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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.

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Billet de blog 17 avril 2016

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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.

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La steppe ( Anton Tchekhov ) Chapitre 4

Suite de la traduction commencée un peu plus bas...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

IV

Tout de même, qui est donc cet insaisissable et mystérieux Varlamov, dont on parle tant, que Solomon méprise et que même une belle comtesse réclame ? Assis devant à côté de Deniska, à moitié endormi, Egorouchka pensait précisément à lui. Il ne l’avait jamais vu, avait très souvent entendu parler de lui et se l’était plus d’une fois imaginé. Il savait que Varlamov possédait quelques dizaines de milliers de déciatines1, pas loin d’une centaine de milliers de moutons et qu’il était très riche; de ses activités et de sa façon de vivre, Egorouchka savait seulement qu’il devait «être en tournée dans les parages» et qu’on le cherchait tout le temps.

A la maison, Egorouchka avait également beaucoup entendu paeler de la comtesse Dranitskaïa. Elle aussi, possédait des dizaines de milliers de déciatines de terre,des moutons en pagaïe, un haras et beaucoup d’argent, mais celle-là ne «tournait» pas dans les parages, elle se contentait de vivre dans sa grande propriété, dont ceux qui la connaissaient, parmi lesquels Ivan Ivanytch, s’y étant rendu plus d’une fois pour affaires, vantaient la magnificence; on racontait ainsi que dans le salon de la comtesse, aux murs duquel on pouvait voir les portraits de tous les rois de Pologne, il y avait une grande pendule en forme de gros rocher sur lequel se cabrait un cheval tout en or et avec des diamants à la place des yeux, un cavalier tout en or le montant, qui, lorsque l’horloge sonnait l’heure, saluait en agitant son sabre à droite et à gauche. On racontait aussi que, deux fois l’an, la comtesse donnait un bal auquel étaient conviés toute la noblesse et les fonctionnaires de toute la province, Varlamov lui-même s’y présentant; tous les invités buvaient un thé puisé à des samovars en argent, mangeaient des choses extraordinaires ( par exemple, l’hiver, pour Noël, on y servait des fraises et des framboises ) et dansaient aux accents d’une musique jouant sans fin, jour et nuit...

«Comme elle est belle !» - pensa Egorouchka en se rappelant son visage et son sourire.

Kouzmitchov devait lui aussi songer à la comtesse, car il déclara, lorsque la britchka eut parcouru deux verstes2 :

- Ce qu’il peut la plumer, ce Casimir3 Mikhaïlytch ! Rappelez-vous, en quatre-vingt-trois, quand j’achetais de la laine à la comtesse, comme il a carotté dans les trois mille, lors d’un achat.

- Qu’attendre d’autre, de la part d’un Polack ? - fit le père Christophore.

- Elle n’en éprouve guère de chagrin. Il paraît qu’elle est bête. Une jeune écervelée !

Pour une raison inconnue, Egorouchka voulait seulement penser à Varlamov et à la comtesse, surtout à cette dernière. Son cerveau embrumé de sommeil se refusait absolument à prendre le cours de ses pensées ordinaires, s’obscurcissait et ne retenait que des images féériques, fantastiques, celles qui présentent cet avantage de naître d’elles-mêmes, sans peine aucune pour le rêveur, qui n’aura en outre qu’à secouer la tête pour les chasser sans retour; et puis, les alentours ne disposaient nullement à des pensées ordinaires. A droite, les collines s’assombrissaient, semblant dissimuler quelque chose d’inconnu et de mystérieux, alors qu’à gauche, le ciel se remplissait d’une lueur pourpre, incendie s’étendant jusqu’à l’horizon, difficile de savoir si quelque chose brûlait pour de bon là-bas, ou si c’était la lune qui n’allait pas tarder à se lever. Le lointain se distinguait bien, mais il avait perdu sa douce teinte lilas, noyée dans la brume vespérale, et la steppe entière se cachait dans cette brume comme les enfants de Moïssieï Moïssiéitch sous la couverture.

