VIII
Le convoi s’était arrêté près du quai, dans une grande hôtellerie commerciale1. En se glissant au bas du chariot, Egorouchka entendit une voix bien connue. Quelqu’un l’aidait à descendre et disait :
- Nous, nous sommes arrivés hier soir…Nous vous avons attendus toute la journée. On aurait voulu vous rattraper hier, mais ça ne s’est pas fait, nous suivions une autre route. Eh ben, il est drôlement chiffonné, ton petit paletot ! Tu vas te faire gronder par ton petit oncle !
Egorouchka regarda de plus près le visage de marbre de son interlocuteur et se souvint que c’était Deniska.
- Ton petit oncle et le père Christophore sont dans leur chambre, - reprit Deniska, - ils prennent le thé. Allons-y !
Et il conduisit Egorouchka dans un grand pavillon à un étage, très sombre, semblable à l’hôtel-Dieu de N… Traversant un vestibule, montant un escalier enténébré, longeant un long couloir étroit, Egorouchka et Deniska parvinrent à une chambrette dans laquelle, effectivement, Ivan Ivanytch et le père Christophore étaient assis à une table et buvaient du thé. A la vue du garçon, les deux vieillards manifestèrent de la surprise et de la joie.
- A-ha, Egor Nikola-aitch ! chantonna le père Christophore. - Monsieur Lomonossov2 !
- Ah, nobles gens ! - fit Kouzmitchov. - Bienvenue.
Egorouchka ôta son manteau, baisa la main de son oncle et celle du père Christophore et s’assit à la table.
- Alors, comment s’est passé ce voyage, puer bone3 ? - commença à l’abreuver de questions le père Christophore avec son habituel sourire radieux, tout en lui versant du thé. - Je parie que tu t’es ennuyé ? Rester sur un chariot ou tiré par des boeufs, que le Seigneur m’épargne cela ! On avance, on avance, que Dieu me pardonne, on regarde devant soi, et la steppe s’étend uniformément, toujours la même : on n’en voit pas le bout ! Appeler ça voyager, c’est du dénigrement. Pourquoi ne bois-tu pas ton thé ? Bois donc ! Nous, pendant que tu te trainais avec le convoi, nous avons tout arrangé. Dieu soit loué ! Nous avons vendu la laine à Tcherepakhine à un prix avantageux, nous avons fait une bonne affaire.
En revoyant les siens pour la première fois, Egorouchka ressentait le besoin impérieux de se plaindre. Sans écouter le père Christophore, il réfléchissait : par quoi commencer, et de quoi se plaindre en particulier ? Mais la voix du père Christophore, qui lui semblait désagréablement perçante, l’empêchait de se concentrer et brouillait ses pensées. Sans tester même cinq minutes assis, il se leva de table et alla s’étendre sur un divan.
- Ça alors ! - s’étonna le père Christophore. - Et le thé ?
Tout à ses réflexions, - de quoi se plaindre, au juste ? - Egorouchka appuya son front contre le dossier du divan, et partit d’un seul coup en sanglots.
- Ça alors ! - répéta le père Christophore, qui se leva et alla vers le divan. - Que se passe-t-il, Guéorgui ? Pourquoi pleures-tu ?
- Je…je suis malade ! - fit Egorouchka.
- Malade ? - répéta le père Christophore, décontenancé. - Ah, ce n’est pas bien, mon ami…Est-ce qu’on tombe malade en voyage ? Hé bien, mon petit ami…?
Il posa la main sur la tête de Egorouchka, lui tapota la joue et déclara :
- Oui, sa tête est brûlante…Tu auras sans doute pris froid, ou alors, c’est quelque chose que tu as mangé…Demande à Dieu de t’aider.
- Il faut lui donner de la quinine… - fit, embarrassé, Ivan Ivanytch.
- Non, il faudrait plutôt qu’il avale un truc bouillant…Guéorgui, une petite soupe, ça te dit ? Hein ?
