M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 18 févr. 2018

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Quatre jours (Vassili Grossman)

Une nouvelle de 1935, montrant déjà le talent de celui qui est encore un écrivain soviétique, mais qui va devenir, dans les années de l'après-guerre, l'auteur de l'immortel "Vie et Destin".

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

    Vassili Grossman est un cas unique dans l’histoire de la littérature russe de l’époque soviétique. Passés les premiers temps, allant de 1917 au suicide de Maïakovski en 1930, qui virent nombre de poètes et d’écrivains aspirant au renouveau artistique se rallier aux bolchéviks – tandis que d’autres, tels les frères Sérapion, réaffirmaient fort brièvement une exigence de liberté artistique – la normalisation culturelle se mettant en place dans les années trente et se codifiant sous la forme du réalisme socialiste oblige les uns et les autres à s’aligner totalement, sinon à se taire ou à composer, à ruser sans cesse ou encore à écrire à l’insu des autorités, comme c’est le cas de Soljénitsyne jusqu’au dégel khrouchtchévien. Or, Grossmann, né en 1905 et commençant à écrire, après des études de chimie qui le marqueront en lui donnant une formation scientifique, vers la fin des années vingt, va connaître deux époques, la deuxième guerre mondiale constituant une césure de feu entre les deux. 

     Dans un premier temps, c’est un écrivain dans la ligne, même s’il montre déjà, outre un talent littéraire certain, une indépendance d’esprit qui le fera retoquer par Gorki, qui le soutient néanmoins. La nouvelle Quatre jours, rédigée en 1935 et publiée l’année suivante dans la revue mensuelle Znamia (L’Étendard), appartient à cette première veine. On pourra y voir cependant les qualités et les capacités d’ironie et d’émotion de l’auteur…

     Vassili – initialement Iossif – Grossman est né en 1905 à Berditchev, ville aux trois- quarts juive de l’Ukraine, de parents juifs sans religion et entièrement assimilés, qui divorceront rapidement. Ces deux parents ont vécu avant la Révolution une partie du temps en Europe, et sa mère, invalide, vivote en donnant des cours de français. Vassili n’a pas d’attache culturelle avec le monde juif, ignore le yiddish et n’écrira qu’en russe. Non inscrit au parti communiste, il se sent néanmoins marxiste-léniniste et ne conteste en rien la ligne politique imposée à la fin des années vingt par Staline, notamment lorsque l’industrialisation accélérée liée à la collectivisation agricole et à la « dékoulakisation » fait des ravages dans la paysannerie, notamment en Ukraine – il restera totalement silencieux sur ces horreurs jusqu’à la guerre, se rattrapant plus tard, quelques années avant sa mort.

     Survient la guerre, l’invasion hitlérienne de juin 1941. Grossman se retrouve correspondant de guerre, sur le front, de Stalingrad à Berlin, au même titre qu’Ilya Ehrenbourg et d’autres. Ses articles sont parmi les plus appréciés des soldats. Il reprendra une partie de ses textex pour écrire Pour une juste cause, premier tome de sa grande dilogie, son Guerre et Paix, qui s’intitule dans un premier temps : Stalingrad. Mais vont intervenir des événements d’une immense portée pour lui : en accompagnant la marche de l’Armée rouge vers l’Ouest, à partir du début 43, il va découvrir le peu qui reste de Treblinka et Majdanek et comprendre ce qui s’est passé là, s’apercevoir que les nazis ont exterminé tous les Juifs ukrainiens (peu ont survécu), y compris sa mère, malencontreusement restée à Berditchev. Le choc est énorme. Il a commencé, avec Ehrenbourg, à piloter la rédaction d’un Livre noir consacré à ces atrocités, pour le compte du Comité juif antifasciste (CJA), qui vise à recueillir des fonds à l’étranger, notamment aux USA, avec le soutien d’Albert Einstein. Le livre ne verra jamais le jour en Urss, du fait de la remontée d’un antisémitisme dont les braises sommeillaient toujours, et se rallument pendant la guerre elle-même, pour déboucher, au tournant de 1950, sur la « lutte contre le cosmopolitisme » – avec arrestation et condamnation à mort de la moitié du CJA, suivi du procès Slanski en Tchécoslovaquie (là encore, les condamnés sont juifs) et enfin du « complot des blouses blanches », médecins juifs accusés d’avoir empoisonné des dignitaires du régime, et qui ne devront leur salut qu’à la mort de Staline, début mars 53.   

     Pendant ce temps, Grossman a fini de rédiger Pour une juste cause, qui sera interdit de publication pendant quatre ans, temps pendant lequel on demande à l’auteur de rajouter ceci, d’enlever cela, il y a vraiment trop de Juifs dans ce bouquin. Le livre sortira finalement en 1954, mais Grossman a eu cette fois le temps de comprendre (cette première partie était pourtant encore celle d’un écrivain soviétique, mais il manifestait trop d’indépendance, il était trop rebelle, il posait déjà des questions dérangeantes) et opère une mutation radicale entre 1950 et 1960, décennie pendant laquelle il rédige le deuxième tome de sa dilogie, Vie et Destin, livre dans lequel il s’en prend avec une violence inouïe au système régnant en URSS – Je signale ce billet trouvé dans les archives de Mediapart, consacré à Vie et Destin : https://blogs.mediapart.fr/edition/les-mains-dans-les-poches/article/070909/vie-et-destin-de-vassili-grossman. Au beau milieu de cette décennie, il visite à Moscou une exposition de toiles devant retourner en Allemagne de l’Est, et tombe en arrêt devant un tableau de Raphaël, La Madone Sixtine, qui le marque étrangement. Il lui consacrera une nouvelle. Comme l’explique M. Anissimov, c’est ce tableau chrétien qui va définitivement le faire s’identifier à ceux qui ont péri dans la Shoah : lui, le fils de Juifs athées et entièrement assimilés, « une œuvre chrétienne lui ouvre le chemin de ses origines juives » . Quant à Vie et Destin, se faisant quelques illusions sur le « dégel » khrouchtchévien, Grossman tente de faire paraître ce livre, qui est aussitôt confisqué corps et biens – il a eu l’heureuse idée d’en cacher deux exemplaires chez deux amis sans relation entre eux, le livre ressurgira vingt ans plus tard en Occident, avec l’aide d’un dissident célèbre : Andreï Sakharov, l’un des pères de la bombe H soviétique.

     Toutes ces tribulations ont rendu l’auteur malade. Avant de mourir,  en septembre 1964, il a encore le temps d’écrire quelques nouvelles remarquables, dont l’avant-dernière, Tout passe, surpasse peut-être en violence Vie et Destin dans la dénonciation de l’esclavage stalinien – il y règle ses comptes avec son passé, lui qui, encore bon petit soldat à l’époque, s’était tu dans les années trente, devant la famine de masse organisée en Ukraine…

     La nouvelle Quatre jours fut justement écrite en 1935, au milieu de la décennie qui voit le déchaînement de la Terreur de masse. Staline a déjà fait assassiner – ou laissé assassiner – Kirov à Léningrad, les procès commencent, ils vont bientôt se généraliser et se simplifier, en dehors des plus spectaculaires, donnant lieu à des exécutions accélérées et à de massives déportations au Goulag. En Ukraine, des millions de gens sont morts de faim – des koulaks en moins. Ces « gros paysans » avaient souvent une vache ou un cheval, et refusaient de donner l’intégralité de leur récolte, ils avaient le toupet de chercher à survivre. Mais Grossman, qui connaît pourtant le coin et a assisté à des scènes significatives, ne veut pas le voir. Il nous raconte un épisode de la fin de la guerre civile, très exactement de la guerre russo-polonaise, et sa nouvelle rappelle un peu les récits d’Isaac Babel, dans Cavalerie rouge. Babel a une double supériorité : d’abord, étant de dix ans l’aîné de Grossman, il a vécu les scènes qu’il décrit, dans son style poétique et violent. Ensuite, comme l’écrit Simon Markish (fils d’un membre du CJA assassiné par Staline, Peretz Markish) dans sa biographie Le cas Grossman, il a la « vision binoculaire », il est à la fois écrivain russe et écrivain juif, il connaît le yiddish, la religion et la culture juives, ce qui n’est pas le cas de Grossman, qui va de temps en temps s’inspirer de Babel, par exemple pour camper, ici, son Faktorovitch…

     Nous sommes en 1920, sans doute à Berditchev. Je me suis un peu appuyé sur une traduction de Bassia Rabinovici et Corinne Fournier pour le recueil intitulé La route, paru en 1987 aux éditions Julliard / L’Âge d’Homme.

Quatre jours

(Vassili Grossman)

     I

     Les conditions du match étaient marquées en vert sur une feuille de papier fixée au mur par deux épingles.

        1. Le gagnant est le premier à gagner cinq parties.

        2. Pièce touchée, pièce jouée.

        3. Le gagnant reçoit le titre de champion du monde.

      Le jeu commença, les deux participants se penchant dans une même pose au-dessus du tabouret : comme pliés en deux, assis le buste dans les genoux, empoignant leurs mentons hérissés, les yeux fixés sur l’échiquier. Ils se distinguaient juste en ceci que Faktorovitch se grattait la tête et enroulait ses cheveux noirs autour de son doigt, tandis que Moskvine laissait sa tête tranquille, mais grattait avec la griffe d’un de ses orteils dénudés une baleine qui ressortait de sa culotte bleue de cavalier.

     Le vieux rouquin Vierkhotourski était assis près de la fenêtre, lisant un livre. Le soleil printanier brillait, et les tortillons de paille entrelacés autour des oignons pendaient aux murs de la pièce comme les tresses de blondes inconnues.

     Vierkhotourski produisait une lourde impression, comme s’il était en fonte. Son front large, ses poignets, sa bouche, sa respiration sonore – tout en lui était fort et lourd. En lisant, il levait les sourcils avec perplexité, haussait les épaules, affichait son mécontentement. Puis il referma bruyamment son livre et s’approcha du mur pour lire l’annonce du tournoi. Il était passablement gros et, pendant qu’il lisait, son ventre donnait contre le mur.

     — Savez-vous, enfants de Mars, dit-il, qu’il ne sied pas à des commissaires aux armées1d’écrire « le gagnant… à gagner » .

     Les joueurs se taisaient.

     — Écoutez-moi, jeunes idiots, fit Vierkhotourski, vous avez organisé votre compétition trop tôt.

     Les joueurs, là encore, ne répondirent rien, mais Moskvine, fixant toujours l’échiquier, se mit à chantonner :

     — Idiots, idiots, jeunes idiots…

     Ce fut Moskvine qui gagna la partie.

     — Échec, et mat, même, annonça-t-il avec un grand rire, après un mouvement rapide de pièces.

     Faktorovitch bâilla et haussa les épaules.

     Puis Moskvine dessina en vert un immense zéro et, s’étouffant de rire, leva les bras au ciel d’un air important.

     — L’âne bêlant Moskvine commence à me porter sur les nerfs, se plaignit Faktorovitch, et Vierkhotourski leva les yeux de son livre pour dire :

     — Camarade commissaire aux armées, les ânes ne bêlent pas.

     — J’ai drôlement la dalle, fit Moskvine en admirant le papier accroché au mur.

     — On ne sait pas encore si nous n’allons pas mourir de faim, répondit Faktorovitch.

     Ils se mirent à parler de ce qui s’était passé. De nuit, la cavalerie polonaise avait assailli la ville. Visiblement, les détachements galiciens avaient percé le front. Les Rouges n’étaient pas nombreux en ville, à peine un bataillon de dms (détachement à mission spéciale2). Les spéciaux avaient détalé et la ville s’était rendue aux Polonais en silence, sans le sifflement des mitrailleuses ni le claquement des grenades anglaises rappelant des œufs de Pâques.

     Ils s’étaient réveillés au milieu des Polonais, les deux commissaires aux armées pâles d’avoit perdu tant de sang, arrivés en provenance du front pour soigner ici leurs blessures, et aussi le troisième, ce vieux dont ils avaient seulement fait la connaissance la veille. Une panne d’automobile l’avait fortuitement coincé en ville. Et le docteur chez qui habitaient les commissaires, attendant que refonctionne la station d’électricité pour pouvoir ouvrir le feu bleuté de son tube à rayons X, l’avait amené dans la salle à manger en disant :

     — Voici, si vous le voulez bien, mon camarade de lycée et présentement commissaire…

     — Laisse tomber, avait dit le rouquin, et, promenant son regard sur le divan tendu de velours sombre, sur l’étagère garnie de chinoiseries, cendriers en marbre rose, guenons en pierre, lions et éléphants de porcelaine, il cligna de l’œil en direction du buffet orné d’arabesques à l’instar de la cathédrale de Cologne et déclara :

     — Hé bien, monsieur, visiblement, tu n’as pas perdu ton temps, tu vis bien.

     — Et comment donc ! fit le docteur. De nos jours, on peut avoir ça pour un sac de sucre en morceaux et deux sacs de farine.

     — Laisse tomber, dit l’autre avec un sourire narquois.

     Il tendit aux commissaires sa grande main charnue et grommela :

     — Vierkhotourski.

     Et les deux commissaires s’éclaircirent la gorge simultanément, firent grincer leurs chaises en même temps et échangèrent un regard lourd de sens.

     Ensuite, entra dans la salle à manger l’excellente Maria Andréïevna3 qui, apprenant que Vierkhotourski était un camarade de lycée de son mari, poussa un cri comme si on l’avait pincée et déclara qu’elle ne le laisserait pas partir sans qu'il eût mangé, et qu'il eût dormi dans un lit moelleux. Il avait passé la nuit dans la même chambre que les garçons – comme Maria Andréïevna appelait les commissaires.

     Au matin, le docteur vint les voir ; il était en peignoir, des gouttes d’eau faisant briller sa barbiche grise semblable à une petite queue de navet, ses joues couvertes de veines comme autant de brindilles rouges et violettes étaient agitées de tics.

     — La ville a été prise par les troupes polonaises, dit-il.

     Vierkhotourski le regarda et se mit à rire.

     — Ça t’ennuie ?

     — Tu vois bien ce que je veux dire, fit le docteur.

     — Oui, oui, je vois.

     — Mieux vaudrait que vous vous habilliez et que vous filiez par la porte de service, vous ne croyez pas ?

     — Non, dit Vierkhotourski. Si nous nous en allons aujourd’hui, nous nous ferons prendre comme des lapins au premier coin de rue. Nous ne partirons pas aujourd’hui, pas plus que demain, sans doute.

