M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 9 août 2015

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Encore une nouvelle - la dernière - du recueil " La valise ". Tourne-t-on un film, ou rêve-t-on ? Voici que, au milieu des vapeurs d'alcool, Pierre le Grand déambule dans sa ville, devenue entre temps Leningrad. Chez Boulgakov, le Diable se promenait bien à Moscou...

Des gants de chauffeur

J’ai fait la connaissance de Ioura Chlippenbakh lors d’une conférence au palais de Tauride*.   (* Grand palais de Saint Petersbourg, résidence impériale, siège de la Douma et de l’Assemblée constituant dissoute par les bolcheviks )

Plus exactement, lors d’une réunion regroupant des rédacteurs de journaux à grand tirage. J’y représentais le journal « Le constructeur de turbines », et Chlippenbakh le journal des studios « Lenfilm », qui s’appelait « L’image ».

Le rapporteur  était le deuxième secrétaire régional du parti, Bolotnikov. Il conclut ainsi :

- Il y a chez nous des journaux exemplaires, comme « L’étendard du progrès ». Des journaux moyens, tels « L’amirauté ». De mauvais journaux, du type « Le constructeur de turbines ». Il y a enfin, unique en son genre, extraordinairement nul et ennuyeux, le journal « L’image ».

J’ai un rien baissé la tête. Chlippenbakh, au contraire, se prenant visiblement pour un dissident persécuté, s’est fièrement redressé. Et s’est écrié à haute voix :

- Lénine a toujours dit que la critique doit être fondée !

- Ton journal, Ioura, est d’un niveau si bas qu’on ne peut même pas le critiquer - a répondu le secrétaire...

Pendant la  pause, Chlippenbakh m’a arrêté pour me demander :

- Excusez-moi, vous mesurez combien ?...

Ce qui ne m’a guère étonné, j’ai l’habitude. Je connaissais même la suite, aussi absurde qu’inévitable :

« - Combien mesures-tu ?  - Un mètre quatre-vingt-quatorze. - Dommage que tu ne joues pas au basket - Mais j’y joue ! - Je me disais bien, aussi...»

- Vous mesurez combien ? - s’est donc enquis Chlippenbakh.

- Un mètre quatre-vingt-quatorze. Et alors ?

- Alors, je tourne un film en amateur. Je voudrais vous proposer le rôle principal.

- Comme acteur, je n’ai pas la moindre espèce de talent.

- Aucune importance. C’est votre facture qui m’intéresse.

- Qu’entendez-vous par là ?

- Votre silhouette.

Nous avons décidé de nous retrouver le lendemain matin.

Dans notre domaine de la presse, j’avais déjà entendu parler de Chlippenbakh, mais je ne le connaissais pas, jusqu’ici. C’était un type maigre et nerveux, aux cheveux longs et un peu sales. Il racontait que des documents historiques faisaient mention de ses ancêtres suédois. En outre, il trimballait sur lui le recueil de Pouchkine « Poltava » **, agrémenté d’une couverture recouverte de papier pour confiseries.

(** Suite poétique inspirée de la bataille de Poltava : voici déjà Pierre le Grand...)

- Lisez donc - me dit-il avec nervosité.

Et, sans attendre ma réaction, il se met à déclamer, ou plutôt à aboyer :

Les droujines, écrasées sous le feu de l’artillerie,

 En une mêlée confuse mordent la poussière.

Rozen s’enfuit par un défilé, avec sa cavalerie,

Et l’impétueux Chlippenbakh, doit se rendre.

(Que Pouchkine me pardonne, j’ai rajouté la cavalerie, pour la rime. Les droujines sont les troupes levées par les princes, et Rozen un général suédois. )

Dans le milieu des journalistes, on redoutait Chlippenbakh. Il se montrait extraordinairement insolent. Avait-il hérité cette hardiesse de son ancêtre, le général suédois ? En tout cas, battre en retraite et se rendre, ce n’était pas son genre.