- N…non… - répondit Egorouchka.
- Tu as de la fièvre, c’est ça ?
- J’ai eu de la fièvre, mais maintenant…maintenant j’ai très chaud. J’ai mal partout…
Ivan Ivanytch s’approcha du divan, toucha délicatement la tête de Egorouchka, eut une exclamation et, troublé, revint à la table.
- Bon, déshabille-toi et couche-toi, - dit le père Christophore, - il faut que tu dormes tout ton soûl.
Il aida Egorouchka à se déshabiller, lui donna un oreiller, le recouvrit d’une couverture et, par-dessus, du manteau d’ Ivan Ivanytch, puis regagna la table sur la pointe des pieds et se rassit. Egorouchka ferma les yeux et se retrouva tout de suite, non plus dans la chambre, mais sur la grand route, devant le feu de camp; Emeliane faisait des moulinets, tantis que Dymov, les yeux injectés de sang, était à plat ventre et lorgnait Egorouchka d’un air goguenard.
- Tapez-lui dessus ! Tapez-lui dessus ! - cria Egorouchka.
- Il délire…- fit à mi-voix le père Christophore.
- Quel tintouin ! - soupira Ivan Ivanytch.
- Il faudra le frictionner avec de l’huile vinaigrée. Avec l’aide de Dieu, demain, ça ira mieux.
Pour se défaire de ses pénibles rêves, Egorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder la lumière d’une lampe. Le père Christophore et Ivan Ivanytch avaient fini leur thé et s’entretenaient de quelque chose en chuchotant. Le premier avait un sourire d’homme heureux et, visiblement, était pénétré de l’idée qu’il avait tiré un bon parti de sa laine; ce qui le réjouissait particulièrement dans ce succès, était qu’il se voyait déjà, une fois rentré chez lui, rassembler sa vaste famille en clignant malicieusement de l’oeil et en riant d’un bon rire; pour commencer, il raconterait des bobards et dirait qu’il avait vendu la laine en-dessous de son prix, puis il tendrait à son gendre Mikhaïl un portefeuille bourré de billets de banque, en lui disant « Tiens, attrape ! C’est comme ça, le commerce ! » Kouzmitchov, lui, n’avait pas l’air content. Son visage semblait, comme auparavant, soucieux et tendu par la sécheresse du monde des affaires.
- Ehh, si j’avais su que Tcherepakhine proposerait ce prix-là, - disait-il à mi-voix - je n’en aurais pas, chez moi, vendu trois cents pouds4 à Makarov ! Flûte, alors ! Mais comment savoir que le prix avait monté, ici ?
Un homme en chemise blanche vint emporter le samovar alluma la veilleuse dans l’encoignure, devant l’icône. Le père Christophore lui dit quelque chose à l’oreille; l’autre prit l’air mystérieux d’un conspirateur, - voui, voui - sortit et revint peu après glisser un vase de nuit sous le divan. Ivan Ivanytch installa sa couche par terre, bâilla plusieurs fois, fit avec indolence ses prières et s’étendit.
- Demain, je pense aller à la cathédrale… - fit le père Christophore. - Je connais l’adjoint de l’évêque. Il faudrait aller voir l’évêque, après la messe, mais il paraît qu’il est malade.
Avec un bâillement, il éteignit la lampe. Il ne restait que la lueur de la veilleuse.
- On dit qu’il ne reçoit pas, - poursuivit le père Christophe en se déshabillant. Je vais donc repartir sans l’avoir rencontré.
Il ôta son caftan et Egorouchka eut de nouveau à côté de lui Robinson Crusoe5. Robinson mélangea quelque chose dans une soucoupe, s’approcha de Egorouchka et chuchota :
- Tu dors, Lomonossov ? Relève-toi ! Je vais de frictionner avec de l’huile vinaigrée. Cela te fera du bien, il ne te restera plus qu’à prier Dieu.