     — Oui, peut-être que tu as raison, dit le docteur ; mais tu comprends que…

     — Je comprends, je comprends, rétorqua gaiement Vierkhotourski. Je comprends tout, mon vieux.

     Ils se turent quelques instants, se faisant face, ces deux vieux ayant autrefois étudié dans le même lycée. Sur ces entrefaites surgit Maria Andréïevna. Le docteur adressa un clin d’œil à Vierkhotourski et posa un doigt sur ses lèvres.

     — Le docteur vous a bien dit que vous êtes en sécurité ici ? demanda-t-elle.

     — Justement, nous en parlions, fit Vierkhotourski qui se mit à rire à s’en faire trembler le ventre.

     — Je te jure que tu m’as mal compris, dit le docteur. Je pensais seulement…

     — J’ai compris, j’ai compris, l’interrompit Vierkhotourski en faisant un geste et en continuant à rire.

     Et ils étaient restés dans cette pièce encombrée de sacs de sucre, d’orge et de farine. Aux murs pendaient des couronnes d’oignons et de longs cordons brunâtres de champignons séchés. Sous le lit de Vierkhotourski, il y avait une auge remplie de millet doré, tandis que les deux commissaires, lorsqu’ils regagnaient leurs lits de camp, marchaient précautionneusement pour ne pas endommager les énormes pots en grès contenant de la marmelade et des poires confites, ou les bocaux de confiture de cerises et de framboises. Ils dormaient dans une chambre transformée en entrepôt et, même si la pièce était de grandes dimensions, ils n’avaient pas la place de se retourner, parce que la réputation de Maria Andréïevna comme maîtresse de maison était grande, et que le docteur avait une vaste clientèle dans les environs.

  1. Commissaires politiques, en ce sens qu’ils représentent le pouvoir soviétique. Leur nom officiel est « commissaires militaires » . La suite montrera qu’ils n’étaient pas toujours très savants…
  2. De tueurs (terreur rouge). Voir la fin de nouvelle La main droite, d’Alexandre Soljénitsyne, écrite, elle, en 1960…
  3. Fille d’André. D’après Myriam Anissimov (Vassili Grossman, un écrivain de combat), l’auteur a pris pour modèle sa tante Aniouta, dont la force et la générosité l’avaient impressionné lorsque, enfant, il vivait chez elle et son oncle, le docteur David Cherentsis, que le NKVD fusillera en 1938 ; et la description des lieux renvoie aux souvenirs qu’il a gardés de cette maison (M.A. op. cit. pp 51–54).

II

     — Notre situation est pire que celle d’un gouverneur1, déclara Faktorovitch.

     — En effet, confirma Moskvine.

     Faktorovitch s’approcha de la fenêtre. La place était déserte.

     — Qu’est-ce qu’il y a comme pierres, marmonna-t-il avec étonnement, avant de demander :

     — Alors, que faire ?

     — Qu’est-ce que j’en sais ? répondit Moskvine.

     — Poursuivre la compétition échiquéenne, proposa Vierkhotourski.

     — Ça vous amuse, dit Faktorovitch comme si Vierkhotourski eût été en meilleure position que lui-même et Moskvine.

     — Venez déjeuner2 ! cria Maria Andréïevna dans le couloir.

     Ils gagnèrent la salle à manger. Moskvine jeta un coup d’œil à la table : du pain blanc, du beurre, du miel, de la marmelade, de la crème aigre dans une grande casserole, une montagne de pâtes au fromage frais sur un plat entouré d’un nuage de vapeur, de gros radis, des concombres salés et du choux aigre dans des assiettes creuses.

     — Fichtre, s’étrangla Moskvine en s’asseyant.

     Il fut le premier à venir à bout des pâtes, et Maria Andréïevna lui demanda :

     — Vous en voulez encore ?

     — Merci bien, dit-il en tapant du pied sous la table comme un lièvre affolé.

     Maria Andréïevna lui servit une deuxième portion.

     — J’en reprendrai aussi, si c’est possible, s’empressa de dire Faktorovitch en clignant de l’œil à l’adresse de Moskvine, qui mangeait bruyamment et semblait un rien gêné.

     Entra dans la salle à manger un garçon de quatorze ou quinze ans, au visage allongé, portant des lunettes. Il serrait contre lui un gros livre à l’éclatante reliure jaune.

     — Ah, Kolia3, firent en même temps Faktorovitch et Moskvine.

     Le garçon marmonna :

     — Bonjour.

     Puis il trébucha et fit tant de bruit avec sa chaise en s’asseyant que Maria Andréïevna  poussa un cri.

     Le garçon mangeait sans regarder son assiette, le nez dans son livre.

     — Jeune homme, vous ne craignez pas de vous mettre la fourchette  dans l’œil ? demanda Vierkhotourski.

     — Le garçon fit non de la tête.

     — Quelle pitié ! fit Maria Andréïevna. J’en avais le cœur qui saignait, et puis je me suis habituée. Docteur, docteur, s’écria-t-elle, le déjeuner va être froid ! Et elle ajouta, s’adressant à Vierkhotourski :

     — Le croiriez-vous, en trente ans, il n’est jamais venu à table avec tout le monde. Il faut toujours lui faire réchauffer dix foix les plats. La bonne le déteste à cause de cela.

     Le docteur se montra sur le seuil.

     — J’arrive, j’arrive… je me lave les mains et je m’asseois quelques instants.

     Moskvine et Faktorovitch se mirent à rire.

     — Oui, nous sommes là depuis trois jours, et le docteur dit à chaque fois : « Je me lave les mains et je viens déjeuner » , puis il disparaît une heure.

     Mais le docteur revint pour de bon, cette fois. Il entra précipitamment, rabattit du pied un coin de lino qui cornait, arracha une feuille du calendrier, rejeta d’une pichenette un fragment de coquille d’œuf, ramassa par terre un bout de papier qu’il jeta dans un rinçoir. En s’asseyant, il pinçota la joue du garçon et demanda :

     — Alors, comment va le futur Lavoisier ?

     Kolia, le nez toujours dans son livre, répondit :

     — C’est malin.

     — Voilà, voilà, fit le docteur en se frottant les mains à la pensée du bon repas et de la conversation intéressante qu’il prévoyait. Voilà, voilà, je peux vous donner toutes les nouvelles.

     Ici, dans cette salle à manger, il regardait avec cordialité ses hôtes improvisés, et même avec amour, tant il était friand de discussions à table, il aimait cela par-dessus tout.  Il se vexait énormément lorsque son épouse l’interrompait en criant :

     — Mange donc, tu me fatigues, avec ces histoires du roi Gorokh4.

     À présent, ravi d’avoir un auditoire, il entama son récit : la cavalerie polonaise tient la ville, des patrouilles parcourent les rues, quatre mitrailleuses ont été installées devant l’hôtel de ville, les Polonais ont une formidable artillerie et des tanks, ils vont arriver ce soir, c’est le gros des troupes de la deuxième armée. On dit que la deuxième armée est à peu près entièrement composée d’Allemands, il y règne une discipline de fer, les officiers sont tous allemands, enfin, impossible de lutter avec eux. Les relations avec la population des villes prises sont idéales : de jour, la ville est occupée, et le soir, des orchestres militaires se produisent sur les places pour divertir les promeneurs. Après quoi, le docteur raconta, en reprenant les paroles d’un autre de ses patients, que la démocratie est censée advenir dans les régions occupées, et que la paysannerie est satisfaite des nouvelles autorités.

     — C’est faux, l’interrompit Maria Andréïevna, quand les bolcheviks nous ont occupés, les laitières accompagnaient les unités de reconnaissance, tandis qu’aujoud’hui, Paulian’a pu obtenir nulle part en ville de carte de lait.

     — Le docteur agita la main et se mit à relater les dires d’un troisième patient, le Japon et l’Amérique avaient entamé de concert une offensive en Sibérie, le plan de l’attaque étant du reste minutieusement concerné avec les Polonais. Il aurait pu continuer longtemps, car ses auditeurs ne l’interrompaient pas, mais Maria Andréïevna s’emporta brusquement et s’écria :

     — Mange, s’il te plaît, ça fait déjà deux fois qu’on te fait réchauffer le déjeuner.

     Et, le docteur essayant de se fâcher, elle lui dit, de la voix suppliante qu’il redoutait particulièrement :

     — Tu n’as pas honte de raconter, devant des gens contraints d’habiter chez toi, des choses qu’il leur est désagréable d’entendre ? Tu ne le comprends donc pas ?

     Vierkhotourski leva la tête et regarda Maria Andréïevna, et Kolia s’écria :

     — Une honte, une honte !

     Et, attrapant son livre, il s’enfuit de la salle à manger.

     Le docteur porta les mains à ses tempes et dit, en s’adressant à Vierkhotourski :

     — Et voilà, dans sa propre famille…

     Après le déjeuner, le docteur passa sur sa manche un brassard à croix rouge et se prépara à faire ses visites.

     — Je ne peux pas rester un seul instant sans rien faire, dit-il. Je vais voir les malades même sous les bombardements, et le diable ne m’attrape pas.

     Dans le couloir, il instruisit longuement Paulia sur le comportement à tenir vis-à-vis des malades : en discutant avec eux, garder la chaîne sur la porte et, avant de laisser entrer quelqu’un, appeler Maria Andréïevna.

     — Tu leurs dis : « Je ne laisse entrer personne tant que ma patronne n’est pas là. » Tu as compris ?

     — Voui, compris, mon Dieu, suis-je toute bête6 ? répondit Paulia.

     — Personne ne dit que tu es toute bête, je t’explique juste pour que tu comprennes bien : qui que ce soit qui demande qu’on le laisse entrer, sous quelque motif que ce soit, tu réponds : « Sans ma patronne, pas question d’entrer. » Et alors tu vas tout de suite chercher Maria Andréïevna, tu comprends ?

     Paulia se taisait, et le docteur se fâchait :

     — Qu’as-tu à ne rien dire, tu ne comprends pas ?

     Dans la salle à manger, tout le monde avait entendu le dialogue, mais quand le docteur commença à reparler de la chaîne à laisser sur la porte, Maria Andréïevna, au désespoir, lui cria :

     — Arrête de torturer cette malheureuse, tu vas me rendre folle !

     — En voilà, une famille ! s’écria le docteur, qui claqua la porte.

     Maria Andréïevna s’apaisa aussitôt et dit à Moskvine qu’il devait mettre un des pantalons du docteur, car sa culotte de cavalier éveillerait les soupçons.

     — Mais pour le reste, vous ne devez pas vous inquiéter, avança-t-elle avec fierté : le docteur est tellement respecté que personne n’osera venir perquisitionner ici.

     Elle alla vaquer à ses affaires, tandis que les commissaires et Vierkhotourski demeuraient dans la salle à manger.

     — Il n’y a plus qu’à faire la vaisselle, quel ennui, fit Moskvine en se tâtant le ventre puis  en secouant la tête.

     Faktorovitch eut un hoquet, et dit plaintivement :

     — Camarades, ici, je vais devenir dingue. J’étouffe, dans cette ambiance. J’ai moi-même vécu dans une famille de ce genre, chez le petit papa, je connais la musique.

     — Laisse tomber, lui dit Moskvine. Tu aurais dû voir le mien, de paternel, les jours de paye.

     — Hé bien moi, je vais m’étendre sur ce somptueux canapé, déclara Vierkhotourski qui s’allongea et se mit des coussins sous la tête.

     Il attrapa l’un des coussins et se mit à l’examiner. Un papillon tout brillant, en perles de verre, était cousu sur le velours du coussin, des centaines de petits grains de verre de différentes couleurs chatoyaient en de délicates et complexes arabesques en forme d’ailes. Vierkhotourski fourragea du doigt dans la broderie, essuya de la paume de sa main les yeux du papillon, des boutons ronds et rouges, et dit rêveusement :

     — Allez, pour votre information…

     Puis il se posa le coussin sur le ventre et se mit à ronfler avec béatitude.

     — Allons jouer aux échecs à l’entrepôt de la Commission spéciale au ravitaillement de l’armée7, proposa Faktorovitch.

     — Bon, mais pas une partie de tournoi, juste en amateurs, répondit Moskvine.

     — Espèce de froussard.

     — Tu sais bien que j’ai peur de t’achever en une seule journée, le chagrin pourrait rouvrir ta blessure.

     — Ne te fais pas de bile pour ma blessure, camarade.

     Dés qu’ils se mettaient à parler d’échecs, ils se disputaient comme des gamins. L’usage s’en était déjà établi quand ils gisaient tous les deux à l’hôpital de campagne et que la sœur-infirmière s’effrayait en voyant leurs mines de papier mâché et en prêtant l’oreille à leurs voix affaiblies, presque recouvertes par le grondement du champ de bataille – elle avait l’impression que les commissaires blessés étaient devenus fous.

     On entendit soudain du bruit et des cris en provenance de la rue. Se bousculant, ils coururent à la fenêtre.

     Un gros bonhomme chauve traversait la place en courant, poursuivi par un soldat polonais efflanqué et de haute taille, qui retenait son sabre de la main. Le chauve courait en silence et donnait des coups de tête comme pour se frayer un passage, et le soldat gris-bleu remuait les jambes en cadence et sans le moindre entrain, comme un chameau qu’on chasse à coups de bâton.

     — Halte ! Arrête-toi, fils de pute8 ! criait le soldat.

     Mis le « fil de pute » n’avait pas la moindre intention de s’arrêter. Il agita le cou encore une fois, donnant un coup de tête à un obstacle invisible et disparut derrière un portillon de métal, se cachant dans une cour. Suivi de près par le chameau efflanqué et paresseux. La place était vide, et les trois hommes se tinrent devant la fenêtre, restant silencieux un long moment.

     — Il va le rattraper, le fumier9, chuchota Moskvine.

     — Qu’est-ce qu’il y a comme pierres, dit Faktorovitch, exactement comme s’il cherchait à comprendre quelque chose.

     Et Vierkhotourski se taisait, caressant de la main le coussin qu’il avait saisi machinalement en se ruant à la fenêtre.

     Le soldat repassa le portillon, avec à la main deux brodequins jaunes qu’il tenait par les lacets. Il se retourna comme s’il s’apprêtait à entrer dans l’eau, et traversa la place.

Et, alors que le soldat se traînait en agitant les souliers, déboula sur la place le gros chauve.

     — Pani, pani, mes chaussures10 ! criait-il en levant les bras au ciel et en sautillant tout autour du soldat. Ses pieds, dans leurs chaussettes claires, touchaient à peine le sol, il avait l’air de danser joyeusement quelque danse provoquante. Le soldat accéléra l’allure, mais le gros bonhomme ne le lâchait pas.

