mais je poursuivis avec ardeur :

     — Le sénateur et l’inspection sont des inventions destinées à vous tromper. En janvier, pas plus que maintenant, il n’est allé nulle part, il habitait chez Piékarski, je le voyais chaque jour et étais complice de ce mensonge. On était las de vous, on détestait votre présence ici, on ironisait à votre sujet… Si vous aviez pu entendre ses amis et lui se moquer de vous et  de votre amour, vous ne seriez pas restée ici une minute ! Fuyez cet endroit ! Fuyez !

     — Très bien ! dit-elle d’une voix tremblante en se passant la main sur les cheveux. Très bien ! Soit !

     Ses yeux étaient remplis de larmes, ses lèvres tremblaient et toute sa figure, d’une pâleur saisissante, respirait la colère. Le mensonge mesquin et grossier d’Orlov l’indignait et lui paraissait méprisable et ridicule ; elle souriait, et ce sourire me déplaisait.

     — Très bien ! dit-elle encore une fois en se passant de nouveau la main sur les cheveux. Soit. Il s’imagine que je vais mourir d’humiliation, et… j’ai envie de rire. Ce n’est pas la peine qu’il se cache.

     Elle s’écarta du piano et  dit en haussant les épaules :

     — Vraiment pas la peine… Il eût été plus simple de s’expliquer, au lieu d’aller se cacher dans un logis étranger. J’ai des yeux et je m’étais depuis longtemps aperçue… et j’attendais juste son retour pour avoir une explication définitive.

     Puis elle s’assit dans un fauteuil à côté de la table et, appuyant sa tête sur le bras du canapé, se mit à pleurer amèrement. Une seule bougie brûlait dans un candélabre du salon, et il faisait sombre du côté des fauteuils, là où elle était assise, mais je voyais  trembler sa tête et ses épaules, et ses cheveux, échappés de leur coiffure, recouvrir son cou, sa figure et ses mains… Dans ses pleurs sans bruit, réguliers, sans hystérie, dans ces larmes ordinaires de femme, s’entendaient l’offense, la fierté humiliée, l’outrage, et cet irrémédiable, sans espoir et sans issue, et auquel on ne peut s’habituer. Ces larmes trouvaient un écho dans mon âme émue et souffrante ; j’en oubliais ma maladie et tout le reste, je marchais dans le salon en marmonnant, désemparé :

     — Qu’est-ce que c’est que cette vie ? On ne peut vivre ainsi ! C’est impossible ! C’est de la folie, c’est un crime, ce n’est pas une vie !

     — Quelle humiliation ! disait-elle à travers ses larmes. Partager ma vie… me faire des sourires alors que j’étais un fardeau pour lui et qu’il me trouvait ridicule… Oh, quelle humiliation !

     Elle releva la tête et, me regardant de ses yeux éplorés, à travers ses cheveux mouillés de larmes qu’elle écarta car ils l’empêchaient de me voir, elle me demanda :

     — Ils riaient de moi ?

     — Ces gens riaient et de vous, et de votre amour, et de Tourguéniev, dont ils vous disaient nourrie. Et si nous mourions tous les deux à l’instant de désespoir, ils trouveraient cela également drôle. Ils composeraient une histoire drôle qu’ils raconteraient à votre service funèbre. Mais à quoi bon parler d’eux ? dis-je avec impatience. Il faut fuir d’ici. Je ne peux pas y rester une minute de plus.

     Elle se remit à pleurer. Je m’approchai du piano et m’assis.

     — Qu’attendons-nous ? demandai-je tristement. Il sera bientôt trois heures.

     — Je n’attends rien, dit-elle. Je suis perdue.

     — Pourquoi dire cela ? Allez, nous ferions mieux de voir ensemble ce que nous devons faire. Il nous est impossible de rester ici, à vous comme à moi… Où avez-vous l’intention d’aller ?

     Un brusque coup de sonnette résonna dans le vestibule. Mon cœur se serra. N’était-ce pas Orlov, auprès de qui Koukouchkine se serait plaint de moi ? Comment l’accueillir ? J’allai ouvrir. C’était Paulia. Elle entra, fit tomber la neige de son manteau sans manches et s’en alla chez elle sans me dire un mot. Quand je revins au salon, Zinaïda Fiodorovna, pâle comme une morte, se tenait au milieu de la pièce et me regardait venir en me faisant de grands yeux.

     — Qui était-ce ? demanda-t-elle à voix basse.

     — Paulia, répondis-je.

     Elle se passa la main sur les cheveux et, accablée, ferma les yeux.

     — Je pars sur-le-champ, dit-elle. Ayez la bonté de me conduire au Quartier Pétersbourg1. Quelle heure est-il ?

     — Trois heures moins le quart.

 

1. Voir la note 2 du chapitre V.

 

 

 

XIV

 

     Lorsque nous sortîmes de la maison, un peu plus tard, il faisait noir et la rue était déserte. Il tombait de la neige fondue, et un vent humide nous fouettait le visage. Je me souviens que nous étions début mars, et que les cochers circulaient depuis quelques jours sur des voitures à roues. Sous l’impression laissée par l’escalier de service, par le froid et l’obscurité de la nuit, ainsi que par le gardien de la cour en touloupe qui, avant de nous ouvrir le portail,  nous avait demandé qui nous étions, Zinaïda Fiodorovna faiblit et perdit courage. Quand nous montâmes dans le fiacre et en relevâmes la capote, elle se mit à me dire, en tremblant de tout son corps, à quel point elle m’était reconnaissante.

     — Je ne doute pas de votre bienveillance, mais j’ai honte que vous preniez cette peine… murmurait-elle. Oh, je comprends, je comprends… Lorsque Grouzine était là, aujourd’hui, je sentais qu’il mentait et taisait quelque chose. Très bien ! Soit !  Tout de même, cela me fait honte de vous voir prendre tant de peine.

     Elle avait encore des doutes. Afin de les dissiper définitivement, j’ordonnai au cocher de passer rue Serguiévskaïa ; une fois la voiture arrêtée devant le porche de la maison de Piékarski, je descendis du fiacre et sonnai. Lorsque le portier sortit, je lui demandai bien fort, pour que Zinaïda Fiodorovna pût entendre, si Guéorgui Ivanytch était là.

     — Il est là, répondit-il. Il est rentré il y a une demi-heure. Il dort sans doute déjà. Mais que veux-tu ?

     Zinaïda Fiodorovna n’y tint pas et se pencha hors de la voiture.

     — Et cela fait longtemps que Guéorgui Ivanovitch1 demeure ici ? demanda-t-elle.

     — Il y a plus de deux semaines.

     — Il n’est pas parti en voyage ?

     — Nullement, répondit le portier en me regardant avec étonnement.

     — Fais-lui savoir demain de bonne heure, dis-je, que sa sœur est arrivée de Varsovie pour le voir. Adieu.