Les soirs et les nuits de juillet, les cailles et les râles ne crient plus, les rossignols ne chantent plus dans les petits ravins boisés, les fleurs n’embaument plus, mais la steppe reste belle et pleine de vie. A peine le soleil couché et la terre enveloppée de brume que l’accablement du jour est déjà oublié, comme pardonné, et la vaste poitrine de la steppe pousse un léger soupir. Comme due, chez l’herbe, à la disparition, dans l’obscurité, du sentiment de sa propre décrépitude, une fraîche et joyeuse stridulation, non entendue dans la journée, monte dans l’air; crépitements  sifflements, raclements, les basses de la steppe, les ténors, les sopranos - tout se fond en un bourdonnement monotone et ininterrompu, au sein duquel il est bon de s’abandonner à la triste douceur des souvenirs. Cette stridulation monotone est une vraie berceuse; on avance et l’on croit s’endormir, mais voilà que vous parvient le cri d’alarme saccadé d’un oiseau encore éveillé, ou quelque son indéfinissable, rappelant une voix humaine, un «aha !» étonné, puis, de somnolence, les paupières se referment. Néanmoins, il arrive, en longeant un petit ravin recouvert de buissons, que l’on entende l’oiseau que les habitants de la steppe appellent «spliouk4» crier à quelqu’un «Je dors ! je dors ! je dors !», à quoi un autre oiseau répond par un grand rire ou se met à pleurer de façon hystérique - c’est une chouette. A cause de qui crient-ils, qui les écoute dans la plaine, impossible de le savoir, mais leur plainte est d’une grande tristesse...Cela sent le foin, l’herbe mise à sécher et les fleurs tardives, l’odeur est à la fois forte et douceâtre.

On distingue tous les objets dans l’obscurité, mais leur contour et leur couleur vous échappent. Tout se déguise. On avance et tout à coup, on croit voir un peu plus loin, au bord de la route, une silhouette de moine; sans broncher, elle est là, à attendre, quelque chose dans les mains...Un brigand ? La silhouette grossit à son approche, voici la britchka arrivée à sa hauteur...ce n’était qu’un buisson solitaire, ou quelque gros rocher. De telles silhouettes immobiles, semblant attendre quelqu’un, se tiennent aussi sur les collines, se dissimulent derrière les tertres, émergent des mauvaises herbes, toutes semblables à des humains et inspirant de la méfiance au voyageur.

Et la nuit devient blême et alanguie lorsque la lune se lève. Les ténèbres s’effacent. L’air est tiède, frais et transparent, on y voit clair et se distinguent même, en bord de route, les tiges des mauvaises herbes. On voit de loin les pierres et les crânes. Les silhouettes suspectes, semblables à des moines, se détachent dans cette nuit pâle,  assombries et plus moroses. Au beau milieu de la stridulation monotone qui inquiète l’atmosphère,  toujours plus fréquemment, résonne cet étonnant «aha !» et se fait entendre le cri d’un oiseau qui ne dort pas, ou qui rêve. De grandes ombres errent dans la plaine comme des nuages dans le ciel, et, dans le lointain mystérieux, à trop le regarder, se dressent et s’entassent les unes sur les autres, des formes fantastiques...C’est un peu terrifiant. Mais il suffit d’observer le ciel blême et verdâtre, piqué d’étoiles et pur de tout nuage, pour comprendre pourquoi l’air tiède reste immobile, pourquoi la nature est sur ses gardes et redoute le moindre mouvement : avec une avarice jalouse, elle refuse de perdre le moindre instant de vie. On ne peut apercevoir l’immense profondeur et l’infini du ciel qu’en mer ou dans la steppe nocturne, éclairée par la lune. Il est d’une beauté effrayante, d’une langueur suave, il vous fait signe doucement, et le vertige vous saisit.

Le voyage se prolonge encore une heure ou deux...En chemin, on tombe sur un tumulus ressemblant à un vieillard muet, ou sur une bonne femme en pierre5, placée là quand au juste, et par qui, Dieu seul le sait, quelque oiseau de nuit survole sans bruit la terre et, peu à peu, ressurgissent les vieilles légendes de la steppe, les récits colportés, les contes des nourrices indigènes et tout ce que l’âme humaine peut voir et concevoir. Alors, dans la stridulation des insectes, dans les silhouettes suspectes sur les buttes, dans la profondeur du ciel, dans la pâleur lunaire, dans le vol du nocturne, dans tout ce qu’on voit et ce qu’on entend commencent à paraître la beauté triomphante, la jeunesse, la plénitude des forces et l’ardente soif de vivre; l’âme fait écho à la rude beauté de la nature, et l’on voudrait voler avec l’oiseau nocturne au-dessus de la steppe. Et dans le triomphe de la beauté, dans l’excès de bonheur, vibre la corde d’une angoisse, comme si la steppe comprenait sa solitude et se rendait compte que sa richesse et sa verve vont périr ignorés du monde, sans que nul ne les célèbre ou ne s’en préoccupe, et, à travers son joyeux bourdonnement, on distingue son appel mélancolique et sans espoir : poète, où es-tu ?

