M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 10 juil. 2015

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Album de famille (9) (Sergueï Dovlatov)

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Chapitre 9

Les hasards de la vie ont fait de mon cousin un délinquant. Ce qui lui a rendu service, à mon avis. En lui évitant le destin qui l’attendait immanquablement : haut fonctionnaire du Parti.

Bien des choses l’y prédestinaient. Mais commençons par le commencement...

Ma tante Mara était une correctrice littéraire reconnue. Son mari, Aaron, dirigeait un hôpital militaire. Il faisait aussi des conférences, et collectionnait les timbres. C’était une famille heureuse...

La naissance de mon cousin - mon aîné - fut entourée de mystère. Avant son mariage, ma tante avait eu une aventure avec l’adjoint de Sergueï Mironovitch Kirov*. Un certain Alexandre Ougarov. Les vieux de Leningrad se souviennent de cette personnalité régionale du Parti.

(* Kirov, chef du parti à Leningrad, membre du bureau politique du PCUS, assassiné en décembre 1934, vraisemblablement sur l’ordre de Staline, qui en profita pour déclencher la grande Terreur des années 1935-1938

Cet Ougarov avait déjà une famille. En parallèle, il aimait ma tante. 

Et la voilà qui se retrouve enceinte.

Le moment d’accoucher survint. On l’emmena à la clinique. 

Ma mère se rendit à Smolny.** ( ** L’institut Smolny, construit sous le tsarisme, quartier général bolchevik en 1917, était le siège du comité régional du Parti. Kirov y sera assassiné )

Elle obtint un rendez-vous, et raconta à l’adjoint de Kirov les difficultés de sa soeur.

Renfrogné, Ougarov donna quelques ordres, exécutés avec une diligence toute militaire par les sous-fifres du Comité régional : furent apportés à la maternité fleurs et fruits. Ainsi qu’une table de jeu miniature, avec des incrustations, livrée, elle, au domicile de ma tante. Visiblement réquisitionnée auprès d’éléments socialement étrangers.*** (*** d’origine plus ou moins aisée )

Ma tante accoucha d’un robuste et gentil bébé, qui reçut le prénom de Boria.****    (**** diminutif de Boris ) Ma tante fit une nouvelle démarche, mais se cassa le nez. Non que le camarade Ougarov se crût désormais au-dessus de ces vétilles. Mais, bien au contraire, parce qu' il venait d'être arrêté en tant qu’ennemi du peuple

On était en mille neuf cent trente-huit...ma tante resta seule avec son bébé.

Une bonne chose pour elle, qu’Ougarov ne fût pas son mari. Autrement, la déportation l’attendait. Sort que connut la propre famille d’Ougarov - ce qu’on peut aussi regretter.

Evidemment, ma tante se rendait compte de la situation. C’était une femme belle, énergique et indépendante. Elle n’avait peur de rien, si ce n’est peut-être d’une critique émanant du Parti...

Là-dessus, Aaron fit son apparition. Tombé amoureux de ma tante, il lui offrit de l’épouser.

Fils d’un chapelier, Aaron n’avait pas du tout la silhouette du juif typique - myope, chétif et pensif. C’était un grand costaud viril. Ancien étudiant révolutionnaire, soldat de l’Armée rouge, puis nepman. Par la suite, cadre administratif. Et, sur le tard, révisionniste et dissident.*****                                                                                                                           (***** Se reporter au chapitre 6 )

Aaron adorait ma tante. Et l’enfant l’appelait : papa...

La guerre survint. Nous nous trouvions à Novossibirsk. Âgé de trois ans, Boria allait au jardin d’enfants.. Moi, je tétais le sein maternel. 

Boria m’amenait des morceaux de sucre, emmagasinés dans ses joues. Arrivé chez nous, il les sortait de sa bouche et les posait sur une soucoupe. 

Enfant capricieux, je ne touchais pas au sucre. Boris, soucieux, disait à mes parents :

- Hé, le sucre est en train de fondre...

Et puis, la guerre se termina. Nous ne mourrions plus de faim...

En grandissant, mon cousin devint un bel adolescent, ressemblant à ceux d’Europe occidentale. Il avait les yeux clairs et des cheveux noirs et bouclés. Il évoquait les jeunes héros du cinéma progressiste italien. Toute la famille le voyait ainsi...

C’était un jeune soviétique exemplaire. Pionnier, excellent élève, joueur de football et grand récupérateur de débris métalliques*.  (* Tâche civique, chez les jeunes en URSS )

Il tenait un journal intime, où s’alignaient de sages maximes. Dans sa cour, il avait planté un bouleau.** Dans son cercle dramatique, on lui donnait toujours les rôles de membre de la Jeune Garde***...                                                                              

(** Vieille tradition russe )    (***Jeunes communistes d’élite )

Plus jeune que lui, je ne lui ressemblais guère. Si bien qu’on me le donnait sans trêve en exemple.

Il était sincère, timide et érudit. On me serinait - Boria est bon élève, il aide ses parents, il fait du sport...Boria a remporté les olympiades régionales...Boria a soigné un petit oiseau blessé...Boria a fabriqué un poste à galène. ( Je ne sais toujours pas ce que c’est...)

Et soudain, s’est produit quelque chose d’absolument fantastique...D’indescriptible...les mots me manquent, littéralement...

En résumé, mon cousin a pissé sur le directeur de l’école.

Ceci se passa après les cours. Boria avait lancé un journal mural, en préparation de la Journée du sportif. Ses camarades de classe s’étaient rassemblés pour le lire.

