La dame au petit chien (Anton Tchékhov)

L'une des plus célèbres nouvelles de Tchékhov, l'une des plus souriantes, aussi, publiée à la toute fin du dix-neuvième siècle.

     Envisagé depuis 1897, rédigé en 1899 avec de nombreuses corrections et des infléchissements, le récit paraît à la fin de l’année 1899 dans « La Pensée russe », revue mensuelle littéraire et politique éditée à Moscou depuis 1880, et qui sera fermée comme bourgeoise par les bolcheviks en 1918. Elle connaîtra d’ailleurs divers avatars à l’étranger par la suite.

     La notice de l’édition soviétique explique que Tchékhov a considérablement amendé, dans un sens positif, le personnage de Gourov, auquel, corrigeant sa présentation première en personnage cynique et machiste,il accorde une régénération… Dans un premier temps, il en avait fait un séducteur cynique, un double du Guéorgui Ivanytch du Récit d’un inconnu. Gourov gagne au change, et le discours désagréablement suffisant qu’il tient au début est démenti vers la fin, on assiste à une nette évolution du personnage qui devient à la fois lucide et amoureux… Il y a de l’âme sœur platonicienne dans l’accord final ! Ce texte est l’un des plus souriants, en définitive, de Tchékhov, qui travaille en même temps à un récit bien plus sombre, Dans le ravin

    De nombreux éléments autobiographiques se trouvent dans le récit. Tchékhov avait vendu sa propriété de Mélikhovo à la mort de son père, à l’automne 1898. Il achète très peu de temps après – Moscou lui étant fortement déconseillée après sa grave hémoptysie du printemps 1897 – un terrain à côté de Ialta pour s’y faire construire une maison : le bruit que font les ouvriers retardera l’achèvement de la Dame au petit chien, promise à l’éditeur. Il connaît bien le coin, s’est promené plus d’une fois en voiture du côté d’Oréanda. Par ailleurs, à Moscou, il appréciait l’hôtel-restaurant Le marché slave, et allait au Cercle des médecins – il y était davantage à sa place que le banquier Gourov… De nombreuses dames en promenade à Ialta ont pu lui inspirer son héroïne, et plusieurs dames croiront s’y reconnaître et le feront savoir à l’auteur.

     Comme d'habitude, la nouvelle fut diversement appréciée. Bounine la tenait pour l’une des meilleures œuvres de Tchékhov. Tolstoï fut dans un premier temps séduit par la forme, mais déclara ensuite détester le récit : comment aimer des gens incapables de distinguer le bien du mal ? Quant aux critiques, ils se réfugièrent souvent dans le reproche habituel fait à l’auteur : celui de ne pas terminer ses histoires…

 

 

 

 

La dame au petit chien

(Anton Tchékhov)

 

 

I

     On racontait qu’un nouveau personnage avait fait son apparition sur la promenade du bord de mer : une dame avec un petit chien. Dmitri Dmitritch1 Gourov, depuis déjà deux semaines à Ialta et y ayant pris ses habitudes, s’était lui aussi mis à s’intéresser aux nouveaux visages. Assis au pavillon Vernet2, il vit passer sur la promenade une dame blonde, jeune et plutôt petite ; un loulou blanc trottait derrière elle. 

     Il la rencontra par la suite plusieurs fois par jour au jardin municipal ou au square. Elle se promenait seule, portant toujours le même béret, suivie du loulou blanc ; personne  ne la connaissait, on l’appelait simplement la dame au petit chien.

     « Étant donné qu’elle est ici sans mari ni amis, songeait Gourov, on pourrait peut-être faire sa connaissance. »

     Il n’avait pas quarante ans, mais était déjà père d’une fille de douze ans et de deux fils allant au lycée. On l’avait marié jeune, encore étudiant de deuxième année, et à présent sa femme faisait vingt ans de plus que lui. C’était une grande femme aux sourcils très foncés, se tenant très droite, sérieuse, imposante, et une tête pensante, comme elle le disait elle-même.Elle lisait beaucoup, ne mettait pas de signe dur3 dans ses lettres, appelait son mari non pas Dmitri mais Dimitri ; dans son for intérieur, il la trouvait bornée, mesquine et peu gracieuse ; ayant peur d’elle, il n’aimait pas rester à la maison. Il la trompait depuis longtemps, la trompait souvent et, sans doute à cause de cela, disait le plus souvent du mal des femmes et, lorsqu’il était question des femmes en sa présence, il parlait de « race inférieure ».

     À son avis, l’amère expérience qu’il en avait lui donnait le droit de parler d’elles comme bon lui semblait ; il n’en était pas moins vrai qu’il n’aurait pas pu vivre deux jours sans cette « race inférieure ». La compagnie des hommes le mettait mal à l’aise, l’ennuyait, le rendait taciturne et froid, mais lorsqu’il se trouvait au milieu de femmes, il se sentait libéré et savait de quoi parler avec elles et comment se comporter ; même le silence, en leur compagnie, n’était pas gênant. Il y avait dans son apparence, dans son caractère, dans toute sa nature, quelque chose de séduisant et d’insaisissable qui attirait les femmes en leur faisant signe.

     Une expérience répétée, en effet amère, lui avait depuis longtemps appris que toute liaison qui, au début, rompt agréablement la monotonie de la vie et se présente comme une aventure gentille et sans contrainte, devient inévitablement pour les honnêtes gens, en particulier les Moscovites indécis et hésitants, un véritable problème, quelque chose d’extrêmement complexe qui rend finalement la situation pénible. Mais à chaque fois qu’il rencontrait à nouveau une femme ayant du charme, ce qu’il avait appris s’effaçait devant l’envie de vivre, tout était si simple et si amusant.

