Le passage du Zbroutch (Isaac Babel)

Le court récit qui ouvre le recueil "Cavalerie rouge"...

     Le texte qui suit ouvre le recueil Cavalerie rouge – Titre reçu dans sa première traduction et conservé depuis, la traduction exacte du titre russe serait : Cavalerie… – écrit par Babel en 1920 (il a vingt-six ans), l’écrivain-journaliste participant aux opérations contre l’armée polonaise, dans le cadre de la « Guerre civile » ayant suivi octobre-novembre 1917 : on retrouve ici, mais dans une dynamique sauvage, les Polonais évoqués en 1935, de façon plus statique par V. Grossman dans Quatre jours. Et cette Ukraine aux villes aux pouvoirs changeant sans cesse entre le début de la Guerre mondiale et la fin de la Guerre civile, est ravagée par les pogroms, petits et grands…

     La première édition de Cavalerie rouge date de 1926. Le texte sera modifié ensuite pour les besoins de la cause… et de la survie de l’auteur, qui sera malgré tout arrêté en 1939, torturé (il avouera avoir passé à… André Malraux des renseignements sur l’aviation de guerre soviétique…) et fusillé au début de l’année 1940. Le texte est l’objet, entre 1924 et  1928, d’une âpre discussion. Le style sec, dépourvu d’emphase et triste de Babel ne plaît pas à tout le monde : Boudionny est furieux et le traite de dégénéré, Vorochilov trouve son style inadmissible, Staline lui-même, qui avait des raisons d’être chatouilleux sur le sujet de la guerre russo-polonaise, estime que Babel « parle de choses auxquelles il n’entend rien » . L’écrivain et critique Viktor Chklovski ironise sur les descriptions de Cavalerie rouge. Il est défendu par Gorki – lequel, à côté d’épisodes moins glorieux, jouait parfois un rôle positif : s’il ne put sauver, en 1920, le poète Goumiliov, il aida Zamiatine, dix ans plus tard, à émigrer, par exemple – qui ne voit « ni caricature, ni diffamation, bien au contraire » dans les récits de Babel.

     Isaac Babel connaît fort bien le monde juif (il parle yiddish), et c’est un écrivain de langue russe, ce qui lui donne la « vision binoculaire » dont parle Simon Markish, auteur d’une  biographie acérée de Vassili Grossman.En outre, il connaît le français et la littérature française, l’influence de Flaubert et de Maupassant est sensible dans son style dépouillé, très distancié – parsemé de cristaux de poésie… Ce mélange de poésie, d’allusions au judaïsme, d’engagements militaires et d’atrocités, imprime un cachet particulier aux récits de Cavalerie rouge.

     Le livre a été traduit en français à plusieurs reprises. Les traductions les plus récentes sont celle d’Irène Markowicz et Cécile Térouanne, 1997, pour les éditions Actes Sud/Babel (sur laquelle je me suis par moments appuyé), et celle de Sophie Benech en 2011 aux éditions Le bruit du temps.

     Rappelons enfin, pour les lecteurs de Mediapart, l’article paru l’an dernier, consacré à I. Babel :

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/070817/octobre-17-isaac-babel-l-ecrivain-juif-dans-le-cercle-de-la-terreur

     Je renvoie aussi à la traduction, sur ce blog, d’un autre épisode de Cavalerie rouge : « La mort de Dolgouchov » .

 

 

 

Le passage du Zbroutch1

(Isaac Babel, juillet 1920)

 

     Le commandant2 de la division six a fait savoir que Novograd-Volynski3 a été prise ce matin à l’aube. L’État-major est sorti de Krapivno, et notre convoi s’est étiré, arrière-garde tapageuse, sur la grande route qui va de Brest4 à Varsovie, route construite sur les os des moujiks par Nicolas Ier.