     Puis nous poursuivîmes notre route. Le fiacre n’avait pas de tablier, la neige tombait sur nous à gros flocons et le vent nous pénétrait jusqu’aux os, surtout au moment de traverser la Néva. Je commençais à avoir l’impression que cela faisait longtemps que nous roulions et souffrions, longtemps que j’entendais la respiration tremblante de Zinaïda Fiodorovna. Dans une sorte de rêverie d’endormissement, je je vis défiler ma vie étrange et insensée, et me revint en mémoire, je ne sais pourquoi, le mélodrame « Les mendiants de Paris» que j’avais vu deux fois dans mon enfance. Et, je ne sais pourquoi, lorsque, voulant secouer cette torpeur, je regardai de dessous la capote et vis le jour poindre, , toutes ces images du passé, toutes ces pensées brumeuses se fondirent soudain en une idée unique, claire et forte : Zinaïda Fiodorovna et moi étions tous les deux irrémédiablement perdus. J’en avais la conviction, comme si le ciel bleu et froid eût contenu cette prophétie, mais, l’instant d’après, je songeais déjà à autre chose et croyais autre chose.

     — Que suis-je à présent ? disait Zinaïda Fiodorovna d’une voix voilée par le froid et l’ l’humidité. Où aller ? Que faire ? Grouzine m’a dit d’entrer au couvent. Oh, je le ferais bien ! Je changerais d’habits, de figure, de nom, de pensées… de tout, absolument tout, et je me cacherais pour toujours. Mais on ne m’acceptera pas au couvent. Je suis enceinte.

     — Nous partirons demain à l’étranger, vous et moi, lui dis-je.

     — Cela ne se peut. Mon mari ne me donnera pas de passeport.

     — Je vous ferai franchir la frontière sans passeport.

     Le fiacre s’arrêta à proximité d’une maison en bois sombre à un étage. Je sonnai. Zinaïda Fiodorovna me prit des mains une petite malle en osier – le seul bagage que nous eussions emporté – et me dit avec un sourire forcé :

     — Ce sont mes bijoux3.

     Mais elle était si affaiblie qu’elle n’arrivait pas à tenir ces bijoux. Nous attendîmes un long moment avant qu’on nous ouvrît. Au troisième ou au quatrième coup de sonnette, une lumière parut aux fenêtres et des pas se firent entendre, ainsi qu’une toux et des chuchotements ; enfin, ce fut le bruit d’une serrure jouant, et se montra sur le seuil un grosse femme au visage rouge et effrayé. À une certaine distance derrière elle se tenait une petite vieille maigrichonne aux cheveux courts et gris, en camisole blanche et une bougie à la main. Zinaïda Fiodorovna s’élança dans l’entrée et se jeta au cou de cette petite vieille.

     — Nina, on m’a trahie ! dit-elle en fondant en larmes. On m’a trompée, trompée grossièrement ! Nina ! Nina !

     Je remis la mallette à la grosse femme. La porte fut refermée, mais les sanglots et le cri : « Nina ! » s’entendait toujours. Je remontai en voiture et ordonnai au cocher d’aller du côté de l’avenue Nevski, sans bousculade. Il me fallait songer à trouver un endroit où dormir.

     Le lendemain, en fin d’après-midi, j’étais chez Zinaïda Fiodorovna. Bien des changements s’était produit en elle. Il n’y avait plus trace de larmes sur sa figure pâle et très amaigrie, et son expression n’était plus la même. Je ne sais pas si cela était dû au fait que je la voyais à présent dans un autre cadre, très loin d’être luxueux, et aussi que nos relations n’étaient plus les mêmes, ou bien peut-être était-ce la marque, sur elle, de son grand chagrin, elle me semblait maintenant moins élégante, moins gracieuse qu’auparavant ; on aurait dit qu’elle était devenue un peu moins grande ; je remarquai, dans ses mouvements, dans sa démarche et sur sa figure une nervosité exagérée, une brusquerie lui donnant un air pressé, jusqu’à son visage qui avait perdu sa douceur de naguère, même lorsqu’elle souriait. Je portais à présent un costume coûteux que je m’étais acheté dans la journée. Elle commença par poser les yeux sur ce costume et sur le chapeau que je tenais à la main, avant de scruter d’un regard impatient mon visage, comme pour l’étudier.

     — Votre métamorphose est vraiment prodigieuse, dit-elle. Excusez-moi de vous examiner avec une telle curiosité. Vous êtes un homme extraordinaire.

     Je lui racontai une fois encore, plus longuement et plus en détail que la veille, qui j’étais et ce que je faisais chez Orlov. M’ayant écouté avec une grande attention, elle dit sans me laisser le temps d’achever :

     — Tout est fini pour moi, là-bas. Vous savez, je n’ai pas pu résister, j’ai écrit une lettre. Voici la réponse.

     Sur la feuille qu’elle me tendit, on lisait, de l’écriture d’Orlov : «  Je ne vais pas commencer à me justifier. Mais convenez-en : ce n’est pas moi qui me suis trompé, c’est vous. Je vous souhaite du bonheur et vous demande d’oublier au plus vite celui qui vous présente ses respects,

                                     G.O.

     P.S. Je vous envoie vos affaires. »

     Les coffres et les malles envoyées par Orlov étaient bien dans le salon, et au beau milieu se trouvait aussi ma pitoyable valise.

     — Par conséquent… dit Zinaïda Fiodorovna sans finir sa phrase.

     Nous restâmes silencieux. Elle prit le billet et le tint devant ses yeux plus d’une minute, et tout ce temps, son visage reprit l’expression hautaine, méprisante et fière, cette expression dure qu’elle avait la veille, au commencement de notre explication ; les larmes qui lui montèrent aux yeux n’étaient pas des larmes de découragement ou d’amertume, mais des larmes de colère et de fierté.

     — Écoutez, dit-elle en se levant brusquement et en s’approchant de la fenêtre pour que je ne puisse pas voir son visage, voici ce que j’ai décidé : dès demain, je partirai avec vous à l’étranger.

     — C’est très bien. Je suis même prêt à partir aujourd’hui.

     — Enrôlez-moi. Vous avez lu Balzac ? demanda-t-elle soudain en se retournant. Vous l’avez lu ? À la fin de son roman « Père Goriot4 », le héros regarde Paris du haut d’une colline5 et lui adresse cette menace : « Et maintenant, réglons nos comptes6 ! », avant de commencer une nouvelle vie. Moi aussi, en regardant depuis le train Pétersbourg pour la dernière fois, je lui dirai : « Et maintenant, réglons nos comptes6 ! »

     Après quoi, elle sourit de sa plaisanterie et, pour quelque raison inconnue, frissonna de la tête aux pieds.