     Et voilà qu’un soir où il dînait au jardin, la dame au béret s’approcha sans hâte et s’assit à la table voisine de la sienne. L’expression de son visage, sa démarche, sa robe,  sa coiffure, tout lui disait qu’elle appartenait à la bonne société, qu’elle était mariée, que c’était la première fois qu’elle venait à Ialta, qu’elle s’y trouvait seule et s’ennuyait… Il y a beaucoup de mensonges dans ce qui se raconte à propos de l’immoralité de l’endroit ; Gourov méprisait ces racontars et comprenait que ce genre de propos est surtout le fait de gens qui seraient fort désireux de commettre ces péchés, s’ils savaient comment s’y prendre ; mais lorsque la dame vint s’asseoir à la table voisine, à trois pas de lui, tous ces récits de conquêtes faciles, d’excursions en montagne lui revinrent à la mémoire et l’idée d’une liaison rapidement nouée et éphémère, d’une aventure avec une femme inconnue au point d’en ignorer le nom et le prénom, s’empara brusquement de lui.

     Il attira gentiment le loulou, et quand celui-ci s’approcha, lui montra un doigt menaçant. Le loulou poussa un grognement. Gourov le menaça de nouveau.

     La dame le regarda et baissa aussitôt les paupières.

     — Il ne mord pas, dit-elle en rougissant.

     — On peut lui donner un os ?

     La dame ayant acquiescé d’un signe de tête, il demanda d’un ton amène :

     — Vous êtes à Ialta depuis longtemps4 ?

     — Cinq-six jours.

     — Moi, c’est déjà ma deuxième semaine.

     Ils se turent quelques instants.

     — Le temps passe vite, et pourtant, ce qu’on peut s’ennuyer, ici ! dit-elle sans le regarder.

     — C’est simplement l’usage, de dire qu’on s’ennuie ici. Le petit-bourgeois de Béliov ou de Jizdra ne s’ennuie pas, le même, arrivé ici : « Ah, ce qu’on s’ennuie ! Ah, quelle poussière ! » À croire qu’il arrive de Grenade.

     Elle se mit à rire. Ils poursuivirent ensuite leur repas ans se parler, comme des gens qui ne se connaissent pas ; mais ils partirent ensuite côte à côte et ils engagèrent, sur un ton badin et léger, une conversation entre gens libres, contents, prêts à causer de n’importe quoi en allant n’importe où. Tout en se promenant, ils parlaient de l’étrange luminosité de la mer ; l’eau avait une chaude et douce teinte lilas, et la lune y traçait une bande dorée. Ils disaient que la soirée était étouffante, après la fournaise de la journée. Gourov raconta qu’il était de Moscou, qu’il avait fait des études de Lettres mais travaillait dans une banque ; il avait pensé devenir chanteur à l’opéra Mamontov5, mais avait abandonné cette idée, il possédait deux maisons à Moscou… D’elle, il apprit qu’elle avait grandi à Pétersbourg, mais s’était mariée à S…, où elle habitait depuis deux ans, qu’elle resterait à Ialta encore un mois environ et qu’elle y serait peut-être rejointe par son mari qui avait lui aussi envie de se reposer. Elle était incapable de dire où son mari était employé, à la direction de l’administration régionale ou au bureau du zemstvo6, et cette ignorance l’amusa elle-même. Gourov apprit encore qu’elle s’appelait Anna Sergueïevna.

     Rentré dans sa chambre d’hôtel, il pensa à elle, se disant qu’ils se rencontreraient certainement le lendemain. C’était fatal. En se couchant, il se souvint qu’elle était encore, il n’y avait pas si longtemps, élève d’une institution comme l’était à présent sa fille, il repensa à la timidité et à la gaucherie si visibles encore dans son rire et dans sa façon de converser avec un inconnu – ce devait être la première fois qu’elle se trouvait seule parmi des gens la suivant, la regardant et lui adressant la parole dans un seul but, objectif secret qu’elle ne pouvait pas ne pas deviner. Il se souvint de son cou mince et gracile et de ses beaux yeux gris.

     « Il y a tout de même quelque chose en elle qui inspire la pitié », songea-t-il en s’endormant.

 

 

  1. Pour Dmitriévitch, fils de Dmitri.
  2. Confiserie « parisienne » du bord de mer, avec un pavillon séparé, semble-t-il.
  3. Ce signe, ъ, se mettait systématiquement à la fin des mots. Il était déjà attaqué, fut supprimé en 1904, et la réforme orthographique de 1918 confirma cette suppression en bout de mot. Il est encore utilisé à l’intérieur de certains mots, comme séparateur de syllabes.
  4. L’expression russe est plus raffinée : est-ce depuis longtemps que vous avez daigné arriver ?
  5. https://institut-etudes-slaves.fr/products-page/musique/lopera-prive-de-moscou-et-la-naissance-de-lopera-moderne-en-russie-pascale-melani/
  6. Assemblée régionale élue :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Zemstvo

 

 

 

II

     Une semaine s’était écoulée depuis qu’ils avaient fait connaissance. C’était jour de fête. À l’intérieur on étouffait, et dehors la poussière tourbillonnait et le vent emportait les chapeaux. On avait tout le temps soif, et Gourov allait souvent au pavillon pour y offrir tantôt des sirops, tantôt des glaces à Anna Sergueïevna. On ne savait où se mettre.

     Le soir, quand la canicule s’apaisa un peu, ils allèrent sur la jetée pour assister à l’arrivée du vapeur. Le débarcadère était rempli de promeneurs ; on venait accueillir quelqu’un, un bouquet à la main. Et deux particularités de la foule élégante de Ialta sautaient au yeux :  les dames d’âge mûr s’habillaient comme des jeunes, et il y avait beaucoup de généraux.

