REQUIEM (Anna Akhmatova)

 

 

 

 

Goumiliev, Akhmatova, Pasternak, Tsvetaîeva, Maïakovski, Mandelstam...

Et tant d’autres.

Poètes et poétesses nés aux alentours de 1890 : le siècle d’or de la littérature russe est achevé, avec ses grandes oeuvres. Naîtra avec eux l’âge d’argent, dans les deux premières décennies du vingtième siècle. Puis, ce sera l’âge de fer, qui les broiera tous et toutes, plus ou moins, plus ou moins tôt, plus ou moins tard. 

Nicolaï Goumiliev, premier mari d’Anna Akhmatova, a été fusillé en 1921. Divorcés, ils avaient eu un fils, Lev, lequel deviendra un historien controversé. Mais voilà ce fils arrêté en 1935 - il a vingt-deux ou vingt-trois ans - et sa mère devient l’une des âmes en peine faisant la queue pendant des heures devant les prisons, pour visiter qui le mari, qui le fils...Elle décrit ce calvaire dans la suite poétique que voici, composée dans les années 1935-1940. et peut-être retravaillée par la suite, donnant ce diamant noir :  Requiem.

De nombreuses traductions existent déjà, de ce texte sombre et fier, habité d’angoisse.

Il y a un choix nécessaire à faire : on peut rendre le texte russe en le serrant de près quant au sens, en adoptant le vers libre français. C’est le choix de la majorité des traducteurs.

Je me suis risqué à versifier le texte français, entreprise ardue, voire téméraire, et obligeant parfois - plus d’une fois - à s’écarter un peu du texte russe. Sans bien sûr broder sur le dos de l’oeuvre initiale. Equilibre fragile. Que les amateurs de poésie jugent, et que les savants  pardonnent...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Requiem

 

 

 

 

En guise de préface

 

 

Au temps effrayants de Iejov, pendant dix-sept mois, j’ai pris place au sein des files d’attente devant les prisons de Leningrad, ces queues faites par les familles des prisonniers. Un jour, quelqu’un me reconnut. Alors, derrière moi, une femme aux lèvres bleuies par le froid, qui, bien sûr, de sa vie n’avait jamais entendu mon nom, se secoua de son engourdissement, ce demi-sommeil que nous partagions, et me demanda tout bas à l’oreille - là bas, tout le monde chuchotait : 

- Et  ça,  vous pouvez le décrire ? 

- Oui, je le peux.

Alors, quelque chose comme un sourire glissa sur ce qui, autrefois, avait été son visage.

 

 

 

 

Dédicace

 

 

Devant cette affliction s’inclinent les montagnes,

Et suspend son cours la rivière hautaine,

Mais solides sont les enceintes des bagnes,

Derrière ces murs, comme des terriers dans ces bagnes,

Où s’enterre une mortelle peine.

Pour qui cette brise fraîche court-elle,

Pour qui ce soleil couchant et ses dorures,

Nous l’ignorons, partout les mêmes, lui ou elle,

N’entendant des soldats que les pas durs,

 Et l’odieux grincement des serrures.

Nous nous levions tôt, comme pour la messe, va,

Parcourions la cité sauvage redevenue,

Nous y accueillaient, cadavres de l’au-delà,

Le soleil bas et les brumes de la Néva,

Et chantait au loin l’espérance nue.

Verdict. Les larmes aussitôt jaillissant,

De tous la voilà déjà séparée,

On lui arrache le coeur, douloureusement,

On la fait tomber à la renverse sans ménagement,

Mais elle marche...Vacille...Elle s’est redressée...

Où sont-elles à présent, mes compagnes d’infortune,

De ces deux années vouées à Satan?

Quel est leur sort, en Sibérie, neige et tempête tout une,

Que croient-elles apercevoir sur le disque de la lune ?

Je leur envoie mon adieu et mon salut d’antan.

 

 

 

 

 

Introduction

 

En ce temps-là, avaient le sourire facile

Les morts seuls, de leur tranquillité jouissant.

Et Leningrad pendait comme un appendice inutile,

A ses prisons s’accrochant.