- Tprrr ! Salut, Panteleï ! Tout va bien ?

- Dieu merci, Ivan Ivanytch !

- Les gars, vous n’auriez pas vu Varlamov ?

- Ben non.

Egorouchka se réveilla et ouvrit les yeux. La britchka s’était arrêtée. Sur le côté droit de la route s’étirait sur toute sa longueur un convoi, des gens allant et venant à côté des chariots. Ceux-ci, chargés de gros ballots de laine, semblaient lourds et hauts, tandis que les chevaux les tirant paraissaient petits, les jambes courtes.

- Nous irons donc à présent à la laiterie ! - dit à voix haute Kouzmitchov. - Le Juif a bien dit que Varlamov y passerait la nuit. Alors, adieu, les amis ! Que Dieu vous garde !

- Adieu, Ivan Ivanytch ! - répondirent quelques voix.

- Dites donc, les gars, - fit vivement Kouzmitchov, - vous pourriez prendre avec vous mon petit bonhomme ! Inutile qu’il se baguenaude avec nous ! Installe-toi sur un ballot à côté de toi, Panteleï, continuez à votre allure, nous, nous sommes pressés; Allez, Egor ! Allez !...

Egorouchka se glissa en bas de la britchka. Des mains se tendirent pour le hisser tout en haut, et il retrouva assis sur quelque chose de gros et de mou, légèrement humide de rosée. il semblait à présent que le ciel s’était rapproché, alors que la terre s’était éloignée.

- Hé, attrape ton petit manteau ! - c’était Deniska qui lui criait ça d’en dessous.

Le manteau et le baluchon, lancés d’en bas, atterrirent à côté de Egorouchka. Ne voulant plus penser à rien, il mit le baluchon sous sa tête, se couvrit du manteau et, étirant ses jambes, le haut du corps pelotonné en raison de l’humidité, il eut un petit rire de plaisir : dormir, dormir, dormir...

- Ne lui faites pas de mal, hein, diables que vous êtes ! - cria encore Deniska, d’en bas.

- Adieu, les amis ! Que Dieu vous garde ! - cria Kouzmitchov. - je compte sur vous.

- Soyez tranquille, Ivan Ivanytch !

Deniska invectiva ses chevaux, la britchka geignit et se mit à rouler, non pas vers l’avant, mais quelque part sur le côté. Le silence régna une ou deux minutes, à croire que le convoi dormait, on entendait seulement au loin, de plus en plus faible, le cliquetis du seau se balançant à l’arrière de la britchka. Mais soudain, à la tête du convoi, résonna un cri :

- Kirioukha, avan-an-ce !

Le chariot de tête fit entendre un grincement, le chariot suivant s’ébranla aussi, puis le troisième... Egorouchka sentit son chariot osciller, dans un grincement lui aussi. Le chariot se mit en marche. Egorouchka agrippa plus fortement la corde enserrant le ballot qui lui servait de matelas, se mit encore à rire, tout content, s’assura du pain d’épices dans sa poche et commença à s’endormir comme dans son lit, à la maison...