Egorouchka s’assit sur le divan. Le père Christophore lui enleva sa chemise et, recroquevillé, respirant par à-coups comme si c’était lui qu’on chatouillait, se mit à frictionner le torse de Egorouchka.
- Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… - chuchotait-il. mets-toi à plat ventre !…Comme ça, oui. Tu iras mieux demain, mais à l’avenir ne pèche pas ! Vous avez sûrement eu de l’orage, en chemin ?
- Oui.
- Il ne manquerait plus que tu tombes malade ! Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… Il ne manquerait plus que tu tombes malade !
La friction terminée, le père Christophore lui remit sa chemise, le recouvrit avec la couverture et le manteau, le bénit d’un signe de croix et s’écarta. Egorouchka le vit ensuite faire ses prières. Le vieillard connaissait sans doute par coeur une foule de prières, car il resta longtemps à chuchoter devant l’icône. Il bénit ensuite les fenêtres, la porte, Egorouchka et Ivan Ivanytch, et s’allongea sans oreiller sur un petit sofa, se recouvrant de son caftan. La pendule sonna dix heures, dans le couloir. Egorouchka se dit que le matin était encore loin, et, angoissé, colla son front au dossier du divan, s’abandonnant à ses visions brumeuses et oppressantes. Mais le matin fut là bien plus vite qu’il ne l’avait imaginé.
Il avait l’impression qu’il venait de se coucher et de poser son front contre le dossier du divan, mais lorsqu’il ouvrit les yeux, les rayons obliques du soleil s’étiraient déjà, entrant par les deux fenêtres, sur le sol de la petite chambre. Le père Christophore et Ivan Ivanytch s’étaient absentés. La chambre avait été faite, elle était lumineuse, douillette et l’on y sentait l’odeur du père Christophore, un éternel mélange de cyprès et de bleuet - chez lui, il fabriquait, à partir de bleus, des goupillons ainsi que des ornements pour les armoires à images saintes, si bien qu’il était complètement imprégné de ce parfum. Egorouchka contempla son oreiller, les rayons entrant de biais, ses bottes qui avaient été nettoyées et cirées et s’alignaient à côté du divan, et il se mit à rire. Il lui paraissait surprenant de ne pas être sur son ballot de laine, que l’humidité ait disparu et qu’au plafond ne se montre aucun éclair, que nul tonnerre n’y résonne.
Il sauta à bas du divan et se mit à s’habiller. Il se sentait parfaitement bien; ne subsistait, de son état maladif de la veille, qu’une légère faiblesse dans les jambes et au cou. L’huile vinaigrée avaient donc été bénéfique. Il se souvint du bateau à vapeur, de la locomotive et de la grande rivière qu’il avait confusément aperçus la veille et se dépêcha de finir de s’habiller, pour filer sur le quai examiner tout cela. Alors que, une fois lavé, il enfilait sa chemise d’andrinople, la clé tourna dans la serrure et le père Christophe se montra sur le seuil avec son haut-de-forme, sa crosse et sa soutane de soie brune par-dessus son caftan de grosse toile. Tout sourire, illuminé (les vieillards venant de sortir d’une église sont toujours resplendissants), il déposa sur la table un pain bénit et un paquet, fit une courte prière et déclara :
- Dieu nous a envoyé sa grâce ! Eh bien, comment te sens-tu ?
- Mieux, - répondit Egorouchka en lui embrassant la main.
- Dieu soit loué…Je rentre de la messe…Je suis allé voir ma connaissance, l’adjoint de l’évêque. Il m’a invité à prendre le thé chez lui, mais je n’y suis pas allé. Je n’aime pas aller chez les gens de trop bon matin. Que Dieu les garde !
Il enleva sa soutane, déplissa ses habits sur le devant et, sans hâte, défit le paquet. Egorouchka eut devant lui une boîte de caviar grenu, du dos d’esturgeon séché et du pain français.