Ayant jeté un coup d’oeil par la fenêtre, l’un d’eux avertit :

- Le Chien couchant est dans les parages...

( C’était le surnom du directeur, Tchebotariev )

Et mon cousin de grimper sur l’appui-fenêtre et de prier les filles de se retourner. Un savant calcul de trajectoire, et Tchebotariev se retrouva trempé de la tête aux pieds...

C’était d’une férocité incroyable. Absolument incroyable. Un mois plus tard, plusieurs des témoins de la scène se demandaient encore s’ils ne l’avaient pas vue en rêve, cette scène monstrueuse.

La réaction du directeur fut également une grande source d’étonnement. Le visage entièrement décomposé, il se mit à invectiver à toute allure, dans l’argot des camps :

- Je t'enverrai ça en veste ouatée dans la zone**** !..Je te ferai bouffer ma merde !..Saloperie de chien malade !..                (**** Voir plus loin : il s’agit des camps )

Un ancien cheffaillon de camp venait d’apparaître en Tchebotariev. Qui aurait pu s’en douter ?..Il portait un feutre vert, un manteau chinois, la serviette toujours remplie à craquer...

Mon cousin avait accompli cet exploit une semaine avant la fin des cours. Perdant d’office la médaille d’or qui lui était promise. Ses parents eurent beaucoup de mal à convaincre le directeur de lui décerner son attestation de fin d’études...****        (**** équivalent du Bac )

Sur le moment, je lui ai demandé :

- Tu as fait ça pourquoi, au juste ?

Il me répondit :

- J’ai fait ce dont rêvent en secret tous les élèves. Ayant aperçu le Chien couchant, je me suis dit - c’est maintenant ou jamais. Je vais le faire !..Sinon, je ne suis qu’un lâche...

Adolescent, déjà à cette époque, j’étais plutôt mauvais sujet. J’ai dit à mon cousin :

- Sur la façade de votre école, on trouvera dans cent ans une plaque commémorative, avec l’inscription : « En ce lieu étudia Boris Dovlatov...avec les conséquences qui, de façon inattendue, en découlèrent ici...»

Des mois durant, l’acte de mon cousin donna matière à discussion. Puis, Boris entra dans une école de théâtre. Il voulait être critique d’art. Son geste criminel sombra peu à peu dans l’oubli. D’autant plus qu’il se comportait parfaitement : il était secrétaire de l’organisation de la jeunesse communiste, donnait son sang, rédigeait le journal mural et, au foot, était gardien de but...

A présent jeune homme, il avait encore embelli. Il ressemblait à un acteur de cinéma italien. Enthousiastes, les filles lui couraient après. 

Avec cela, chaste et timide, éprouvant du dégoût devant la coquetterie féminine. Je me souviens de cette formule, dans son journal de bord d’étudiant :

  « Dans un livre comme chez une femme, l’important, ce n’est pas la forme, mais le contenu...»

Encore aujourd’hui, malgré d’innombrables désillusions, je trouve cette maxime assommante. Et moi, à présent comme hier, je n’aime que les belles femmes.

J’ai même des préjugés. Il me semble, par exemple, que les femmes grosses ont tendance à mentir. En particulier lorsqu’elles ont une poitrine menue...

Ceci dit, il n’est pas question de moi, ici...

Mon cousin termina son école de théâtre. Il décrocha son diplôme avec mention. Son dossier de komsomol* était sans tache.      (* Membre de la Jeunesse communiste )

Comme pionnier-défricheur** il commandait une équipe de travail.      ( ** Dans les terres vierges, sous Khrouchtchev, notamment )               Etait membre du Service d’ordre volontaire.***                                          (*** Supplétifs de la milice, c’est-à-dire de la police

Il était la terreur des mentalités petites-bourgeoises, et traquait les vestiges du capitalisme dans les têtes. 

Avec ça, les yeux les plus purs du quartier...

Il se retrouva à la tête d’une section littéraire, au Théâtre « Jeunesse léniniste » de Leningrad. Quelque chose d’assez incroyable : un tout jeune homme, récemment encore étudiant, dans un tel poste à responsabilité !..

Comme directeur, il se montra aussi exigeant qu’efficace. Il était pour l’art progressiste. Mais discrètement, avec prudence et tact . Faisant passer en douce Vampilov, Borchtchagovski, Mrojek***...                           (*** Dramaturges. Le dernier est polonais...)

Les vieux auteurs dramatiques soviétiques le craignaient un peu. Mais la jeune avant-garde théâtrale s’extasiait à son sujet.

On lui confiait des missions importantes. Il lui arrivait de participer à des réunions au Kremlin. Sans appuyer, on lui conseilla d’entrer au Parti. Il hésitait. Il ne s’en trouvait pas digne...

Et soudain, ce farceur de cousin fit encore des siennes. Je ne sais même pas comment présenter au mieux les faits... Disons qu’il commit une douzaine de vols.

Il avait, depuis l’école de théâtre, un copain du nom de Tsapine. Et voici que ce Tsapine et lui dévalisèrent une douzaine de cars de touristes étrangers. Embarquant valises, transistors, magnétophones, parapluies, imperméables et chapeaux. Plus une roue de secours. 

Quelques jours plus tard, ils furent arrêtés. Notre famille était sous le choc. Ma tante se précipita chez son ami Iouri Guerman.****            (**** Ecrivain mentionné au chapitre 5 )

Lequel téléphona à certains de ses amis, généraux de la milice. 

Lors du procès, mon cousin fut défendu par Kisseliev - le meilleur avocat de Leningrad.