     La mer étant agitée, le bateau arriva tard, après le coucher du soleil, et il tourna un long moment avant d’accoster.  Anna Sergueïevna regardait à travers son face-à-main le bateau et les passagers, comme pour y découvrir des visages connus, et quand elle s’adressait à Gourov, ses yeux brillaient. Elle parlait beaucoup, posait d’une voix entrecoupée des questions qu’elle oubliait aussitôt ; puis elle perdit son face-à-main dans la cohue.

     La foule élégante se dispersait, on ne distinguait plus les visages, le vent s’était complètement apaisé, mais Gourov et Anna Sergueïevna restaient, comme s’ils attendaient que quelqu’un descendît encore du vapeur. Anna Sergueïevna se taisait maintenant et humait des fleurs sans regarder Gourov.

     — Le temps s’est un peu amélioré avec le soir, dit-il. Où allons-nous, maintenant ? Et si nous nous promenions en voiture ?

     Elle ne répondit rien.

     Alors, il la regarda fixement et brusquement, il la prit dans ses bras et l’embrassa sur la bouche ; il fut saisi part la fraîcheur et le parfum des fleurs et regarda aussitôt autour de lui, dans la crainte qu’on ne l’eût aperçu.

     — Allons chez vous… dit-il à voix basse.

     Et ils partirent tous deux d’un bon pas.

     On étouffait dans la chambre imprégnée du parfum qu’elle achetait dans une boutique japonaise. En la regardant, Gourov songeait : « On fait vraiment toutes sortes de rencontres, dans la vie ! » Il gardait du passé le souvenir de femmes insouciantes et bien disposées que l’amour rendait gaies, qui lui étaient reconnaissantes du bonheur, même bref, qu’il leur avait apporté ; et aussi d’autres, femmes comme la sienne, dont l’amour n’était pas sincère et s’accompagnait de paroles superflues, d’hystérie et d’affectation, leur expression suggérant qu’il ne s’agissait pas d’amour et de passion, mais de quelque chose de plus important ; il y en avait aussi deux ou trois autres, très belles, froides, dont le visage exprimait brusquement la férocité, la volonté opiniâtre de prendre, d’arracher à la vie davantage qu’elle ne saurait donner s’y montrant fugitivement ; ces femmes n’étaient plus de première jeunesse, elles étaient capricieuses et autoritaires, sans intelligence ni réflexion, et lorsque les sentiments de Gourov pour elles s’étaient refroidis, leur beauté avait suscité de la haine en lui, les dentelles de leurs dessous lui apparaissant comme des écailles de poisson.

     Mais ici, c’était encore cette timidité, cette maladresse, l’inexpérience de la jeunesse, un sentiment de gêne ; une impression de désarroi, comme si l’on eût soudain frappé à la porte. Anna Sergueïevna, la « dame au petit chien », prit d’une façon assez particulière, avec gravité, ce qui venait de se produire, y voyant comme sa déchéance ; elle donnait cette impression, et c’était étrange et inapproprié. Elle avait les traits affaissés, flétris, et ses longs cheveux pendaient de chaque côté de sa figure, elle restait pensive, abattue comme la pécheresse d’un tableau ancien.

     — C’est mal, dit-elle. Vous n’allez plus avoir de respect pour moi à présent, vous le premier.

     Il y avait une pastèque sur la table. Gourov en coupa une tranche et se mit à la manger sans hâte. Une bonne demi-heure s’écoula dans le plus grand silence.

     Anna Sergueïevna était touchante, avec cet air de femme pure et honnête, naïve et inexpérimentée qui émanait d’elle ; la bougie solitaire qui brûlait sur la table éclairait à peine sa figure, mais on voyait qu’elle souffrait intérieurement.

     — Pourquoi veux-tu que je ne te respecte plus ? demanda Gourov. Tu ne sais pas ce que tu dis.

     — Que Dieu me pardonne ! dit-elle, et ses yeux se remplirent de larmes. C’est affreux.

     — Tu as l’air de chercher à te justifier.

     — Me justifier de quoi ? Je suis une femme vile et mauvaise, je me méprise et ne songe pas à me justifier. Ce n’est pas mon mari que j’ai trompé, mais moi-même. Et pas seulement maintenant, mais depuis longtemps. Mon mari est peut-être un homme honnête, un brave homme, mais c’est un valet ! Je ne sais pas ce qu’il fait, là-bas, quel poste il occupe, je sais juste que c’est un valet. J’avais vingt ans lorsque je l’ai épousé, je mourais de curiosité, j’avais envie d’un sort un peu meilleur ; il y a tout de même, me disais-je, une autre vie. Je voulais vivre ! Vivre, vivre… Je brûlais de curiosité… Vous ne le comprenez pas, mais je jure devant Dieu que je n’étais plus maîtresse de moi, il m’était arrivé quelque chose, je n’ai pas pu m’empêcher de dire à mon mari que j’étais malade, et je suis venue ici… Et ici, je n’ai fait qu’aller et venir, comme ivre, comme folle… Et me voilà une mauvaise, une vile femme que tout un chacun peut mépriser.

     Gourov était déjà lassé de l’écouter, cette confession si surprenante et si déplacée l’agaçait, ainsi que ce ton candide ; sans les larmes à ses paupières, on aurait pu croire qu’elle plaisantait ou qu’elle jouait la comédie.

     Je ne comprends pas, dit-il doucement, que veux-tu donc ?

     Elle se blottit contre lui, enfouissant son visage dans sa poitrine.