- Oui, je passais à côté d’un étal de poisson frais, j’ai pris ça, - dit le père Christophore. - Certes, en semaine, on ne festoie pas, d’ordinaire, mais je me suis dit que, comme nous avions un malade, c’était pardonnable. Voilà du bon caviar d’esturgeon…
L’homme en chemise blanche apporta un samovar et un plateau chargé de vaisselle.
- Mange, - fit le père Christophore. en tendant à Egorouchka une tartine sur laquelle il avait étalé du caviar. -A présent, mange et détends-toi, viendra le temps de l’étude. Prends garde d’étudier attentivement, avec application, pour que ce ne soit pas en vain. Apprends par coeur ce qui doit l’être, mais exprime-toi avec tes propres mots lorsqu’il s’agira de dire ce que tu penses au fond de toi. Efforce-toi, de plus, d’étudier toutes les sciences. Il y a des gens qui connaissent à la perfection les mathématiques et ignorent tout de Piotr Moguila6, d’autres connaissent ce dernier et sont absolument secs à propos de la lune. Non, il te faut étudier de façon à pouvoir tout comprendre ! Le latin, le français, l’allemand…la géographie, bien entendu, l’histoire, la théologie, la philosophie, les mathématiques…C’est seulement après avoir tout étudié en prenant ton temps, pieusement, avec zèle, que tu pourras commencer à travailler. Tu pourras emprunter n’importe quel chemin une fois que tu sauras tout. Etudie et remplis-toi de la grâce divine, et le Seigneur t’indiquera ta voie : devenir médecin, juge, ingénieur…
Le père Christophore étala un peu de caviar sur un petit bout de pain, le mit dans sa bouche et dit :
- L’apôtre Paul a dit : n’étudiez pas de choses étrangères. Bien sûr, s’il s’agit de nécromancie et autres inepties, comme de convoquer les esprits depuis l’au-delà, à l’instar de Saul, étudier ce genre de sciences qui ne sont utiles à personne, mieux vaut s’en abstenir. Il ne faut assimiler que ce qui a reçu la bénédiction de Dieu. Adapte-toi…Les saints apôtres parlaient toutes les langues - il te faut donc apprendre les langues; Vassili le Grand7 a étudié les mathématiques et la philosophie : fais-en de même; saint Nestor8 a étudié l’histoire et a rédigé des chroniques: suis son exemple. Prends exemple sur les saints…
Il avala une gorgée de thé depuis sa soucoupe, s’essuya le lèvres et hocha la tête.
- Bien ! -fit-il. - Je suis de la vieille école, j’ai beaucoup oublié mais je ne vis pas comme les autres. Sans aucune comparaison. Ainsi, en société, pendant un repas ou lors d’une réunion, on prononce quelques mots en latin, ou l’on s’exprime à propos d’histoire ou de philosophie, cela plaît à tout le monde et à soi-même…Ou encore, lorsque le tribunal de district se réunit pour assermenter quelqu’un; tous les autres prêtres montrent de l’embarras, alors que moi, je suis à tu et à toi avec les juges, les procureurs et les avocats : je dis quelque chose de savant, je bois le thé avec eux, je rirai, je m’informe sur ce que j’ignore…Et ça leur plaît. Voilà, mon ami…L’étude, c’est la lumière, l’ignorance, c’est l’obscurité. Etudie ! C’est une charge, bien entendu : à l’heure actuelle, cela revient cher…Ta petite maman est veuve, elle vit de sa pension, mais bien sûr…
Le père Christophore jeta un coup d’oeil effrayé en direction de la porte et reprit dans un murmure :
- Ivan Ivanytch l’aidera; Il ne t’abandonnera pas. Il n’a pas d’enfant et il te donnera un coup de main, sois tranquille.