Je me souviens que, à la mort du vieux journaliste Matiouchine, quelqu’un se mit à quêter l’argent pour les funérailles. Quand ce fut le tour de Chlippenbakh, celui-ci s’écria :

- Pour lui, de son vivant, je n’aurais pas donné un rouble. Maintenant que le voilà mort, cinq kopecks, ce serait encore trop. Que le KGB enterre donc lui-même ses informateurs...

Par ailleurs, Chlippenbakh tapait tout le monde, dans le service, et remboursait de mauvaise grâce. La liste de ses créanciers occupait deux pages de son bloc-notes. Lorsque l’un d’eux s’avisait de lui rappeler sa dette, il le menaçait :

- Si tu m’ennuies, je te raye de la liste...

Le soir qui suivit la conférence, il me téléphona deux fois. Comme ça, sans motif particulier. Il parlait sur un ton alangui de nos affinités grandissantes. Du coup, on pouvait bien appeler un ami, comme ça, sans motif particulier.

- Je m’ennuie, - se plaignait Chlippenbakh - et je n’ai rien à boire, chez moi. Je suis étendu sur le divan, tout seul avec ma femme...

Pour me rappeler, avant de raccrocher :

- On verra ça demain.

Nous avons passé la matinée chacun dans son local. Moi en haut, à vérifier des articles, lui à préparer le dernier numéro de son journal. Nerveux, il criait sans arrêt :

- Où sont les ciseaux ? Qui a pris ma règle ? La République Sud-Africaine, ça s’écrit avec un tiret, ou tout attaché ?

Suite à quoi, nous sommes allés déjeuner.

Dans les années soixante, le buffet de la Maison de la presse était directement relié aux premiers maillons de la chaîne de distribution. On y trouvait des saucisses de boeuf, des conserves, du caviar, des pâtes de fruits, de la langue ou des poissons peu courants dans les magasins ordinaires. En théorie, ce buffet était réservé aux collaborateurs de la Maison de la presse. Et, parmi eux, aux journalistes travaillant pour les journaux à grand tirage. En fait, on y rencontrait pas mal de citoyens venant d’ailleurs. Par exemple, des écrivains supplétifs. Autrement dit, les critères de sélection se relâchaient peu à peu. En conséquence, les produits rationnés avaient tendance, sur place, à diminuer. Si bien que, de la splendeur passée, il ne restait plus guère que de la bière des Jigoulis.*

(* Massif montagneux, marque de bière et modèle de Lada...)

Ce buffet occupait le côté nord du cinquième étage. Ses fenêtres donnaient sur la Fontanka.** Ses trois salles pouvaient largement accueillir cent personnes.

(** Petite rivière coulant à Saint Petersbourg )

Chlippenbakh m’entraîna dans une petite niche, à une table pour deux. La conversation entre nous, visiblement, devait rester confidentielle.

Nous avons commandé de la bière et des sandwiches. Puis, en baissant la voix, il a commencé :

- Je m’adresse à vous, parce que j’aime bien les intellectuels. J’en suis un moi-même. et nous sommes peu nombreux. A dire vrai, nous sommes encore trop nombreux. Il en est des aristocrates comme des animaux préhistoriques : nous allons vers l’extinction. Maintenant, au fait. J’ai décidé de tourner un film en amateur. Donner ses meilleures années à cet ignoble journalisme, ça va bien. J’ai envie d’une véritable activité créatrice. Bref, je commence le tournage demain. Ce sera un film d’une dizaine de minutes. Du genre pamphlet satirique. Voici le thème; Un mystérieux inconnu fait son apparition à Leningrad. On reconnaît en lui sans peine le tsar Pierre. Celui-là même qui fonda Petersbourg, il y a de cela deux cent soixante ans. A présent, la vulgarité de la grisaille soviétique assaille le Grand souverain. Un policier menace de lui infliger une amende. Deux pochards lui proposent de se joindre à eux, pour boire à moindres frais. Des spéculateurs veulent lui acheter ses bottines. Des demi-mondaines le prennent pour un riche étranger. Des agents du KGB, pour un espion. Etc. En gros, partout le bordel et l’ivrognerie. Epouvanté, le tsar s’écrie : « Qu’ai-je fait ?! Qu’est-ce qui m’a pris de fonder cette maudite ville ?! »

Chlippenbakh est parti d’un gros rire, qui a fait s’envoler les serviettes en papier. Puis il a ajouté :

- Il va sans dire que ce sera un film apolitique. Il sera réservé à des projections privées. J’espère le montrer à des journalistes étrangers, ce qui lui assurera un retentissement international. Ce qui peut avoir des conséquences fort inattendues. Donc, à vous de voir, pesez le pour et le contre. Alors, vous êtes d’accord ?