Le déroulement du procès fit apparaître certains détails. Ainsi, on apprit que les victimes des vols étaient des représentants de pays en voie de développement - par ailleurs membres d’organisations socialistes progressistes.

Kisseliev décida d’utiliser ces faits. S’adressant à mon cousin, il lui demanda :

- Accusé Dovlatov, saviez-vous que ces gens étaient des citoyens de pays en voie de développement, et des représentants d’organisations socialistes ?

- Malheureusement, non - répondit sagement mon cousin.

- Et, si vous l’aviez su, auriez-vous choisi de porter atteinte à leurs biens personnels ?

Mon cousin prit un air suprêmement offensé. La question de l’avocat lui semblait absolument inconvenante. Il haussa les sourcils, sa contrariété signifiant : « Comment pouvez-vous même poser une telle question ?! »

Kisseliev commença à s’échauffer de façon très visible. 

- Très bien, - dit-il - encore une question, la dernière. Ne pensiez-vous pas que ces gens étaient des représentants des classes réactionnaires de la société ?..

Là, le juge l’interrompit :

- Camarade Kisseliev, ne faites pas de l’accusé un militant de la révolution mondiale !

Mon cousin avait néanmoins eu le temps d’acquiescer de la tête. Comme si, en effet, une telle supposition lui avait traversé l’esprit.

le juge éleva la voix :

- Tenons-nous en aux faits, tels qu’établis par l’instruction.

Mon cousin prit trois ans ferme.

Il avait eu, pendant le procès, une attitude simplement courageuse, souriant et taquinant un peu le juge.

Il ne faiblit pas à l’énoncé du verdict.

L’escorte l’emmena hors de la salle du tribunal. 

Ensuite, un pourvoi en cassation...Des tracas, des pourparlers, des coups de fil. Pour rien.

Mon cousin se retrouva à Tioumen, dans un camp à régime strict. Nous échangions des lettres. Les siennes commençaient toujours par : « Tout va bien pour moi...»

Ensuite, c’étaient d’innombrables demandes, mais modestes, sobrement formulées : « Deux paires de chaussettes de laine...Une méthode d’anglais...Une culotte...Des cahiers de textes...Une méthode d’allemand...De l’ail...Des citrons...Des stylos à bille...Une méthode de français...Egalement une méthode de guitare...»

Les témoignages en provenance du camp étaient résolument optimistes. L’éducateur-chef Boukine écrivit ainsi à ma tante :

  « Boris Dovlatov observe sans défaillance toutes les prescriptions du régime pénitentiaire...Il jouit d’une autorité certaine parmi les détenus...Il réalise à chaque fois, et au-delà, les objectifs de travail qui lui sont fixés...Il prend toute sa part dans les activités artistiques...»

Mon cousin, dans ses lettres successives, indiqua qu’on l’avait nommé planton, puis chef d’équipe, ensuite, président du conseil des chefs d’équipe, et, pour finir, responsable des bains.

Ce qui constituait une carrière étourdissante. Au camp, un exploit extraordinaire. De tels efforts, en liberté, conduisent à une sinécure de bureaucrate haut placé. Avec les avantages redistributifs qui vont avec, y compris datcha et possibilité de voyager à l’étranger.

Mon cousin travaillait impétueusement à s’amender. Un vrai phare, dans ce camp. Provoquant chez les uns envie, et chez les autres, enthousiasme.

Au bout d’un an, il fut mis « à la chimie » en semi-liberté. C’est-à-dire qu’il restait dans le bourg comme travailleur libre, obligatoirement affecté au combinat chimique régional.

Il se maria sur place. Une camarade d’école remplie d’abnégation, Lisa, était venue le retrouver. Comme, autrefois, les femmes des Décembristes.* Il l’épousa.

(* Officiers qui, en décembre 1825, à Saint-Petersbourg, tentèrent un coup d’Etat contre Nicolas Ier. Pendus ou déportés. )

A cette époque, moi, on me chassait de l’université. Ensuite, ce fut le service militaire. Et je fus affecté à la sécurité intérieure. Je devins surveillant de camp. 

Me voici donc surveillant. Et Boria - prisonnier.

Le hasard voulut que, pour un temps très bref, j’effectue mon service précisément dans le camp de mon cousin. Je n’ai guère envie d’en parler. Cela ressemblerait trop à de la littérature, comme chez Cholokhov, avec ses « Récits de la région du Don ».

C’est bien suffisant, que j’aie été surveillant, tandis que mon cousin était prisonnier...

Nous sommes revenus à peu près en même temps. Mon cousin, libéré, et moi, démobilisé.

Notre famille avait préparé un somptueux banquet à l’hôtel « Métropol ». Surtout en l’honneur de mon cousin. Mais j’eus aussi droit à quelques paroles chaleureuses. 

L’oncle Roman tint ce discours :

- Il y a des gens qui,tels des reptiles, vivent dans les marécages...Et il y a des gens qui ressemblent aux aigles des montagnes. Déployant largement leurs ailes, ils planent dans le ciel, plus haut que le soleil...Buvons donc à la santé de Boris, notre aigle des montagnes !..Buvons et souhaitons que les nuages disparaissent à jamais !..

- Bravo ! - s’écriaient tous nos parents. - Bravo à toi, aigle, hardi cavalier !..

J’avais saisi dans le discours de mon oncle des motifs de la « Chanson du faucon » de Gorki...

Baissant un peu la vois, Roman poursuivit :

- Buvons également à la santé de Sérioja*, notre aiglon !..Certes, il est encore jeune et n’a pas déployé ses ailes. Mais les grands espaces l’attendent !..         (* L’auteur, Serge D.)