Son visage devint grave et il prononça, à voix encore plus basse :
- Mais toi, attention, Guéorgui, Dieu te préserve, n’oublie ni ta mère ni Ivan Ivanytch. Respecter ta mère est un Commandement, quant à Ivan Ivanytch, c’est ton bienfaiteur et il remplace ton père. Si jamais, une fois devenu savant, tu te mettais, à Dieu ne plaise, à te lasser des gens, à les mépriser sous prétexte qu’ils en savent moins long que toi, malheur, malheur à toi !
Le père Christophore leva la main en l’air et répéta tout doucement :
- Malheur à toi !
Le père Christophore discourait tant et plus, s’écoutant un peu parler, comme on dit; il aurait bien poursuivi jusqu’au déjeuner, mais la porte s’ouvrit et laissa entrer Ivan Ivanytch. Celui-ci les salua brièvement, s’assit à la table et se mit à boire du thé à gorgées rapides.
- Hé bien, j’en ai terminé avec toutes mes affaires, - dit-il. - Je rentrerais bien aujourd’hui, mais il y a encore un souci avec Egorouchka. Il faut le caser quelque part. Ma soeur avait dit qu’elle avait une amie ici, Nastassia Petrovna, elle pourrait le prendre chez elle, peut-être.
Fouillant dans son portefeuille, il en tira une lettre froissée et se mit à lire :
- « A Nastassia Petrovna Toskounova, chez elle, Petite rue basse ». Va falloir se mettre à la chercher. c’est du tintouin !
Tout de suite près le thé, Ivan Ivanytch et Egorouchka sortirent de l’hôtellerie.
- C’est du tintouin ! - marmonnait l’oncle. - Tu t’es attaché à moi comme une bardane et maintenant, Dieu sait où je t’expédie ! Pour vous autres, l’étude élève l’esprit, et moi, elle me cause des tourments à votre sujet…
Alors qu’ils traversaient la cour, les chariots et les convoyeurs n’étaient déjà plus là, ils étaient partis tôt le matin à l’embarcadère. Dans un coin reculé de la cour stationnait, peu visible, la vieille britchka; juste à côté, les bais mangeaient de l’avoine.
« Adieu, la britchka ! » - pensa Egorouchka.
Ils durent d’abord suivre un long moment un boulevard en côte, à flanc de montagne, puis traverser la grand place du marché; Ivan Ivanytch demanda à un sergent de ville comment rejoindre la Petite rue basse.
- Oh là là ! - fit avec un sourire malicieux le sergent de ville. - C’est bien plus loin, vers le pâturage !
En chemin, venaient à leur rencontre des fiacres, mais se balader en fiacre était une faiblesse que l’oncle ne se permettait qu’exceptionnellement, les jours de grande fête. Egorouchka et lui marchèrent longuement en suivant des rues pavées, puis des rues non pavées, mais encore pourvues de trottoirs, et aboutirent en fin de compte à des rues sans pavés ni trottoirs. Lorsque, à force de marcher et de demander leur chemin, ils arrivèrent Petite rue basse, ils étaient tous les deux rouges et en nage, ôtant leur chapeau et essuyant leur sueur.
- Je vous demande pardon, - dit Ivan Ivanytch en s’adressant à un petit vieux assis près de la porte d’un petit magasin -savez-vous où est la maison de Nastassia Petrovna Toskounova ?
- Il n’y a aucune Toskounova ici, - répondit le petit vieux après un instant de réflexion. - Timochenko, peut-être ?
- Non non, Toskounova…
- Désolé, ce n’est pas par ici…
Ivan Ivanytch haussa les épaules et se traîna un peu plus loin.
- Pas la peine de chercher ! - lui cria le vieillard dans son dos. - Si je vous dis que c’est pas ici, c’est pas ici !
- Dis donc, ma petite mère, - cette fois, Ivan Ivanytch s’adressait à une vieille vendeuse de poires et de graines de tournesol repliant, au coin de la rue, son éventaire - tu peux m’indiquer la maison de Nastassia Petrovna Toskounova ?