     — Pani, mes chaussures ! hurla-t-il, et il s’efforça de reprendre ses brodequins mais le soldat, irrité, poussa un cri et lui flanqua adroitement son pied au derrière. Il reprit sa marche à grands pas, maigre, mal rasé, tenant les souliers au-dessus de sa tête, et le petit gros en chaussettes claires faisait des bonds autour de lui en poussant des cris aigus.

     Il oubliait d’avoir peur du revolver ou du sabre de cavalerie, possédé qu’il était du désir de récupérer ses brodequins jaune-orange. Ils parvinrent ainsi au milieu de la place et le soldat se mit à regarder de tous les côtés, ne sachant quelle direction prendre.

     — Pani, mes chaussures ! redoubla de hurlements le gros homme, et le cavalier se retourna brusquement pour lui envoyer un coup de botte dans le ventre. Le gros tomba lourdement sur le dos. Le cavalier sembla un peu gêné de son geste cruel. Il eut un regard mal assuré en direction des fenêtres proches – peut-être l’avait-on vu frapper l’homme, dont la nuque molle et grasse avait donné contre une pierre. Et le soldat aperçut des dizaines d’yeux braqués sur lui, il vit les gens remplis de haine et d’effroi qui le contemplaient aux fenêtres encombrées de pots de fleurs d’appartement. Il perçut le dégoût sur le visage de ces gens qui, à peine eut-il levé la tête, se mirent à tirer les rideaux à volants. Levant bien haut les brodequins, il les lança sur le gros bonhomme étendu. Puis il s’en alla sans rien regarder, soldat efflanqué et mal rasé, dans sa vieille capote chiffonnée, il disparut dans une ruelle. Le gros homme se souleva sur un coude, regarda dans la direction prise par le voleur, puis il s’assit soudain et se mit à enfiler ses brodequins. Des maisons jaillirent des gens qui l’entourèrent, tous parlant en même temps et agitant les mains. Puis le gros père s’en fut vers l’une des maisons, faisant sonner victorieusement les brodequins reconquis, suivi par les gens qui lui donnaient des tapes dans le dos en poussant de grands rires, fiers de ce petit homme qui avait montré plus de force que le soldat.

     — Oui, de véritables Allemands, fit Moskvine.

     Vierkhotourski lui flanqua un coup sur le ventre en disant :

     — C’est comme ça que ça se passe, camarades.

     Et, regardant en arrière vers la porte, il ajouta :

     — Les Polonais, nous les chasserons d’ici un mois, trois au plus, je n’ai pas le moindre doute à ce sujet, mais nous en avons pour longtemps à nous bagarrer avec ce genre d’individu, oh oui, longtemps !

     Et les commissaires le regardèrent d’un même mouvement, comme des enfants regardent un adulte qui leur lit une histoire.

  1. Argot des haras russes : le gouverneur est un hongre qu’on approchait de la jument pour l’exciter, avant d’amener l’étalon reproducteur. L’expression indique ironiquement une situation plus que compromise.
  2. Il s’agit du petit-déjeuner, copieux comme on le verra.
  3. Diminutif de Nikolaï.
  4. Personnage légendaire. Gorokh veut dire : pois.
  5. Diminutif de Paulina, d’origine française : Pauline.
  6. Difficile à rendre. La bonne est ukrainienne.
  7. Mot composé, juxtaposition d’abréviations. Ici employé ironiquement et désigne leur refuge, entre les conserves en tout genre.
  8. Pas en russe, mais en polonais, à l’adresse d’un Ukrainien.
  9. Dans le texte russe : ce chat fils de chien…
  10. Dans son émotion, notre Ukrainien dit, en polonais : Madame, au lieu de : Monsieur… ou nos commissaires entendent mal : le vocatif de Pan, Monsieur, est Pane...

III

     Avant le déjeuner1 se produisit un scandale. Rentrant de ses visites, le docteur se mit en tête de s’occuper des affaires de la maison. C’était toujours pareil, lorsqu’il ne trouvait pas de malades à l’attendre. Et comme le docteur ne pouvait pas rester sans rien faire, ce qui le faisait souffrir physiquement pour de bon, il fit le tour des pièces, redressa ici un tableau, essaya de réparer un robinet dans la salle de bains et, pour finir, décida de déplacer le buffet. Instruit par l’expérience, Kolia refusa de l’aider. Le docteur ramena alors un guéridon en acajou du couloir dans la salle à manger, en marmonnant :

     — Le diable seul sait pourquoi… des choses de très grande valeur doivent pourrir dans l’entrée.

     Ensuite, Moskvine entra dans la salle à manger et le docteur et lui se mirent à déplacer le buffet. Sa blessure gênait Moskvine – il ne pouvait ni soulever le buffet ni le pousser de la poitrine. Il donna néanmoins, du dos, une si rude poussée qu’on entendit un désolant bruit de vaisselle.

     — Que faites-vous là, c’est du cristal, s’écria le docteur qui se précipita pour ouvrir une porte du buffet ; un verre s’était brisé. Et, bien entendu, alors que le docteur tâchait de caler le long pied du verre contre une tasse vert pâle décorée d’arabesques, Maria Andréïevna pénétra dans la salle à manger. Levant les bras au ciel, elle poussa un tel cri que Faktorovitch accourut de la chambre – et Paulia, de la cuisine.

     Maria Andréïevna ne regrettait pas son verre, d’ailleurs tout cela lui était indifférent. Le docteur passait son temps à se plaindre qu’elle le ruinât en donnant à manger à des dizaines de mendiants et en leur faisant cadeau d’habits entièrement neufs, il maugréait en disant que même les capitaux des Rothschild ne suffiraient pas à couvrir les dépenses dues à son excessive hospitalité. À présent, voilà que Moskvine portait son nouveau pantalon de cheviotte anglaise acheté pour quatre billets de cinq roubles à un contrebandier arrivé de Lodz. Mais Maria Andréïevna avait un caractère d’acier, le docteur savait qu’il n’existait pas de force dans l’univers qui fût capable de la faire changer, et il supportait sans rien dire les indigents mangeant à la cuisine, comme les colis qu’elle envoyait à la tribu innombrable de ses nièces et neveux, il s’était même résigné à la présence des commissaires venus pour une radiographie et ayant pris pension dans la chambre-entrepôt.

     Maria Andréïevna n’aimait pas que son mari fourrât son nez dans ses affaires domestiques. Un jour, douze ans plus tôt, alors que le docteur était entré à la cuisine pour modifier le programme du dîner, elle lui avait lancé une assiette creuse. Et à présent que le désaccord régnait entre eux, elle avertissait son mari : « Ne me pousse pas à refaire ce que j’ai fait une fois » , et il cédait aussitôt.

     Maria Andréïevna s’écria :

     — Cette cochonnerie hors de la salle à manger, immédiatement ! Et elle flanqua un coup de pied au guéridon.

     Le docteur traîna le guéridon dans l’entrée, et comme Maria Andréïevna lui criait : « Il n’a rien à faire non plus dans l’entrée, il faut le bazarder au grenier » , il l’emporta dans son bureau – seule pièce où il se sentait le patron. À son retour, le buffet avait repris sa place précédente, et Maria Andréïevna disait à Faktorovitch :

     — Ces changements de pouvoir sont un vrai malheur pour moi – les malades ont peur de se déplacer, et en effet, c’est ridicule de venir voir le docteur pour une bronchite ou un dérangement intestinal lorsqu’on risque de se faire tuer ou violer littéralement à chaque coin de rue. Et lui, l’inaction le rend immédiatement fou, je suis au désespoir. C’était pareil quand les bolcheviks sont arrivés : il a inventé de couvrir notre chambre à coucher d’un papier peint atroce, et lorsque les gens de Diénikine2 nous ont bombardés avec leurs canons pendant quatre jours et que nous étions réfugiés à la cave – il a entrepris de faire passer toute une réserve de choux d’un cagibi dans un autre, il s’est démené jusqu’à ce que les bûches en viennent à s’écrouler sur nous, nous tuant presque.

     Elle regarda son mari et tendit les mains en disant avec un désespoir paisible :

     — Et voilà, les Polonais sont arrivés, et tu as déjà déplacé le buffet.

     Après quoi, elle s’approcha de lui pour enlever une toile d’araignée d’une de ses manches, et le docteur se mit sur la pointe des pieds et l’embrassa dans le cou à plusieurs reprises.

     Ils se réconcilièrent définitivement au cours du dîner, ce grand sacrement que Maria Andréïevna administrait avec sérieux et solennité. Elle se mettait en émoi à chaque plat, s’affligeant lorsque Vierkhotourski ne mangeait pas et se réjouissant lorsque ce farceur de Moskvine venait à bout de son troisième portion en rab. Il lui semblait toujours que les convives n’aimaient pas la nourriture, que la poule était trop vieille et qu’on l’avait fait trop rôtir.

     — Dites la vérité, insistait-elle auprès de Vierkhotourski, vous ne mangez pas parce que ça vous déplaît ? Et son visage exprimait souci et chagrin.

     Le dîner se déroulait pacifiquement – le docteur ne parlait pas de politique, il racontait juste ce qui lui était arrivé avec ses patients, la fois où on l’avait fait venir en pleine nuit jusqu’au domaine d’un propriétaire mourant, à une vingtaine de verstes3 de la ville : le cocher ivre avait envoyé sa troïka4 lancée à pleine vitesse dans une trouée d’eau sur la glace, et le docteur avait échappé à la mort par miracle en sautant au dernier moment hors du traîneau.

     L’histoire était fort longue, d’autant plus que Maria Andréïevna soufflait les mots à son mari, tandis que Kolia faisait d’horribles grimaces et se bouchait en douce les oreilles, Vierkhotourski comprit que c’était sûrement la centième fois qu’on racontait l’histoire du cocher ivre et de la trouée d’eau sur la glace, le garçon en avait soupé autant que s’il avait passé une éternité dans cette maison en essuyant chaque jour l’histoire du propriétaire, et aussi comment un certain médecin, de nos jours professeur et persona grata5 à Kharkov, avait par erreur amputé le doigt parfaitement sain d’un malade, à un autre avait incisé la vessie à la place d’un abcès, et le malade, encore sous anesthésie, en était mort.

     — C’est étonnant, dit Vierkhotourski, ça fait presque quarante ans que nous ne nous étions pas revus et, en nous rencontrant, nous nous sommes aussitôt tutoyés. Comment ça se fait ?

     — La jeunesse, la jeunesse, fit le docteur. Gaudeamus igitur6.

     — Que diable vient faire ici igitur, se fâcha Vierkhotourski, il est où, cet igitur ? Je te regarde, je me regarde, c’est comme si nous nous étions écartés l’un de l’autre en courant pendant quarante ans.

     — Bien sûr, nous sommes différents, dit le docteur – toi, tu t’es occupé de politique, et moi, de médecine. Le métier laisse une grosse empreinte.

     — Il ne s’agit pas de ça, fit Vierkhotourski en tapant sur la table avec un os de poule.

     — Il s’agit du fait que tu es un bourgeois étroit d’esprit7, déclara Kolia d’un ton professoral, en rougissant jusqu’aux oreilles.

     — Vous avez vu ça ? demanda le docteur avec bonhommie. Un vrai Robespierre à domicile, dans sa propre famille…

     — Bien sûr, que c’est un bourgeois, confirma Maria Andréïevna – un bourgeois incomplètement abattu.

     — De quel bourgeois parle-t-on, dit Moskvine, les docteurs sont des travailleurs.

     Et Moskvine se mit à raconter comment, sur le front oriental, où il s’était aussi retrouvé dans un hôpital de campagne – il avait reçu un éclat d’obus dans la jambe – un escadron des troupes de Koltchak8 avait fait irruption dans un village, et le docteur avait fait le coup de feu avec les brancardiers et les blessés légers, le temps qu’arrive un bataillon d’infanterie rouge.

     — Et fallait le voir tirer, le fils de pute, avec sa carabine autrichienne, vous savez, à canon court… dit-il avec fièvre, en s’adressant au docteur.

     — Tu es un sale menchevik ! s’écria tout à coup Faktorovitch, ses grands yeux brillant d’une sombre lueur – les médecins, les avocats, les comptables, les ingénieurs, les professeurs d’université – des traîtres. Ce sont des ennemis de la révolution. Je les ferais tous… vociféra-t-il, les lèvres tordues et tremblantes, son visage émacié tel un couteau blanc brandi.

     — Prenez de la compote, s’il vous plaît, dit Maria Andréïevna, je vous en prie, mangez tranquillement.

     Faktorovitch eut un regard désemparé et se mit à fragmenter avec sa cuiller les tranches de poire et de pomme nageant dans un sirop épais et transparent.

     Il mangeait sa compote en jetant des coups d’œil en biais à Vierkhotourski, et celui-ci, toujours assis, se balançant légérement, fermait à demi les yeux, pensant visiblement à quelque chose de pas bien gai – son visage exprimait ennui et lassitude.

     Après la discussion sur le point de savoir si le docteur était ou non un bourgeois, ils mangeaient tous le dessert en silence, dans le tintement de leurs petites cuillers.

     — Vous n’entendez rien ? demanda Kolia en s’adressant au samovar.

     — Non, répondit Moskvine.

     Alors, Kolia alla ouvrir la fenêtre. Et tous les convives entendirent un cri lointain et affreux.

     — A–a–a–a–a, criait la ville.

     Le ciel bleu était calme et majestueux, et c’était terrible, de voir l’air si pur, si léger, de voir le soleil printanier briller d’une tendre gaieté et d’entendre les moineaux parler entre eux avec tant d’insouciance, tandis que s’élevait au-dessus de la ville cet affreux cri humain,  ce cri de mort, plein de désespoir et de terreur.

     — A–a–a–a–a, criaient des gens par centaines.

     — Voyez-vous, expliqua le docteur, lorsqu’ils s’approchent d’une maison et cognent à la porte d’entrée, le groupe d’autodéfense court faire le tour des appartements pour prévenir tous les locataires, qui se mettent aux fenêtres en criant. Des maisons voisines, on se met aussi à crier, des quartiers entiers crient. Cela aide parfois.

     — C’est simplement monstrueux, dit Vierkhotourski qui se leva vite et se mit à marcher de long en large dans la pièce.

     — Ce n’est rien, voulut l’apaiser le docteur, on ne se permet rien de tel dans le centre de la ville, chez nous, la grande porte d’entrée est même ouverte. Il jeta un coup d’œil à sa femme et dit vivement :

     — Kolia, ferme tout de suite la fenêtre, qu’il est bête, ce garçon ! Comme si tu ne savais pas que cela affecte maman.