- Mais, vous venez de dire...

- Il faut combien de temps, pour peser le pour et le contre ? Dites que vous êtes d’accord.

- Et où trouverez-vous le matériel ?

- Ne vous bilez pas pour ça. Je travaille tout de même pour les studios « Lenfilm ». Ce sont tous mes amis, là-dedans, depuis Herbert Rappoport jusqu’au dernier éclairagiste. Le matériel est à ma disposition. Je sais me servir d’une caméra depuis mes jeunes années. Bref, décidez-vous. Vous convenez à mon projet. Vous comprenez que je ne peux confier un tel rôle qu’à un homme partageant mes idées. Demain,on va aux studios, on prend l’appareillage nécessaire, on voit un peu l’affaire avec un maquilleur. Et on commence le tournage.

J’ai répété :

- Il vaut voir.

- Je vous appellerai.

Nous avons payé, et nous sommes retournés travailler, chacun dans son coin.

Je n’avais vraiment aucun talent d’acteur. Bien que mes parents aient appartenu au monde du théâtre.*  Mon père était metteur en scène et ma mère actrice. Ils n’ont certes pas laissé une trace profonde dans l’histoire du théâtre. Peut-être est-ce mieux ainsi...                                                                       (* Voyez l’Album de famille...)

Moi, j’étais déjà monté deux fois sur scène. La première fois, à l’école. Je me souviens que nous avions mis en scène le récit  « Tchouk et Guek »**               ( ** Histoire de deux enfants, récit soviéto-naïf des années trente, écrit par Arkady Guaïdar )

Vu que j’étais le plus grand, m’était échu le rôle du père, explorateur polaire. J’étais censé sortir de la toundra avec mes skis, pour prononcer le monologue final.

Le cancre Prokopovitch, dans les coulisses, se chargeait de la toundra : Il croassait comme un enragé, hurlait et rugissait comme un ours.

Je suis apparu sur scène en traînant les pieds et en en agitant les bras. Pour avoir l’air d’un skieur. Une vraie trouvaille de metteur en scène. Tribut payé aux conventions théâtrales. 

Malheureusement, les spectateurs eurent peu de considération pour mon formalisme. Entendant les hurlements de Prokopovitch, et observant mes mouvements étranges, ils me prirent pour un voyou. Après la guerre, dans les écoles, il y avait pas mal de voyous. 

Les filles ont commencé à s’agiter, et les garçons à applaudir. Le directeur de l’école m’a fait quitter la scène, direction les coulisses. Et c’est la professeure de littérature qui a récité le monologue final.

Il y a environ quatre ans, il me fut donné, pour la deuxième fois, de jouer les acteurs. Je travaillais alors dans le journal du parti pour la République, et l’on m’ avait désigné pour être le Père Noël. Avec la promesse de décrocher trois jours de congés, plus quinze roubles.

La rédaction avait érigé un sapin de Noël* pour un internat qu’elle parrainait. Une fois encore, c’était moi le plus grand. On m’avait collé une barbe, donné une chapka, une peau de mouton ainsi qu’un grand panier avec des cadeaux. Et hop, sur scène !

(* En fait, le texte dit « le sapin de nouvel an » : la grande fête - encore aujourd’hui en Russie - c’est le Nouvel an...)

La peau de mouton était trop étroite. La chapka sentait le poisson. En essayant de fumer, j’avais bien failli mettre le feu à ma barbe.

J’ai attendu que le silence revienne, et j’ai dit :

- Bonjour, les enfants ! Vous savez qui je suis ?