A son réveil, le soleil s’était déjà levé; un tertre le cachait et lui, s’efforçant de faire jaillir sa lumière sur le monde, dardait intensément ses rayons dans toutes les directions, inondant l’horizon d’une couche d’or. Egorouchka eut l’impression que le soleil se trompait de place, puisque, la veille, il s’était levé dans son dos, alors qu’il était maintenant bien plus à gauche...D’ailleurs tout l’endroit avait changé d’aspect par rapport à la veille. Les collines avaient disparu, à perte de vue s’étendait une plaine brune et triste; de-ci de-là s’y dressaient de petits tumulus, les freux de la veille étaient toujours dans le ciel. On distinguait au loin le campanile blanc et les maisons d’un village; comme on était dimanche, les Ukrainiens restaient chez eux à faire la cuisine - en témoignait la fumée s’échappant de toutes les cheminées et formant une couche bleuâtre et translucide au-dessus du village. Entre les maisons et derrière l’église se montrait le bleu d’une rivière, sur un fond de brume légère, dans le lointain. C’était surtout la route qui avait changé d’aspect par rapport à la veille. En guise de chemin, quelque chose d’extraordinairement large, comme une voie héroïque, s’étirait à présent dans la steppe; c’était un ruban gris, très fréquenté et recouvert de poussière, comme le sont toutes les routes, mais d’une largeur de plusieurs dizaines de sagènes6. Son énormité éveilla la perplexité de Egorouchka, mis sur la voie de rêveries féeriques. Qui emprunte une telle route ? Qui a besoin d’un tel espace ? C’était étrangement incompréhensible. Peut-être bien qu’en Russie, en fait, n’avaient pas disparu les géants à la démarche ample, du genre de Ilia Mouromiets ou Solovieï Rasboïnik7, pas plus que n’étaient morts les chevaux des preux. Regardant la route, Egorouchka vit en imagination, allant de front, une demi-douzaine de chars majestueux en pleine course, semblables à ceux représentés dans les livres d’histoire sainte; des attelages de six chevaux sauvages et écumants emportaient ces chars, dont les hautes roues faisaient s’élever jusqu’au ciel des nuages de poussière, et les conducteurs des chars étaient des personnages comme ceux qu’on voit en rêve ou qui naissent au cours des rêveries féeriques. Et comme ils seraient bien allés avec la steppe et avec la route, ces personnages,s’ils avaient pris corps !

Sur le côté droit de la route, sur toute sa longueur, se tenaient des poteaux télégraphiques avec deux fils. S’amenuisant peu à peu, ils disparaissaient, en atteignant le village, derrière les habitations et la verdure, pour réapparaître dans le lointain couleur de lilas, comme des bâtons minuscules, des crayons fichés en terre. Sur les fils du télégraphe, s’étaient perchés des éperviers, des émerillons et des corbeaux qui regardaient d’un oeil indifférent passer le convoi.

Egorouchka était allongé sur le chariot de queue, ce qui lui donnait vue sour tout le convoi.   celui-ci comprenait une vingtaine de chariots attachés, avec un homme tous les trois chariots. A côté du chariot de Egorouchka marchait un vieillard à la barbe blanche, aussi maigre et petit que le père Christophore, mais montrant un visage au hâle foncé, à la fois pensif et rude. Il était fort possible que le vieillard ne fut ni pensif ni rude, mais ses paupières rougies et son nez long et pointu lui donnaient l’air sec et rude des gens habitués aux perpétuelles réflexions solitaires et graves. Il portait lui aussi, comme le père Christophore, un haut-de-forme à larges bords, mais pas un chapeau de maître, un simple chapeau de feutre brun, ayant plutôt l'apparence d’un tronc de cône que celle d’un haut-de-forme. Il allait pieds nus. Selon une habitude sans doute acquise en cheminant plus d’une fois par de froids hivers,transi, à côté d’un convoi, il se battait les cuisses et marquait le pas. Remarquant que Egorouchka était réveillé, il lui jeta un coup d’oeil et lui dit, en se recroquevillant comme en plein gel :

- Alors, mon gaillard, tu te réveilles ? C’est toi le fils à Ivan Ivanytch ?

- Non, son neveu...

- Le neveu à Ivan Ivanytch ? Eh ben moi, j’ai enlevé mes souliers et je gambade pieds nus. J’ai les pieds en mauvais état, ils ont pris froid, je marche mieux sans souliers. C’est plus facile, mon petit gars...Sans souliers, quoi...Alors, tu es son neveu ? Oh, c’est un brave homme, pas à dire...Que Dieu le laisse en bonne santé...Pas à dire...Ivan Ivanitch, je veux dire...Il est parti à la laiterie...Seigneur, aie pitié !

Le vieillard parlait en détachant les mots, et comme s’il faisait très froid et sans ouvrir assez la bouche; et il prononçait mal les labiales, bégayant un peu, exactement comme s’il avait les lèvres gelées. En s’adressant à Egorouchka, pas une seule fois il ne sourit, ni ne se départit de son air sévère.

Deux chariots plus loin marchait un homme en grand manteau roux, un fouet à la main, en casquette et grandes bottes à la tige rabattue. Celui-là était plus jeune, dans les quarante ans. Quand il se retourna, Egorouchka aperçut un long visage rougeaud, un bouc clairsemé ainsi qu’une tubérosité sous l’oeil droit. En dehors de cette chose spongieuse et fort laide, il avait une autre particularité bien visible : il tenait son fouet de la main gauche, et agitait la droite comme s’il dirigeait un choeur invisible; parfois, il plaçait le fouet sous son aisselle et se mettait à diriger des deux mains, en fredonnant quelque chose.