     Maria Andréïevna, assise, cachait son visage dans ses mains et pleurait.

     — Mon Dieu, mon Dieu ! murmurait-elle, quand donc finira cette horreur ?

     Elle releva la tête et s’écria :

     — Paulia, Paulia, viens débarrasser ! Et, cachant de nouveau sa figure, elle continua de pleurer.

     Tout en pleurant, elle disait que supporter les souffrances qui l’entouraient était au-dessus de ses forces, elle expliquait avec des sanglots dans la voix, combien horrible était la vie des Juifs pauvres9, elle racontait les vieillards abandonnés et mourant de faim, les hospices pour orphelins qui avaient fermé, les enfants qui demandaient un peu partout du pain, les vieux retraités, de braves gens qui avaient travaillé toute leur vie, et qui tendaient la main à présent, elle décrivait la mort épouvantable d’un ancien général habitant à côté. Elle relatait tout cela, et Paulia enlevait les assiettes, les couteaux, les fourchettes, la corbeille à pain, les salières, le compotier bleu.

     — Nettoie la toile cirée à l’eau chaude, tu ne vois donc pas ? dit Maria Andréïevna en passant la main sur la table pour montrer à Paulia une tache trouble, une trace de doigts. Et, tandis que Paulia lavait la toile cirée, Maria Andréïevna disait que l’aide qu’elle apportait aux gens était insignifiante, et qu’aucune force ne pourrait venir à bout de l’océan de larmes et de souffrances causées par la révolution et la guerre civile.

     Sa belle tête grisonnante tremblait comme celle d’une vieille femme, tous se taisaient et, à travers les vitres, en même temps que la lueur douce du soleil couchant, entrait le hurlement lointain :

     — A–a–a–a–a…

     — Moi, fit le docteur, je désire savoir une seule chose : pourquoi, pendant une révolution qu’on dit faite en vue de rendre les gens heureux, les premiers à souffrir sont les enfants, les vieillards, les faibles et les innocents ? Hein ? Expliquez-moi ça, je vous prie !

     Mais tout le monde se taisait, personne n’expliqua rien au docteur.

     Un coup de sonnette imprévu les fit tous tressaillir et s’entre-regarder en silence.

     — Je vais ouvrir, déclara Kolia.

     — Tu es fou ! s’écria Maria Andréïevna, qui le retint par la manche..

     — Paulia, appela le docteur, allez voir à la porte.

     La sonnette criait, hurlait, glapissait, déchirée par une main démente.

     — Pourquoi envoyez-vous la jeune fille, dit Moskvine, il vaut mieux que j’y aille.

     — La chaîne, mettez la chaîne, lui cria le docteur.

     Moskvine s’approcha de la porte et, se composant une gueule pour s’encourager, demanda d’une voix innocente :

     — Qui est là ?

     Une voix féminine cria aussitôt :

     — Ouvrez, pour l’amour de Dieu, il faut que je voie le docteur, ouvrez, je dois voir le docteur !

     Moskvine enleva la chaîne et tira le verrou10, mais la porte ne s’ouvrit pas.    

     — Une minute, dit-il, il tourna une clé située dans le bas de la porte, qui ne s’ouvrit toujours pas.

     — Du diable, grommela-t-il en voyant qu’il y avait encore trois verrous et un grand crochet pour retenir la porte.

     — J’ouvre tout de suite, dit-il en tirant les verrous.

     — Docteur, docteur ! s’écria une vieille femme en fichu qui fit irruption dans la salle à manger. Venez voir mon fils, docteur, je vous en supplie, venez tout de suite ! Et son fichu remuait comme les ailes d’un oiseau noir.

     Elle était comme folle, et l’on aurait dit que son désespoir allait émouvoir, non seulement les vivants, mais jusqu’aux pierres qu’elle avait foulées pour arriver jusque là.

     Mais le docteur, qui avait rencontré la mort et son effroi plus souvent dans des chambres paisibles et dans des salles claires d’hôpital que les militaires ne la voient sur le champ de bataille, garda son calme.

     — Arrêtez donc de crier, déclara-t-il en agitant les mains, si chaque malade se pend à la sonnette de la sorte, on n’aura jamais assez de sonnettes. Et peut-on savoir pourquoi vous vous êtes ruée dans cette salle à manger ?

     La femme le regarda avec de grands yeux. Car seul un fou peut parler de sonnettes et de salle à manger lorsqu’un si affreux malheur est arrivé au monde. Tous ceux qui restaient calmes étaient fous. Tout le monde devait crier et hurler, puisque son fils se mourait.

     — Docteur, docteur, allons-y ! fit-t-elle en le tirant frénétiquement par la manche.

     — Je vous accompagne, dit Moskvine en voyant l’indécision du docteur.

     — Parfait, ce sera plus drôle, de rentrer à deux, dit le docteur. Vous me servirez d’aide-médecin11.

     Et Maria Andréïevna donna à Moskvine un veston appartenant au docteur, avec un large brassard portant une croix rouge.

     Le docteur n’en finissait pas de se préparer, et il s’arrêta brusquement dans le couloir et se mit à ronchonner :

     — Notez bien que dans toute la ville, il y a un seul médecin assez fou pour sortir dans de pareilles journées. Couvrez donc Sverdlov d’or pour lui faire traverser la rue, à l’heure actuelle, ou voyez un peu si Doukelski viendra chez vous pour mille roubles. Lequel Doukelski a quatre ans de moins que moi, mais c’est moi qui y vais, en risquant ma vie.

     Les rues désertes paraissaient particulièrement larges, et les maisons aux fenêtres fermées et aux portes condamnées se tenaient comme des rangées de gens moroses, attendant leur exécution.

     —  A–a–a–a–a… le long cri montait des quartiers autour de la gare.

     — Docteur, docteur, plus vite ! disait la femme d’une voix entrecoupée de larmes, en le tirant par la manche.

     — C’est que je ne peux pas courir comme un bouc, avec ma myocardite, se fâcha-t-il. Si vous vouliez qu’on aille plus vite, il fallait prendre une voiture.

     Et, en arrivant à la ruelle indiquée, le docteur dit :

     — Attendez un peu.

     Et, au coin de la rue, il s’appuya contre le mur.

     — Mon Dieu, mon Dieu, chuchota la femme qui, à plusieurs reprise, regarda en levant les bras au ciel l’angle où se tenait le docteur.

     Le docteur s’éternisait contre le mur, au point que Moskvine vint regarder s’il ne s’était pas endormi, la tête appuyée contre le mur.

     — Celle-là, je ne l’avais pas encore faite, dit-il, et soudain on entendit quelqu’un chuchoter derrière une porte :

     — C’est le docteur, c’est le docteur, je le reconnais.

     Sans doute qu’un groupe d’autodéfense les observait à travers des fentes du bois. Ils parvinrent enfin près d’un portillon, Moskvine resta à attendre dans la cour, tandis que le docteur et la femme gravissaient les marches métalliques et noircies d’un escalier de service.

     Le docteur ne resta pas longtemps dans la maison, il redescendit vite et Moskvine lui demanda :

     — Alors, comment va le gars ?

     Le docteur haussa les épaules et cracha par terre.

     — Faut vraiment être idiote, ne plus avoir du tout de cervelle, pour déranger un médecin dans un tel cas, fit-il rageusement, et il sortit de la cour.

     — Quoi, ce n’était rien ? se réjouit Moskvine.

     — Comment ça, rien ? s’étonna le docteur. Comment voulez-vous que je vienne en aide à un jeune type à qui on a fracassé le crâne à coups de crosse, et qui est mort depuis au moins quarante minutes ? Hein ? Qu’en pensez-vous ? Il faut déranger un médecin, dans de telles circonstances ?

     Il revinrent dans la rue, et d’en haut leur parvint un cri aigu, perçant, un cri qui n’avait plus rien d’humain, de vivant – c’était le cri d’une plaque de fer, quand on y fore un trou.

     Le docteur s’arrêta un instant et dit à voix basse :

     — Et je ne mentionne pas le fait que je ne me suis pas fait payer. C’est un peu gênant, de demander de l’argent dans des cas comme ça.

     Tout au long du trajet de retour, le docteur raconta à Moskvine quand et par qui avaient été bâties les maisons qu’ils longeaient. Il avait une mémoire colossale, il se souvenait de tout, il savait tout : ce que valait la maison, si elle rapportait ou non ; le docteur savait même si les enfants des propriétaires faisaient de bonnes études, et connaissait les adresses de leurs filles mariées. Ils ne rencontrèrent personne, le bruit de leurs pas résonnait fort, comme par une nuit sereine.

  1. Il s’agit du repas principal, pris au milieu de l’après-midi, si bien qu’on peut aussi l’appeler « dîner » , à l’ancienne mode. Le soir, on prend du thé. Souper possible, très tard, en cas de sortie.
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Anton_D%C3%A9nikine
  3. La verste fait un peu plus d’un kilomètre.
  4. Attelage de trois chevaux.
  5. Personnalité reconnue. En latin dans le texte.
  6. En latin encore. Chant étudiant, visiblement très connu en Russie, car Tchékhov l’avait évoqué dans les nouvelles Les voisins et Une histoire assommantehttps://fr.wikipedia.org/wiki/Gaudeamus_igitur
  7. Même si le talent de l’auteur est grand, on a le cœur serré en lisant ce passage, dès lors que l’on sait que trois ans après cette publication, l’oncle maternel de Grossman, le docteur Cherentsis – qui a inspiré le personnage du docteur du récit – fut arrêté, accusé de trotskisme (!) et fusillé.
  8. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Koltchak
  9. Si nous sommes à Berditchev, la ville est, à l’époque, juive à 80 %.
  10. Le texte dit : « fit claquer le verrou anglais », mais mes connaissances en serrurerie sont défaillantes.
  11. Un peu plus qu’un infirmier. Tchékhov en parle très souvent.

IV

     De l’huile dans une soucoupe, un bout de coton en guise de mèche : le tout s’appelait un « flambeau » , il éclairait en remplaçant l’électricité. Le flambeau tremblotait, il devait y avoir de l’eau additionnée à l’huile, le doigt jaune de la flamme se pliait et se dépliait, il était presque impossible de lire avec cette lumière.

     Assis sur leurs couchettes, ils regardaient les ombres des sacs, des boîtes et des bocaux glisser et s’incurver le long des murs, se heurtant sans bruit pour s’écarter vivement aussitôt. Faktorovitch avait de la fièvre. Il avait pris sa température après le déjeuner, il avait plus de trente-huit. Son visage aux joues creusées était bistré. Moskvine l’exhortait à s’étendre, et entreprit de l’aider à retirer ses bottes trop serrées. Moskvine tourna le dos à Faktorovitch, qui tendit sa botte entre les jambes largement écartées de Moskvine. Celui-ci attrapa la botte par le talon et s’arc-bouta, tandis que Faktorovitch frappait de son autre jambe l’arrière de la botte, qui se mit à coulisser. Ils avaient mal tous les deux, ils poussaient des gémissements. Avec un rictus de colère, Moskvine disait :

     — Pourquoi m’enfonces-tu ton talon en plein dans le coccyx, mon salaud ?

     — Le plus simple, c’est de porter des brodequins, dit Vierkhotourski.

     — Des brodequins ? demanda Faktorovitch avec un rien de dédain dans la voix.

     Moskvine jaillit soudain, la botte dans les mains.

     — À l’autre, dit-il, et Vierkhotourski renifla d’un air soupçonneux en demandant :

     — Et se laver les pieds, ça fait aussi partie des préjugés bourgeois, camarade, Fakir ?

     — Se laver les pieds ? reprit Faktorovitch d’une voix de nouveau empreinte de mépris.

     — Oh oui, dit sévérement Vierkhotourski à voix haute, demain matin, le commissaire du régiment cosaque ira se laver les pieds, croyez-moi. Il renifla encore et ajouta :

     — Dans le cas contraire, ledit commissaire ne saurait dormir dans la même pièce que moi.

     — Si la majorité des camarades insistent… Dit Faktorovitch, du ton d’un président de séance mettant à l’ordre du jour un point lui semblant superflu.

     Il éprouvait du mépris pour son corps frêle, couvert d’une toison noire et frisée. Il ne l’aimait pas, et ne le ménageait pas – sans hésiter une seconde, il serait monté au bûcher ou aurait présenté sa poitrine à la gueule des fusils. Depuis l’enfance, cette faible chair ne lui avait valu que des déboires – coqueluche, végétations, rhume, constipation alternant avec des accès de colite et de saignements dus à la dysenterie, grippe et brûlures d’estomac. Méprisant sa chair, il avait appris à travailler même en ayant beaucoup de fièvre, à lire Marx en soutenant de la main sa joue gonflée par une fluxion, à prononcer des discours en éprouvant d’intenses douleurs à l’intestin. Et jamais des bras ne l’avaient tendrement enlacé.

     C’était peut-être la première fois de sa vie que Faktorovitch se taisait là où il aurait fallu démasquer la bourgeoisie, tant il avait de respect pour l’homme dont on prononçait le nom avec une égale considération au Conseil militaire révolutionnaire de l’armée comme au Comité régional de la Jeunesse communiste1. Il se dit que la vie en Suisse avait laissé une empreinte petite-bourgeoise sur les mœurs de Vierkhotourski2.

     « Plekhanov3 aussi était un seigneur » avait-il envie de dire en suspendant sa chaussette russe4 à un dossier de chaise.

     — Cachez-moi cette horreur, dit Vierkhotourski d’un ton impérieux.

     « C’est sûrement pour ça qu’il a dégringolé du côté des mencheviks » conclut Faktorovitch, en colère, et il fourra la chaussette russe dans sa botte.

     Mais lorsque Moskvine, par flagornerie, déclara : « Oui, un bain de pieds ne serait peut-être pas de trop » , Faktorovitch n’y tint plus et s’écria :

     — Félicitations, il semble que tu te mettras bientôt à l’eau de Cologne et aux cravates – et il dit pensivement, sans s’adresser à personne :

     — C’est effrayant, tout de même, ce caractère contagieux de la mentalité bourgeoise – voilà le camarade Moskvine, commissaire politique d’une division d’artillerie, fils de prolétaire, ouvrier lui même, communiste, il passe quatre jours au sein d’une famille bourgeoise…

     — Allonge-toi donc, le coupa Moskvine, rappelle-toi ce qu’a dit le docteur, tant qu’on ne t’a pas retiré la balle du shrapnel, immobilité complète !