 

 

  1. Formule plus cérémonieuse, pour parler d’un supérieur à un inférieur. Je rappelle qu’Ivanytch est la forme abrégée du patronyme Ivanovitch, fils d’Ivan.
  2. Mélodrame de E. Brisebard et E. Nioux (orthographe non garantie, je n’ai que la transcription en russe), joué en traduction russe dans les années 70 à Taganrog ; la pièce sera encore jouée en URSS des décennies plus tard.
  3. En français dans le texte.
  4. En français dans le texte, sic.
  5. Celle du Père-Lachaise…
  6. L’interprétation du célèbre « À nous deux maintenant ! » par Zinaïda Fiodorovna est très libre, elle remplace le défi adressé à Paris par l’ambitieux Rastignac par une menace visant Pétersbourg, menace qu’éclaire le « Enrôlez-moi » adressé au narrateur qui lui a avoué qui il était, voir à ce sujet la présentation du récit…

 

 

 

XV

 

     À Venise, je commençai à souffrir de pleurésie. J’avais sans doute pris froid le soir où nous étions rendus en gondole de la gare à l’hôtel Bauer1. Je dus m’aliter dès le premier jour, et rester au lit environ deux semaines. Tant que je fus malade, chaque matin Zinaïda Fiodorovna vint, de sa chambre, prendre le café avec moi et me lire ensuite des livres français et russes dont nous avions acheté une grande quantité à Vienne. Je connaissais ces livres de vieille date, ou ils avaient depuis longtemps cessé de m’intéresser, mais une bonne et gentille voix résonnait à côté de moi, de sorte que, au fond, le contenu de tous ces livres se ramenait pour moi à une seule chose : ne pas être seul. Elle sortait faire une promenade et revenait toute joyeuse et réchauffée par le soleil printanier, dans sa robe gris clair et son léger chapeau de paille ; elle s’asseyait à mon chevet et, le visage penché près du mien, me faisait la lecture – et je me sentais bien.

     La nuit, j’avais froid, je souffrais et je m’ennuyais, mais le jour, je m’enivrais de vie –on ne saurait imaginer de meilleure expression. Le soleil vif et ardent que laissaient passer les fenêtres ouvertes et la porte du balcon, les cris venant d’en bas, le clapotis des rames, le son des cloches, le grondement du canon à midi et le sentiment de complète, d’absolue liberté faisaient en moi des miracles ; je me sentais pousser de larges et vigoureuses ailes prêtes à m’emporter Dieu sait où. Et quel ravissement, quelle allégresse, par moments, à la pensée que j’avais maintenant à côté de moi une autre vie, que j’étais le serviteur, le gardien, l’ami, l’indispensable compagnon de voyage d’une créature jeune, belle et riche, mais faible, offensée et seule ! Il est même agréable de souffrir lorsqu’on sait que des gens attendent votre guérison comme une fête. Un jour, je l’entendis chuchoter avec le médecin derrière la porte, après quoi elle entra chez moi les yeux rougis – mauvais signe, mais j’en fus touché, et me sentis l’âme extraordinairement en paix.

     Mais me voici avec la permission de sortir sur le balcon. Le soleil et la légère brise marine caressent et câlinent mon corps malade. En bas, je vois les gondoles bien connues voguer avec une grâce féminine, dans une majestueuse harmonie, comme si elles étaient vivantes et percevaient toute la splendeur de cette culture originale et enchanteresse. Cela sent la mer. Des cordes jouent quelque part, accompagnant deux voix. Quelle beauté ! Quelle différence avec cette nuit à Pétersbourg où tombait cette neige fondue et où ce vent nous cinglait si rudement la figure ! Il suffit de regarder droit devant, au-delà du canal, voici le rivage et, au large, à l’horizon, le soleil si éclatant qu’il ride l’eau, on en a mal aux yeux. Je sens l’appel de la mer chérie à laquelle j’ai voué ma jeunesse. Vivre ! Vivre, rien de plus !

     Au bout de deux semaines, je pus aller où bon me plaisait. J’aimais rester assis au soleil, à écouter les gondoliers sans comprendre leurs propos, et à passer des heures entières à regarder la maisonnette où vécut, dit-on, Desdémone – petite maison à la tristesse candide, à l’expression de vierge, à la légèreté de dentelle, si légère qu’on pourrait la faire bouger, semble-t-il, d’une seule main. Je me tenais de longs moments devant le tombeau de Canova2, sans détacher mes yeux du lion affligé. Et au palais des Doges, m’attirait toujours le coin où fut barbouillé de noir le portrait du malheureux Marino Faliero3. Ce serait bien d’être peintre, poète ou dramaturge, me disais-je, mais si cela me reste inaccessible, je pourrais au moins m’adonner au mysticisme ! Eh, adjoindre à cette paix sereine et satisfaite emplissant l’âme ne soit-ce qu’une bribe de foi quelconque…

     Le soir, nous mangions des huîtres, buvions du vin, faisions un tour en gondole. J’ai le souvenir de notre gondole noire qui se balance doucement sur place, avec l’eau qui clapote imperceptiblement en dessous. Ici et là sur l’eau oscillent et vacillent le reflet des étoiles et celui des feux sur les bords de mer. Non loin de nous, dans une gondole où sont accrochées des lanternes multicolores, des gens chantent. Le son des guitares, des violons, des mandolines, les voix d’hommes et celles de femmes qui résonnent dans l’obscurité, et Zinaïda Fiodorovna assise à côté de moi, pâle, le visage grave, presque sévère, les lèvres pincées, les mains serrées. Complètement figée, elle songe à quelque chose et ne m’entend pas. Ce visage, cette attitude et ce regard fixe, inexpressif, des souvenirs presque incroyablement tristes et sinistres, froids comme de la neige, et tout autour, ces gondoles, ces lueurs, cette musique, cette chanson avec ce puissant cri passionné : « Jam-mo !… Jam-mo ! », quels contrastes produit la vie ! À la voir ainsi assise, les mains serrées, toute figée, affligée, il me semblait que nous prenions part tous les deux à un roman à l’ancienne portant un titre du genre : « L’infortunée » ou « La délaissée ». Nous voici, tous les deux : elle est l’infortunée, l’abandonnée, et moi, je suis l’ami fidèle, dévoué, le rêveur et, si l’on veut, l’homme de trop, le raté, incapable désormais de faire quoi que ce soit, sauf de tousser et de rêvasser, et peut-être aussi de se sacrifier… mais qui a besoin de mes sacrifices, et pour quoi faire ? Et sacrifier quoi, on se le demande ?

     Après notre promenade du soir, nous prenions toujours le thé dans sa chambre, en bavardant. Nous ne redoutions pas d’effleurer les vieilles plaies encore non cicatrisées ; au contraire, je ressentais un plaisir inexpliqué à lui parler de ma vie chez Orlov ou à aborder sans détour des relations qui m’étaient connues et n’avaient pu m’être cachées.

     — Je vous détestais, par moments, disais-je. Lorsqu’il se montrait capricieux, ou complaisant et vous mentait, je m’étonnais : comment pouviez-vous ne pas voir et ne pas comprendre ce qui était si évident ? Vous lui baisiez les mains, vous étiez à genoux devant lui, vous le flattiez…

     — Quand je… lui baisais les mains et quand j’étais à genoux devant lui, j’étais amoureuse… disait-elle en rougissant.

     — Était-il vraiment si difficile à deviner ? Vous parlez d’un sphinx ! Le sphinx gentilhomme de la cour ! Je ne vous fais aucun reproche, Dieu m’en garde, poursuivais-je en me trouvant un peu brutal, en sentant que je manquais d’usages, et de cette délicatesse si nécessaire dans les relations avec une autre âme (autrefois, avant de faire sa connaissance, je n’avais pas remarqué en moi ce défaut). Comment avez-vous pu ne pas le percer à jour ? répétais-je, déjà plus doucement et avec moins d’assurance.