L’homme d’escorte suivant affichait une longue silhouette rectiligne aux épaules fuyantes et au dos plat comme une planche. Il marchait tout droit, comme à la parade, raide comme un piquet, sans un mouvement des bras, de vraies cannes accrochées à son corps, il avait une démarche mécanique,comme celle d’un jouet, sans presque plier les genoux, s’efforçant d’allonger le pas; là où le vieillard ou l’homme à l’excroissance avançaient de deux pas, il en faisait un seul, ce qui laissait croire qu’il allait plus lentement que les autres et restait en arrière.Il avait des chiffons noués sur la figure et sur la tête comme une calotte de moine; il portait un court caftan ukrainien complètement rapiécé et de longs pantalons bleus, et marchait dans des espadrilles en tille.

Les autres, plus loin, Egorouchka les distinguait mal. Il s’était couché sur le ventre, s’étant aménagé une cavité dans le grand ballot, et, s’ennuyant, se mit à entortiller des fils de laine. Le vieillard qui marchait en bas se révéla moins sévère, moins austère que de prime abord. Ayant entamé la conversation, il ne voulait pas en rester là.

- Où t’en vas-tu, comme ça ? - demanda t-il en marquant le pas à coups de talon.

- Je vais étudier, - répondit Egorouchka.

- Etudier ? Aha...Eh bien, que la Sainte Vierge te vienne en aide. Hé oui. Deux avis valent mieux qu’un. Dieu donne un seul esprit à l’un, il en donne deux à l’autre, et trois, parfois. Trois, pour sûr...On naît avec un esprit, l’instruction vous en donne un autre et une vie correcte un troisième. Et ça, petit frère, c’est bien, d’avoir trois esprits. Ce n’est pas tant la vie que la mort, qui est plus douce. La mort...Et toute créature doit mourir.

Le vieillard se gratta le front, regarda par en bas Egorouchka de ses yeux rouges et continua :

- Maxime Nikolaitch, un propriétaire de Slavianoserbsk, a lui aussi envoyé son petit gars étudier, l’an passé. Je ne sais où il en est, dans les sciences, mais c’est un bon petit gars...Que le Seigneur accorde la santé à ces bons maîtres. Oui, lui aussi, il l’a envoyé étudier...A Slavianoserbsk, il n’y a pas d’établissement qui, pour ainsi dire, donne accès aux sciences. Non, il n’y en a pas...Sinon,  rien à dire, c’est une ville comme il faut...Il y a là-bas l’ école primaire, mais rien pour des études plus poussées, non...Il n’y en a pas, pour sûr. Tu t’appelles comment ?

- Egorouchka.

- C’est-à-dire Egori...Saint martyr victorieux, dont la fête tombe le 23 avril8. Mon saint protecteur à moi, c’ est Panteleï...Panteleï Zakharov9 Kholodov...Nous sommes les Kholodov...Moi, j’ai entendu dire que j’étais natif de Tim, dans la région de Koursk. Mes frères sont artisans à la ville, moi je suis paysan... Je suis resté un moujik. Il y a sept ou huit ans, j’y suis allé, chez nous...J’étais tantôt à la campagne, tantôt à la ville...A Tim. A cette époque, Dieu merci, ils étaient tous en vie et en bonne santé, maintenant, je ne sais pas...Il y en a peut-être un qui est mort...Leur temps est venu, car ils sont tous vieux, certains sont un peu plus vieux que moi. La mort, ce n’est rien, c’est une bonne chose, évidemment, il faut se confesser, se repentir. Mourir subitement, c’est le mal absolu. La réjouissance du Diable. Et, si l’on veut mourir dans les règles, pour ne pas se voir refuser l’accès au royaume de Dieu, il faut prier la grande martyre Varvara10. Elle intercèdera en notre faveur. Pour sûr, elle…Car Dieu lui a attribué cette place au Ciel pour que chacun puisse, en se repentant de ses péchés, l’implorer.