- Que Dieu le protège ! - prononça distinctement maman.

Mon oncle lui jeta un coup d’oeil réprobateur...

Ma tante téléphona de nouveau à diverses personnes. Et mon cousin fut embauché aux Studios de Leningrad « Lenfilm ». Comme éclairagiste, je crois. 

Quant à moi, j’entrai dans la presse à grand tirage. et je commençai è écrire des histoires.

La carrière de mon cousin évolua très vite. Il devint assistant, puis répartiteur, répartiteur en chef. Et, pour finir, directeur-adjoint de production. Poste à responsabilité tangible. 

Ce n’était pas en vain que, au camp, mon cousin avait travaillé d’arrache-pied à s’amender. A présent, il continuait visiblement sur cette lancée...

Un mois plus tard, le Tableau d’honneur** s’ornait de sa photo. Tout le monde l’aimait, les metteurs en scène, les opérateurs, jusqu’au directeur des Studios, Zvonariev. Et même les femmes de ménage...         (** Signalait le personnel méritant, dans les collectifs de travail soviétiques)

On lui promit qu’il ferait bientôt son propre film. 

Seize vieux communistes des Studios étaient prêts à le recommander pour qu’il entre au Parti. Mais mon cousin hésitait.

Il faisait penser au Levine de Tolstoï, dans « Anna Karenine ». Ce Levine qui, la veille de son mariage, se troublait à l’idée qu’il avait perdu sa virginité, dans sa jeunesse. Une question analogue torturait mon cousin : peut-on devenir communiste lorsqu’on a un passé de délinquant ?

Les vieux communistes lui assuraient que oui...

L’allant de mon cousin contrastait singulièrement avec mes airs de chien battu. Il était gai, énergique - et peu loquace. On lui confiait des missions à responsabilités. Tout le monde lui prédisait une brillante carrière administrative. Qu’il ait fait de la prison paraissait incroyable. Les gens qui nous connaissaient seulement de loin pensaient plutôt que c’était moi, qui en avais fait...

Et, là encore, il se passa quelque chose. Pas subitement, non, petit à petit. Cela commença par des couacs, des à-coups étranges. Comme si le déroulement majestueux de « l’Appassionata » se voyait perturbé par les cris rauques d’un saxophone.

La carrière de mon cousin suivait son cours. Il lui arrivait de prendre la parole, lors de réunions. Il partait en mission. Seulement, à côté de ça, il s’était mis à boire. Et à cavaler en veux-tu en voilà.

Il se fit remarquer en compagnie de gens douteux. L’entouraient un tas d’ivrognes, de spéculateurs et de soi-disant vétérans de Khalkhin-Gol.*  

(* En Mongolie, lieu d’une bataille, en 1939, entre troupes soviétiques et japonaises )

Une fois dégrisé, il courait à ses réunions. Y ayant tenu de grands discours, il retournait aussi vite vers ses potes. Au début, ces itinéraires restaient parallèles. D’un côté, mon cousin faisait carrière, et de l’autre, il ruinait ladite carrière. 

Il lui arrivait de ne pas se montrer chez lui trois jours durant. Il disparaissait avec de sales femmes. Moches, le plus souvent. Je me souviens que l’une d’elles s’appelait Greta, et qu’elle avait un goître.

Ce qui me fit dire à mon cousin :

- Tu pourrais trouver mieux.

- Espèce de sauvage, - s’indigna mon cousin - sache qu’à son travail, elle obtient de l’alcool à gogo...

Visiblement, il continuait à obéir au précepte :  « Chez une femme comme dans un livre, le plus important n’est pas la forme, mais le contenu ! » 

Puis mon cousin rossa, au restaurant « Narda », un serveur à qui il prétendait faire chanter « Souliko** »...                                                        (** Chanson géorgienne )

Il prit l’habitude de se retrouver au commissariat. Le tirait de là, à chaque fois, le bureau du Parti des Studios. Mais en renâclant de plus en plus. 

Nous nous demandions à quoi il fallait s’attendre.

Cet été-là, il partit à Tchita***pour le tournage du film « Daourie****».

(*** Ville de Sibérie, à l’est du lac Baïkal )        (**** Région à l’est du Baïkal, nom d’un roman, puis d’un film de 1971 )

Et nous apprîmes soudain que mon cousin avait, à bord d’un véhicule de fonction, écrasé quelqu’un. Que ce quelqu’un -  officier de l’armée soviétique - était mort...

Moment éprouvant d’incertitude et de suppositions. Les informations les plus contradictoires nous parvenaient. Les uns disaient que Boria, complètement ivre, était au volant. Qu’à la vérité, l’officier était saoul, lui aussi. Ce qui n’avait, du reste, guère de sens, puisqu’il était mort...

Ma tante, on lui cacha tout. Mes deux oncles réunirent environ quatre cents roubles. Je devais prendre l’avion pour Tchita - en apprendre un peu plus et entreprendre quelque chose d’utile : régler la question des colis, embaucher un avocat...

- Et, si possible, acheter le juge d’instruction - me rappela l’oncle Roman...

Je commençai à me préparer.

Tard dans la nuit, la sonnerie du téléphone me réveilla. Je décrochai. Du silence émergea la voix tranquille de mon cousin :

- Tu dormais ?

- Boria ! - m’écriai-je - Tu es vivant ?! On ne t’a pas fusillé ?! Tu étais ivre ?!