     — Vous voulez dire que vous avez du mépris pour mon passé, et vous avez raison, disait-elle, très émue. Vous appartenez à une catégorie de gens qu’on ne peut mesurer à l’aune ordinaire, vos exigences morales se distinguent par une rigueur extrême, et je le comprends, vous ne connaissez pas le pardon ; je vous comprends, et s’il m’arrive de vous contredire, cela ne signifie pas que je vois les choses autrement que vous ; je dis les anciennes bêtises tout simplement parce que je n’en ai pas encore fini avec mes vieilles robes et mes vieux préjugés. Je hais et je méprise moi-même mon passé, et Orlov et mon amour… Quel amour était-ce là ? Tout cele est même ridicule, maintenant, disait-elle en s’approchant de la fenêtre et en tournant ses regards vers le canal, en bas. Tous ces amours ne font qu’obscurcir la conscience et désorienter. Le sens de la vie se trouve dans une seule chose – la lutte. Appuyer du talon sur une sale tête de serpent, jusqu’à ce que – crac ! Il est là, le sens. Seulement là, sinon, rien n’a de sens.

     Je lui racontais de longues histoires tirées de mon passé et lui décrivais mes aventures, pour le coup étonnantes.  Mais je ne disais mot du changement qui s’était opéré en moi. Elle m’écoutait toujours avec beaucoup d’attention et se frottait les mains aux passages intéressants, comme par dépit de ne pas avoir vécu elle-même de telles aventures, des effrois semblables et de pareilles joies ; mais elle devenait soudain pensive, se renfermait en elle-même, et dès lors, je voyais à sa figure qu’elle ne m’écoutait pas.

     Je fermais les fenêtres donnant sur le canal et lui demandais s’il ne fallait pas faire du feu dans la cheminée.

     — Non, laissez. Je n’ai pas froid, disait-elle avec un sourire indolent, je suis seulement affaiblie. Vous savez, j’ai l’impression d’être devenue beaucoup plus sensée, ces derniers temps. Quand je repense au passé, par exemple, à ma vie de l’époque… disons aux gens, en général, tout cela se fond dans ma tête en une seule image – celle de ma belle-mère. Grossière, effrontée, sans cœur, fausse, dépravée et, par dessus le marché, morphinomane. Mon père, faible de caractère, avait épousé ma mère par intérêt et l’avait aidée à devenir tuberculeuse, tandis que sa seconde femme, ma belle-mère, donc, il l’aimait passionnément, à en perdre la raison… Ce que j’ai pu souffrir ! Mais à quoi bon parler de cela ? Ainsi donc, tout se fond en une seule image… Et j’ai un regret : pourquoi ma belle-mère est-elle morte ? Je voudrais la rencontrer, à présent !…

     — Pour quoi faire ?

     — Je ne sais pas, comme ça… répondait-elle en riant et en secouant gracieusement la tête. Bonne nuit. Rétablissez-vous. Dès que vous serez guéri, nous nous mettrons à nos affaires… Il est grand temps.

     Lorsque, ayant pris congé, je mettais la main sur la poignée de la porte, elle disait :

     — À votre avis, Paulia est toujours chez lui ?

     — Sans doute.

     Et je revenais dans ma chambre. un mois s’écoula de la sorte. Un jour, à midi, alors que le temps était couvert et que nous nous tenions tous les deux près de la fenêtre dans ma chambre, à regarder les nuages venir de la mer et le canal devenir bleu, nous attendant à voir, d’un moment à l’autre, la pluie tomber à verse, et alors qu’une étroite bande de pluie drue voilait déjà comme une gaze le bord de mer, nous ressentîmes un brusque ennui. Le jour même, nous partîmes pour Florence.      

 

 

  1. En français dans le texte.
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Antonio_Canova
  3. https://oliaklodvenitiens.wordpress.com/2015/04/17/le-doge-marino-faliero-est-juge-pour-haute-trahison/

 

 

 

XVI

 

     Nous étions à Nice et c’était déjà l’automne. Un matin, lorsque j’entrai dans sa chambre, je la trouvai assise dans un fauteuil, les jambes croisées, voûtée, amaigrie, cachant son visage dans ses mains et sanglotant amèrement, ses longs cheveux défaits lui tombant sur les genoux. La merveilleuse impression que venait de produire sur moi la mer admirable, et que je voulais lui raconter, me quitta d’un seul coup, et mon cœur se serra de douleur.

     — Qu’avez-vous ? demandai-je ; elle écarta une main de sa figure et me signe de m’en aller.

     — Mais qu’avez-vous ? répété-je, et, pour la première fois depuis que nous avions fait connaissance, je lui baisai la main.

     — Non, non, ce n’est rien ! Dit-elle vivement. Ah, ce n’est rien, rien du tout… allez-vous en… Vous voyez bien que je ne suis pas habillée.

     Je sortis dans un trouble affreux. La compassion venait empoisonner la quiétude insouciante dans laquelle je me trouvais depuis un bon moment. J’avais une envie folle de tomber à ses pieds, de la supplier de ne pas pleurer seule dans son coin mais de partager avec moi son  chagrin, et le bruit régulier de la mer se mit à résonner dans mes oreilles de façon menaçante, telle une sombre prophétie, j’entrevis d’autres larmes à venir, de nouvelles afflictions, de nouvelles pertes. « Qu’est-ce donc qui la fait pleurer ? » me demandais-je en revoyant son visage et son regard douloureux. Je me souvins qu’elle était enceinte. Elle s’efforçait de cacher sa situation aux autres, ainsi qu’à elle-même. Chez elle, elle portait une ample blouse ou un large corsage aux plis bouffant avec exagération sur la poitrine, et quand elle sortait, elle se serrait si fortement dans son corset qu’il lui arriva deux fois, au cours de promenades, de s’évanouir. Avec moi, elle ne parlait jamais de sa grossesse et, un jour que j’avais commencé à dire qu’il ne serait pas superflu de consulter un docteur, elle était devenue toute rouge et n’avait rien répondu.

     Quand je revins chez elle, elle s’était coiffée et s’était habillée.

     — Allons, ça suffit ! dis-je en la voyant prête à se remettre à pleurer. Allons plutôt sur le bord de mer et causons un peu.

     — Je ne peux pas parler. Pardonnez-moi, dans l’humeur où je me trouve, je préfère être seule. Et une autre fois, je vous prie, Vladimir Ivanovitch, lorsque vous voudrez entrer chez moi, frappez à la porte au préalable.

     Ce « au préalable » sonna de façon un peu étrange, non féminine. Je sortis. Le maudit état d’esprit de Pétersbourg revenait, et tous mes rêves se repliaient et se recroquevillaient comme des feuilles sous l’effet de la chaleur. Je sentais que je me retrouvais de nouveau seul, que nous n’étions pas proches l’un de l’autre. J’étais pour elle ce qu’était pour ce palmier la toile d’araignée que j’y voyais accrochée par hasard, et que le vent allait détacher et emporter. Je fis un tour dans un square où de la musique jouait, entrait au casino et promenai mes yeux sur des femmes superbement habillées et lourdement parfumées, et chacune d’elles m’envoyait des regards comme pour me dire : «  Tu es seul, c’est parfait… » Puis je sortis sur la terrasse et contemplai longuement la mer. Au loin, à l’horizon, pas une seule voile, à gauche, sur le rivage, enveloppés d’une brume mauve, des montagnes, des jardins, des tours, des maisons, le soleil jouant sur tout cela qui me restait pourtant étranger, m’apparaissait comme un embrouillamini confus, m’indifférait.