     Nous sommes entourés par la pourpre des champs de coquelicots, le vent de midi joue dans le seigle jaunissant, le sarrasin vierge pointe à l’horizon comme le mur d’un lointain monastère. La paisible Volynie5 s’éloigne de nous, se replie dans un brouillard emperlé de petites boulaies, elle s’élève en collines fleuries et ses bras affaiblis se perdent dans la broussaille du houblon. Un soleil orange roule dans le ciel comme une tête tranchée, une lumière tendre allume un incendie dans le défilé des nuages, le crépuscule accroche ses étendards au-dessus de nos têtes. L’odeur du sang versé la veille et celle des chevaux abattus forment des gouttelettes dans la fraîcheur du soir. Devenu tout noir, le Zbroutch fait tourbillonner avec fracas les eaux écumantes de ses rapides. Les ponts sont détruits, et nous passons la rivière à gué. Une lune majestueuse se vautre sur les vagues. Seul le dos des chevaux émerge, de sonores filets d’eau s’écoulent entre les centaines de jambes des chevaux. Quelqu’un se noie, il s’en prend à voix haute à la Vierge. La rivière est jonchée de fonds carrés et noirs de télègues6, elle est couverte de mugissements, de sifflements et de chants qui s’élèvent au-dessus des anneaux de serpent de la lune et des creux scintillants.

     Nous arrivons en pleine nuit à Novograd. Dans le logis qui m’a été attribué, je découvre une femme enceinte et deux Juifs aux cheveux roux et aux cous étroits ; un troisième dort, entièrement couvert, tête comprise, et appuyé contre le mur. Dans la chambre que j’occupe, je trouve des armoires défoncées, il y a par terre des lambeaux de pelisses de femme, des excréments humains et des débris de vaisselle, cette secrète vaisselle dont les Juifs se servent une fois l’an – pour la Pâque.

     — Faites la chambre, dis-je à la femme. C’est drôlement sale, chez vous, bonnes gens…

     Les deux Juifs se lèvent. Ils gambadent sur leurs semelles de feutre et débarrassent le sol des débris, ils sautillent sans rien dire comme des singes, comme des Japonais de cirque, leurs cous prennent de l’ampleur et gigotent. Ils étendent par terre un duvet décousu et je me couche contre le mur, à côté du troisième Juif endormi. Une misère craintive se referme sur ma couche.

     Il règne un silence écrasant et seule la lune, enserrant de ses bras bleus sa tête ronde à l’éclat insouciant, déambule à la fenêtre.

     Je secoue mes jambes engourdies, je me couche sur le duvet décousu et je m’endors. Je rêve du commandant de la division six. Sur un lourd étalon, il se lance à la poursuite du chef de brigade et lui loge deux balles dans les yeux. Les balles transpercent la tête du chef de brigade et les deux yeux tombent à terre. « Pourquoi as-tu fait rebrousser chemin à la brigade ? » crie au blessé Savitski, le commandant de la division six – et là, je me réveille, la femme enceinte promène ses doigts sur ma figure.

     — Pane7, me dit-elle, vous criez en dormant, vous vous agitez. Je vais installer votre lit dans l’autre coin, parce que vous bousculez mon petit papa…

     Elle lève ses jambres maigres et son gros ventre et retire la couverture de l’homme qui dort. C’est un vieillard mort qui gît là, à la renverse. Il a le gosier arraché, le visage fendu en deux, un filet de sang bleu s’étale sur sa barbe comme un morceau de plomb.

     — Pane, dit la Juive en secouant l’édredon, les Polonais l’égorgeaient, qu’il les suppliait : tuez-moi à l’écart, que ma fille ne me voie pas mourir. Mais ils en ont fait à leur idée, il est mort dans cette chambre, en pensant à moi… Et maintenant, j’aimerais bien savoir, dit soudain la femme avec une intensité effrayante, j’aimerais bien savoir où l’on peut trouver sur terre un père comme le mien…     

 

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Zbroutch
  2. Les appellations correspondant aux grades ne sont pas très fixées, à l’époque.
  3. Le i final manque dans le texte russe.
  4. Brest-Litovsk.
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Volhynie
  6. Charrettes à quatre roues.
  7. Vocatif de Pan, Monsieur, en polonais.

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