- Je suis vivant, - répondit-il - on ne m’a pas fusillé...Et souviens-toi d’une chose : c’était un accident. J’étais au volant, je n’avais rien bu. Je vais en prendre pour quatre ans, au maximum. Tu as reçu les cigarettes ?

- Quelles cigarettes ?

- Des japonaises, figure-toi. Tchita jouit d’accords commerciaux particuliers avec le Japon. On y trouve les excellentes cigarettes « Hi-Lite ». Je t’en ai envoyé une cartouche pour ton anniversaire. Tu les as reçues ?

- Non. C’est sans importance...

- Comment ça, sans importance ? ce sont des cigarettes de luxe, fabriquées sous licence américaine.

Je l’interrompis :

- Tu es en garde à vue ?

- Non, - répondit-il - pourquoi faire ? Je suis à l’hôtel. Le magistrat instructeur vient me voir.  Elle s’appelle Larissa. Avec des rondeurs...A propos, elle te passe le bonjour...

Une voix féminine, à ses côtés, se fit entendre dans le combiné :

- Cou-cou, mon petit poulet !

Puis, de nouveau mon cousin :

- C’est absolument inutile, que tu prennes l’avion pour Tchita. Le procès, à mon avis, aura lieu à Leningrad...maman est au courant ?

- Non - dis-je.

- Très bien...

- Boria ! - me mis-je à crier - de quoi as-tu besoin ? Tu es sûrement dans un piètre état ?! Tu as tout de même tué un homme ! Tu as tué un homme !..

- Ne crie pas. C’est le destin des officiers, de périr de mort violente...Mais je voudrais bien savoir ce que ces cigarettes ont pu devenir ?..

Très vite, arrivèrent de Tchita deux personnes impliquées dans les événements. Ce qui permit de connaître les détails de l’affaire. Voici ce qui s’était passé.

C’était l’anniversaire de quelqu’un. On devait célébrer cela en pleine nature. Ce soir-là, Boria était arrivé dans une voiture de fonction. Evidemment, l’alcool vint à manquer. De quoi rendre morose les invités.. Les magasins étaient fermés.

Boria déclara :

- Je vais chercher du tord-boyaux.* Qui en est ?

(* Il s’agit du fameux samogon, alcool distillé par les particuliers, fort et dangereux)

Il était déjà pompette. Les autres essayèrent de l’en dissuader. Bref, ils partirent à quatre. Parmi eux, le chauffeur officiel de la voiture, sommeillant sur la banquette arrière.

Une demi-heure plus tard, ils renversèrent un motard, qui mourut sans avoir repris connaissance.

Crise de nerfs générale chez les trois autres. Mon cousin, en revanche, avait retrouvé sa lucidité. Il passa à l’action, de façon résolue et précise. Pour commencer, il alla chercher le tord-boyaux. Ce qui lui prit une quinzaine de minutes. Il distribua généreusement l’alcool aux membres de l’expédition.Notamment au chauffeur, qui commençait à se dégriser, et qui ne tarda pas à se rendormir. 

Alors seulement, mon cousin appela la milice. Très vite arriva une voiture de patrouille. On découvrit le cadavre, la moto démolie et un quatuor d’ivrognes. Mon cousin paraissant être resté le plus sobre du lot.

Le lieutenant Doudko demanda :

- Lequel d’entre vous est le chauffeur ?

Mon cousin montra le chauffeur, toujours endormi. Celui-ci fut embarqué. Les autres ramenés chez eux, en notant leurs adresses.

Mon cousin ne se montra pas pendant trois jours. Le temps que son organisme élimine entièrement l’alcool. Ensuite, il alla se constituer prisonnier.

Le chauffeur, pendant ce temps-là, dans la cellule de dégrisement, avait bien sûr repris ses esprits. Et il était persuadé d’avoir, en état d’ivresse, tué un homme.

Voilà que mon cousin apparaît, et déclare que c’est lui qui conduisait la voiture.

- Pourquoi donc avoir désigné Iouri Petrovitch Krakhmalnikov ? - s’emporta le lieutenant.

- Vous aviez demandé qui était le chauffeur, j’ai répondu à cette question...

- Où étiez-vous passé, pendant trois jours ?

- J’étais épouvanté...En état de choc...

Le visage grimaçant de mon cousin s’efforçait d’exprimer une grande fragilité psychique.

- Epouvanté, hein ! - répéta, fort dubitatif, le lieutenant, qui s’enquit :

- Vous étiez ivre ?

- Pas le moins du monde - répondit mon cousin.

- Mouais...

Le lieutenant avait des doutes, mais ne pouvait plus rien prouver. Et les autres de jurer que Boria n’avait pas bu. Le chauffeur s’en tira avec un blâme marqué sur ses états de service.

Mon cousin avait été malin. A présent, on devait le juger comme auteur d’un accident de la route, pas pour conduite en état d’ivresse ayant entraîné la mort de quelqu’un.

Larissa, le juge d’instruction, lui disait :

- Même au lit, tu continues à abuser l’enquêtrice...

Une semaine plus tard, il réapparut à Leningrad. 

A présent, ma tante avait été mise au courant. Loin de se mettre à pleurer, elle téléphona à des écrivains ayant des relations dans la milice. Toujours les mêmes : Iouri Guerman, Metter, Saparov*.                                (* Aref Saparov, Israêl Metter : autres écrivains soviétiques )

Et personne ne toucha à mon cousin. Jusqu’au procès, on lui ficha la paix. Il dut simplement signer un papier où il s’engageait à ne pas quitter la ville.