 

 

XVII

 

     Elle venait comme auparavant prendre son café chez moi le matin, mais nous ne dînions pas ensemble ; comme elle disait, elle n’avait pas faim et ne se nourrissait que de café, de thé et de broutilles diverses, oranges et caramels, ce genre-là.

     Et nous ne bavardions plus ensemble le soir. J’ignore pourquoi. Depuis le jour où je l’avais trouvée en larmes, elle s’était mise à me traiter avec une certain détachement allant parfois jusqu’à la désinvolture, avec même de l’ironie, elle m’appelait, Dieu sait pourquoi : « Mon bon monsieur ». Ce qui lui paraissait naguère effrayant, étonnant, héroïque, qui excitait en elle envie et enthousiasme, ne lui causait plus maintenant la moindre émotion et elle avait l’habitude, après m’avoir entendu raconter quelque chose, de dire, en s’étirant un peu :

     — Oui, on s'est battu du côté de Poltava1, mon bon monsieur, c’est sûr.

     Il m’arrivait même de ne pas la voir des journées entières. Voici ce qui se passait parfois : on frappe timidement et d’un air coupable à sa porte, pas de réponse ; on frappe de nouveau : silence… On se tient près de la porte, on tend l’oreille ; mais voilà qu’une femme de chambre passe dans le corridor et déclare froidement : « Madame est partie2. » Après quoi l’on déambule sans fin dans le couloir de l’hôtel… Des Anglais, des dames à la poitrine plantureuse, des garçons en habit… En contemplant un bon moment le long tapis rayé du corridor, l’idée me vient que je joue un rôle étrange et certainement faux dans la vie de cette femme, et que je ne suis plus à même de modifier ce rôle ; je cours dans ma chambre, me jette sur le lit et réfléchis, réfléchis sans rien trouver, une seule chose est claire pour moi, je veux vivre, et plus son visage perd de sa beauté, devient sec et dur, plus elle m’est proche et plus je sens fortement et douloureusement notre affinité. Je veux bien être son « bon monsieur », peu importe le détachement et la désinvolture de son ton ; tout ce que tu veux, mais ne me quitte pas, mon trésor. À présent, la solitude me fait peur.

     Et puis je ressors dans le couloir, je prête l’oreille avec inquiétude… Je ne dîne pas, je ne vois pas que c’est déjà le soir. Enfin, à plus de dix heures, des pas bien connus se font entendre, et au tournant de l’escalier apparaît Zinaïda Fiodorovna.

     — Vous faites les cent pas ? demande-t-elle en passant près de moi. Vous feriez mieux d’aller marcher dehors… Bonne nuit !

     — Est-ce que vraiment nous ne nous verrons plus aujourd’hui ?

     — Il est tard, il me semble. Du reste, c’est comme vous voulez.

     — Dites-moi, où étiez-vous ? lui demandé-je en lui suivant dans sa chambre.

     — Où j’étais ? À Monte-Carlo2.

     Elle sort de sa poche une dizaine de pièces d’or et dit :

     — Voici, mon bon monsieur. J’ai gagné. À la roulette.

     — Bon, vous n’allez pas vous mettre à jouer.

     — Pourquoi cela ? J’y retourne demain.

     Je la voyais, avec son visage enlaidi et maladif, enceinte et fortement serrée dans son corset, qui se tient près d’une table de jeu au milieu de la foule des cocottes et des vieilles retombées en enfance se serrant devant l’or comme des mouches devant du miel, je me rappelais qu’elle était allée à Monte-Carlo en cachette de moi, à se demander pourquoi…

     — Je ne vous crois pas, lui dis-je un jour. Vous n’y retournerez pas.

     — Ne vous affolez pas. Je ne risque pas de grosse perte.

     — Il ne s’agit pas des pertes, dis-je avec humeur. Ne vous est-il vraiment pas venu à l’esprit, en jouant là-bas, que l’éclat de l’or, toutes ces femmes, les vieilles et les jeunes, les croupiers, l’ambiance, que tout cela est une basse et odieuse façon de se moquer du labeur de l’ouvrier, de sa sueur de sang ?

     — À part jouer, que peut-on faire, ici ? demanda-t-elle. Le labeur de l’ouvrier et sa sueur de sang – mettez de côté cette éloquence pour une autre fois ; et, maintenant que vous avez commencé, laissez-moi poursuivre, permettez-moi de poser carrément la question : que faire ici, et que faire, à l’avenir ?

     — Que faire ? dis-je en haussant les épaules. Il n’y a pas de réponse immédiate à cette question.

     — Je vous demande de répondre en votre âme et conscience, Vladimir Ivanytch, dit-elle, le visage courroucé. Si je me suis décidée à vous poser cette question, ce n’est pas pour entendre des vérités générales. Je vous demande, poursuivit-elle en frappant la table du plat de la main comme pour battre la mesure : que dois-je faire ici ? Et pas seulement ici, à Nice, mais... en général ?

     Silencieux, je regardais la mer à travers la fenêtre. Mon cœur se mit à battre de façon effrayante.

     — Vladimir Ivanytch dit-elle à mi-voix, la respiration entrecoupée, elle avait du mal à parler ; Vladimir Ivanytch, si vous ne croyez plus vous même à la cause, si vous ne pensez pas vous y remettre, alors pourquoi… pourquoi m’avoir fait quitter Pétersbourg ? Pourquoi m’avoir fait des promesses et avoir éveillé en moi de folles espérances ? Vos opinions ont changé, vous êtes devenu un autre homme, et personne ne vous le reproche – nous n’avons pas toujours la maîtrise de nos opinions –, mais… mais, Vladimir Ivanytch, de grâce, poursuivit-elle en s’approchant de moi, pourquoi n’êtes-vous pas sincère ? Lorsque tous ces mois-ci je rêvais tout haut, lorsque je déraisonnais, lorsque je m’extasiais devant mes projets, lorsque je reconstruisais ma vie sur de nouvelles bases, pourquoi ne m’avez-vous pas dit la vérité, pourquoi vous êtes-vous tu ou m’avez encouragé par vos récits et fait comme si vous partagiez pleinement mes sentiments ? Pourquoi ? Dans quel but le fallait-il ?

     — Il est malaisé d’avouer sa propre faillite, dis-je en me retournant mais sans la regarder. Oui, j’ai perdu la foi, je suis las, j’ai perdu courage… Il est pénible, affreusement pénible d’être sincère, et je me suis tu. Puisse Dieu épargner à d’autres d’endurer ce que j’ai enduré.

     Sentant que j’allais me mettre à pleurer, je me tus.