     — Croyez-moi, croyez-moi, je vous en supplie… dit-elle. J’aime vivre honnêtement, proprement, je déteste le péché, je ne sais pas moi-même ce que je fais. Les simples gens ont coutume de dire : le diable s’est mêlé de l’affaire. Moi aussi, à présent, je peux dire que le diable m’a embrouillée.

     — Voyons, arrête… murmura-t-il.

     Il contempla ses yeux fixes et épouvantés, l’embrassa, lui parla avec douceur et tendresse, et elle se calma peu à peu, sa gaieté revint ; ils se mirent à rire ensemble.

     Quand ils sortirent, la promenade du bord de mer était déserte, avec ses cyprès, la ville semblait comme morte, mais la mer grondait encore et venait battre le rivage ; une chaloupe isolée se balançait au gré des vagues et la lueur endormie d’une lanterne y vacillait.

     Ils trouvèrent un fiacre et allèrent à Oréanda.

     — Je viens de voir en bas, dans le vestibule, ton nom, dit Gourov : sur le tableau, il est écrit von Dideriz1. Ton mari est allemand ?

     — Non, je crois que son grand-père était allemand, mais lui est orthodoxe.

     À Oréanda, ils restèrent assis sur un banc non loin de l’église, à contempler la mer en contrebas, sans parler. On distinguait à peine Ialta à travers la brume matinale, des nuages blancs stationnaient, immobiles, au sommet des montagnes. Aux arbres, le feuillage ne bougeait pas, on entendait le chant des cigales et la sourde rumeur monotone venant de la mer parlait du repos, du sommeil éternel qui nous attend tous. La même rumeur s’élevait déjà de la mer lorsque n’existaient ni Ialta ni Orléanda, cette rumeur qui monte à présent et qui persistera, aussi étouffée et aussi indifférente, lorsque nous ne serons plus. Et dans cette permanence, dans cette indifférence complète à la vie et à la mort de chacun de nous réside peut-être le gage de notre salut éternel, du mouvement continuel de la vie sur terre, d’une permanente perfection. Assis à côté de la jeune femme qui, à la lumière du jour naissant, paraissait si belle, serein et sous le charme de ce décor féérique – la mer, les montagnes, les nuages, l’étendue du ciel –, Gourov songeait qu’au fond, à bien réfléchir, tout en ce monde est admirable, hormis nos pensées et nos actes lorsque nous oublions les fins supérieures de la vie et notre dignité humaine.

     Un homme s’approcha, quelque veilleur de nuit, sans doute, qui leur jeta un coup d’œil et s’en alla. Ce détail lui-même leur sembla plein de mystère et aussi de beauté. Le vapeur en provenance de Féodossia arrivait, tous feux éteints, éclairé par l’aurore.

     — Il y a de la rosée sur l’herbe, dit Anna Sergueïevna après un silence.

     — Oui. Il est temps de rentrer.

     Ils revinrent en ville.

     Par la suite, ils se retrouvèrent chaque jour à midi sur la promenade, déjeunant et dînant ensemble, se promenant, admirant la mer. Elle se plaignait de mal dormir et d’avoir des palpitations, lui posait toujours les mêmes questions suscitées tantôt par la jalousie, tantôt par la crainte qu’il n’eût pas assez d’estime pour elle. Et souvent, au square ou au jardin, quand ils étaient un peu seuls, , il l’attirait soudain à lui et l’embrassait avec passion. L’oisiveté complète, ces baisers en plein jour, accompagnés de coups d’œil à la ronde et de la crainte qu’on ne les vît, la chaleur, les senteurs marines et le défilé permanent, devant ses yeux, de gens élégants, désœuvrés et rassasiés avaient comme régénéré Gourov ; il disait à Anna Sergueïevna combien elle était belle et séduisante ; fougueux et impatient, il ne la quittait pas d’un pas, tandis qu’elle devenait souvent pensive et insistait pour qu’il avouât qu’il ne l’estimait pas, ne l’aimait pas le moins du monde et ne voyait en elle qu’une femme comme une autre. Presque chaque soir, assez tard, ils partaient en promenade aux alentours, à Oréanda ou à la cascade2 ; promenade qui était toujours réussie, leur faisant invariablement une haute et magnifique impression.

     Ils s’attendaient à ce qu’arrivât le mari. Mais Anna Sergueïevna reçut une lettre de lui, l’informant qu’il avait mal aux yeux et la suppliant de revenir le plus tôt possible. Elle fit en toute hâte ses bagages.

     — C’est une bonne chose que je m’en aille, dit-elle à Gourov. C’est le destin.

     Elle partit en voiture et il l’accompagna. Ils voyagèrent une journée entière. Alors que retentissait la deuxième sonnerie et qu’elle montait dans le wagon du rapide, elle lui dit :

     — Laissez-moi vous regarder encore… Encore une fois. Voilà, c’est ça.

     Elle ne pleurait pas mais elle était triste, avait l’air malade, et son visage frémissait.

     — Je penserai à vous… Vous resterez dans mon souvenir, dit-elle. Restez, et que le Seigneur vous protège. Ne m’en veuillez pas. Nous nous disons adieu pour toujours, il le faut, puisque nous n’aurions jamais dû nous rencontrer. Allons, que Dieu vous garde.