- Lénine ! Lénine !  - c’était parti des premiers rangs.

Et là, je me suis mis à rire, et ma barbe s’est décrochée...

Voici qu’à présent Chlippenbakh me propose le rôle principal.

Je pouvais bien sûr refuser. Mais, allez savoir pourquoi, j’ai accepté. Toute ma vie, j’ai répondu présent aux propositions les plus saugrenues. Ce n’est pas pour rien que ma femme affirme :

- Tu t’intéresses à tout, sauf à tes obligations domestiques.

Ce qu’elle entend par là, c’est avant tout la sobriété.

Bref, nous voici aux studios « Lenfilm ». Chlippenbakh a passé un coup de fil à un certain Tchipa, chez les accessoiristes. On nous a donné un laissez-passer. 

L’endroit où nous nous trouvions était encombré d’armoires et de casiers. Cela sentait l’humidité et la naphtaline. Des spots clignotaient et crépitaient au-dessus de nos têtes. Un ours empaillé dans un coin. Un chat se promenait sur une table toute en longueur.

Le nommé Tchipa est sorti de derrière un paravent. Un type d’âge moyen, en maillot rayé, avec un haut-de-forme. Après m’avoir regardé un long moment, il m’a demandé :

- Tu n’aurais pas servi dans les camps ?

- Et alors ?

- Tu te rappelles, le quartier de sécurité à Roptcha ?

- Peut-être.

- Tu te souviens du détenu qui s’était étranglé avec sa ceinture ?

- Ça me dit quelque chose.

- Eh bien c’était moi. Deux heures, il leur a fallu pour me ranimer, les chiens...

Tchipa nous régala d’alcool additionné d’eau, et accéda à nos demandes. Il dit :

- Attrape, citoyen chef ! 

Et d’étaler sur la table tout un saint-frusquin. Des bottes noires à haute tige, un pourpoint, une cape, un chapeau. Il exhuma on ne savait d’où des gants aux emmanchures évasées. Ceux que portaient les conducteurs des premières automobiles, en Russie. 

- Et la culotte? - rappela Chlippenbakh.

Tchipa sortit d’un tiroir une culotte de velours à passements.

En proie à une vive inquiétude, je l’ai passée, sans pouvoir la boutonner. 

- Ça ira, - assura Tchipa - vous allez la serrer avec une ficelle.

En nous quittant, il lâcha brusquement :

- Quand j’étais détenu, je ne pensais qu’à la liberté. Mais maintenant, il suffit que je boive un coup pour que le camp me manque. Il y avait de ces types - Sivy, Motyl, Parovoz !...

Nous avons fourré tout le fourbi dans une valise, et pris l'ascenseur, pour aller voir le maquilleur. Ou plutôt, la maquilleuse, Lioudmila Borissovna.

Il faut dire que c’était la première fois que je me trouvais dans ces studios. Je m’attendais à voir une foule de choses intéressantes - un remue-ménage créatif, des acteurs célèbres. A ce que, mettons, Tchoursina essaye un maillot de bain d’origine étrangère, sous l’oeil envieux de Teniakova.

En fait, ces studios faisaient penser à un immense bureau. Dans les couloirs, un va-et-vient de femmes peu attirantes, des papiers dans les mains. De toutes parts, le crépitement des machines à écrire. Nous n’avons pas rencontré de personnalité pittoresque. Le plus pittoresque, finalement, avait été Tchipa, avec son débardeur marin et son haut-de-forme. 

Lioudmila Borissovna, la maquilleuse, me fit asseoir devant un miroir. Elle se tint un moment derrière moi. 

- Alors ? - s’enquit Chlippenbakh.

- Pour la tête, pas terrible. Très moyen. La facture, en revanche, est du tonnerre.

Ce disant, elle m’arrangea un peu la lèvre, l’oreille et me tira légèrement le nez.

Puis elle me mit sur la tête une perruque noire. Me colla une paire de moustaches. D’un coup de crayon, m’arrondit un peu les joues.