La vieille le regarda avec étonnement et se mit à rire.
- Hé, ça fait belle lurette que Nastassia Petrovna n’y vit plus ! - fit-elle. - Seigneur, ça fait bien déjà sept ou huit ans qu’elle a marié sa fille et légué sa maison à son gendre ! C’est le gendre qui vit là, maintenant.
Et ses yeux disaient clairement : « Faut-il être bête pour ne pas savoir ça ! »
- Et où vit-elle, à présent ? - demanda Ivan Ivanytch.
- Seigneur ! - s’étonna la vieille, levant les bras au ciel. - Cela fait longtemps qu’elle vit en appartement ! Déjà sept ou huit ans qu’elle a légué sa maison à son gendre. Vous, alors !
Elle s’attendait sans doute à ce qu’Ivan Ivanytch s’étonne à son tour, y aille de son : « Ce n’est pas possible ! », mais il se contenta de lui demander :
- Et cet appartement, où est-il ?
La vendeuse ambulante retroussa ses manches et, indiquant la direction de son bras nu, se mit à crier d’une petite voix perçante :
- Allez tout droit, encore tout droit, toujours tout droit…En passant devant une maisonnette rouge, vous verrez un passage sur la gauche. Suivez-le et ce sera le troisième portail sur la droite…
Ivan Ivanytch et Egorouchka parvinrent à la maisonnette rouge, prirent à gauche et, dans le passage, s’approchèrent du troisième portail sur la droite. Des deux côtés de ce très vieux portail s’étirait une palissade grise avec de grosses fentes; sur la droite, la palissade penchait fortement en avant, menaçant de tomber, tandis que du côté gauche, elle penchait en arrière dans la cour, le portail restant droit et hésitant, quant à lui, sur la conduite à tenir : valait-il mieux s’écrouler en avant ou basculer en arrière ? Ivan Ivanytch entrouvrit un portillon et ils aperçurent une grande cour envahie de mauvaises herbes et de bardanes. A une centaine de pas du portail on voyait une petite maison au toit rouge et aux murs verts. Une grosse femme, les manches retroussées et le tabler relevé, se tenait au milieu de la cour et versait quelque chose par terre, en criant d’une petite voix aussi perçante que celle de la marchande :
- Tsyp !…tsyp ! tsyp !
Assis derrière elle, un chien roux aux oreilles pointues qui, à la vue des nouveaux venus, accourut au portillon et lança des aboiements de ténor - les chiens au pelage roux aboient toujours ainsi.
- Vous cherchez qui ? - leur lança la femme, s’abritant les yeux du soleil avec la main.
- Bonjour ! - lui cria en retour Ivan Ivanytch, repoussant le chien roux avec sa canne. - Dites-moi, je vous prie, c’est bien ici qu’habite Nastassia Petrovna Toskounova ?
- Ici même ! Qu’est-ce que vous lui voulez ?
Ivan Ivanytch s’approcha d’elle avec Egorouchka. Elle les examina d’un oeil soupçonneux en répétant :
- Qu’est-ce que vous lui voulez ?
- Je m’adresse peut-être à Nastassia Petrovna ?
- C’est bien moi !
- Enchanté…Voyez-vous, je vous transmets les salutations de votre vieille amie Olga Ivanovna Kniazeva. Voici son jeune fils. Peut-être vous souvenez-vous de moi, je suis Ivan Ivanytch, son frère…Vous êtes vous-mêmes de notre bonne ville de N…Vous y êtes née et vous y êtes mariée…
Il y eut un silence. D’un air stupide, la grosse femme dévisageait Ivan Ivanytch, comme si elle n’en croyait rien ou n’y comprenait rien, puis, toute rouge d’émotion, les larmes lui montant aux yeux, elle leva les bras au ciel, laissant échapper de son tablier l’avoine qui se répandit par terre.