Panteleï marmonnait sans visiblement se préoccuper de savoir si Egorouchka l’entendait ou non. Il parlait d’une voix faible, comme à son nez, sans élever la voix ni la baisser, mais il avait réussi, en peu de temps, à raconter beaucoup de choses. Il s’exprimait par bribes, de façon décousue, et la plus inintéressante qui fût pour Egorouchka. Peut-être parlait-il seulement pour éprouver à haute voix, au matin, les pensées qui lui étaient venues en tête , dans le silence de la nuit : sont-ils encore tous en vie ? En ayant fini avec le repentir, il en revint à ce Maxime Nikolaitch de Slavianoserbsk :

- Oui, il a envoyé son petit gars…Il l’a envoyé, pour sûr…

L’un des hommes escortant le convoi, bien plus loin, se rua d’un coup sur le côté et et se mit à donner des coups de fouet sur le sol. C’était un grand gaillard large d’épaules d’une trentaine d’années, châtain clair et frisé, selon toute apparence un vrai costaud. A voir bouger ses épaules et le fouet, à observer son emportement, on devinait qu’il frappait une créature vivante. Accourut un autre des hommes d’escorte, petit et trapu, avec une barbe noire en éventail, en chemise et en gilet flottant librement. Ce dernier partit d’un rire caverneux de basse et s’écria à la ronde :

- Les amis, Dymov a tué un serpent ! Ma parole !

Certaines personnes, on peut saisir leur esprit rien qu’à leur voix et leur rire. L’homme à la barbe noire appartenait précisément à cette catégorie d’heureux mortels : son rire et sa voix exprimaient une stupidité complète. La séance de knout terminée, le blond Dymov leva son fouet et, en riant, lança une sorte de corde vers les pièces d’attelage.

- Ce n’est pas un vrai serpent, ce n’est qu’une couleuvre, - cria quelqu’un.

L’homme à la démarche raide et à la tête emmaillotée s’approcha vivement du serpent et leva au ciel ses bras en forme de cannes.

- Scélérat ! - cria-t-il d’une voix plaintive et assourdie. - Pourquoi tuer cette couleuvre ? Elle t’avait fait quelque chose, maudit que tu es ? Un tueur de couleuvres, rien que ça ! Et si on te faisait pareil ?

- On ne doit pas tuer les couleuvres, pour sûr…marmonna tranquillement Panteleï. - Jamais…Ce n’est pas une vipère. Elle a certes l’allure d’un serpent, mais c’est une créature paisible, inoffensive…Elle aime les hommes…Pauvre couleuvre…

Sans doute que Dymov et le barbu avaient honte, car ils éclatèrent de rire et repartirent lentement vers leurs chariots. Lorsque le chariot de queue parvint à la hauteur de l’endroit où gisait la couleuvre, l’homme à la tête emmaillotée, resté à la contempler, se tourna vers Panteleï et lui demanda d’une voix plaintive :

- Dis, grand-père, pourquoi donc l’a-t-il tuée ?  

Egorouchka distinguait à présent son visage, il avait de petits yeux éteints, le visage d’un gris maladif et comme éteint, lui aussi, alors que son menton était rouge et très enflé.

- Dis, grand-père, pourquoi donc l’a-t-il tuée ?  - reprit-il, marchant à côté de Panteleï.

- Il est bête, les mains lui démangent, voilà tout, - répondit le vieillard. - Et il ne faut jamais tuer les couleuvres…Pour sûr…Dymov n’en fait jamais d’autres, il tape sur tout ce qui lui tombe sous la main, et Kirioukha n’est pas intervenu. Il aurait fallu, mais lui : ha-ha-ha, et puis ho-ho-ho…Mais toi, Vassia, ne te fâche sas…pourquoi se mettre en colère ? Ils l’ont tuée, grand bien leur fasse…Dymov n’en fait jamais d’autres et Kirioukha est stupide…Ça ne fait rien…les gens bêtes, qui ne comprennent rien, grand bien leur fasse. Emeliane, par exemple, ne fait jamais rien à ceux qu’il faut laisser en paix. Jamais rien, pour sûr…Parce qu’il a de l’instruction, lui, tandis qu’ils sont stupides…Emeliane, lui…Il ne leur fait rien.

L’homme au paletot roux et à la protubérance, celui qui était à la tête d’un choeur invisible, avait entendu mentionner son nom, il s’arrêta pour attendre Panteleï et Vassia, et se mit à marcher avec eux.

- De quoi parlez-vous ? - demanda-t-il d’une voix étouffée, un peu sifflante.