     Mais Faktorovitch, avec une grimace méprisante, agita la main. Il se leva et son ombre grandit sur le mur, il secoua la tête, agitant ses cheveux ébouriffés.

     — Vous entendez, dit Faktorovitch en montrant la fenêtre obscure, ce sont eux !

     L’ armée entrait dans la ville. Les canons de huit pouces passaient dans le lourd grondement de leurs roues, les fers des chevaux crissaient sur les pierres, y faisant naître des étincelles, les jambes des chevaux avaient l’air d’énormes piliers couverts d’une laine épaisse et effrayante. Une automitrailleuse passa dans un grincement de métal, son projecteur éclaira dans l’obscurité l’infanterie en marche, allumant le reflet de centaines de baïonnettes. L’automitrailleuse poursuivit sa route, les baïonnettes s’éteignirent, disparaissant dans les ténèbres, mais les soldats continuaient à avancer – on entendait le bruit de leurs pas.

     Les commissaires se tenaient devant la fenêtre, scrutant l’obscurité. Ça et là jaillissait la flamme d’une allumette, retentissaient des cris, tintaient rapidement les fers des chevaux à jambe fine des adjudants, mais tous ces sons étaient absorbés par le bourdonnement de milliers de bottes en marche. L’armée polonaise entrait dans la ville.

     — Quand on pense, dit Vierkhotourski, que le gars que j’ai connu autrefois dans la clandestinité à Varsovie, qui hantait les réunions, à l’époque, qui trimballait sur son ventre de la littérature  interdite, que le même gars est le général en chef6 de ce colosse contre-révolutionnaire combattant le communisme !

     — Combattant le communisme ! s’écria Faktorovitch en gesticulant. Et, peut-être à cause de sa fièvre, il se mit à tenir, à haute voix, des discours enflammés au sujet de la grande révolution socialiste. Et, chose étrange, malgré son caleçon d’enfant glissant comiquement de son ventre, et sa tête de chameau tremblant en haut de son cou délicat de Juif émacié, malgré le bourdonnement régulier qui s’entendait derrière la vitre obscure, cet effrayant bruit sourd dû aux régiments marchant en silence, il ne faisait pas de doute que la force se trouvait du côté de cet homme plein de foi qui se tenait dans la pénombre de la vaste pièce envahie de sacs de semoule, de colliers de champignons et de couronnes d’oignons.

     — Faktorovitch, mon pigeon, étends-toi, tu te fais du mal, insista Moskvine avec douceur et, prenant son camarade par les épaules, il l’amena à son lit.

     Moskvine conjura longuement Faktorovitch de rester couché, et lorsque ce dernier finit par accepter, Moskvine s’allongea également, enfonçant sa tête dans l’oreiller. Faktorovitch tira la couverture, ferma les yeux et se tut. Puis il se mit à s’agiter, se tourna sur le côté, se coucha sur le ventre, il ouvrit des yeux épouvantés. Levant la tête, Moskvine le regarda.

     — Qu’est-ce que tu as, Faktorovitch ? demanda-t-il d’une voix étranglée.

     Faktorovitch rejeta soudain la couverture, s’assit, se mit à passer la main sur le drap, puis il approcha la paume de sa main de ses yeux à moitié aveugles. S’étant un peu soulevé, Vierkhotourski le regardait sans rien dire. À travers ses dents serrées, Moskvine fit entendre comme un sanglot.

     — Ce salopard, dit Faktorovitch en montrant Moskvine, ce salopard retombé en enfance a mis de la semoule dans mon lit.

     Moskvine, obseervant Faktorovitch rassembler le millet à pleines mains, agita les jambes en criant :

     — Ah, je n’en peux plus, ces poux, tous ces poux…

     — Pfff, toi alors, dit Vierkhotourski, je croyais le camarade en train de mourir.

     Peu de temps après, Faktorovitch se recoucha en disant :

     — Camarade Vierkhotourski, ce que je trouve étonnant, ce n’est pas que ce type, avec une insistance de crétin, ait passé deux heures à me convaincre de me mettre au lit, mais qu’ au moment où les Polonais ont enfoncé le front et nous en ont coupé, un communiste s’amuse à de tels jeux puérils, au lieu de tendre toutes les forces de son esprit en vue d’une terrible lutte.

     Moskvine, épuisé à force de rire, agita la main et dit :

     — Inutile de me parler, je suis un menchévik, un homme perdu pour la classe ouvrière –  et il ajouta d’un ton sévère : ne me fais pas la leçon, Faktorovitch, j’ai perdu plus de sang que toi sur le champ de bataille.

     Ils commencèrent à se fâcher pour de bon, s’adressant mutuellement des reproches en remettant sur le tapis des incidents insignifiants. Après quoi, ils s’endormirent. Moskvine ronflait légérement, tandis que Faktorovitch grinçait des dents dans son sommeil, et Vierkhotourski se souvint qu’à la prison Loukianskaïa7, il avait pendant quatre mois partagé la cellule d’un camarade qui grinçait des dents, la nuit ; Vierkhotourski avait demandé à être mis à l’isolement – ce grincement de dents l’énervait et l’empêchait de dormir.

     Il eut de fortes brûlures d’estomac, sans doute d’avoir trop mangé, et resta presque jusqu’au matin allongé les yeux ouverts ; clignant des yeux sans trêve dans l’obscurité, il réfléchissait à des affaires qui l’occupaient depuis déjà quarante ans. Loin de s’égarer, ses pensées s’enchaînaient vite et facilement. C’était comme s’il les couchait sur le papier, d’une écriture large et penchée. Le fait de se retrouver dans une petite ville prise par les Polonais ne l’alarmait pas. Il savait qu’il trouverait un moyen d’arranger la situation, comme il l’avait défà fait des dizaines de fois.

     Ce fut seulement en se rappelant le vide immense de cette journée, en repensant à cette maison bêtement remplie d’objets de valeur, aux discussions à table, au dîner, au déjeuner, au petit-déjeuner, en prenant le thé, qu’il commença à s’inquiéter en se disant à quel point ce serait épouvantable de tomber malade subitement et d’être obligé de passer ici plusieurs semaines.

     Derrière les carreaux régnait un silence complet. Après l’entrée des troupes, la ville dormait d’un sommeil profond, comme un malade épuisé par une dure journée de souffrances en salle d’opération, et perdant enfin connaissance.   

  1. Dans le texte russe, le Conseil est bien sûr le Soviet, et la Jeunesse communiste, le Komsomol…
  2. Un certain nombre de révolutionnaires russes – dont Lénine – avaient vécu un certain temps en Suisse, avant la révolution. L’allusion peut s’entendre diversement : une accusation classique des procès qui commencent sera d’avoir, à l’étranger, été embauché par des agents contre-révolutionnaires, mais par ailleurs, les propres parents de Grossman sont passés en Suisse, on a même émis l’hypothèse que Iossif (vite devenu Vassili) y serait né…
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Gueorgui_Plekhanov
  4. Bandage de tissu amovible entourant le pied, et pouvant remonter sur la jambe.
  5. Faktorovitch parle de Plekhanov.
  6. Il s’agit de Pilsudski : https://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%B3zef_Pi%C5%82sudski
  7. À Kiev.

V

     Au matin, d’un seul coup, la ville se remplit de bruits, les fenêtres des maisons s’ouvrirent, de même que les grandes portes d’entrée. La place était noire de monde. Les habitants se retrouvaient, contents de se voir, s’étonnant, levant les bras au ciel.

     — Alors, quoi de neuf, en ville ? demandaient-ils.

     — On dit que l’état-major de l’armée va s’établir en permanence chez nous – et les gens ne pouvaient croire, en observant les militaires déambuler tranquillement à côté d’eux, que la veille, à la vue de ces capotes gris-bleu, ils se reculaient des fenêtres et se figeaient, s’attendant à ce que le bruit des pas cesse devant leur maison et à ce que le sinistre envahisseur vienne donner un coup de crosse à la porte d’entrée. Ceux d’hier, c’étaient des soldats du front, ne connaissant plus de loi puisqu’ils allaient tous les jours à la mort.

     Fut placardé aux murs le décret N°1, et tout le monde apprit que le commandant de la ville était le colonel Padralski. Le colonel Padralski informait la population qu’il voulait que celle-ci, sans craindre de réquisitions, vaque tranquillement à ses affaires. Le colonel ordonnait de livrer toutes les armes blanches et toutes les armes à feu, et, dernier point, écrit en caractères gras, il informait que si quelqu’un s’avisait de faire feu par une fenêtre sur les troupes, il ordonnerait, lui, le colonel Padralski, d’incendier la maison d’où seraient partis les coups de feu, et « tous les habitants mâles de cette maison, de quinze à soixante ans, seront fusillés. »

     Se conformant à l’ordre du colonel, les gens vaquèrent à leurs affaires : les magasins ouvrirent, aussi bien les ganteries que les chapelleries, les boutiques de cordonnier comme celles de tailleur, les confiseries comme les boulangeries. Et le joallier rubicond, ayant caché sous une vieille commode de bois foncé un paquet de montres volées, racontait à ses clients qu’un brigand hâve et mal rasé, celui-là même à qui il avait seulement réussi à reprendre ses brodequins, l’avait « réduit à la misère » .

     Mais le soldat hâve battait la campagne ; les jambes de son cheval étaient enveloppées de poussière, le visage du soldat était gris de la fatigue de l’étape de nuit, et il suivait attentivement du regard la nuque blanche et rasée du gamin menant l’escadron sur les routes de cette étrange contrée, au sujet de laquelle les camarades chuchotaient bien des histoires effrayantes et merveilleuses.

     Oui, la ville entama une vie paisible ; il se pouvait que cette vie paisible fût le phénomène le plus terrifiant, en ces années de guerre civile, plus terrifiant encore que les sanglantes batailles de nuit, à la traversée des rivières, plus terrifiant que la terreur rouge exercée par la révolution pour se défendre, plus terrifiant que la famine et les incendies.

     Mais les habitants ne souffraient pas de l’aspect terrifiant de leur vie, ils ne comprenaient pas le sens de la lutte qui se déroulait, et la paix promise par le colonel Padralski, si elle devait se prolonger, n’affligeait pas grand monde.

     Le docteur avait cinquante-huit ans ce jour-là, un « grand » repas se préparait, la maison bruissait et ronflait depuis le matin. Maria Andréïevna, en peignoir bleu vif, ayant noué sur sa tête un foulard coloré ukrainien, faisait les chambres. Elle enlevait les toiles d’araignées et la poussière du poêle hollandais de couleur blanche, si haut qu’il lui fallut monter sur une chaise elle-même placée sur la table pour atteindre, en tendant le bras et en poussant des cris de frayeur, les carreaux supérieurs du poêle. Entreprise difficile et risquée qui évoquait l’ascension d’un alpiniste au sommet enneigé d’une montagne inaccessible.

     Le docteur, les bras au ciel, courait autour de la table en criant :

     — Tu es folle, à ton âge, avec ton cœur…

     Mais Maria Andréïevna, ne faisait pas attention à lui, elle aimait les tâches difficiles et dangereuses. Elle cirait les parquets à la perfection, savait décrasser une cheminée, ne dédaignait pas de curer avec un gros fil de fer la cuvette des toilettes quand elle s’engorgeait, et faisait cela si vite et si adroitement que le vieux concierge s’extasiait :

     — Quelle maîtresse de maison, une vraie dame !

     Il faisait incroyablement chaud dans la cuisine, où l’énorme fourneau chauffait depuis l’aube. On croyait voir les mouches, entrées par la fenêtre ouverte et suffoquant de chaleur, partir en volant reprendre haleine au-dehors, avant de retourner s’affairer en cuisine, ayant retrouvé des forces à l’air libre.

     Accroupi devant le fourneau, Moskvine tisonnait le charbon, et une brûlante pluie1 d’étincelles passait à travers la grille. Il disposait si minutieusement les bûchettes de bouleau sec que le fourneau rugissait pour ainsi dire, rempli de flammèches jaunes et blanches.

     Paulia ouvrait le four et disait :

     — ‘tends un peu, dans c’te four, c’est pas un strudel qu’on peut faire cuire, c’est une brioche de Pâques2.

     Elle crachait sur le fond brûlant du four, et sa salive faisait des bulles et grésillait.

     Paulia était heureuse, à présent. Orpheline venue se placer en ville, elle travaillait comme bonne à tout faire depuis six ans déjà, elle avait appris à cuisiner des plats de seigneur, elle avait assimilé le rusé savoir des femmes de chambre et des cuisinières sachant par mille astuces procurer une vie douillette, agréable et pimpante à ses maîtres. La nuit, couchée sur son lit de planches, brisée par quatorze heures de travail, elle rêvait de se marier et de mener sa propre vie, et non plus celle des autres. Et maintenant, elle avait l’impression que la cuisine lui appartenait, qu’elle était l’épouse de ce gai jeune homme qui fendait le bois si adroitement de la main gauche et qui lui posait, avec tant d’intérêt, des questions sur la vie à la campagne, qui lui soufflait de se soustraire aux ordres de la femme du docteur et qui la plaignait de perdre sa jeunesse auprès du fourneau. Et, chose étonnante – cette cuisine attirait aussi Moskvine. Le plan guerrier et simpliste qu’il avait conçu le soir même de son arrivée, à la vue de la jeune fille qui apportait le samovar dans la salle à manger, lui semblait à présent ignoble et vain. Il enrageait lorsque Maria Andréïevna disait, à table, qu’on pourrait bâtir une maison à deux étages avec ce que les femmes de chambre et les cuisinières avaient volé chez elle. Il était frappé de l’énorme quantité de travail qui s’abattait sur les épaules de Paulia – préparer le samovar, le déjeuner, le dîner, nettoyer les sols, laver la vaisselle, ramener le bois et l’eau, ouvrir la porte, faire des dizaines de courses pour des broutilles. Et tard le soir, alors qu’on avait éteint la lumière et que tout le monde était couché, la voix de Maria Andréïevna qui demandait depuis sa chambre :

     — Paulia, Paulia, je meurs de soif, amène-moi du thé, je te prie.

     Et peu de temps après, on entendait des pieds nus dans le couloir.

     Le soir, il s’asseyait dans la cuisine près de la fenêtre ouverte et bavardait avec Paulia. Il lui enseignait la stratégie du combat de classe, lui expliquait comment tendre des pièges à sa patronne et l’obliger à lui payer huit cents millions de roublesses heures supplémentaires. Puis il racontait à Paulia comme sa vie serait bonne et insouciante sous le socialisme, la consolait en lui disant que c’était pour bientôt – huit ou dix mois. Et dans la journée, comme ça lui faisait mal au cœur à lui, l’ouvrier, de rester sans rien faire et de la regarder trimer, il coupait du bois, allumait le fourneau et épluchait des pommes de terre avec tant d’adresse que Paulia, en le regardant faire, riait aux éclats et disait :

     — Ah mon Dieu, une vraie femme.