     — Vladimir Ivanytch, dit-elle en me prenant les mains, vous avez beaucoup enduré, vous êtes passé par plein d’épreuves, vous en savez plus que moi ; réfléchissez sérieusement et dites-moi : que dois-je faire ? Apprenez-le moi. Si vous n’avez plus vous-même la force d’avancer et d’entraîner les autres, au moins, montrez-moi où je dois aller. Je suis, vous me l’accorderez, je suis un être vivant, sensible et doué de raison. Me retrouver dans une position fausse… jouer je ne sais quel absurde rôle… cela m’est pénible. Je ne vous fais pas de reproches, je ne vous accuse pas, je vous adresse une prière.

     On apporta le thé.

     — Alors ? demanda Zinaïda Fiodorovna en me servant un verre. Que pouvez-vous me dire ?

     — Le monde est plus vaste que ce qu’on en voit par la fenêtre, répondis-je. Il existe d’autres gens que moi, Zinaïda Fiodorovna.

     — Alors indiquez-les moi, répliqua-t-elle avec vivacité. C’est tout ce que je vous demande.

     — Et je veux encore dire ceci, repris-je. Il y a plus d’une façon de servir une idée. quand on s’est trompé et qu’on ne fait plus confiance à une méthode, on peut rechercher un autre champ d’action. Le monde des idées est vaste, inépuisable.

     — Le monde des idées ! dit-elle en me dévisageant d’un air railleur. Tenez, il vaut mieux en rester là… Que dire…

     Elle rougit.

     — Le monde des idées ! répéta-t-elle en jetant sa serviette, l’indignation et le dégoût se peignant sur son visage. Toutes vos belles idées, je le vois, reviennent à une seule démarche, inévitable et indispensable : que je devienne votre maîtresse. Voilà ce qu’il faut. Chérir les idées sans être la maîtresse de l’homme le plus honnête et le plus engagé qui soit, c’est ne rien comprendre aux idées. Il faut commencer par là… c’est-à-dire par être sa maîtresse, et le reste s’accomplira.

     — Vous êtes énervée, Zinaïda Fiodorovna, dis-je.

     — Non, je suis sincère ! cria-t-elle, respirant difficilement. Je suis sincère.

     — Vous êtes peut-être sincère, mais vous faites fausse route, et je souffre en vous écoutant.

     — Je fais fausse route ! dit-elle en riant. Vous êtes le dernier à pouvoir dire cela, mon bon monsieur. Je vais peut-être vous sembler indélicate et brutale, tant pis : vous m’aimez ? N’est-ce pas que vous m’aimez ?

     Je haussai les épaules.

     — Oui, haussez les épaules ! reprit-elle moqueusement. Quand vous étiez malade, je vous ai entendu délirer, ensuite, en permanence, ces regards d’adoration, ces soupirs, ces propos bien intentionnés sur la proximité spirituelle… Mais surtout, pourquoi jusqu’à présent n’avez-vous pas été sincère ? Pourquoi parliez-vous de ce qui n’était pas, en taisant ce qui était ? Si vous m’aviez dit dès le début les vraies raisons qui vous poussaient à me faire quitter Pétersbourg, j’aurais su à quoi m’en tenir. Je me serais alors empoisonnée comme c’était mon intention, et l’assommante comédie actuelle n’aurait pas lieu… Hé, à quoi bon discuter ?

     Elle fit un geste pour me montrer qu’elle renonçait, et s’assit.

     — Vu le ton que vous employez, on pourrait croire que vous me suspectez d’intentions malhonnêtes, dis-je, vexé.

     — Et voilà. Quoi encore ? Je ne suspecte pas vos intentions, je soupçonne que vous n’en aviez aucune. Si vous en aviez eu, elles ne m’auraient pas échappé. En dehors des idées et de l’amour, il n’y avait rien en vous. À présent, en plus des idées et de l’amour, vous avez une perspective : que je sois votre maîtresse. C’est bien l’ordre des choses, et dans la vie et dans les romans… Voilà, vous le jugiez sévèrement, dit-elle en frappant du plat de la main sur la table, mais on est bien forcé de se retrouver de son avis. Ce n’est pas sans raison qu’il méprise toutes ces idées.

     — Il ne les méprise pas, il en a peur ! m’écriai-je. C’est un poltron et un menteur.

     — Arrêtez donc ! C’est un poltron, un menteur et il s’est joué de moi, et vous ? Excusez ma franchise : vous, qui êtes-vous ? Il m’a abusée et m’a abandonnée à mon sort à Pétersbourg, et vous, vous m’avez dupée et abandonnée à mon sort ici. Lui, du moins, me trompait sans y mêler les idées, tandis que vous…

     — Au nom du Ciel, pourquoi dites-vous cela ? m’exclamai-je avec effroi en me tordant les mains et en m’approchant vivement d’elle. Non, Zinaïda Fiodorovna, non, c’est du cynisme, on ne peut pas perdre tout espoir comme vous le faites, écoutez-moi, continuai-je en me cramponnant à l’idée encore floue qui venait de me traverser l’esprit et qui pouvait, me semblait-il, nous sauver l’un et l’autre. Écoutez-moi. J’ai vécu tant de choses qu’y repenser me donne le vertige, et à présent mon cerveau et mon âme meurtrie comprennent avec force que l’homme n’a aucune mission, sinon une seule : l’amour désintéressé de son prochain. Voilà notre voie et notre mission ! Voilà ma foi !

     Je voulais en dire davantage sur la miséricorde et la charité, mais ma voix se mit brusquement à sonner faux, et je perdis contenance.

     — Je veux vivre ! énonçai-je avec sincérité. Vivre, vivre ! Je veux la paix, la tranquillité, je veux la chaleur, cette mer, vous sentir proche ! Oh, comme je voudrais vous inspirer à vous aussi cette ardente soif de vivre ! Vous venez de parler d’amour, mais je me contenterais de votre présence, du son de votre voix, de l’expression de votre visage…

     Elle rougit et se dépêcha de dire, pour m’empêcher de parler :

     — Vous aimez la vie, et moi je la hais. Par conséquent, nos routes ne sont pas les mêmes.

     Elle se versa du thé mais, sans y toucher, elle alla dans sa chambre et se coucha.

     — Je pense que nous ferions mieux d’en rester là, me dit-elle de son lit. Pour moi, tout est déjà fini, et je n’ai besoin de rien… Pourquoi discuter davantage ?

     — Non, tout n’est pas fini !

     — Bon, arrêtez ! Je le sais, moi ! Tout ça m’ennuie… Assez.

     Je restai debout quelques instants, fis quelques pas dans la pièce et sortis dans le couloir. Lorsque plus tard, tard dans la nuit, je m’approchai de sa porte et tendis l’oreille, j’entendis nettement des pleurs.

     Le lendemain matin, le garçon, en m’apportant mes habits, m’informa avec un sourire que la dame du treize accouchait. Je m’habillai comme je pus et, glacé d’effroi, me rendis en hâte chez Zinaïda Fiodorovna. Il s’y trouvait un médecin, une sage-femme et une Russe de Kharkov, une dame d’un certain âge qui s’appelait Daria Mikhaïlovna. Cela sentait l’éther. À peine eus-je franchi le seuil que j’entendis un petit gémissement plaintif  venant de le chambre, de son lit, et ce fut comme si un souffle venu de Russie me portait cette plainte, je me rappelai Orlov et son ironie, Paulia, la Néva, la neige à flocons, puis le fiacre dépourvu de tablier, la prophétie que j’avais lue dans le froid ciel matinal, et le cri de désespoir : « Nina ! Nina ! »

     — Allez donc la voir, dit la dame.