En ce temps-là, rendus fous d’être torturés,

Défilaient des régiments de condamnés,

De leurs sifflets, les locomotives avaient chanté,

Brièvement une séparation annoncé.

De funèbres étoiles au-dessus de nos têtes,

Se tordait la Russie, de tout péché pure, 

Sous les bottes, de sang couvertes,

Et les roues des noires voitures.

 

 

 

 

I

 

 

On t’avait relâché à l’aurore,

En procession funèbre, derrière toi j’avais marché,

Les enfants pleuraient dans la chambre sombre,

Près des images saintes  le cierge avait coulé.

Tes lèvres glacées comme une icône transie,

Sueur de mort sur ton front...Ne pas oublier !

J’irai, comme jadis les femmes des Streltsy

Sous les tours du Kremlin hurler.

 

 

 

 

 

II

 

 

 

Paisible coule le Don,

Le croissant jaune de la lune entre dans la maison,

 

Il entre sous le chapeau penché,

Et l’ombre a observé.

 

Voilà une femme malade,

Cette femme, de solitude,

 

Son mari est mort, son fils prisonnier,

Priez pour moi, veuillez prier.

 

  

 

 

III

 

 

 

Non, pas moi, une autre souffre, cette ombre.

Comment aurais-je pu ? Mais ceci se passa,

Recouvrez tout de tentures sombres,

Emportez les lanternes. C’est la nuit, ici-bas.

 

 

 

 

IV

 

 

Il eût fallu te montrer, à toi la moqueuse,

De toutes et de tous la meilleure amie

De Tsarskoie-Sielo la pécheresse joyeuse,

Ce qu’il en serait de ta vie.

Ton paquet sous le bras, dans la foule perdue

Te voici sous les Croix,

Faisant fondre de tes larmes éperdues

Du Nouvel an le givre froid.

Dans la cour de la prison le peuplier se balance,

Là-bas s’éteignent tant de vies innocentes...,

Se balance dans le silence. 

 

 

 

 

 

V

 

  

 

Déjà dix-sept mois à crier,

Je t’appelle et te veux chez moi.

Aux pieds du bourreau se jeter -

Tu es mon fils et mon effroi.

Confondus hier comme demain,

Où distinguer m’est impossible

La bête sauvage de l’humain,

La peine, jour imprévisible.

Et rien que la splendeur des fleurs,

Le bruit de l’encensoir, les erreurs

Des traces nulle part ne conduisant.

Voici, me fixant droit dans les yeux,

Menaçant, imminent, périlleux

Un astre immense et luisant.

 

  

 

 

 

VI

 

 

 

Et les semaines fugitives de s’envoler,

Je ne puis comprendre ce qui t’arriva.

Comment sur toi, ô mon  fils qu’on emprisonna

Les nuits blanches ont dû veiller,

Comme elles te veillent encore

De leur oeil ardent d’épervier,

De ta croix haute ne font que parler

Et d’évoquer la mort.

 

 

 

 

 

 

VII

 

Le verdict

 

 

 

La sentence de pierre tomba

Sur ma poitrine encore en vie.

Mais j’étais prête à cela,

Je saurai mener ma vie.

J’ai tant à faire maintenant :

Détruire jusqu’au dernier souvenir,

Réapprendre la vie de chaque instant,

Il le faut, il le faut, pour m’endurcir.

Sinon...De l’été le brûlant bruissement,

Comme une fête dans la cour.

J’avais depuis longtemps le fort pressentiment

De cette maison vide dans la lumière du jour.

 

 

 

 

 

VIII

 

A la mort

 

 

 

Tu viendras, je le sais. Pourquoi pas tout de suite ?

Je t’attends. Cela m’est très pénible.

J’ai éteint la lumière et ouvert ma porte ensuite

Pour toi, si simple et pourtant indicible.

Revêts l’aspect que tu veux comme image,

Fais irruption comme un maléfique obus,

Ou bien à pas de loup, comme un bandit plein d’usage,

Ou sous la forme d’un enfant atteint du typhus,

Ou jouant l’un de tes tours vraiment

Connus jusqu’à l’écoeurement -

Pour que je voie la casquette bleue de l’agent

Et le responsable d’immeuble, de peur devenu blanc

Tout m’est égal à présent. Coule l’Ienissieï,

Scintille l’étoile polaire.