- Incroyable ! - s’exclama Chlippenbakh. - Le tsar en personne ! Comme dans le film « Le nègre de Pierre le Grand »...*  

 (* Livre de Pouchkine sur son ancêtre Hannibal, adapté au cinéma...en 1976, soit deux-cent soixante-treize ans après la fondation de Saint Petersbourg : Chlippenbakh a revu à la baisse les chiffres. )

Là-dessus, je me suis harnaché, et nous avons commandé un taxi. Je déambulais dans les studios dans le costume de l’Empereur. Les gens se retournaient parfois sur mon passage, mais pas très souvent.

Chlippenbakh m’emmena encore voir quelqu’un. Qui nous passa deux casiers noirs avec le matériel, contre de l’argent, cette fois-ci.

- C’est combien ? - demanda-t-il.

- Quatre roubles et douze kopecks.

- On m’avait dit que tu étais passé au vin blanc.

- Tu y as cru ?...

Une fois dans le taxi, Chlippenbakh m’a expliqué :

- Inutile de lire le scénario. On va tout improviser, comme dans les films d’Antonioni. Le tsar Pierre se trouve dans notre Leningrad actuelle. Tout lui est étranger, tout le dégoûte. Il entre dans un magasin d’alimentation, et s’écrit : où sont passés le sterlet, le miel et la vodka à l’anis ? Les mécréants ont détruit le pays, ou quoi ? Et tout le reste à l’avenant. Bon, allons sur l’île Vassilievski.** Au fait, on se dit « tu » ?

- Bien sûr.                                                                                                                 ( ** La plus grande île du delta de la Neva )

- Eh bien, allons sur l’île Vassilievski. Boukina nous y attend avec la voiture.

- Et qui est Boukina ?

- Une livreuse pour les studios. Elle a un minibus de fonction. Elle m’a promis d’y aller après le boulot. Une femme très intelligente. C’est avec elle que j’ai écrit le scénario, dans l’appartement d’un copain...Bref, allons sur l’île Vassilievski. Nous y tournerons le début du film. Le tsar va de la pointe de l’île à l’avenue Nevski.*** De plus en plus perplexe, il ralentit le pas, regarde à droite et à gauche. Tu comprends ?...Tu as peur des automobiles, tu examines les enseignes. Tu évites craintivement les postes téléphoniques. Si quelqu’un, par mégarde, te frôle, tu mets la main sur ton épée. Il faut de la création dans tout ça...

L’épée en question me battait les genoux. La lame en avait été sciée, il n’en restait qu’un moignon de quelques centimètres. 

(*** La fameuse «perspective Nevski», erreur de traduction qu’une étrange inertie culturelle maintient en souffrance )

Très échauffé, Chlippenbakh gesticulait. Le chauffeur du taxi, cependant, demeurait imperturbable. A la fin de la course, tout de même, il m’a demandé amicalement :

- Dis donc, mon gars, tu t’es échappé de quel zoo ?

- Splendide ! - s’est écrié Chlippenbakh - Voilà l’image !...

Avec nos casiers, nous nous sommes glissés hors du taxi. Devant le trottoir en face était garé un minibus; Une jeune femme faisait les cent pas à côté. Elle me jeta à peine un coup d’oeil.

- Galina, tu es un vrai chou, - lui dit Chlippenbakh. - On démarre dans dix minutes.

- Un chou qui se fait du souci pour toi - lui répondit la jeunette. 

Ensuite, pendant une vingtaine de minutes, ils ont tripoté l’appareillage. Moi, je déambulais le long du bâtiment de l’ancien Cabinet des curiosités, sous le regard intrigué des passants.

Un vent froid soufflait depuis la Neva. Le soleil jouait à cache-cache avec les nuages. 

Enfin, Chlippenbakh annonça que tout était près. D’un thermos, dont le couvercle grinçait abominablement, Galina s’est versé un café. 

- Va là-bas, tourne l’angle - m’a dit Chlippenbakh. - Quand je te ferai signe, avance le long du mur.

J’ai traversé la rue et dépassé le coin. A ce moment-là, déjà, mes bottes avaient pris l’eau de façon irrémédiable. Chlippenbakh faisait traîner les choses. J’ai pu voir que Galina lui tendait un verre. Et pendant ce temps-là, moi, j’avais les pieds trempés. 