     Le train s’éloigna à vive allure, ses feux disparurent bientôt, une minute plus tard il n’y avait plus aucun bruit, c’était comme si tout s’était concerté pour en finir au plus vite avec ce doux rêve éveillé, avec cette folie.  Resté seul sur le quai et scrutant l’obscurité au loin, Gourov écoutait la stridulation des sauterelles et le bourdonnement des fils télégraphiques avec la même sensation que s’il venait de se réveiller. Et il se disait que sa vie comptait donc une aventure de plus, une liaison de plus, déjà finie elle aussi, lui laissant à présent un souvenir… Attendri et triste, il éprouvait un peu de remords ; cette femme qu’il n’allait plus revoir, il ne l’avait pas rendue heureuse ; il s’était montré gentil et chaleureux avec elle, néanmoins, dans sa façon de la traiter, dans son ton, dans ses caresses, perçait un soupçon de raillerie, transparaissait la morgue grossière d’un homme comblé, de surcroît deux fois plus âgé qu’elle. Elle lui avait dit tant et plus qu’il était bon, extraordinaire, supérieur ; il était clair qu’il lui avait paru autre qu’il n’était vraiment, il l’avait donc trompée malgré lui…

     Dans cette gare, l’automne se faisait déjà sentir, la soirée était fraîche.

     « Moi aussi, il est temps que je retourne dans le Nord, se dit Gourov en quittant le quai ; grandement temps !

 

 

  1. Le « z » étant prononcé comme en allemand.
  2. https://fr.123rf.com/photo_32972467_cascade-uchan-su-dans-les-montagnes-de-crim%C3%A9e-pr%C3%A8s-de-yalta-ville.html

 

 

 

III

     Chez lui, à Moscou, tout avait pris une allure hivernale, les poêles étaient allumés et lorsque, le matin, les enfants prenaient leur thé et se préparaient pour le lycée, il faisait sombre et la bonne allumait un moment. Il commençait à geler. Lorsque tombe la première neige et qu’on peut de nouveau aller en traîneau, le spectacle de la couche blanche par terre et sur les toits est plaisant, il est agréable de respirer doucement un bon air, et les souvenirs de vos jeunes années vous reviennent. Blanchis par le givre, les vieux tilleuls et les vieux bouleaux ont un air bonhomme, ils sont plus près du cœur que les cyprès et les palmiers, et leur proximité fait oublier les montagnes et la mer.

     Gourov était moscovite ; il était revenu à Moscou par une froide et belle journée et, lorsqu’il eut enfilé une pelisse et des gants chauds pour aller déambuler rue Petrovka, qu’il eut entendu, le samedi soir, les cloches carillonner, son récent voyage et les lieux où il avait séjourné perdirent tout charme à ses yeux. Il replongea peu à peu dans la vie moscovite, dévorant trois journaux par jour en soutenant que, par principe, il ne lisait pas les journaux  de Moscou. L’envie le prenait de retrouver les restaurants et les cercles, les réceptions, les jubilés, il était flatté de recevoir chez lui des avocats célèbres et des artistes de renom, ainsi que de jouer aux cartes avec un professeur au Cercle des médecins. Il était à nouveau capable d’avaler une platée entière de choux à la poêle…

     Il pensait qu’en l’espace d’un mois, l’image d’Anna Sergueïevna, enveloppée de brume, s’estomperait dans sa mémoire, pour réapparaître seulement, avec son sourire touchant, de temps en temps dans ses rêves, comme le faisaient les autres. Mais il s’écoula plus d’un mois, on était en plein hiver, et sa mémoire gardait intacte l’image, comme s’il avait quitté Anna Sergueïevna la veille. Et ses souvenirs ne faisaient que se raviver, toujours plus nets. Les voix des enfants apprenant leurs leçons parvenaient-elles, dans le silence du soir, à son cabinet, entendait-il une romance ou le son d’un orgue au restaurant, la tempête hurlait-elle dans la cheminée, voici que tout ressuscitait dans son esprit : il revoyait la jetée, le brouillard enveloppant les montagnes au petit matin, le vapeur de Féodossia et leurs baisers. Il marchait de long en large dans la pièce en souriant, plongé dans ses souvenirs qui tournaient ensuite à la rêverie, et son imagination mêlait le passé et l’avenir. Il ne rêvait pas d’Anna Sergueïevna, elle le suivait partout comme son ombre, elle ne le quittait pas. S’il fermait les yeux, il la revoyait comme en face de lui, elle était seulement plus jeune, plus belle et plus tendre ; et lui-même se sentait meilleur qu’à l’époque, à Ialta. Elle le regardait le soir de la bibliothèque, de la cheminée ou d’un angle de la pièce, il percevait sa respiration, le froufrou caressant de sa robe. Dans la rue, il suivait les femmes du regard, en cherchant une qui lui ressemblât…

     Il brûlait déjà du désir de faire part à quelqu’un de ses souvenirs. Mais parler chez lui de son amour était chose impossible et, à l’extérieur, il n’avait personne avec qui s’épancher. Il ne pouvait certes pas le faire avec ses locataires, ni à la banque. Du reste, qu’aurait-il pu raconter ? Avait-il été amoureux, là-bas ? Y avait-il eu dans ses relations avec Anna Sergueïevna quelque chose de beau, de poétique, d’édifiant ou même simplement présentant quelque intérêt ? Il lui fallait se contenter de parler de l’amour et des femmes en restant dans le vague, et personne ne devinait de quoi il retournait, seule sa femme fronçait ses sourcils noirs et déclarait :

     — Dimitri, le rôle de fat ne te convient pas du tout.

     Une nuit, en sortant du Cercle des médecins en compagnie de son partenaire, un fonctionnaire, il ne put s’empêcher de dire :

     — Si vous saviez de quelle femme ravissante j’ai fait la connaissance à Ialta !

     Le fonctionnaire s’installa dans son traîneau et partit, mais il se retourna soudain et s’écria :

     — Dmitri Dmitritch !

     — Quoi donc ?

     — Vous aviez raison, tout à l’heure : l’esturgeon n’était pas des plus frais !