- Olga Ivanovna ! - glapit-elle, toute émue, la respiration lourde. - Mon petit pigeon à moi ! Ah, mes amis, qu’est-ce que j’ai à rester là comme une idiote ? Alors, c’est toi, mon petit ange…
Elle étreignit Egorouchka, mouillant son visage de ses larmes, et se mit résolument à pleurer.
- Seigneur ! - dit-elle en se tordant les mains. Le petit d’Olietchka9 ! Quelle joie ! C’est le portrait de sa mère ! Le portrait craché ! Mais que faites-vous encore dans la cour ? Allons chez moi, je vous en prie !
Tout en pleurs, hors d’haleine et parlant en marchant, elle gagna en hâte son logis, suivie de ses hôtes.
- C’est le bazar chez moi ! - fit-elle en les faisant entrer dans une petite salle étouffante toute garnie d’icônes et de pots de fleurs. Ah, Sainte Vierge ! Vassilissa, ouvre au moins les volets ! Mon petit ange ! Ma petite beauté ignorée ! C’est que je ne savais pas qu’Olietchka avait un petit !
Lorsque se fut calmée et un peu habituée à ses hôtes, Ivan Ivanytch la pria d’avoir avec lui une discussion en tête-à-tête. Egorouchka s’en fut dans une autre pièce; il y avait là une machine à coudre, un sansonnet dans une cage, et partout autant d’icônes et de fleurs que dans la salle. Auprès de la machine à coudre, immobile, se tenait une petite fille au teint halé et aux joues pleines comme celles de Tit, dans une petite robe d’indienne toute propre. Sans cligner des yeux, elle observait Egorouchka d’un air très gêné. Il la regarda en silence et lui demanda :
- Comment tu t ‘appelles?
Les lèvres de la petite fille tremblèrent, elle fit mine de se mettre à pleurer et répondit à voix basse :
- Atka…
Ce qui signifiait : Katka10.
- Il restera chez vous, - chuchotait Ivan Ivanytch dans la salle, - faites nous cette faveur, et nous vous paierons dix roubles chaque mois. C’est un garçon très gentil, tranquille…
- Je ne sais pas quoi vous dire, Ivan Ivanytch ! - soupirait d’un air pleurnichard Nastassia Petrovna. - Dix roubles, c’est très bien, mais ça me fait peur, de prendre l’enfant d’une autre ! Imaginez qu’il tombe malade, ou bien…
Lorsqu’on rappela Egorouchka dans la salle, Ivan Ivanytch avait déjà son chapeau en main et se préparait à partir.
- Entendu ? Donc, maintenant, il reste chez vous, - disait-il. Adieu ! Tu restes, Egor ! - dit-il en s’adressant à son neveu. - Sois sage et obéis à Nastassia Petrovna…Adieu ! Je passerai encore demain.
Et il s’en fut. Nastassia Petrovna étreignit une nouvelle fois Egorouchka, le traitant de petit ange, puis, éplorée, commença à mettre la table. Trois minutes plus tard, il était assis à ses côtés et mangeait une soupe aux choux grasse et brûlante, tout en répondant à un déluge de questions.
Et, vers le soir, il se retrouva de nouveau assis à cette table, la tête appuyée sur sa main, en train d’écouter Nastassia Petrovna. Avec tantôt des rires, tantôt des larmes, elle parlait de sa mère à lui, du temps de leur jeunesse, de son mariage à elle, de ses propres enfants…Dans le poêle, un grillon chantait, et le bec de la lampe émettait un très léger bourdonnement. La maîtresse de maison parlait à mi-voix, faisant tomber sans arrêt son dé à coudre, et Katia, sa petite fille, partait à sa recherche sous la table en y restant à chaque fois un long moment, examinant sans doute les pieds de Egorouchka.. Et celui-ci, tout somnolent, écoutait en regardant attentivement le visage de la vieille femme, rayé de larmes et nanti d’une verrue poilue…Comme tout cela était triste ! On l’installa à dormir sur un coffre, en lui précisant que, s’il avait faim cette nuit-là, il n’aurait qu’à sortir dans le petit couloir et prendre, sur le rebord de la fenêtre, un morceau de poulet qui était recouvert d’une assiette.