Et des yeux chéris l’éclat bleui

Mes derniers effrois fait se taire.

 

 

 

 

IX

  

 

 

La démence a déjà de son aile

Recouvert mon âme à demi,

Et, me versant un vin ardent, elle

M’attire vers le tertre assombri.

Et je sais que je vais devoir ainsi

La laisser triompher ici,

 Mon délire j’ai suivi,

Comme à celui d’un autre obéi.

Et voici qu’elle m’emporte avec elle

Sans rien me laisser garder

(Essaye donc de la supplier, elle

Et de tes prières l’importuner) :

Ni les yeux fous de mon enfant, au visage

Figé de souffrance,

Ni le jour de l’orage,

Ni le parloir, heure d’importance

Ni la tendre fraîcheur des mains

Ni des tilleuls l’ombre mouvante

Ni les légers sons lointains -

 Dernière parole consolante.

 

 

 

 

X

 

Crucifixion

                                                                                              

                                                                                                                                                   De pleurer sur Moi, Mère, Te garde,

                                                                                                                                                   Si dans la tombe Tu regardes

 

  

 

1

 

 

Le chœur des anges le moment de gloire a célébré

Et les cieux de s’embraser.

 « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

« Ô, Mère, tu ne dois pas t’affliger »

  

  

 

2

  

 

Madeleine, effondrée, sanglotait

Le disciple préféré restait pétrifié,

Vers l’endroit où la Mère se tenait,

Tourner le regard nul n’avait osé.

 

 

 

 

 

Epilogue

 

1

 

Je sais comment s’amenuisent les visages,

Comment la terreur hors des paupières prend forme,

Comment la souffrance imprime dans les joues ses ravages,

Les burinant telles des pages de cunéiforme,

Comment les boucles, jadis noires et cendrées,

Deviennent soudain argentées,

Sur les lèvres soumises, le sourire se flétrit 

Et, dans le petit rire desséché, l'épouvante frémit.

Et je ne prie pas pour moi seule,

Mais pour toutes celles qui, avec moi, se tenaient ici,

Dans le gel comme sous la canicule,

Au pied du mur aveugle et rougi.

 

 

2

  

De nouveau, l’heure funèbre se rapproche.

Je vous vois, vous entends, vous sens toutes proches :

Et celle que jusqu’à la fenêtre il fallait presque pousser,

Et celle que sa terre natale ne pourra plus porter,

Et celle qui, secouant sa belle toison,

Dit : « Me voilà ici comme à la maison » .

Je voudrais rendre son nom à chacune de ce temps

Mais la liste s’en est perdue depuis longtemps.

Pour elles, un grand voile j’ai tissé

Des pauvres mots que j’avais recueillis, composé,

A elles, sans cesse et partout, j’aime à penser,

De nouveaux malheurs ne me les feront pas oublier,

Et si l’on bâillonne ma bouche épuisée,

Par laquelle cent millions d’âmes ont crié,

Qu'elles se souviennent de moi pareillement

La veille de mon enterrement.

Et si, dans ce pays, à un moment,

On songe à m’élever un monument,

Je consens à cette solennité

A cette seule condition : qu’il ne soit érigé

Ni près de la mer où je suis née

(Ma dernière attache avec la mer est brisée),

Ni dans le jardin du tsar, auprès de la secrète souche

Où une ombre inconsolable me cherche,

Mais ici, où j’ai passé trois cents heures peu ou prou

Sans que devant moi ne s’ouvre le verrou.

Car, dans la félicité de la mort, je m’effraie à l’idée

D’oublier le grondement des noires voitures sur la chaussée,

D’oublier l’odieuse porte claquant

Et, comme une bête blessée, la vieille femme hurlant.

Soit. Que de mes paupières d’un bronze immobile

La neige fondante, comme des larmes ruisselle, 

Et que les pigeons de la prison roucoulent au loin, va

Et que voguent les lents navires sur la Néva.

 

 

 

 

 

 

 

 

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