Chlippenbakh s’est tout de même décidé à agiter la main. Il tenait sa caméra comme une hallebarde. Après, il l’a approchée de son visage. 

Eteignant ma cigarette, j’ai tourné le coin et me suis dirigé vers le pont.

Je me suis aperçu que, lorsqu’on est filmé, ce n’est pas si facile de se mouvoir. Je m’efforçais de ne pas trébucher. Lorsque le vent se levait, je retenais mon chapeau de la main.

Brusquement, Chlippenbakh s’est mis à crier quelque chose que je n’arrivais pas à entendre, à cause du vent. Je me suis arrêté, et j’ai retraversé la rue.

- Qu’est-ce que tu fabriques ? - me demanda-t-il.

- Je n’entends pas.

- Quoi donc ?

- Vous avez crié quelque chose.

- Pas « vous », « tu ».

- Qu’as-tu crié ?

- J’ai juste crié : « Génial ! » - Allez, on fait une autre prise.

- Vous voulez du café ? - m’a enfin demandé Galina.

- Plus tard, - l’a arrêtée Chlippenbakh - après la troisième.

Et j’ai ressurgi de l’angle de la rue. Direction le pont, de nouveau. Et Chlippenbakh m’a encore crié quelque chose, ce à quoi je n’ai pas fait attention.

Ayant atteint le parapet, j’ai jeté un coup d’oeil en arrière. Ils étaient dans le minibus. Je me suis dépêché de revenir.

- Une seule remarque, - déclara Chlippenbakh - un peu plus d’expression. Tu dois t’étonner de tout. Regarder de façon dubitative les affiches et les enseignes.

- Il n’y a pas d’affiches, par là-bas.

- Aucune importance. Je complèterai au montage. L’essentiel, c’est ton étonnement. Tu fais trois pas, et tu lèves les bras au ciel..

En tout, Chlippenbakh m’expédia sept fois au coin. J’étais terriblement fatigué. Sous mon pourpoint, la culotte glissait. Avec mes gants, j’avais du mal à fumer. 

Mais ces épreuves ont tout de même pris fin. Galina m’a tendu le thermos. et nous sommes partis vers la rue de Tauride.

- Il y a là-bas, en pleine rue, un comptoir à bière, - a dit Chlippenbakh - voire plusieurs. On trouve aux alentours pas mal de poivrots. Cela va donner quelque chose de renversant. Le souverain dans les bas-fonds...

Je connaissais l’endroit. Deux points de vente de bière, avec entre les deux une buvette à vodka. pas très loin de l’Ecole de théâtre. Le coin ne manquait pas d’ivrognes, en effet.

Nous avons fait entrer le minibus sous un porche. Nouveaux préparatifs.

Chlippenbakh m’a fiévreusement chuchoté :

- La mise en scène est très simple. Tu t’approches du comptoir. Le spectacle de ces gens t’indigne. Et tu prononces un discours.

- Qu’est-ce que je dois dire ?

- Ce que tu veux. Aucune importance. Ce qui compte, c’est ton expression, tes gestes...

- On va me prendre pour un crétin.

- Parfait. Dis leur ce que tu veux. Renseigne-toi sur le prix des consommations.

- Alors là, on me prendra pour un abruti complet. Qui ne connait pas le prix ? Pour de la bière, en plus.

- Eh bien, demande leur qui est le dernier, dans la queue. Il suffit que tu remues les lèvres, je me débrouillerai au montage. Le texte, on l’enregistrera plus tard. Allez, vas-y.

- Buvez un coup pour vous donner du courage - m’a déclaré Galina en sortant une bouteille de vodka, dont elle me versa une bonne dose dans le verra à café.

Le courage me faisait complètement défaut. Je suis quand même sorti du minibus. Il fallait bien y aller.

Repeint en vert, le comptoir à bière se tenait à l’angle des rues Belinsky et Mokhovaïa. La queue s’étirait sur le gazon jusqu’au point de vente. 