     J’entrai chez Zinaïda Fiodorovna en me sentant comme le père de l’enfant. Elle était couchée, les yeux fermés, maigre, pâle, avec un bonnet blanc garni de dentelles. Je me souviens de deux expressions jouant sur son visage : l’une indifférente,froide et sans énergie, et l’autre, celle que lui donnait le bonnet blanc, enfantine et délaissée. Elle ne m’entendit pas entrer ou elle m’avait peut-être entendue, mais ne fit pas attention à moi. Je me tenais debout, la regardant et attendant.

     Mais son visage se crispa soudain de douleur, elle ouvrit les yeux et se mit à regarder le plafond comme pour réfléchir à ce qui lui arrivait… Une expression de dégoût se peignit sur sa figure.

     — Que c’est mal ! murmura-t-elle.

     — Zinaïda Fiodorovna, appelai-je d’une voix faible.

     Elle me regarda avec indifférence et apathie, et ferma les yeux. Au bout d’un moment, je partis.

     Dans la nuit, Daria Mikhaïlovna m’annonça qu’une petite fille était née, mais que l’accouchée se trouvait dans un état grave ; puis le couloir se remplit de bruit, on y passait à pas précipités. Daria Mikhaïlovna revint chez moi, le désespoir au visage, se tordant les mains, disant :

     — Oh, c’est affreux ! Le docteur la soupçonne d’avoir avalé du poison ! Oh, que les Russes se comportent mal, ici !

     Le lendemain, à midi, Zinaïda Fiodorovna était morte.

 

  1. Citation devenue classique et parfois attribuée à tort à Pouchkine. C’est en fait un vers du poème « Trois balles » dû au poéte Gradtsev en 1845, que reprit quelques années plus tard le chef de chœur I.E. Moltchanov lorsqu’il composa une chanson célèbre au milieu de dix-neuvième siècle. Mais Gradtsev avait été lui-même inspiré par la grande ballade composée par Pouchkine ayant pour thème la bataille de Poltava, importante dans l’histoire russe. Un dicton russe décrit d’ailleurs ainsi une déroute quelconque : « Perdu comme un Suédois à Poltava »…
  2. En français dans le texte.

 

 

 

XVIII

 

     Deux années passèrent. Les circonstances ayant changé, je rentrai à Pétersbourg où je pouvais désormais vivre sans me cacher. Je n’avais plus peur d’avoir des sentiments, ni qu’on le voie, et j’étais complètement accaparé par le sentiment paternel, ou plus exactement par l’attachement idolâtre que j’éprouvais pour Sonia, la fille de Zinaïda Fiodorovna.  Je la nourrissais moi-même, lui donnais son bain, la mettais au lit, je ne la quittais pas des yeux des nuits entières et poussais des cris lorsqu’il me semblait que la nounou allait la faire tomber. Ma soif d’une vie de petit-bourgeois ordinaire se renforçait avec le temps, ce désir s’exaspérait, mais de grands rêves en moi s’étaient fixés du côté de Sonia, comme s’ils avaient enfin trouvé en elle juste ce dont j’avais besoin. J’aimais follement cette petite fille. Je voyais en elle le prolongement de ma propre vie et j’avais moins l’impression que le sentiment, quasiment la conviction que lorsque j’aurai finalement quitté mon long corps osseux et barbu, je continuerais à vivre dans ces yeux bleus, dans ces petits cheveux blonds et soyeux et dans ces menottes roses et potelées qui me caressaient le visage et me prenaient par le cou avec tant d’amour.

     Le destin de Sonia m’effrayait. Orlov était son père, elle avait été déclarée à l’état-civil sous le nom de Krassnovski1, et la seule personne au courant de son existence et s’en souciant, c’est-à-dire moi, finissait sa chanson. Il fallait penser à elle pour de bon.

     Le lendemain même de mon arrivée à Pétersbourg, j’allai voir Orlov. Ce fut un vieillard corpulent aux favoris roux mais à la moustache rasée, apparemment un Allemand, qui ouvrit la porte. Paulia,qui faisait le ménage au salon, ne se souvint pas de moi, alors qu’Orlov me reconnut à l’instant même.

     — Tiens, monsieur le conspirateur ! dit-il en me regardant avec curiosité et en riant. Quel bon vent vous amène ?

     Il n’avait pas du tout changé : toujours le même visage froid et désagréable, toujours la même ironie. Et, comme jadis, sur la table, un nouveau livre avec à l’intérieur le coupe-papier en ivoire. Avant mon arrivée, visiblement, il était en train de lire. Il me fit asseoir, m’offrit un cigare et, avec la délicatesse propre aux gens d’excellente éducation, dissimulant le déplaisir que lui causaient ma figure et ma silhouette efflanquée, il remarqua en passant que je n’avais pas du tout changé et qu’on me reconnaissait facilement, en dépit du fait que j ‘avais laissé pousser ma barbe. On se mit à parler du temps qu’il faisait et de Paris. Pour se débarrasser au plus vite de la question inévitable et pénible qui nous tourmentait l’un comme l’autre, il demanda :

     — Zinaïda Fiodorovna est morte ?

     — Oui, elle est morte, répondis-je.

     — En couches ?

     — Oui, en couches. Le médecin soupçonnait une autre cause du décès, mais… pour notre tranquillité à vous comme à moi, il vaut mieux penser qu’elle est morte en couches.

     La décence lui fit pousser un soupir, et il se tut. Un ange passa.

     — Hé oui. Chez moi, tout est comme avant, pas de changement particulier, s’anima-t-il en me voyant examiner le cabinet. Mon père, comme vous le savez, a quitté le service, il se repose, et pour moi, rien de changé. Vous vous souvenez de Piékarski ? Il est toujours le même. Grouzine est mort l’an dernier de la diphtérie. Quant à Koukouchkine, il est en vie et pense souvent à vous. À propos, poursuivit Orlov en baissant les yeux d’un air gêné, lorsque Koukouchkine a appris qui vous étiez, il s’est mis à raconter partout que vous l’auriez agressé, que vous vouliez le tuer et qu’il s’en était tiré de justesse.

     Je me taisais.

     — Les vieux serviteurs n’oublient pas leurs maître… C’est très gentil de votre part, dit Orlov pour plaisanter. Mais ne voulez-vous pas du vin ou du café ? Je vais donner des ordres.

     — Non, merci. Je suis venu vous voir au sujet d’une affaire très sérieuse, Guéorgui Ivanytch.

     — Je ne suis pas un grand amateur des affaires sérieuses, mais je serai heureux de vous être de quelque utilité. Qu’y a-t-il pour vore service ?

     — Voyez-vous, commençai-je avec émotion, j’ai avec moi en ce moment la fille de la défunte Zinaïda Fiodorovna… Je me suis chargé d’elle jusqu’à maintenant mais, comme vous le voyez, d’un jour à l’autre, je disparaîtrai. Je voudrais mourir avec le sentiment de l’avoir casée.