Le lendemain matin, Ivan Ivanytch et le père Christophore vinrent faire leurs adieux. Nastassia Petrovna, toute contente, s’apprêtait à amener le samovar, mais Ivan Ivanytch, d’un air très pressé, refusa de la main et déclara :
- Nous n’avons le temps ni pour le thé ni pour le sucre ! Nous partons à l’instant.
Avant de se séparer, ils s’assirent tous et restèrent silencieux quelques instants11. Nastassia Petrovna poussa un profond soupir et, de ses yeux emplis de larmes, regarda les icônes.
- Hé bien, - commença Ivan Ivanytch en se levant - tu vas donc rester ici…
La dureté de l’homme d’affaires s’effaça soudain de son visage, il rougit légèrement, eut un sourire triste et dit :
- Dis voir, étudie bien…N’oublie pas ta mère et obéis à Nastassia Petrovna…Si tu étudies bien, Egor, je m’occuperai de toi.
Tournant le dos à Egorouchka, il sortit son porte-monnaie de sa poche,, fouilla longuement dedans pour y trouver une pièce de dix kopecks qu’il lui donna. Le père Christophore soupira et, sans hâte, bénit Egorouchka.
- Au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint…Fais tes études, - dit-il. - Prends de la peine, mon ami…Souviens-toi de moi, si je meurs entre-temps. Tiens, voici également dix kopecks de ma part…
Egorouchka lui baisa la main et se mit à pleurer. Il sentait bien qu’il ne reverrait jamais ce vieil homme.
- Nastassia Petrovna, j’ai déjà déposé une demande d’inscription au lycée, - déclara Ivan Ivanytch d’une voix funèbre, comme s’il y avait un mort dans la salle. - Amenez-le le sept août pour l’examen d’entrée. Allons, adieu ! Que Dieu vous protège ! Adieu, Egor !
- Buvez tout de même une tasse de thé ! - gémit Nastassia Petrovna.
Les yeux brouillés de larmes, Egorouchka ne vit pas partir son oncle et le père Christophore. Quand il se rua à la fenêtre, il n’y avait plus personne dans la cour, juste le chien roux revenu rapidement du portail, venant d’aboyer et manifestant la satisfaction du devoir accompli. Sans savoir dans quel but, Egorouchka se précipita au dehors. Au moment où il sortit dans le petit passage, Ivan Ivanytch et le père Christophore, agitant l’un sa canne à bout ferré et l’autre sa crosse, tournaient déjà le coin de la rue. Il sentit qu’avec eux disparaissait pour toujours, comme une fumée se dissipe, toute sa vie passée; accablé, il se laissa tomber sur un banc, accueillant avec des larmes amères la vie nouvelle et inconnue qui commençait pour lui…
Que serait cette vie ?
1 Sorte de complexe pour marchands non-résidents, comprenant hôtels et entrepôts pour
leurs marchandises, emplacements pour les chariots, etc
2 Allusion aux paroles de consolation du père Christophore. au chapitre 1
3 Cher enfant
4 Rappel : le pour fait un peu plus de seize kilos. Il s’agit toujours de laine, ici.
5 Voir le chapitre 2
6 Pierre Movila, métropolite de Kiev, première moitié du dix-septième siècle
7 Basile de Césarée, voyez Wikipedia
8 Il s’agit de saint Nestor de Kiev, mort en 1114
9 Diminutif affectueux d’Olga
10 Surdiminutif de Ekaterina (Catherine), via Katia
11 Tradition russe : on médite en silence avant de partir
FIN
Nouvelle traduction : Michel TESSIER
Remerciements, pour son aide précieuse, à Irina KIM