Au plus près du comptoir, les gens se tassaient les uns contre les autres. Plus loin, la file s'éclaircissait peu à peu, jusqu’à ne plus compter, à la fin, qu’une dizaine de personnes aux mines maussades et renfrognées.

Les hommes portaient des vestons gris ou des blousons ouatinés. Ils attendaient, à la fois sévères et détachés, comme devant une tombe étrangère. Certains tenaient des bidons, ou des bouilloires. 

Peu de femmes dans cette foule, cinq ou six tout au plus. Se montrant plus impatientes, elles faisaient davantage de boucan. L’une d’elles jetait de temps à autre ce cri énigmatique :

- Respect pour une vieille mère, cédez-lui la place !...

Une fois le but atteint, les gens s’écartaient, savourant par avance leur béatitude. Une écume grise semblait flotter sur le gazon.

Ayant éteint le feu qui le consumait, chacun sortait de sa torpeur, se mettait à fumer, engageait la conversation.

Ceux qui faisaient toujours la queue se renseignaient :

- Comment est la bière ?

- Ça peut aller - leur répondait-on.

Combien y en a-t-il, de tels spectacles, en Russie ? -  me suis-je dit. - Combien de gens, quotidiennement, meurent et renaissent de la sorte ?*

(* Précisons que nos buveurs de bière, le verbe employé par le texte russe est clair, boivent un coup pour sortir de cuite, pas pour y rentrer...)

En me rapprochant de cette foule, j’ai commencé à ressentir de la peur. Pourquoi donc avais-je accepté ? Qu’est-ce que j’allais leur dire, à ces gens assombris, rendus à moitié fous et torturés par le besoin ? A quoi bon ce stupide déguisement ?

Je suis arrivé à l’endroit où la queue commençait. Deux ou trois hommes m’ont regardé, sans manifester le moindre intérêt. Les autres ne s’apercevaient même pas de ma présence.

Devant moi, se tenait un homme au type caucasien, avec une vareuse de cheminot. Plus à gauche, un loqueteux en espadrilles de grosses toiles, aux lacets dénoués. A deux pas de moi, allumant une cigarette en frottant des allumettes qui se cassaient l’une après l’autre, un intellectuel, une mince serviette coincée entre les genoux.

La situation devenait de plus en plus absurde. Silence général, aucun étonnement. Personne ne me pose de questions. Et quelles questions pourraient-ils bien poser ? Ils n’ont qu’une idée en tête : boire un coup pour reprendre leurs esprits. 

Bon, moi, qu’est-ce que je peux leur dire ? Leur demander qui est le dernier, dans la queue ? C’est moi, voyons, le dernier.

Et je me rends compte que je n’ai pas d’argent sur moi. Mon argent est resté dans mes affaires - les vraies.

Je jette un coup d’oeil : depuis la porte cochère, Chlippenbakh agite les bras, me crie des directives. Il désire visiblement que je m’en tienne au plan prévu. En gros, il espère qu’il se trouvera quelqu’un pour me flanquer un coup sur la tête avec sa chope.

Je reste à ma place. Je progresse peu à peu vers le comptoir.

J’entends le cheminot expliquer à quelqu’un :

- Je suis après le chauve. Après moi, c’est le tsar. Ensuite, c’est toi...

Voici que l’intellectuel m’adresse la parole :

- Excusez-moi, vous connaissez bien un nommé Cherdakov ?

- Cherdakov ?

- Vous êtes bien Dolmatov ?

- C’est presque ça.

- Enchanté. je vous dois un rouble. Vous vous souvenez, lorsque nous avions quitté Cherbakov, la journée en l’honneur des cosmonautes ? Et je vous avais emprunté un rouble pour le taxi. Tenez.

Mon accoutrement ne comportait pas de poches. J’ai fourré le billet froissé dans l’un de mes gants.

En effet, je le connaissais, Cherdakov. Chargé de cours à l’Ecole de théâtre, spécialiste d’esthétique marxiste-léniniste. Client assidu de la buvette à vodka...

- Saluez-le de ma part, à l’occasion - ai-je répondu.