Il vint rapidement me voir, et me demanda :

- Dis donc, tu as fait ton service pas loin de Leningrad, non ? Tu connais les camps, dans le coin ?

- En gros, oui. J’ai été à Oboukhovo, Gorelovo et à Piskariovka...

- A ton avis, pour moi, le mieux, ce serait lequel ?

- Je dirais, Oboukhovo.

- Bon, il faut y aller et faire connaissance...

Nous sommes partis à Oboukhovo. Arrivés à la caserne, nous avons papoté un peu avec le planton. Ce qui me permit d’apprendre qui je connaissais, parmi les rengagés. Presque tout de suite, arrivèrent au pas de course les sergents Goderidze et Ossipenko.

Nous nous sommes donné l’accolade. Je leur ai présenté mon cousin. Puis je me suis informé de qui était resté, de l’ancienne administration du camp.

- Le capitaine Dériabine - me dirent les rengagés.

Je m’en souvenais très bien, de Dériabine : un alcoolique débonnaire, un gars pataud et sympathique. Les prisonniers lui chipaient des cigarettes. Il n’était que lieutenant, de mon temps. 

Nous avons téléphoné dans la zone.**                  (** Terme utilisé pour désigner le camp )

Quelques instants plus tard, Dériabine se montrait au poste de garde.

- Oh ! - s’écria-t-il - Voilà Serioja ! Laisse-moi te regarder un petit peu. J’ai entendu dire que tu écris ? Tiens, je vais te donner de quoi écrire quelque chose de vivant. Un de mes détenus s’est fait catapulter à partir du point où nous étions. Je fais sortir une équipe de zingueurs, et je les emmène travailler quelque part. Là-dessus, je laisse un garde, et je vais pisser un peu plus loin. Je reviens - il me manque un gars. Envolé...Tu vois, les autres ont recourbé un pin, ils ont attaché le type au sommet avec une courroie - et hop, dans les airs. Et le détenu, il a défait la courroie - et bonsoir. Il a presque volé au-delà du passage à niveau. Mais il avait mal calculé un petit truc. Il espérait atterrir dans la neige, du côté du magasin au bois. Au lieu de ça, il s’est retrouvé dans la cour du bureau de recrutement. Encore un détail - de la vraie littérature, hein. Quand on l’a attrapé, il a mordu au nez le chef du bureau.

Je lui ai présenté mon cousin.

- Lekha - dit le capitaine en lui tendant la main.

- Bob

- Bon, si on arrosait ça ? - fis-je.

Sortant de la caserne, nous sommes entrés dans un petit bois non loin de là. Nous avions invité Goderidze et Ossipenko. Nous avons sorti d’une serviette quatre bouteilles de « Millepertuis ***» et tout le monde s’est assis sur un tronc de pin écroulé.

( *** Il s’agit bien sûr d’une marque de vodka )

- Eh bien, bonheur et santé ! - ont dit les gardiens.

Au bout de cinq minutes, mon cousin était à tu et à toi avec Dériabine. Il se mit à lui poser quelques questions :

- Le chauffage, c’est comment ? Il y a beaucoup de chiens, aux postes de garde ? Il y a des caméras de surveillance ?

- Tu ne perdras pas, va - lui assurèrent les rengagés.

- C’est un très bon camp, - affirma Goderidze - tu vas te faire du lard, te reposer, un vrai chevalier, que tu vas devenir...

- Et le magasin n’est pas loin, - plaça Ossipenko - juste derrière le passage à niveau...On y trouve de tout, du blanc, du rouge, de la bière...

Une demi-heure plus tard, Dériabine déclara :

- Faites votre temps, les gars, pendant que je suis là. Mais si l’on renvoie Lekha Dériabine, alors là, vous serez mal...Il viendra d’autres activistes, plus ou moins cultivés...Vous regretterez Lekha Dériabine...

Boria nota son numéro de téléphone personnel.

- Donne-moi aussi le tien - fit Dériabine.

- Aucun intérêt, - dit mon cousin - d’ici un mois, je serai ici...

Dans le petit train de banlieue qui nous ramenait à la maison, il me sortit :

- Bon, jusqu’ici, c’est pas trop mal.

Moi, tout juste si je ne pleurais pas. La vodka, sans doute...

Le procès eut bientôt lieu. C’était encore Kisseliev l’avocat de mon cousin. L’assistance n’arrêtait pas de l’applaudir. 

Curieusement, c’est mon cousin - et non pas Korobtchenko, celui qui avait été tué - qu’il présenta comme la victime des événements.

A la fin de sa plaidoirie, il déclara :

- La vie humaine est semblable à un sentier montagnard, avec de nombreux tournants périlleux. L’un de ces tournants a été fatal à mon client.

De nouveau, mon cousin en prit pour trois ans. A régime sévère, cette fois-ci.

Le jour du procès, m’est parvenu un colis en provenance de Tchita. A l’intérieur, une dizaine de paquets de cigarettes japonaises, les fameuses « Hi-Lite »...

Boria se retrouva à Oboukhovo. Il m’écrivit que le camp n’était pas mauvais, et les gardiens plutôt compréhensifs.

Le capitaine Dériabine se montra homme de parole. Il fit nommer Boria coupeur de pain. Une sinécure enviée, là-bas. 

Sur ces entrefaites, la femme de mon cousin mit au monde une petite fille, Natacha. Elle m’appela peu après :

- On nous propose une visite. Si tu es libre, accompagne moi. Toute seule, avec mon bébé, ce n’est pas commode pour moi d’y aller. 

