Une lettre de Lioudmila Oulitskaïa à Svetlana Alexiévitch

D'une écrivaine à l'autre, à propos des événements en cours au Bélarus...

«   Chère Svetlana !

    Le Bélarus traverse aujourd’hui ce qu’il adviendra, selon toute vraisemblance, à la Russie de traverser d’ici quelque temps. Pour nous tous, les événements de ces dernières semaines au Bélarus sont le modèle de notre futur. Un beau modèle, en outre.

     Un peuple paisible et qui nous a toujours paru inerte s’est révélé plus sensible aux sinistres aspirations d’un pouvoir incarné par un dictateur sans talent, et s’est exprimé de la manière la plus digne en rassemblant une quantité de milliers de personnes dans un manifestation sur la place en face de la résidence de l’autocrate. Une manifestation pacifique, sans vitrines brisées ni voitures incendiées.

     Cette protestation se fonde, me semble-t-il, sur le sentiment qu’ont de leur propre dignité des gens ne voulant plus se soumettre au pouvoir d’un homme inculte, borné et ivre de son pouvoir sans limites.

     De toute ma vie, le pouvoir ne m’a jamais plu – ni le pouvoir stalinien, ni le pouvoir post-stalinien, ni la ronde des dirigeants qui ont suivi, ni le pouvoir post-soviétique de Poutine.

     Mais l’expérience d’une vie de Soviétique qui a passé la plus grande partie de son existence en entendant les roulements de tambour d’une propagande impudente m’a bien immunisée. Je n’ai jamais dit : « Oui, maintenant c’est une époque dorée, si l’on compare notre existence actuelle à la vie de nos parents et de nos grands-parents. Le rideau de fer s’est effondré, les frontières se sont ouvertes, l’information sur la vie dans le monde, toujours cachée à l’époque soviétique, coule à flots et quiconque désire l’obtenir n’a qu’à allumer son ordinateur. Et les arrestations sont précises et individuelles, sans l’envergure qu’elles ont connu sous Staline… »

     Les événements au Belarus ont détruit l’image idyllique que je me faisais de la vie : il est devenu clair que le pouvoir sort les griffes lorsqu’il sent qu’il est menacé dans sa perpétuation sans légitimité.

     Aussi étonnant que cela paraisse, les citoyens du Bélarus se sont montrés plus sensibles à l’amoralité et à l’effronterie du pouvoir, et le sentiment de leur propre dignité l’a emporté sur l’inertie, la peur et cette atonie sociale dans laquelle vit la majorité de la population dans l’espace post-soviétique.

     Nous tous – je parle ici de mes nombreux amis pensant exactement la même chose que moi – nous suivons avec une extrême intensité toutes les nouvelles actuellement en provenance du Bélarus. Nous sommes au courant des arrestations, ainsi que de l’apparition de nouveaux leaders remarquables, et nous comprenons que ce qui se passe chez vous peut demain se produire en Russie.

     Je t’envoie mon salut affectueux, je te souhaite force et bonne santé, je te souhaite de vivre dans un pays libéré d’un pouvoir obtus et écœurant. Et, chère amie, je me souhaite la même chose.

     Je t’embrasse, Lioussia Oulitskaïa. »

 

(dans une interview à la BBC en russe)

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