     À vrai dire, pour le moment, échauffé par la fournaise de fonte, Moskvine suivait d’un regard farouche les pieds nus de Paulia et, quand elle s’approchait du fourneau, il attrapait tout ce qu’il pouvait attraper, et s’ensuivait un tumulte accompagné de gros rires.

     Une vieille Juive déguenillée restait dans la cuisine, attendant que retombe l’ardeur ménagère de Maria Andréïevna et qu’on la fasse venir dans la salle à manger pour raconter comment sa fille crachait du sang, comment son gendre, qui jusque là s’efforçait de donner à manger à huit personnes en cousant des caleçons d’homme, avait perdu la vue parce que ce, homme réfléchi, il économisait le pétrole et travaillait dans l’obscurité, comment son petit-fils malingre était né sans ongles, comment sa petite-fille était restée six mois sans sortir de chez elle, car une fillette un peu grande avait honte de n’avoir qu’une chemise à se mettre. La vieille savait qu’après ce récit, Maria Andréïevna se cacherait le visage dans les mains et commencerait à dire à voix basse : mon Dieu, mon Dieu – et qu’ensuite elle lui ferait cadeau de tant de petits sacs de semoule, de farine et de haricots que la famille entière n’aurait pas à craindre de mourir de faim pendant trois semaines. Et elle savait même que la femme du docteur s’éclipserait encore pour revenir avec une petite robe de fillette. Alors, Tsyna se mettra à pleurer, et la femme du docteur également, car ce sont toutes les deux des femmes âgées ne pouvant oublier les enfants morts vingt ans plus tôt. La vieille est assise sur un tabouret, elle se balance un peu en humant les odeurs grasses et sucrées montant des gâteaux en train de naître. Ni Moskvine ni Paulia ne font attention à elle. Ils croient que la vieille ne voit rien, ne comprend rien, et elle, les regardant en coin, marmonne :

     — Hé ben, pour avoir envie d’une fille comme ça, faut vraiment avoir un désir d’airain…

     Cette journée tranquille fut très longue. Faktorovitch restait couché, il avait la fièvre et des vertiges. Il n’avait pas envie de lire – ici, on ne trouvait pas de livre de philosophie, ni d’économie politique, et il avait refusé avec mépris le livre de Merejkovski4 que lui avait apporté Maria Andréïevna. Étendu les yeux fermés, Faktorovitch songeait. Cette maison repue, calme et douce, lui rappelait son enfance. Le caractère de Maria Andréïevna était très proche de celui d’une de ses tantes – la sœur aînée de son père. Et il se rappela que deux ans plus tôt, étant juge instructeur à la Tchéka, il était venu en pleine nuit arrêter son mari – l’oncle Zioma, un gros père jovial qui était avoué à Kiev. L’oncle avait été condamné à l’emprisonnement dans un camp de concentration jusqu’à la fin de la guerre civile, mais il avait attrapé le typhus et il était mort. Faktorovitch se souvenait que sa tante était venu à la Tchéka pour le voir, et il lui avait annoncé la mort de son mari. Elle avait caché son visage dans ses mains et avait murmuré : mon Dieu, mon Dieu – exactement comme Maria Andréïevna.

     Oui, depuis ce temps-là, il n’avait revu ni son père, ni sa mère, ni ses sœurs. Et maintenant qu’il repensait à eux, peut-être bien qu’ils étaient déjà tous morts. Il s’assoupit et fit des rêves complètement idiots.

     — Je ne veux plus de soupe, disait-il en pleurnichant et en trépignant, et son père martelait :

     — Pas de soupe, pas de compote.

     Quand il ouvrit les yeux, il vit Vierkhotourski qui se tenait au-dessus de lui et disait :

     — Je vous ai réveillé. Vous étiez en train de pleurer et de crier, vous aviez une drôle de voix.

     Oui, Faktorovitch se sentit mal tout au long de cette pénible et assommante journée. Il releva plusieurs fois la tête pour regarder avec étonnement Vierkhotourski. Celui-ci était assis sur des sacs, en compagnie du binoclard Kolia, ils discutaient tous les deux avec animation.

     Sans doute pour ne pas gêner Faktorovitch, ils parlaient à mi-voix, il n’y avait pas moyen de comprendre ce qu’ils disaient.

     Vierkhotourski riait, gesticulait et racontait visiblement quelque chose de drôle : Kolia, en l’écoutant, allongeait le cou pour pousser de fréquents hennissements. Cette conversation intéressait extrêmement Faktorovitch – Que pouvait donc raconter avec tant de vivacité à ce gamin un homme ayant pris part, à l’étranger, à trois congrès du parti ?

     Mais il s’assoupit de nouveau, et lorsqu’il rouvrit les yeux, Vierkhotourski et Kolia n’étaient plus là. Maria Andréïevna vint frapper à la porte, elle venait verser dans des petits sacs longs comme des bas de la semoule et du millet. La semoule dégringolait dans les sachets avec un bruissement, et Maria Andréïevna poussait de lourds soupirs. Puis elle déclara avec autorité :

     — Je vous interdis de vous lever, aujourd’hui, on vous apportera ici le repas.

     Faktorovitch répondit d’un ton hargneux :

     — Et si je refuse de jouer les grands seigneurs ?

     — Je réponds de votre santé devant votre mère, dit-elle – et elle s’en alla en tassant la semoule.

     Il eut un coup de cafard, quelle horreur, cette existence dépourvue de sens : cela fait plus d’un mois qu’on l’a évacué du front, il se traîne d’hôpital en hôpital, tient des conversations fastidieuses avec les médecins, et les dernières journées dans cette maison l’ont achevé. Il faut, aujourd’hui même, tenir conseil avec Vierkhotourski et Moskvine. Prendre des mesures urgentes. Qu’est-ce qu’elle a, cette dame vertueuse, à le torturer avec ses petits soins ? Il va lui dire aujourd’hui ce qu’il en pense.

     Avant le déjeuner, retentit un coup de sonnette perçant et alarmant. Faktorovitch se dit qu’on était venu chercher le docteur pour quelqu’un de gravement malade, mais il entendit quelques instants plus tard une grosse voix masculine, des claquements de portes et des bruits de bottes.

     — Quoi ? Fils de pute6 ! Entendit-on brusquement à la porte même et, dans un grand bruit de bottes, entra dans la pièce un officier polonais en capote et portant un casque. Il avait le visage tout blanc., avec une petite moustache insolente sur la lèvre supérieure.

     Le cœur de Faktorovitch s’arrêta de battre. Il eut l’impression de rougir, ses joues étaient brûlantes, mais en réalité, sa figure avait pris une teinte mortellement grise.

     —  Monsieur, je vous prie de me montrer vos papiers, aboya l’officier.

     « Je suis fichu » se dit Faktorovitch qui, se soulevant un peu sur le lit, se mettant à bégayer, demanda :

     — Peut-on savoir de quel droit vous faites irruption chez les gens pour réclamer leurs papiers ?

     Semblable question lui avait été posée un an plus tôt par un agronome de l’armée de Petlioura7 qu’il était venu arrêter.

     — Hein, de quel droit ? hurla le Polonais, et cette pensée traversa l’esprit de Faktorovitch : « Ils peuvent aller se cacher à la cave. »

     Il résolut d’agir comme l’oiseau qui veut éloigner le chasseur de son nid. Et, dans le moment où il se disait qu’il fallait sauver Vierkhotourski et Moskvine, il retrouva son calme et, levant les yeux, regarda le Polonais dans le blanc des yeux. Alors il vit que le visage de l’officier était tout enfariné, et que les boucles noires de sa moustache étaient dessinées au charbon.

     — Espèce de… cria-t-il d’une voix hystérique, et il abattit d’un coup d’oreiller le casque de carton de l’officier.

     — Alors, tu as pissé dans ton froc ? demanda le Polonais en commençant à danser autour du lit.

     Cette fois-ci, ils se fâchèrent pour de bon. Faktorovitch voulait même flanquer un coup sur le museau de Moskvine, et ce dernier comprit qu’il avait été un peu loin – Faktorovitch était encore trop ému pour déjeuner.

     — Vous devenez enragés, leur dit Vierkhotourski — ce soir, cours de matérialisme historique, obligatoire pour les communistes. Trois heures chaque jour.

     Mais au dîner de fête, il vint beaucoup de monde. On leur présenta Vierkhotourski comme un juriste d’Odessa, coincé en ville par le changement de pouvoir, Moskvine  devint un géomètre-arpenteur venu de la campagne pour se soigner. Et comme il était de notoriété publique qu’on trouvait en permanence chez le docteur toutes sortes de parents et de connaissances, ainsi que les parents de ces connaissances et les connaissances de ces parents, tout le monde crut au juriste et au géomètre-arpenteur.

     Au dîner, il fut question de l’effrayante journée de la veille. On indiquait qui avait été tué, on énumérait en détail les gens qui avaient été dévalisés, et à quel point, on buvait à la santé du meilleur médecin de la ville, au plus noble et au plus charitable des cœurs féminins, et le pharmacien, vieillard passablement sourd, proposa un toast « à la tranquillité, encore à la tranquillité, toujours à la tranquillité, et plus généralement à la tranquillité en quantité suffisante8pour tous les citoyens pacifiques et leurs familles. »

     Ce toast plut tellement que tout le monde se mit à rire et à applaudir, et le jeune docteur Rybakpoussa même un hourra. Mais, comme personne ne le reprit, Rybak piaula de façon ridicule, piqua un fard et se mit aussitôt à se moucher sans nécessité aucune.

     Vers la fin du repas, ils étaient tous très gais et il apparut que même la veille, en ce jour pénible et effrayant, avait eu lieu une histoire cocasse. Quelques riches marchands, revêtus de leurs plus beaux atours, étaient allés, accompagnés de leurs épouses, à la rencontre des Polonais. Sur le terrain vague devant la gare, deux cavaliers leur avaient donné la chasse et les avaient complètement déshabillés. Le chirurgien moustachu qui racontait la chose était mort de rire.

     — Si seulement nous aviez pu voir Madame Samborskaïa, si vous aviez pu, disait-il en secouant la tête. C’est qu’ils passaient près de mes fenêtres. Viéra Pavlovna a cru que j’aurais une attaque, je vous jure, je n’ai jamais autant ri de ma vie.

     — Ce sont des enfants, ou quoi ? fit le docteur en haussant les épaules. Tout le monde sait que, tant qu’il y a en ville des patrouilles, il ne faut pas sortir, mais rester chez soi. Et ces idiots-là se mettent sur leur trente-et-un.

     — Vous feriez mieux de vous taire, dit le chirurgien moustachu. Vous êtes bien le seul médecin à avoir exercé dans la journée d’hier.

     — Mais c’est son devoir de médecin, s’étonna Maria Andréïevna.

     Le moustachu fit un clin d’œil à son voisin, un gynécologue tout rose et à grand nez, et lui chuchota :

     — Mark Lvovitch10, qu’en pensez-vous, c’est par devoir que celui que nous fêtons risque sa vie ?

     Avec Vierkhotourski bavardait le docteur Sokol11, natif d’Odessa. Sokol s’inquiétait pour son opéra12. Vierkhotourski, qui était intervenu dans ce théâtre six semaines plus tôt, lors de la conférence des commissaires de la quatorzième armée, le rassura.

     — Dieu merci, dit Sokol. Ils ont incendié le Palais d’hiver13, à Moscou ils ont démoli le Kremlin, il ne manquerait plus qu’ils détruisent l’opéra d’Odessa.

  1. Le texte russe parle même de neige…
  2. Rappel : Ukrainienne, Paulia parle un mauvais russe.
  3. Ce  chiffre astronomique est sans doute une exagération plaisante. Mais Nicolas Werth signale, dans son Histoire de l’Union soviétique, que le rouble ne valait, en octobre 1920, que 5 % de la valeur du rouble-or impérial. On peut aussi penser à l’inflation catastrophique survenue peu après dans l’Allemagne de Weimar.
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Dimitri_Merejkovski
  5. La police politique. https://fr.wikipedia.org/wiki/Tch%C3%A9ka
  6. En polonais.
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Simon_Petlioura
  8. En latin dans le texte : quantum satis.
  9. Pêcheur.
  10. Fils de Lev (Léon)
  11. Faucon.
  12. https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9%C3%A2tre_d%27op%C3%A9ra_et_de_ballet_d%27Odessa
  13. À Pétrograd.      

VI     

La première séance d’études eut lieu après le petit-déjeuner. Vierkhotourski commença par interroger ses élèves. Le plus instruit s’avéra être Kolia. Depuis la veille, il ne quittait plus Vierkhotourski, il avait parlé avec lui toute la soirée, lui avait amené les épais cahiers dans lesquels il résumait les livres qu’il lisait, et le matin même, avant le déjeuner, il était venu dans leur chambre et s’était assis sur un sac de sucre pour regarder Vierkhotourski en silence. À quinze ans, ce garçon avait lu assez de livres pour pouvoir se mesurer, quant au savoir, avec un homme ayant fait des études supérieures.

     Il avait lu les manuels de physique d’Eichenwald et Kossonogov,  L’origine des espèces,  Voyage sur le Beagle1Les fondements de la chimie2, il avait étudié à fond les Éléments de calcul différentiel de Granville, lu quelques dizaines de livres traitant de géologie, de paléontologie et d’astronomie. À présent, il résumait le premier tome du Capital, en recopiant dans son cahier des pages entières du livre un peu difficile pour lui. Il s’inquiétait sérieusement de savoir s’il devait se consacrer à la science et doter l’humanité d’une nouvelle théorie sur la structure de la matière, ou venir grossir les rangs des militants de la cause du communisme.