     Sans qu’il sût pourquoi, ces paroles d’une grande banalité indignèrent sur le coup Gourov, elles lui semblèrent sales et humiliantes. Quelles mœurs de sauvages, quels individus ! Et ces nuits stupides, ces journées sans intérêt, insignifiantes ! Jouer aux cartes avec frénésie, bâfrer, se soûler, parler sans cesse et toujours de la même chose. Vaines activités et conversations monotones vous arrachent le plus clair de votre temps, épuisent vos meilleures forces, ne vous laissant en fin de compte qu’une vie étriquée, une vie avec des ailes rognées, un semblant de vie, et impossible de s’échapper, de s’enfuir, c’est comme être chez les fous ou dans une colonie pénitentiaire !

     En proie à son indignation, Gourov ne put fermer l’œil de la nuit et eut mal au crâne toute la journée du lendemain. Et il dormit mal les nuits suivantes, assis dans son lit à réfléchir ou marchant de long en large ; ses enfants l’ennuyaient, la banque l’ennuyait, il n’avait envie ni de sortir ni de parler.

     En décembre, au moment des fêtes, il fit ses préparatifs et dit à sa femme qu’il se rendait à Pétersbourg faire des démarches en faveur d’un jeune homme – et partit à S… Dans quel but ? Il ne le savait pas très bien lui-même. Il avait envie de voir Anna Sergueïevna, de lui parler, d’organiser un rendez-vous avez elle si c’était possible.

     Il arriva le matin à S… et prit à l’hôtel la meilleure chambre, dans laquelle le plancher était entièrement recouvert du même  tissu gris que celui de la capote des soldats, et où se trouvait, sur la table, un encrier gris de poussière  rehaussé d’un cavalier sur sa monture ; le cavalier brandissait son chapeau mais n’avait plus de tête. Le portier le renseigna : von Diederiz habitait rue Staro-Gontcharnaïa1  une maison à lui : ce n’était pas loin de l’hôtel ; un monsieur à l’aise, riche, possédant un équipage, que tout le monde connaissait.  Le portier prononçait : Drydyriz.

     Gourov se rendit sans se presser rue Staro-Gontcharnaïa et trouva la maison. Juste devant s’étirait une longue palissade grise hérissée de clous.

     « Une telle palissade, il y a de quoi s’enfuir » songea Gourov, lorgnant tantôt les fenêtres, tantôt la barrière.

     Il réfléchissait : c’était jour férié, le mari était sans doute là. Et puis, de toute façon, il eût été inconvenant de surgir dans cette maison pour y semer le trouble. un billet risquait de tomber dans les mains du mari, et l’affaire serait perdue. le mieux était de compter sur une occasion. Il se mit à déambuler dans la rue, non loin de la barrière, guettant cette occasion. Il vit un mendiant entrer dans la cour et les chiens se jeter sur lui, puis, une heure plus tard, lui parvinrent les sons faibles et indistincts d’un piano. Ce devait être Anna Sergueïevna qui jouait. Tout à coup, la porte de devant s’ouvrit, en sortit une vieille femme derrière qui trottait le loulou blanc bien connu. Gourov voulut appeler le chien, mais son cœur se mit à battre et l’émotion l’empêcha de se souvenir du nom du loulou.

     Il continuait à aller et venir, haïssant de plus en plus la palissade grise, il en était déjà à se dire avec irritation qu’Anna Sergueïevna l’avait oublié, qu’elle se distrayait peut-être avec un autre, ce qui était fort naturel s’agissant d’une jeune femme obligée de contempler du matin au soir cette maudite barrière. Il rentra à l’hôtel et resta longtemps assis dans sa chambre, sur le canapé, ne sachant que faire ; puis il dîna, et ensuite dormit longtemps.

     « Que de tracas stupides », pensa-t-il à son réveil en regardant les fenêtres sombres : c’était déjà le soir. « J’ai drôlement dormi. Que vais-je donc faire cette nuit ? »

     Assis dans le lit dont la couverture grise bon marché rappelait celle des hôpitaux, il ironisait avec dépit :

     « La voilà, ta dame au petit chien ! Tu parles d’une aventure… Eh bien, reste ici. »

     Le matin, à la gare, une affiche lui avait sauté aux yeux, annonçant en très gros caractères la première de l’opérette La geisha. Il s’en souvint et alla au théâtre.

     « Il est fort possible qu’elle assiste aux premières », se disait-il.

     Le théâtre était plein. Comme dans tous les théâtres de province, une brume flottait au-dessus du lustre, le poulailler était très bruyant ; les mains derrière le dos, les gandins locaux se montraient debout au premier rang, avant le début du spectacle ; dans la loge du gouverneur, sa fille était assise à la première place, un boa sur le cou, tandis que le gouverneur se cachait discrètement derrière une portière, on ne voyait que ses mains ; le rideau remuait, les musiciens de l’orchestre mirent du temps à accorder leurs instruments. Pendant que le public entrait et allait s’asseoir, Gourov ne faisait que promener de tous côtés des regards voraces.

     Et Anna Sergueïevna entra. Elle s’assit au troisième rang, et lorsque Gourov l’aperçut, son cœur se serra, et il comprit clairement qu’elle était maintenant pour lui la personne au monde la plus proche, la plus chère, celle qui comptait le plus ; perdue dans une foule provinciale, cette petite femme sans rien de remarquable qui tenait un vulgaire face-à-main remplissait à présent sa vie entière, elle était son chagrin et sa joie, l’unique bonheur qu’il souhaitât désormais ; environné par les sons que produisait le mauvais orchestre, accompagné par les vilains violons locaux, il se disait, en pleine rêverie, qu’elle était bien jolie.