- C’est Vassia qui est en colère, - répondit Panteleï. - J’ai essayé de lui dire, comme-ci comme-ça, de ne pas se fâcher…Ehh, mes pieds me font mal, ils ont pris froid ! Eh…hhh ! J’ai des démangeaisons, un dimanche, jour du Seigneur !

- C’est à cause de la marche, - fit Vassia.

- Non, mon petit gars, non…Ce n’est pas la marche. Lorsque je marche, je me sens mieux, alors que si je me couche et que je me réchauffe, c’est horrible. Je suis plus à l’aise en marchant.

Dans son manteau roux, Emeliane se planta entre Panteleî et Vassia en agitant la main, comme si les deux autres allaient se mettre à chanter. Cette mimique se poursuivit un petit moment, puis il abaissa son bras et poussa un cri de désespoir :

- Je n’ai pas de voix ! - fit-il. - Quelle guigne ! Toute la nuit, jusqu’au matin, je nous ai vus chanter le triple « Seigneur, aie pitié »  au mariage11 de Marinovski; je l’ai dans la tête et la gorge… c’est comme si je l’avais chanté, seulement, impossible ! Je ne suis pas en voix !

Il se tut quelques instants, ruminant quelque pensée, et poursuivit :

- J’ai été chantre quinze ans, parmi tous les ouvriers de Lougansk, il ne se trouvait personne, je crois bien, pour rivaliser avec moi, mais, depuis que je me suis baigné en quatre-vingt-trois dans ce maudit Donets, je ne peux plus attaquer une seule note correctement. J’ai pris froid à l’intérieur du gosier. Pour moi, ne pas avoir de voix, c’est comme ne pas avoir de mains pour un ouvrier.

- Pour sûr, - reconnut Panteleï.

- Je crois bien que je suis un homme fini.

Juste à ce moment, Vassia aperçut Egorouchka. Ses yeux s’étrécirent un peu plus et se firent mielleux.

- Le petit monsieur nous accompagne ! - dit-il en se cachant le nez de sa manche, comme pris de honte. - Voilà un cocher d’importance ! Reste avec nous, tu voyageras avec le convoi, avec la laine.

L’idée de la cohabitation dans un seul et même corps du petit monsieur et d’un cocher lui semblait assurément fort drôle, car il gloussa longuement de rire et poursuivit sur ce thème. Emeliane jeta lui aussi un coup d’oeil en hauteur, vers Egorouchka, mais bien vite, et sans chaleur. Il était absorbé par ses propres pensées et, sans Vassia, n’aurait pas remarqué Egorouchka. Il ne s’écoula pas cinq minutes, que déjà il se remettait à agiter la main puis, dépeignant à ses compagnons de route la beauté du chant religieux « Seigneur, aie pitié » dont il s’était souvenu durant la nuit, il se mit le fouet sous le bras et se mit à diriger des deux mains.

A une verste du village, le convoi s’arrêta à côté d’un puits à chadouf. En faisant descendre son seau dans le puits, Kirioukha, l’homme à la barbe noire, appuya son ventre contre la margelle et introduisit dans la gueule sombre sa tête velue, ses épaules et une partie de son buste, de sorte que Egorouchka ne voyait plus que ses jambes courtaudes effleurant la terre; ayant aperçu son reflet tout au fond du puits, de plaisir, il partit d’un rire stupide de basse, que l’écho lui retourna; quand il se redressa, il avait le visage et le cou rouges comme de l’andrinople. Dymov s’approcha le premier pour boire. Il buvait en riant, s’interrompant pour raconter quelque chose de drôle à Kirioukha, du coup, il avala de travers et envoya à la volée une bordée d’injures, dont put profiter la steppe entière. Egorouchka ne comprenait pas les mots en question, mais il savait très bien que c’étaient de vilains mots. Il connaissait l’aversion tacite de sa famille et de son entourage pour de telles expressions et percevait ce sentiment sans en connaître la cause, s’étant fait à l’idée que dire à voix haute de tels mots était un privilège réservé aux ivrognes et aux violents. Repensant à la mise à mort de la couleuvre, il prêta l’oreille au rire de Dymov et en éprouva quelque haine contre cet individu. Et comme par un fait exprès, Dymov l’aperçut à ce moment qui se glissait au bas du chariot pour aller au puits.; il se mit à rire lourdement et s’écria :

- Hé, les amis, le petit vieux a eu un enfant, cette nuit !