     D’une égale beauté lui semblaient la voie grandiose d’un Faraday ou d’un Liebig et celle, tragique, d’un Tchernychevski3 ou d’un Karl Liebknecht4. Devenir qui ? Newton, ou Marx ? La question était grave, et Kolia, en dépit de son savoir, n’arrivait pas à la résoudre. Le grand malheur, c’était de n’avoir personne à qui demander conseil. Les médecins de sa connaissance, ceux qui étaient reçus chez lui, étaient d’irrémédiables  idiots. Il voyait que ni les rafales d’artillerie, ni les attaques de la cavalerie, ni l’explosion d’un train chargé d’obus qui avait fait ébranlé la ville entière, rien n’avait pu faire bouger ces gens. Au milieu du grondement des canons et de l’explosion des grenades, ils s’obstinaient à parler des chambres réquisitionnées, de la valeur des billets Kerenski5, des pièces de cinq roubles en or et des méfaits de la saccharine. Ils pestaient contre les bolcheviks – des fous, des fanatiques, des goujats ; contre les partisans de Petlioura6 –  des bandits, des faiseurs de pogroms ; ils ne voyaient en ceux de Dénikine7 que des débauchés, et rêvaient d’être occupés par les Allemands, pour pouvoir aller à Baden-Baden.

     Kolia ne voyait personne d’autre. Son père était un homme à la mentalité arriérée, il n’avait pas entendu parler de la lutte des classes et ne savait pas que les atomes sont composés d’électrons8. Sa mère, lorsque Kolia lui avait dit qu’il songeait à rejoindre l’Armée rouge, l’avait traité de jeune rêveur, retrouvant en lui sa propre âme inquiète, et elle avait promis de lui soustraire son pantalon et ses brodequins, et de l’enfermer dans la pièce servant d’entrepôt.

     Et voilà que Kolia rencontrait un homme âgé, avec une bedaine appréciable, qui se distinguait de façon frappante de l’entourage du garçon. Un aigle au milieu de poules ! C’était un homme sorti des pages d’un livre, un homme comme ceux auquels il pensait la nuit.

     La veille, il lui avait dit : « Tu sais, jeune homme, autrefois, je voulais faire comme Lafargue9, mettre fin à mes jours à soixante-dix ans par crainte de la sénilité, Mais quand je vois votre père, je me dis que j’ai une réserve de poudre pour une trentaine d’années. » Il ne ressemblait pas non plus à Faktorovitch – il n’avait pas une seule fois prononcé le genre de phrase sonore et ronflante qui mettait Kolia mal à l’aise et dont il avait un peu honte. Il parlait toujours simplement, d’une façon si compréhensible que c’en était comique. Il avait une formidable puissance d’ironie. Et il y avait encore en lui quelque chose que Kolia, malgré son érudition, ne pouvait comprendre. Durant la nuit, couché dans son lit et se remémorant la conversation avec Vierkhotourski, il s’était soudain mis à pleurer, saisi d’une extraordinaire émotion.

     Et voilà que cet homme, assis sur un tabouret, égrenait, tel un chapelet, un cordon de champignons brunâtres et ratatinés, et déclarait en riant :

     — Moskvine est un parfait innocent en matière de théorie. Fakir soutient, le monstre, l’hérésie de Kun10, mais il ne le fait pas par perversité, c’est seulement l’effet de la même et complète ignorance théorique. Le seul à avoir répondu à propos des rapports de production se trouve être le jeune impétrant, donc nous allons commencer par le commencement.

     Kolia n’avait jamais éprouvé autant de fierté, ni de bonheur, qu’en cet instant.

     Le cours dura près de deux heures. Moskvine, aussi rouge que s’il était encore assis devant le fourneau brûlant, prêtait l’oreille aux paroles de Vierkhotourski, tantôt se renfrognant, tantôt approuvant de la tête avec un sourire.  Kolia, tirant la langue, écrivait d’une écriture rapide dans un cahier destiné à tout le monde, sur la première page duquel il avait marqué au crayon bleu : « La vérité absolue est d’une beauté supérieure à tout. » Faktorovitch regardait attentivement Vierkhotourski et, par moments, marmonnait d’un air affligé :

     — Hé bien ça, je le sais depuis longtemps.

     — Je recopierai plus tard ce que tu écris, dit Moskvine à Kolia. Après le cours, s’engagea entre eux la discussion et c’était peut-être la première fois que, chez le docteur, des gens discutaient avec animation, en se coupant la parole, de choses sans aucun rapport avec leurs affaires privées, leurs succès ou leurs échecs.

     Avant le déjeuner, Moskvine et Faktorovitch allèrent disputer la troisième partie de leur match. Tout en jouant, ils se lançaient des piques et, vers la fin de la partie, Faktorovitch, ayant déplacé sa dame, voulut reprendre son coup.

     — Ah non, camarade, fit Moskvine en l’arrêtant de la main.

     — Je n’avais pas joué, je l’ai seulement prise en main ! s’écria Faktorovitch.

     — Quand on est un grand garçon, on ne fait pas ça, dit Moskvine en tirant la dame vers lui.

     Et pour finir, ils se querellèrent à nouveau. Faktorovitch mit les pièces en désordre et dit :

     — Pour toi, j’ai perdu et tu as gagné. Et il ajouta : petit voleur, tricheur.

     Mosvine déclara qu’il préférait être enfermé dans un camp de concentration que de jouer aux échecs avec un timbré, et que lui, Moskvine, aimait le beau jeu, le jeu honnête, et que ça lui donnait la nausée, de jouer avec quelqu’un comme Faktorovitch, seulement intéressé par le gain.

     Au déjeuner, Maria Andréïevna, mécontente, dit :

     — On voit que tu es amoureuse, Paulia : cette soupe est immangeable, c’est de la saumure.

     Et Faktorovitch, qui savait Moskvine timide, dit d’un air innocent :

     — C’est heureux que Moskvine ne se soit pas occupé du dessert, le kissel11 aussi aurait été salé.

     Ce qui eut un effet considérable : Paulia s’enfuit à toutes jambes et Moskvine s’étrangla.

     Faktorovitch prolongea ses railleries, et la confusion de Moskvine devint si grande qu’il ne pouvait plus lever la tête, il restait assis, tout rouge, les larmes aux yeux, mâchant soigneusement son kissel d’un air affairé, exactement comme si ce n’était pas du kissel, mais une viande dure.

     Il fut sauvé par l’arrivée du docteur, en retard comme toujours. Le docteur ne supportait pas qu’une discussion se tienne sans lui. Et tout de suite, une fois assis, il se frotta les mains, regarda d’un air inquiet Faktorovitch et déclara :

     — Permettez, un instant, permettez, je vais vous raconter une chose plus intéressante.

     Et il entama une histoire. Tout le monde  avait fini depuis longtemps, Paulia avait débarrassé, mais le docteur continuait d’aligner les nouvelles l’une après l’autre. Ce jour-là, un officier polonais était venu le voir en qualité de patient, de lui le docteur avait appris des détails au sujet de la percée. Le front avait reculé jusqu’à être à quatre-vingts kilomètres de la ville. Il cherchait à éveiller l’intérêt des commissaires, exactement comme si ceux-ci devaient se réjouir avec lui, et quand il déclara : « Oui, on peut penser que cette fois, pour les bolcheviks, c’est la fin » , il fut brusquement épouvanté par les visages qu’affichaient Faktorovitch et Moskvine, qui le dévisageaient avec des yeux de bête sauvage.

     — Vous ne vous sentez pas bien ? demanda-t-il à Faktorovitch.

     Vierkhotourski était le seul à sourire et à rire, et le docteur poursuivi, tourné vers lui :

     — J’ai de quoi vous réjouir : un ingénieur travaillant pour la municipalité est passé me voir aujourd’hui, il m’a promis de refaire fonctionner la station électrique d’ici deux jours, l’état-major de l’armée lui octroie huit wagons de houille. Oui, on respire un air absolument nouveau. Quand on avait amené du front un commandant de division blessé, c’est bien sûr chez moi qu’on l’a conduit, et il a fallu faire des radios de sa hanche fracassée, parce que Stiépane Korneïevitch ne voulait pas prendre sur lui de l’opérer sans radiographies, et le commissaire militaire a ordonné d’abattre les arbres d’un verger magnifique et d’alimenter les chaudières avec le bois des arbres fruitiers, pour avoir de l’énergie. Était-ce civilisé ? Intelligent ? Le propriétaire du verger, Merk, est un homme d’une très grande probité, un Allemand, toute la ville l’estime.

     — Oui, c’est effrayant, dit Maria Andréïevna, quand il me l’a raconté, il en pleurait à chaudes larmes, et j’ai pleuré avec lui.

     — Il avait de ces poires ! l’interrompit le docteur. Il nous en envoyait un panier tous les ans, pour l’anniversaire de ma femme ; c’est vrai que j’ai soigné toute sa famille, ses deux filles, sa belle-mère…

     À ce moment, quelqu’un vint frapper timidement à la porte et demander :

     — Vous venez, docteur ?

     Il était visiblement envoyé par les malades de la salle d’attente. Le docteur se leva d’un bond et cavala sans finir l’histoire des poires.

     Après le déjeuner, Moskvine et Faktorovitch, assis sur leurs couchettes, étaient cafardeux. Se balançant et bâillant, ils s’entreregardaient.

     — Cette bouffe grasse va faire de nous des crétins, énonça Faktorovitch d’un ton convaincu.

     — Oui, dit Moskvine. Allez, on va en parler à Vierkhotourski – il faut se sauver d’ici.

     — Il y a certainement un comité clandestin ici, mais comment les joindre ?

     C’est alors qu’entra Vierkhotourski. Il examina les faces mélancoliques de ses camarades, s’assit à côté de Moskvine, lui passa un bras sur les épaules et dit :

     — Mes enfants, peut-être que vous devez rester encore ici pour vous soigner, mais pour moi, la torture par le beurre et le poulet se termine, j’entends l’appel du clairon.

     — Nous n’allons pas rester, s’écrièrent d’une seule voix Moskvine et Faktorovitch.

     Vierkhotourski leur exposa son plan :

     — J’ai parlé avec le docteur. « La culture a beau être la culture, lui ai-je dit, si la police polonaise nous trouve ici, ça ne te vaudra rien de bon. » Vous savez qu’il brûle du désir de nous venir en aide, il lui est facile de le faire. Il a énormement de relations, tous les cochers le connaissent, il était aujourd’hui chez l’un d’entre eux, un contrebandier ; il doit y retourner après-demain, et nous l’accompagnerons dans cette course-là. Voilà tout.

     — Et comment nous fera-t-il donc passer, dit Moskvine d’un air dubitatif – et si on se met à vérifier nos papiers ?

     Vierkhotourski se mit à rire :

     — Ah, mon cher, vous ne connaissez pas ces escrocs barbus. Ils feraient passer un cuirassé sur leur charrette, alors trois personnes respectables… Il rit encore. Je me souviens d’avoir fait passer la frontière, en l’occurrence, le Danube, à des ballots de littérature illégale ; la seule chose qui inquiétait mon guide, c’était de savoir si la barque n’allait pas couler, à cause du poids excessif du chargement.

     — Je ne sais pas, dit Faktorovitch, selon moi, il faut chercher à joindre le comité clandestin, je n’ai aucune confiance dans cette fripouille.

     — Hé bien, Fakir, essayez, répondit Vierkhotourski, je ne vous l’interdis pas.

     — Je chercherai, dit Faktorovitch avec entêtement. Cette racaille ne m’inspire pas confiance.

     Il quitta la pièce et, dans le couloir, se heurta à Kolia.

     — Vierkhotourski est là ? demanda Kolia. Je veux voir avec lui si je n’ai pas fait d’erreur en prenant des notes…

     — Il dort, l’interrompit Faktorovitch qui ramena Kolia du côté du portemanteau.

     — Je viens aussi, chuchota Kolia, suppliant, en prenant le bras de Faktorovitch. Puis Kolia apporta dans la salle de bains une brassée d’affaires à lui, et Faktorovitch passa un blouson gris et jeta sa vareuse dans le panier à linge sale. Le blouson était à sa taille – il était petit et avait les épaules étroites.

     Au souper12, on découvrit que Faktorovitch et Kolia n’étaient pas à la maison. Paulia dit qu’elle les avait vus partir ensemble. Il faisait nuit noire, dehors. Maria Andréïevna regarda la pendule, l’obscurité au-delà des fenêtres et porta la main à sa poitrine – elle faisait une crise cardiaque. On l’allongea sur un canapé et le docteur, debout devant elle, compta à mi-voix les gouttes de valériane. Maria Andréïevna éclata tout à coup en sanglots en tendant les bras – Kolia se tenait dans l’embrasure de la porte. Son visage était sale, et sa chemise, déchirée.

     — Bois, bois, lui cria Maria Andréïevna en pleurant de joie et en lui tendant le verre d’eau avec les gouttes de valériane préparé pour elle.

     — Laisse-moi tranquille, bois donc, toi, dit vivement Kolia, qui demanda aussitôt :

     — Il n’est pas rentré ?

     — Non, fit Moskvine, qui comprenait ce qui s’était passé. C’était clair – Faktorovitch s’était fait prendre. Ce que confirma Kolia. Dehors, ils avaient vu au coin de la rue des gens courir. « Filez ! » leur avait-on crié. Ils n’avaient pas eu le temps de fuir, s’étaient retrouvés au milieu de soldats qui les avaient poussés dans la grande rue, leur faisant rejoindre la foule des gens arrêtés.

     Un officier à cheval remontait la colonne en désignant de sa cravache des gens qu’il ordonnait de faire sortir de la foule ; il avait désigné Faktorovitch.

     — Ce salaud a eu du flair, dit Moskvine.

     — Et alors, ils les ont emmenés sous escorte, racontait Kolia, et nous, ils nous ont amenés à la gare de marchandises pour charger des sacs dans des wagons.

     — Des sacs de quoi ? demanda le docteur.

     — De grain et de sucre, répondit Kolia en larmes – il y avait bien une centaine de wagons.

     — Ça, c’est en échange de la houille, dit Vierkhotourski.

     — Oui, de la houille, confirma Kolia, ensuite un type saoul, je ne sais pas qui c’était, mais il portait une tunique courte, a sorti son sabre et a commencé à couper la barbe d’un vieux Juif, le sang lui coulait sur le visage et il s’est mis à crier, et l’autre a commencé à lui flanquer des coups de botte. Et tout le monde s’est mis à crier et à pleurer en demandant qu’on le laisse, et alors ils les ont tous battus à coup de sabre, pas pour les tuer, mais avec le plat de leurs sabres, en plein sur la figure et sur la tête. Les gens ont été pris de panique, et des femmes se tenaient aussi tout autour, pleurant et criant à faire frémir, et moi, je me suis glissé sous un wagon et je me suis enfui. Et aussi, quand ils ont commencé à être battus à coups de sabre, il y avait un Juif à côté de moi, un manutentionnaire, il s’est tout à coup mis à crier d’une voix terrible : « Oï, bonnes gens, c’en est fini de moi ! » , et il a frappé en pleine gueule le type à la tunique courte, qui est tombé, et j’ai vu les autres tuer le Juif13.