     En même temps qu’ Anna Sergueïevna était entré un jeune homme de très grande taille, voûté, avec des favoris courts, qui s’assit à côté d’elle ; en marchant, il balançait la tête comme pour saluer quelqu’un. Ce devait être le mari qu’elle avait, à Ialta, dans un accès d’amertume, qualifié de valet. De fait, il y avait dans sa longue silhouette, dans ses  favoris et sa calvitie naissante quelque chose tenant de la retenue d’un domestique, il arborait un sourire doucereux, et l’insigne universitaire qui brillait à sa boutonnière avait tout d’un numéro de chasseur d’hôtel.

     Au premier entracte, le mari partit fumer, tandis qu’elle restait à sa place. Gourov, qui avait aussi un fauteuil d’orchestre, s’approcha d’elle et dit d’une voix tremblante et avec un sourire forcé :

     — Bonjour.

     Elle le regarda et devint pâle, le regarda de nouveau avec effroi, n’en croyant pas ses yeux, et serra ensemble dans ses mains son éventail et son face-à-main, luttant visiblement avec elle-même pour éviter de s’évanouir. Tous deux se taisaient, elle assise, lui debout, effrayé et désemparé devant son trouble, ne se décidant pas à s’asseoir à côté d’elle. Les violons cherchaient à s’accorder avec une flûte, ils eurent peur, se sentant observés depuis les loges. Elle se leva brusquement et se dirigea précipitamment vers la sortie, lui la suivant, et ils errèrent dans les couloirs, montant et descendant les escaliers, voyant passer des gens en uniformes de magistrats, d’enseignants, de fonctionnaires aux apanages, tous avec des insignes, des dames défilaient aussi sous leurs yeux, et des pelisses sur des porte-manteaux, un courant d’air apportait des odeurs de mégots. Et Gourov, dont le cœur battait violemment, se disait : « Oh, Seigneur ! À quoi bon ces gens, cet orchestre… »

     À cet instant, Il se souvint que le soir où il avait accompagné Anna Sergueïevna à la gare, il s’était dit que tout était fini et qu’ils ne se reverraient plus. Mais il y avait encore loin d’ici à ce que soit fini !

     Dans l’escalier étroit et sombre où on lisait : « Entrée de l’amphithéâtre », elle s’arrêta.

     — Comme vous m’avez fait peur ! dit-elle en respirant avec peine, encore toute pâle et sidérée. Oh, ce que vous m’avez fait peur ! Je suis encore à demi-morte. Pourquoi êtes-vous venu ? Pourquoi ?

     — Mais comprenez, Anna, comprenez… dit-il vivement en baissant la voix. Comprenez, je vous en supplie…

     Elle le regardait avec dans les yeux de la peur, de l’amour et une ardente prière ; elle le regardait fixement, pour mieux graver ses traits dans sa mémoire.

     Je souffre tant ! reprit-elle sans l’écouter. Je n’ai fait que penser à vous, tout le temps, je ne vivais qu’en pensant à vous. et je voulais oublier, oublier, mais pourquoi, pourquoi êtes-vous venu ?

     Un peu plus haut, sur le palier, deux lycéens fumaient en regardant en bas, mais Gourov s’en moquait, il attira à lui Anna Sergueïevna et lui embrassa la figure, les joues, les mains.

     — Que faites-vous, que faites-vous ! dit-elle avec effroi en l’écartant d’elle. Nous avons perdu la raison, vous et moi. Partez aujourd’hui même, partez tout de suite… Je vous en conjure au nom de tout ce qui est sacré, je vous en supplie… On vient !

     Quelqu’un montait l’escalier.

     — Vous devez partir… continua Anna Sergueïevna. Vous m’entendez, Dmitri Dmitritch ? Je viendrai vous voir à Moscou. Je n’ai jamais été heureuse, je suis malheureuse à présent, jamais je ne serai heureuse, jamais, jamais ! Alors, ne me faites pas souffrir davantage ! Je vous jure d’aller à Moscou. Maintenant, séparons-nous ! Mon doux ami, mon chéri, séparons-nous !

     Elle lui serra la main et et se mit à descendre vite l’escalier en se retournant à tout instant vers lui, et l’on voyait à ses yeux qu’elle n’était pas heureuse, en effet…Gourov attendit un peu, tendant l’oreille, puis, n’entendant plus rien, prit son vestiaire et quitta le théâtre.

 

 

(1) Le nom de cette rue semble indiquer que S…serait Vladimir, l’une des villes de l’Anneau d’or :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Anneau_d%27or_de_Russie

 

 

IV

     Et Anna Sergueïevna se mit à venir le voir à Moscou. Tous les deux ou trois mois, elle partait de S… en disant à son mari qu’elle allait consulter, pour sa maladie de femme, un professeur spécialiste – et le mari la croyait plus ou moins.  À Moscou, elle descendait au Marché slave1 et envoyait aussitôt un chasseur en bonnet rouge prévenir Gourov, qui venait la retrouver sans que personne le sût à Moscou.

     Un matin d’hiver, il se rendait de la sorte à son hôtel (le chasseur était passé la veille au soir chez lui, mais ne l’avait pas trouvé). Sa fille marchait à ses côtés, il avait eu envie de l’accompagner jusqu’au lycée qui se trouvait sur son chemin. Il tombait une épaisse neige fondue.

     — Il fait plus trois, mais il neige, disait Gourov à sa fille. C’est qu’il fait doux seulement en surface, près du sol, la température est tout autre dans les couches supérieures de l’atmosphère.

     — Papa, pourquoi n’y a-t-il pas de tonnerre en hiver ?