Chlippenbakh s’approche de nous, suivi de Galina, qui soupire.

Moi, je touchais presque au but. La foule se faisait plus compacte. J’étais coincé entre le loqueteux et le cheminot. Le bout de mon épée donnait dans la cuisse de l’intellectuel.

Et Chlippenbakh qui se met à crier :

- Et la mise en scène ? Je ne vois pas de confrontation ! Tu dois susciter l’animosité des masses populaires !

Brusquement, la queue prêta l’oreille. L’énergie de cet individu, et sa caméra, avaient de quoi susciter inquiétude et irritation chez tous ces gens.

- Je vous demande bien pardon, - déclara le cheminot en s’adressant à Chlippenbakh - mais il faut faire la queue comme tout le monde !

- Je suis ici pour les nécessités du service - réagit posément Chlippenbakh.

- Ouais, on dit ça - fit une voix dans la foule.

Le mécontentement eut vite fait de grandir. Les voix devenaient de plus en plus agressives :

- On voit ici de drôles de cocos, des plaisantins en tout genre, de vraies salopes...

- Ils te prennent en photo, et ensuite, hop ! Au tableau. Du genre : « Les gêneurs...»

- On est là pour boire un coup tranquillement, et celui-là vient nous débiter ses sornettes...

- Ce genre de brigand, à la tinette, c’est sa place...

La foule se déchaînait. Mais voilà que Chlippenbakh se met à son tour en rogne :

- Vous saoulez la Russie, canailles ! Vous n’avez plus aucune conscience ! Vous vous lavez à la vodka, dès l’aube ! 

- Iouka, arrête ! Iourka, ne fais pas l’idiot, allons-nous en - s'efforçait de le persuader Galina.

Mais l’autre s'obstinait. Et, juste à ce moment-là, ce fut à moi de commander. Je sors de mon gant le billet froissé, et je leur demande :

- Je prends quoi ?

Chlippenbakh se calme d’un seul coup, et répond :

- Pour moi, une grande tiède, et une petite pour Galka.

Galina précisa :

- Je ne bois pas de bière. Mais, là, c’est avec plaisir...

La logique de ses paroles m’échappait.

Quelqu’un se mit à murmurer. Le loqueteux expliqua les choses au mécontent :

- Le tsar a fait la queue, je suis témoin. Et l’autre pédé, avec sa lanterne, c’est son pote. Donc, c'est réglo !

Les poivrots ont encore un peu râlé, puis se sont calmés.

Attrapant la caméra de sa main gauche, Chlippenbakh a levé sa chope :

- Buvons au succès de notre futur film ! Le talent véritable finira par se frayer un chemin.

- Quel épouvantail tu fais, mon Iourka - a dit Galia...

Lorsque nous sommes repartis à bord du minibue, Chlippenbakh a déclaré :

- En voilà un public ! Quel peuple, grands dieux ! J’ai eu peur, hein. Un vrai truc du genre...

- De la bataille de Poltava - ai-je terminé la phrase à sa place.

Comme il était malaisé de se changer dans le minibus, ils m’ont ramené chez moi dans le costume de l’empereur. 

Le lendemain, j’ai rencontré Chlippenbakh devant le caisse principale, qui nous versait nos salaires. Il souhaitait à présent s’occuper de la défense des droits de l’homme. Ainsi s’est achevé le tournage du film en amateur.

Le costume de théâtre a traîné deux ans chez moi. Le fils d’un voisin s’est approprié l’épée. Le chapeau nous a servi à encaustiquer le parquet. Une femme quelque peu excentrique, Regina Britterman, a porté le pourpoint comme manteau de demi-saison. De la culotte de velours, ma femme s’est confectionné une jupe.

Les gants de chauffeur, je les ai conservés, ils ont émigré avec moi. J’étais alors convaincu que j’irais aussitôt m’acheter une auto. Et puis, non, pas envie, décidément.

Il faut bien que je me distingue ! Que tout le quartier de Forest Hills connaisse « ce sacré Dovlatov, celui qui n’a pas de voiture ! »

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