     Orlov rougit légèrement, fronça les sourcils et me jeta un regard sévère. C’était moins l’expression « une affaire sérieuse » qui lui avait déplu que mes paroles au sujet de l’anéantissement, de la mort.

     — Oui, dit-il en se cachant les yeux comme pour les protéger du soleil, il faut réfléchir à cela. Je vous remercie. Une petite fille, dites-vous ?

     — Oui, une petite fille. Une merveilleuse petite fille !

     — Je vois. Évidemment, ce n’est pas un carlin, mais un être humain… c’est une affaire entendue, il faut y songer sérieusement. Je suis prêt à y prendre part et… et je vous suis très obligé.

     Il se leva, fit quelques pas en se rongeant les ongles et s’arrêta devant un tableau.

     — Il faut réfléchir à ce sujet, dit-il sourdement, en me tournant le dos. Je vais aller aujourd’hui voir Piékarski et lui demander de se rendre chez Krassnovski. Je pense que Krassnovski ne se fera pas prier trop longtemps et qu’il acceptera de prendre cette fillette.

     — Pardonnez-moi, mais je ne vois pas ce que Krassnovski vient faire ici, dis-je en me levant à mon tour et en m’approchant d’un tableau situé à l’autre bout du cabinet.

     — Mais elle porte tout de même son nom, j’espère ! fit Orlov.

     — Oui, peut-être que la loi l’oblige à prendre chez lui cette enfant, je n’en sais rien, mais je ne suis pas venu pour discuter des lois avec vous, Guéorgui Ivanytch.

     — Oui, oui, vous avez raison, reconnut-il aussitôt. On dirait que je débite des sornettes. Mais ne vous inquiétez pas. Nous allons étudier tout cela pour arriver à une satisfaction mutuelle. Si ce n’est pas de telle façon, ce sera de telle autre, ou encore d’une troisième, cette question délicate sera résolue d’une manière ou d’une autre. Piékarski trouvera un arrangement. Ayez la bonté de me laisser votre adresse, et je vous ferai immédiatement part de notre décision. Où demeurez-vous ?

     Orlov nota mon adresse, soupira et dit en souriant :

     — Ce n’est pas une sinécure, Seigneur, d’être le père d’une petite fille2 ! Mais Piékarski  va tout arranger. C’est un homme fort intelligent. Alors, vous êtes resté longtemps à Paris ?

     — Près de deux mois.

     Il y eut un silence. Orlov avait évidemment peur que je me misse de nouveau à parler de la petite, et, pour détourner mon attention, il dit :

     — Vous avez sans doute oublié votre lettre. Je l’ai toujours. Je comprends l’humeur dans laquelle vous étiez à l’époque et, ma foi, j’apprécie cette lettre. Mon sang maudit et gelé, mes côtés asiatiques, mon rire chevalin, c’est très représentatif et bien tourné, poursuivit-il avec un sourire ironique. Et son idée maîtresse se rapprocherait bien de la vérité, quoique l’on puisse en discuter indéfiniment. Je veux dire, reprit-il avec embarras, discuter non pas de l’idée elle-même, mais de votre façon de voir le problème et, si l’on peut dire, de votre tempérament. Oui, ma vie est anormale, viciée, elle ne vaut rien, et la couardise m’empêche d’en commencer une autre –sur ce point, vous avez entièrement raison. Mais que vous preniez cela tellement à cœur, que cela vous émeuve et vous désespère – il n’y a pas de quoi, et là, vous avez entièrement tort.

     — Un vivant ne peut pas ne pas s’émouvoir et ne pas se désespérer en voyant qu’il se perd ainsi que les autres autour de lui.

     — Je ne dis pas le contraire ! Je ne prêche pas du tout l’indifférence, je veux juste qu’on ait une attitude objective envers la vie. Plus on est objectif, moins on risque de se méprendre. Il faut regarder au fond des choses et rechercher dans chaque phénomène la cause première. Nous nous sommes affaiblis, nous nous sommes affaissés et nous avons finalement succombé, notre génération est intégralement constituée de neurasthéniques et de pleurnicheurs, nous sommes seulement capables de parler de fatigue et d’épuisement, mais de cela nous ne sommes responsables ni vous ni moi : nous sommes trop peu de chose pour que le destin d’une génération entière dépende jamais de notre bon vouloir. Il y a là, il faut croire, de grandes causes, générales, ayant d’un point de vue biologique une sérieuse raison d’être3. Nous sommes des neurasthéniques, des mélancoliques, des renégats, mais peut-être cela est-il nécessaire et utile pour les générations qui viendront après nous. Nul cheveu ne tombe d’une tête sans la volonté du Père céleste – en d’autres termes, rien dans la nature ou parmi les hommes ne s’accomplit en vain. Tout est fondé, et tout est nécessaire. Dès lors, qu’avons-nous à nous alarmer et à écrire des lettres désespérées ?

     — C’est cela, dis-je après avoir réfléchi. Je crois que les choses seront plus faciles et plus évidentes pour les générations à venir ; elles auront à leur service notre expérience. Tout de même, on a envie de vivre indépendamment des générations futures, et pas seulement pour leur être utile. La vie ne nous est donnée qu’une fois, et on veut la vivre bellement, avec entrain et intelligence. On veut vivre de son propre chef, jouer un rôle noble et éminent, faire l’Histoire, pour que ces générations n’aient pas le droit de dire, à propos de chacun de nous : c’était une nullité, voire pire encore… Je crois à la rationalité comme à la nécessité de tout ce qui a lieu, mais qu’ai-je à faire de cette nécessité, pourquoi mon « moi » devrait-il se perdre ?

     — Allons ! Que faire ? soupira Orlov en se levant, comme pour me signifier la fin de notre entretien.

     Je pris ma chapka.

     — En une demi-heure seulement, que de questions tranchées, tout de même ! dit Orlov en me reconduisant au vestibule. Bon, je vais m’occuper de cette affaire… Je vais aller voir Piékarski aujourd’hui même. Soyez-en assuré.

     Il s’arrêta, attendant de me voir m’habiller et visiblement content de me voir partir.

     — Guéorgui Ivanytch, rendez-moi ma lettre, dis-je.

     — Certainement, monsieur.

     Il alla dans son cabinet d’où il revint une minute plus tard avec la lettre. Je le remerciai et sortis.

     Le lendemain, je reçus un mot de sa part. Il me félicitait en m’annonçant que la question était heureusement résolue. Piékarski connaissait une dame, m’écrivait-il, qui tenait une pension, une sorte de jardin d’enfants où étaient admis même les tout-petits. On pouvait entièrement compter sur la dame, mais, avant de se mettre d’accord avec elle, il serait bon d’avoir une discussion avec Krassnovski – c’était formellement indispensable. Il me conseillait de me rendre sans tarder chez Piékarski, sans oublier de prendre avec moi l’acte de naissance s’il y en avait un. Il terminait par ces mots :

     « Recevez l’assurance de ma sincère considération et du dévouement de votre humble serviteur… » 

     Je lisais cette lettre tandis que Sonia, assise sur la table, m’observait avec attention, sans ciller, comme si elle savait que se décidait son destin.

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