Kirioukha fit entendre son rire de basse caverneux. Un autre se mit aussi à rire, tandis que Egorouchka, tout rouge, en conclut de façon irrévocable que ce Dymov était un sale type.

Les cheveux clairs et frisés, tête nue et la chemise ouverte sur la poitrine, Dymov semblait joli garçon, et d’une force peu commune. Chacun de ses mouvements trahissait l’espièglerie d’un hercule turbulent et sûr de lui. Il roulait des épaules, se mettait les mains sur les hanches, parlait plus fort que tout le monde, riait de même, et avait l’air d'un homme s’apprêtant à étonner le monde entier en soulevant d’une main quelque chose d'extrêmement lourd. Son regard espiègle et polisson glissait le long de la route, remontait le convoi, partait vers le ciel sans s’arrêter sur rien, on aurait dit qu’il cherchait, pour se désennuyer, une autre créature à tuer, histoire de rire un peu. Visiblement, il ne redoutait personne, n’admettait aucune contrainte et, à coup sûr, se moquait pas mal de l’opinion de Egorouchka…Et celui-ci, de toute son âme, haïssait sa tête aux cheveux clairs, son visage franc et sa force physique, il entendait son rire avec crainte et dégoût et se demandait quelle injure lui sortir pour se venger.

Panteleï s’approcha à son tour du seau. Sortant de sa poche un petit verre à lampe verdâtre, il l’essuya avec un chiffon, le plongea dans le seau et l’en retira, but, recommença l’opération, puis, roulant de nouveau le verre dans le chiffon, il fourra le tout dans sa poche.

- Grand-père, tu bois dans un verre à lampe ? - s’étonna Egorouchka.

- Certains boivent dans le seau, d’autres dans un verre à lampe, - répondit évasivement le vieil homme. - Chacun à sa façon…Tu peux voir dans le seau, à ta santé…

- Mon petit pigeon, ma petite beauté, - déclara soudain Vassia d’une voix caressante et plaintive. - Mon petit pigeon !

Ses yeux étaient fixés au loin, humides, souriants, et son visage reprit l’expression qu’il avait eue en découvrant Egorouchka.

- Tu parles à qui ? - demanda Kirioukha.

- Un renardeau…Couché sur le dos, il folâtre comme un petit chien…

Tous se mirent à regarder au loin, cherchant des yeux le petit renard, en vain. Vassia était bien le seul à voir quelque chose, de ses yeux gris et troubles, et à s’extasier. Comme s’en persuada plus tard Egorouchka, il avait le regard extrêmement perçant. Il y voyait si bien que la steppe qui paraissait aux autres un désert brun était pour lui toujours animée et pleine de vie. Braquait-il ses yeux dans le lointain qu’il apercevait aussitôt un renard, un lièvre, une outarde ou quelque autre animal restant à l’écart. Il n’est pas difficile d'observer la course d’un lièvre ou l’envol d’une outarde, chacun en est capable, en traversant la steppe, - autre chose est de surprendre dans leur quotidien les animaux sauvages, lorsqu’ils ne courent pas, ni ne sautent ni ne jettent de tous côtés des regards inquiets. Or, Vassia distinguait les renards en train de jouer, les lièvres se débarbouillant avec leurs pattes, les grandes outardes nettoyant leurs ailes et les tétrax paradant. Cette acuité visuelle permettait à Vassia d’ajouter au monde ordinaire, visible par tous, son propre univers, inaccessible aux autres et assurément fort beau, puisque, lorsqu’il était en pleine observation et s’extasiait, il était difficile de ne pas l’envier.

Alors que le convoi s’ébranlait de nouveau, au village, le carillon de l’église se mit à sonner la messe.

1 Le déciatine ( prononcer : diéciatine ) mesure un peu plus d’un hectare.

2 Voir chapitre III, note 9

3 Kasimir dans le texte. J’ai ici francisé le prénom pour souligner l'ascendance polonaise de la comtesse

4 «Je dors» se dit en russe сплю, qui se prononce : spliou

5 Voir la dernière note du chapitre I : anciens monuments chamaniques

6 La sagène fait un peu plus de deux mètres

7 Figures du folklore mythologique russe

8 Egor est une variante de Georges. Fête le 23 avril dans l’ancien calendrier.

9 Remplace « Zakharovitch », fils de Zakhar

10 Sainte Barbara, ou encore Sainte Barbe 

11 A l’église

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