Et nous sommes partis à quatre - ma tante, Lisa, la petite Natacha âgée de deux mois et moi.

C’était une torride journée d’août. Natacha ne fit que pleurer. Lisa devenait nerveuse. Ma tante avait mal à la tête...

Nous voici au poste de garde; Puis au parloir, où six visiteurs attendaient déjà. Entre les prisonniers et nous, une cloison de verre. 

Lisa démaillota la petite. Pas de cousin. Je me suis approché du rengagé en faction :

- Où est Dovlatov ? - je demande.

- On attend - me fait l’autre, grossièrement.

Je lui ai dit :

- Appelle le planton, qu’il fasse venir mon cousin. Et dis à Lekha Dériabine que je demande une corvée pour toi !

Le factionnaire baissa un peu le ton :

- Ce n’est pas Dériabine mon supérieur. C’est le délégué opérationnel...*

 (* agent de la surveilllance interne des camps. Pour les détails, se reporter à Soljenitsyne, L’archipel du Goulag )

- Allez, - je lui dis - téléphone...

Et mon cousin fit son apparition, dans la combinaison de travail grise des détenus. Ses cheveux, massacrés par la tondeuse, commençaient à repousser. Il était bronzé et élancé.

Ma tante lui tendit, sous la cloison, des pommes, du saucisson et du chocolat.

Lisa se mit à dire au bébé :

- Tatoussia, voilà papa. Tu vois, c’est ton papa...

Mon cousin me dévisageait. Et puis :

- Ton pantalon est absolument impossible. Qu’est-ce que c’est que cette couleur de merde ? Tu veux que je te mettes en contact avec un Juif d’ici ? Il confectionne de sacrés pantalons. A propos, il s’appelle Dutailleur. Ça ne s’invente pas...

Je me suis écrié :

- Mais de quoi tu parles ? Mon pantalon n’a aucune espèce d’importance !

- Ne t’imagine pas, - poursuivit-il - que ça sera gratuit. J’avancerai l’argent, tu fourniras le tissu, lui, il fera le pantalon...Ce Juif a une maxime : « Le derrière, c’est le vrai visage d’une personne ! » Vise-moi un peu ce que tu portes...Tu parles d’un pli...

J’eus l’impression que, pour un récidiviste, il était bien exigeant...

- De l’argent ? - s’inquiéta ma tante. - Venant d’où ? Le règlement des camps interdit d’en détenir.

- L’argent, c’est comme les microbes, - répondit mon cousin - il y en a partout. Construisons le communisme - alors, ça changera.

- Regarde-donc un peu ta fille - supplia Lisa.

- Je l’ai vue. Adorable.

- Et la nourriture ? - demandai-je.

- Sans importance. De toute façon, je ne fréquente pas la cantine. On envoie au magasin l’un des rengagés...Parfois, à vrai dire, on n’y trouve plus rien. En une heure, le saucisson et les oeufs se volatilisent...Eh oui, Nikita* nous a bousillé l’agriculture...Autrefois, c’est nous qui nourrissions l’Europe...Il reste un espoir - le secteur privé...Faudrait restaurer la Nep...                                           (* Khrouchtchev ! )

- Plus bas -dit ma tante.

Mon cousin appela le rengagé en faction. Lui dit quelque chose à mi-voix. L’autre se mit à se justifier. Nous parvenaient des bribes de phrases.

- Je l’avais tout de même demandé - disait mon cousin.

- Je sais, - répondait l’autre - ne t’en fais pas, Tolik** va revenir d’ici dix minutes.                                       (** Anatole )   

- Mais j’avais demandé, pour midi et demi.

- Ce n’était pas possible.

- Dima,*** c’est un affront.                                                                                                                                (*** Dimitri )

- Boria, tu me connais. Je suis comme ça : chose promise, chose due....Tolik sera de retour dans cinq minutes pile-poil...

- Nous voulons boire maintenant !

J’ai demandé :

- Que se passe-t-il ?

Mon cousin m’a répondu :

- J’ai envoyé un responsable chercher de la vodka, et il a disparu...Ce n’est pas un détachement militaire, ici, mais un vrai bordel !

- On va te mettre au cachot - dit Lisa.

- Et tu crois qu’il n’y a personne, au cachot ?

La petite se remit à pleurer. Lisa était vexée. Mon cousin ne lui témoignait que de l’indifférence. Ma tante avalait médicament sur médicament.

Le temps de la visite s’écoulait. il fallut presque évacuer de force l’un des prisonniers. Il s’échappa des mains des gardiens et se mit à crier :

- Nadka****, si tu me trompes, j’te tue ! J’découvrirai où t’es, tu te retrouveras estropiée, comme une guenon...Sûr et certain...Souviens-toi de ça, chienne, Vovik***** t’aime !..                                                                (**** Nadia, Nadejda )                (***** Volodia, Vladimir )

- Il faut qu’on y aille, - dis-je - c’est l’heure.

- Et la vodka ? - demanda mon cousin.

- Buvez-la vous-même.

- C’est avec toi que je voulais boire.

- Qu’est-ce que ça peut faire, mon vieux ?...Boire ici, tu sais...

- Très bien...Ce rengagé-là, il va entendre parler de moi. Pour moi, le plus important, chez quelqu’un, c’est qu’il assume ses responsabilités...

Tout-à-coup, apparut Tolik, portant une bouteille. Tout essouflé.

- Voilà, - dit-il - et la monnaie : un rouble trente.

- Bon, les gars, je ne veux rien voir - dit le factionnaire en tendant à Boria une chope émaillée.

