Nous avons subi dimanche dernier une défaite écrasante, tenant à la fois des accords de Munich et du fameux Pacte germano-soviétique, un an plus tard. On connait la suite.
Voilà qui peut sembler exagéré… D’abord, qui ça, nous ? Laissons la question en suspens pour le moment.
Ensuite, il faut relativiser le succès de cette « Marche » annoncée à son de trompe : cent mille personnes à Paris, acceptons ce chiffre, ce n’est tout de même pas un raz-de-marée.
Attaquons d’emblée : il s’est agi d’un gros rassemblement BBB : Boomers blancs bourgeois. Ce qui est tout de même ennuyeux, au moment où le « Sud » – bien plus jeune, bien plus pauvre et plutôt coloré – a tendance à n’en faire qu’à sa tête, sournoisement poussé par des Empires aux dents longues.
On a pu constater hier soir, lors de l’émission « C ce soir », le soulagement de Juifs de gauche : ils n’étaient pas seuls, ils ont pu respirer, ils ont fait la nique aux fachos… Eh bien, mes amis, c’est cher payé !
Primo, dans ce « recentrage franco-républicain », le conflit en cours – c’est-à-dire le massacre à Gaza, est brusquement escamoté : pas d’importation du conflit du Proche-Orient chez nous ! Tu parles…Comme si l’on pouvait faire disparaître, à l’heure du Village plus que jamais global, cette actualité et les identifications qui l’accompagnent. D’autant que l’injustice rôde ici comme là-bas. Faut-il rappeler que les dernières émeutes remontent à peine à quatre mois ?
Injustice, massacre : et les tueries du Hamas ? Oui, il faut redire que l’opération du 07/10 est un raid fasciste-pogromiste. On peut parfaitement dire cela et rejeter cette horreur sans oublier le contexte : non-respect par Israël, depuis plus d’un demi-siècle, des résolutions de l’ONU, colonisation galopante, illégale et accompagnée d’exactions, ratio mortifère de 1 à 100 lors des confrontations précédentes, jeu pervers et sinistre avec le Hamas, depuis des années, joué par les gouvernements israéliens, et notamment le cher Bibi de ce pauvre Macron, et j’en passe.
Secundo, la question du RFN. Ah, le RN ! C’est le deuxième aspect morbide de la « Marche » de dimanche dernier. Après les ambiguïtés électorales d’il y a dix-huit mois – la macronie renvoyant dos à dos les « extrêmes » après avoir fait, dans l’entre deux tours de la présidentielle, des sourires mielleux à la FI –, qui se sont traduites par le débarquement d’une forte cohorte de députés RN à l’Assemblée, nouveau temps fort de la dédiabolisation : ces gens ne sont plus antisémites, acceptons donc ces républicains dans les cortèges…
Plus antisémites, mon œil. Xavier Bertrand, pas précisément un gauchiste, se fait un malin plaisir de rappeler le nom de quelques Gudards encore dans le boudoir… Non, c’est plutôt une question de priorité, comme dirait Guillaume Meurice : pour l’heure, il faut chasser le Sarrazin. On verra ensuite.
Un tas de signifiants vides se promènent, repris par des nuées de gens dont de mauvaises chaînes de télévision ont lavé la cervelle, à peu près comme en Russie, où les opposants appellent de telles gens des zombies. On a déjà mentionné l’importation du conflit, qui eût trouvé bonne place dans le Dictionnaire des idées reçues : « Conflit » : à ne pas importer. Passons aux valeurs de la République. Voilà une pièce de choix. Certes, le droit de vote – avec des élections pas trop truquées –, de réunion, d’expression, de manifestation, l’égalité femmes-hommes, ce n’est pas rien. Ne pas obliger les femmes à se voiler et à rester sous la tutelle des hommes, ce n’est pas rien. on peut signaler en passant que les intégristes en Israël – ceux qu’Élie Barnavi appelle « Le Hamas juif » – ne valent guère mieux que les mollahs iraniens, mais revenons à nos moutons : nombre des points exposés sont en recul, et la République tend à se rétrécir à une chose inégalitaire, peureuse et sécuritaire, où la méfiance tient lieu de générosité. Voir à ce sujet les mesures récemment annoncées à la Sorbonne par l’inénarrable Borne, en réponse aux émeutes de l’été. Voir la nouvelle loi sur l’immigration, avec l’arc-en-ciel RN-LR-Renaissance qui se dessine. On peut renvoyer à ce qu’en dit Fabien Escalona vers la fin de son dernier article (Le jour où les repères…), ainsi qu’au billet d’Émilien Houard-Vial qu’il mentionne.
Bref, à la suite de ce brillant effacement et de cette collusion renforcée, nous risquons d’avoir à la fois de nouveux attentats, et un renforcement sécuritaire qui débouchera – peut-être plus vite qu’on ne le pense – sur l’élection de l’irrésistible Marine le Pen…
Alors, qui est le « Nous » du début ? La gauche, bien sûr. Le terme n’a plus guère de sens, après les reniements de ces quarante dernières années ? Soit. Mais ce qui en a un, c’est l’arc-en-ciel de droite évoqué juste au-dessus. On savait que la NUPES n’était qu’une alliance destinée à sauver les meubles. Elle est aujourd’hui en miettes, comme c’était son destin. Le PC louvoie sur des terres bien mouvantes, le PS est écartelé, toujours menacé d’un retour de la garde triomphale des Hollandais, les Verts sont bien gris. Reste la FI, et ce boulet de Mélenchon, ce chefaillon maladroit et souvent irréfléchi, capable de grosses erreurs (Russie de Poutine, Syrie), clivant à tort et à travers et vivant surtout son aventure personnelle. Il lui arrive cependant de voir clair, et c’était le cas dimanche dernier, même s’il avait fait une faute le 07/10 en se contentant d’un message hâtif, et si sa présentation à l’emporte-pièce de la fameuse « Marche », sans chercher à construire un substitut à cette mascarade n’a rien arrangé.