     Il expliqua aussi cela. Tout en parlant, il songeait qu’il allait à un rendez-vous et que personne n’en savait rien, et n’en saurait sans doute jamais rien. Il avait deux vies : l’une au grand jour, au vu et au su de tous, remplie de vérités et de mensonges conventionnels, absolument semblable à celle que menaient ses amis et ses connaissances, et une autre, au cours secret. Et par un étrange concours de circonstances, relevant peut-être du hasard, tout ce qui lui importait, l’intéressait, ce dont il ne pouvait se passer, les choses à propos desquelles il était sincère et ne se mentait pas, le grain même de sa vie, tout cela restait ignoré des autres, tandis que l’enveloppe de ce grain, le mensonge dont il s’entourait pour cacher la vérité, par exemple son travail à la banque ou les discussions au Cercle, la « race inférieure », sa présence aux jubilés en compagnie de sa femme, tout cela s’étalait au grand jour. Jugeant les autres d’après son propre cas, il se méfiait de ce qu’il voyait et supposait toujours que chacun, s’abritant sous le voile du secret comme sous celui de la nuit, dissimule sa vraie vie, celle qui compte. Chaque existence individuelle repose sur le secret, et c’est peut-être pour cela que tout homme bien élevé tâche de faire respecter le secret de la vie privée.

     Ayant amené sa fille au lycée, Gourov se rendit au Marché slave. Il enleva sa pelisse en bas, monta et frappa doucement à la porte. Anna Sergueïevna, vêtue de la robe grise qu’il affectionnait le plus, l’attendait depuis la veille au soir, cette attente, ainsi que le voyage, l’avaient épuisée ; elle était pâle et le regarda sans sourire, mais vint se serrer contre sa poitrine dès son entrée. Leur baiser dura un long moment, comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis deux ans.

     — Eh bien, que deviens-tu, là-bas ? demanda-t-il. Quoi de neuf ?

     — Attends, je vais te le dire… Je ne peux pas.

     Ses pleurs l’empêchaient de parler. Elle se détourna et appliqua un mouchoir sur ses yeux.

     « Laissons-la pleurer, attendons un peu » se dit-il, et il s’assit dans un fauteuil.

     Puis il sonna et se fit apporter du thé ; pendant qu’il le buvait, elle se tenait debout, tournée vers la fenêtre… C’était l’émotion qui la faisait pleurer, elle avait trop conscience de la triste tournure que leur vie avait prise ; ils ne se voyaient qu’en secret, se cachant comme des voleurs ! N’était-elle pas brisée, leur vie ?

     — Allons, cesse ! dit-il.

     Il était pour lui évident que leur amour n’allait pas mourir de sitôt, qu’on ne pouvait en prévoir la fin. Anna Sergueïevna s’attachait toujours plus à lui, elle l’adorait et il eût été inconcevable de lui dire que tout cela devrait avoir une fin ; d’ailleurs elle ne l’aurait pas cru.

     Il s’approcha d’elle et lui prit les épaules pour la câliner et la faire rire, et se vit à ce moment dans la glace.

     Il commençait à grisonner. Il lui sembla étrange d’avoir tant vieilli ces dernières années,  d’être devenu si laid. Les épaules sur lesquelles reposaient ses mains étaient tièdes et frémissaient. Il éprouva de la compassion pour cette vie, encore si ardente et si belle, mais déjà bien proche, sans doute, de commencer à se faner, à se flétrir comme sa propre vie. Pourquoi l’aimait-elle tant ? Les femmes l’avaient toujours vu autrement qu’il n’était, elles aimaient quelqu’un d’autre, un homme façonné par leur imagination et qu’elles passaient leur vie à chercher sans répit ; et par la suite, quand elles s’apercevaient de leur erreur, elles l’aimaient tout de même ; et pas une seule n’avait été heureuse avec lui. Le temps passait, il faisait des rencontres devenant des liaisons qui se dénouaient ensuite, sans jamais aimer ; c’était tout ce qu’on voudra, sauf de l’amour.

     C’était seulement à présent que sa tête grisonnait qu’il aimait pour de bon, comme on doit aimer, et c’était la première fois de sa vie.

     Anna Sergueïevna et lui s’aimaient comme deux êtres très proches l’un de l’autre, de la même famille, comme mari et femme, comme de tendres amis ; il leur semblait que la fatalité les avait destinés l’un à l’autre, et ne comprenaient pas comment ils pouvaient être mariés chacun de leur côté ; ils étaient comme un couple d’oiseaux migrateurs, le mâle et la femelle, attrapés tous les deux et placés dans deux cages distinctes. Ils s’étaient mutuellement pardonné ce qui, dans leur passé, leur faisait honte, se pardonnaient tout à présent et sentaient que cet amour qui était le leur les avait transformés l’un comme l’autre.

     Autrefois, dans ses moments de tristesse, il se rassurait à l’aide de tous les raisonnements qui lui passaient par la tête, à présent il n’était plus d’humeur à ratiociner, il ressentait une profonde compassion, il avait envie d’être sincère, tendre…

     — Cesse de pleurer, ma chérie, cela suffit… Parlons un peu, maintenant, nous trouverons bien quelque chose.

     Ils discutèrent longuement des moyens d’éviter d’avoir à se cacher, à mentir, à vivre dans des villes différentes, à rester longtemps sans se voir. Comment se libérer de ces chaînes insupportables ?

     — Comment faire ? Comment faire ? demandait-il en se prenant la tête à deux mains. Comment faire ?

     Encore un peu, et ils trouveraient la solution, leur semblait-il, et alors commencerait une vie nouvelle, une vie magnifique ; et il voyaient clairement tous les deux que ce but était encore lointain, et que le plus compliqué, le plus difficile, ne faisait que commencer.        

 

(1) Célèbre hôtel-restaurant de Moscou entre 1872 et 1917.

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