Mon cousin remplit vivement la chope, qui passa de main en main. Tout le monde but : les détenus, les visiteurs, les gardiens, les rengagés. Et, pour finir, le factionnaire... 

L’un des détenus, mal rasé et portant de nombreux tatouages, leva la chope en disant :

- A notre grand pays ! Au camarade Staline en personne ! A la victoire sur l'Allemagne fasciste ! A toutes les pièces : feu !

- Vive la clique du fieffé réactionnaire Imre Nadi* ! - lui fit écho un autre...                                                  (* Imre Nagy...)

Le factionnaire toucha l’épaule de mon cousin :

- Bob, excuse, il faut que tu y ailles...

Nous nous sommes dit au revoir. J’ai serré la main de mon cousin par-dessous la cloison. Ma tante regardait son fils en silence. Lisa se mit soudain à pleurer, ce qui réveilla la petite Natacha endormie, lui faisant pousser un cri.

Une fois sortis, nous nous sommes mis à chercher un taxi...

Un an presque s’écoula. Mon cousin écrivait que tout allait bien. Il continuait à couper le pain, puis se fit électricien, après le départ de Dériabine à la retraite.

Par la suite, un représentant du ministère de l’intérieur vint le voir. Il avait été décidé de tourner un documentaire sur les camps.*    (* Le livre de Soljenitsyne vient de paraître en Occident...) Pour y montrer que le système pénitenciaire soviétique est, dans le monde, de loin le plus humain. A des fins de propagande intérieure. Le film s’intitulait sobrement : « Les méthodes de surveillance des colonies de redressement par le travail à régime sévère ». 

Mon cousin alla visiter différents camps. on lui confia le matériel nécessaire, ainsi qu’une voiture de fonction « GAZ - 61 ». L’escortaient en permanence deux hommes - Goderidze et Ossipenko.

Mon cousin faisait de fréquentes haltes chez ses parents. Parfois aussi chez moi. 

A l’été, le film fut prêt. Mon cousin avait rempli à la fois les fonctions de technicien, de metteur en scène et de directeur de production.

Le visionnage eut lieu en juin. Généraux et colonels remplissaient la salle. Pendant la discussion, le général Chourepov**     (** Du KGB )   

déclara :                                                                                                     

- Un film nécessaire, très bon...Ça se regarde comme « Les mille et une nuits »...

Boria fut félicité. Il devait être libéré en septembre.

C’est seulement à ce moment-là que j’ai saisi le principal trait de caractère de mon cousin.  C’était, de façon spontanée, et sans qu’il s’en rendît compte, un existentialiste.Il ne pouvait se réaliser que dans des situations extrêmes. Faire carrière - seulement en prison.  La lutte pour la vie - seulement au bord du précipice...

Et il fut libéré.

Ensuite, je suis obligé de me répéter. Ma tante téléphona à Iouri Guerman. On le prit comme manoeuvre dans un studio produisant des documentaires. Au bout de deux mois, il était passé opérateur du son. Et six mois plus tard, il dirigeait la section des fournitures. 

A peu près à la même époque, j’avais perdu définitivement mon travail. J’écrivais de petits récits, en vivant sur la pension de retraite de maman...

Lorsque ma tante tomba malade et mourut, on trouva dans ses papiers le portrait d’un homme plein de charme, avec des yeux gris. C’était l'adjoint de Kirov - Alexandre Ivanovitch Ougarov. Il ressemblait à mon cousin, en nettement plus jeune.

Boria savait depuis longtemps qui était son père. Maintenant, on pouvait en parler ouvertement. 

Mon cousin aurait pu faire des recherches pour retrouver des proches, du côté de son père. Mais il n’en avait pas envie. Il me dit :

- Tu es toute ma famille...

Après un instant de réflexion, il ajouta :

- C’est tout de même étrange ! Je suis à moitié russe, toi à moitié juif - et nous aimons tous les deux accompagner la vodka de bière...

En soixante-dix-neuf, je décidai de partir, d’émigrer. Mon cousin me dit qu’il ne serait pas du voyage.

Il avait recommencé à s’enivrer et à se bagarrer dans les restaurants. il risquait de perdre son travail.

Je pense qu’il ne pouvait vivre qu’en captivité. En liberté, il se laissait aller, il tombait malade, même. 

Une dernière fois, je lui ai dit :

- Allez, on part ensemble.

Il réagit avec une indolence attristée :

Tout ça, ce n’est pas pour moi. Il faut passer par la filière administrative. Convaincre tout le monde que tu es juif*...Ça ne me dit rien...Imagine, te voilà au Capitole, et moi, j’ai mal au cheveux...                                                                                  (* Pour faciliter l’émigration )

A l’aéroport, mon cousine mit à pleurer. Il avait pris un coup de vieux. Et puis, il est toujours beaucoup plus facile de partir que de rester...

Cela fait déjà trois ans que je suis à New-York. Que j’envoie des colis à Leningrad. Et voilà qu’un paquet m’arrive de là-bas. 

Je l’ai ouvert à la poste même. Il contenait un chandail bleu avec l'emblème des Jeux olympiques.**                              (  ** De 1980, à Moscou, boycottés après l’invasion de  l’Afghanistan par l’armée soviétique à la fin de 1979 )

Et puis aussi un lourd tire-bouchon métallique, très sophistiqué. 

Je me suis mis à réfléchir. Qu’est-ce que j’avais dans la vie de plus cher ? Et je me suis dit : quatre morceaux de sucre, des cigarettes japonaises « Hi-Lite », un chandail bleu, et puis ce tire-bouchon...

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