     — Mon Dieu, s’écria soudain Maria Andréïevna en comprenant tout – notre enfant est passé à un cheveu de la mort !

     Elle étreignit Kolia et, le serrant contre elle, se mit à l’embrasser sur les joues, mais lui, bondir en arrière et dit sévèrement :

     — Cesse donc ces tendresses idiotes.

     —Pour quoi faire étiez-vous sortis ? demanda le docteur.

     — Juste pour se balader.

     Dans la chambre-entrepôt, Kolia raconta à Vierkhotourski et à Moskvine les détails dont il n’avait pas parlé.

     — Dis-moi un peu, s’il te plaît, où avait-il l’intention d’aller ? demanda Vierkhotourski.

     — Aux ateliers de constructions mécaniques, dans les quartiers ouvriers.

     Vierkhotourski se tapa des deux mains sur les cuisses :

     — Un vrai gamin ! Il voulait quoi, se tenir à un angle d’un quartier ouvrier pour demander aux passants : « Dites, vous ne seriez pas membre du comité clandestin, par hasard ? » Il ne t’a pas dit ce qu’il avait l’intentio, d’y faire, dans les quartiers ouvriers ?

     — Je vais le chercher, dit résolument Moskvine.

     — Quoi ?? vociféra Vierkhotourski. Ça suffit bien qu’il y en ait un qui se soit fait poisser comme le dernier des crétins ; je ne supporte pas cet héroïsme de carton-pâte, impropre à quoi que ce soit.

     — C’est peut-être impropre, fit Moskvine, mais je n’abandonnerai pas Faktorovitch.

     — Ô Seigneur ! soupira Vierkhotourski qui entreprit de convaincre Moskvine.

     On entendit presque jusqu’à l’aube le bruit des pieds nus de Paulia dans le couloir – toute retournée, Maria Andréïevna prenait des médicaments avec du thé. Mais Moskvine ne sortit pas dans le couloir, il restait assis sur son lit, la tête dans les mains, demandant à  voix basse, avec gravité :

     — Ohé, Faktorovitch, c’est quoi, l’amitié ?

     Vierkhotoursk était couché, silencieux, sans qu’on sût s’il dormait ou réfléchissait, les yeux ouverts dans l’obscurité.    

  1. Également de Darwin.
  2. L’auteur a commencé par être chimiste, comme son père Sémione (Solomon russifié).
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Nikola%C3%AF_Tchernychevski
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Karl_Liebknecht
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Kerenski
  6. Voir la note 7 du chapitre précédent.
  7. Voir la note 2 du chapitre III.
  8. La chimie est affaire d’électrons, mais Grosssman a une formation scientifique générale, et le noyau atomique est connu depuis un moment. Sans doute faut-il voir ici une ironie à la Tchékhov, l’auteur s’amusant aux dépens de son personnage.
  9. https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Lafargue
  10. Béla Kun : https://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A9la_Kun
  11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kissel    
  12. Repas du soir qui peut être très léger, ramené à un thé et quelques confitures. Le texte russe n’en parle pas systématiquement.
  13. Cet acte de résistance individuelle imaginé par Grossmann, il le reprendra dans l’un de ses récits de guerre de 1943, Le vieux professeur (signalé par Simon Markish, in Le cas Grossman).

VII

     Ce fut une dure journée. Le matin, le docteur s’était disputé avec sa femme. On avait entendu leurs voix chargées de colère résonner dans la salle de bains.

     — Tu as transformé notre maison en un lieu de réunions clandestines1, disait le docteur, à présent, cet homme va dire, quand on l’interrogera, qu’il s’est caché ici, après quoi on va trouver les deux autres chez nous. Tu comprends ce que cela veut dire ?

     — Ça ne te regarde pas, répondait Maria Andréïevna, c’est moi qui répondrai de tout, pas toi.

     — Tu vas causer notre perte, avec tes extravagances !

     — Je t’interdis de me faire la leçon, cria Maria Andréïevna, personne ne pourra dire que je lui ai refusé mon aide, est-ce que tu m’entends ?

     Assis dans la salle à manger, Moskvine avait entendu cette discussion. Il alla à la cuisine.

     — Espèce d’idiot, tu ne connais pas Faktorovitch, grommelait-il en pestant contre le docteur.

     À la cuisine, ce fut aussi une dure journée – celle de la lessive. Se tenant au milieu de monticules froissés de linge sale, Paulia frottait sur une planche ondulée de lourdes nappes mouillées. Une grise colonne de vapeur montait jusqu’au plafond, l’air dans la cuisine était étouffant comme de l’ouate sale et humide. Le visage en sueur de Paulia était celui d’une vieille femme aux yeux méchants et exorbités. Elle faisait la lessive depuis cinq heures du matin, mais le monceau de linge suscitant à la fois rage et dégoût ne voulait pas décroître.

     Les jours de lessive, tout le monde redoutait Paulia, Maria Andréïevna préférait même éviter la cuisine et, pour commander le repas, disait timidement :

     — Aujourd’hui, faites cuire ce que vous voulez, quelque chose de léger.

     Les jours de lessive, le chat restait dans le couloir à se lécher les flancs, ses omoplates tressaillant nerveusement, et le chien pique-assiette2 descendait l’escalier de service et, sur le palier d’en bas, contemplait tristement le bout de bois que lui avait lancé la créature d’ordinaire douce qui régnait au milieu d’os savoureux et de succulentes odeurs de cuisines.

     Mais Moskvine ignorait cela, et ne pouvait donc apprécier à sa juste valeur le sourire tendre par lequel l’accueillit Paulia. L’ayant saluée de la tête d’un air lugubre, il alla au fourneau et se mit à « élever la pression » avec le tisonnier. Ayant juste jeté quelques coups d’œil en biais aux seins de Paulia qui s’agitaient sous son chemisier, Mokvine demanda :

     — Alors, ils t’éreintent, les salauds ?

     Se redressant, Paulia haussa les épaules, secoua de ses mains la mousse de savon, grésillant de bulles, qui tombait dans l’eau gris-bleu aux curieux reflets froids, et elle essuya la sueur sur son front.

     — Qu’y crèvent tous, ces foutus bourgeois3, dit-elle, sa bouche fatiguée adressant un sourire tendre à Moskvine. Puis elle se courba de nouveau au-dessus du baquet.

     Ce fut une dure journée. Le vent soulevait en nuages une poussière  qui dévalait le long de la rue et dansait sur la place, aveuglant les passants, bouchant les oreilles et les narines, faisant crisser les dents. Et ce vent froid qui éteignait l’ardeur du soleil printanier, cette poussière qui dansait avec ivresse sur la place, faisaient naître de l’inquiétude chez les habitants de la ville.

     Les volets à demi arrachés par le vent claquaient, faisant sursauter les passants – ils croyaient de nouveau entendre les obus exploser au-dessus de la ville. Ils étaient désorientés par le bruissement des branches, le raffut des tôles sur les toits, les yeux pleins de colère d’un soldat de l’Armée rouge, proclamant, sur une affiche restée intacte : « profiteur, va sur le front ! » Tout montrait le caractère illusoire de la tranquillité promise par le colonel Padralski.

     Et lorsque, dans la grande rue, grondèrent les canons d’une batterie légère, la rumeur naquit en ville que les bolcheviks étaient repassés à l’attaque, que les divisions de Chinois et de Lettons4, transférées depuis le front méridional, avaient écrasé les Polonais.

     Ce fut une dure journée. Vierkhotourski, les mains derrière le dos, allait et venait dans la pièce. Il venait juste d’accrocher de la jambe l’angle raide d’un sac, auquel il flanqua un coup si exaspéré avec son brodequin qu’un petit nuage de farine s’éleva, qui devint une tache blanche par terre.

     Vierkhotourski s’approcha du mur, arracha l’affichette annonçant le tournoi d’échecs et en fit une boule de papier qu’il jeta rageusement.

     — Fakir, dit-il, de telles affaires entraînent l’exclusion du parti. Au lieu d’attendre tranquillement deux jours… et il piétina l’annonce du tournoi. Il était visible que l’attente lui pesait aussi.

     Vierkhotourski cessa de marcher de long en large dans la chambre seulement à l’arrivée de Kolia. Il se calmait de façon inexpliquable en présence de ce garçon gauche et maigre.

     — Camarade Vierkhotourski, dit avec ardeur Kolia, emmenez-moi avec vous !

     — Où-où ça ? demanda Vierkhotourski en riant. Kolia, dit-il d’une voix qui l’étonna lui-même, Kolochka5, tu n’as même pas quinze ans ; ma parole, c’est du Mayne Reid6, celui dont tu te moquais.

     Le menton de Kolia se mit à pendre, les coins de ses lèvres à s’abaisser, ce qui lui allongea la figure, et Vierkhotourski déclara en le regardant :

     — Mon ami, tu ne sais pas la vie merveilleuse qui t’attend. Il ferma les yeux et balança la tête. Quelle vie, ah, quelle vie ! La science, la musique et, tiens, cette médecine que toi et moi avons huée. Nos vergers seront bien autre chose que celui que le commissaire aux armées a fait abattre. Quels médecins nous aurons, et quels savants, et quels écrivains ! Et tu es l’un d’entre eux, Kolia.

     Mais Kolia faisait toujours grise mine, même en prêtant une oreille attentive aux merveilles de la vie future.

     — Tu sais quoi ? dit Vierkhotourski, Viens me voir à Moscou dès que le trafic sera rétabli, écris-moi et viens. Entendu ?

     Il étreignit Kolia et lui embrassa soudain la tempe.

     Ensuite, il se fâcha et dit :

     — Fais-moi sortir Moskvine de la cuisine, nous allons poursuivre nos études.

     Au déjeuner, le docteur raconta que le Polonais de la veille7 était revenu le voir ce matin ; c’était l’aide camp personnel du commandant en chef de l’artillerie, très important général, proche de Pilsudski lui-même. Le général était un peu souffrant ces jours-ci et l’aide de camp avait promis qu’ils s’arrêteraient voir le docteur ce soir, en revenant de l’état-major, leur route les faisant passer devant la maison du docteur.

     — J’ai dit que je comptais sur cette visite pas seulement en tant que médecin, vois-tu, je l’ai invité en notre nom à tous les deux.

     — Qu’as-tu fait là, s’émut Maria Andréïevna, comment le recevoir aujourd’hui, c’est rageant, c’est jour de lessive et Paulia est complètement tourneboulée.

     Mais ces inquiétudes étaient vaines – le docteur, entrant dans la salle à manger et voyant la table dressée pour le dîner, se mit à rire et s’extasia :

     — Tu es un vrai ministre, un vrai Lloyd-George8 !

     — J’intercèderai auprès de lui pour Faktorovitch, dit d’un ton décidé Maria Andréïevna.

     — Tu es une parfaite idiote ! s’écria le docteur épouvanté en s’arrachant les cheveux.

     Maria Andréïevna se querella toute la journée avec son mari, ce qui la fit redoubler de tendresse pour Moskvine et Vierkhotourski.

     Elle essaya de les persuader de se joindre à eux pour le dîner, mais ils refusèrent net.

     — Très bien, alors prenez un bain, dit-elle à Vierkhotourski – c’était jour de lessive, aujourd’hui, il y a de l’eau chaude dans le chauffe-bains.

     Maria Andréïevna lui expliqua en détail qu’il ne fallait pas prendre de bain trop chaud, qu’on ne devait jamais rester pieds nus sur un sol en pierre, qu’après le bain, il fallait s’allonger et se couvrir, on lui amènerait le dîner au lit. Elle lui tapota l’épaule et dit :

     — En pensant à vous, j’ai envie de pleurer, vous êtes un peu plus âgé que le docteur et vous n’avez ni famille, ni confort, ni maison. Vous êtes perpétuellement en voyage !

     — Allons, ça ne fait rien, la consola Vierkhotourski, j’ai l’habitude.

     Il se rendit à la salle bains, tandis que Moskvine et Paulia allaient étendre le linge au grenier.

     Après le bain, Vierkhotourski, revenu dans la chambre, regarda le lit vide de Faktorovitch et dit :

     — Ah, Fakir, Fakir…

     Il resta assis sur le lit, les jambes pendantes. Les sons du piano remontaient depuis la salle à manger – Maria Andréïevna jouait à ses invités une polonaise de Chopin.

     Après le bain, son corps lui faisait mal, la tête lui tournait un peu, et cette musique était si triste et si gaie, si précise et si capricieuse. Elle le faisait souffrir, souffrance qui lui semblait plus que tout inutile, mais d’une douceur incomparable. À moins que cette souffrance ne vînt de ce qu’il n’avait pas suivi les recommandations de Maria Andréïevna et qu’il avait pris un bain brûlant ?

     Vierkhotourski ouvrit les yeux – le docteur se tenait devant lui.

     — Je ne reste qu’un instant, dit-il, je dois t’informer d’une affaire désagréable ; on vient de venir me chercher pour soigner l’homme avec lequel vous deviez partir demain. Il s’est cassé la jambe, voyez-vous ça – il est tombé dans l’escalier en trimballant un ballot de marchandises.

     — Du diable, en voilà une idiotie ! fit Vierkhotourski qui, après un coup d’œil au docteur, ajouta :

     — Inutile de t’en faire, dans deux jours, d’une façon ou d’une autre, nous ne serons plus ici.

     — Allons, voyons ! Vous pouvez encore rester deux ans, répondit le docteur.

     Il s’en alla et Vierkhotourski ferma les yeux, écoutant la musique. Il n’avait jamais éprouvé une telle tristesse que ce soir, lui semblait-il.

     Oui, ce général devait aimer les mêmes œuvres que lui. En tout cas Maria Andréïevna jouait-elle ce qu’avait envie d’entendre Vierkhotourski.

     Quand la musique cessa, il se coucha dans le lit. Son cœur battait à grands coups, il avait des élancements dans la poitrine, son cœur s’absentait par moments, de la main il s’agrippait au dossier du lit, il avait l’impression de voler.

     Hé oui, Vierkhotourski avait pris un bain trop chaud, et voilà que son cœur folâtrait…

     Moskvine revint du grenier alors que les invités étaient déjà partis.

     En entrant, il aperçut le lit vide de Faktorovitch, et fut saisi d’une froide inquiétude. Il avait été triste toute la journée, avait gémi sans cesser de penser à son camarade, mais ce soir il l’avait oublié complètement. Peut-être que Faktorovitch avait été conduit au peloton d’exécution, pendant que lui, étendait le linge au grenier ?

          Ils ouvrirent les yeux en même temps, réveillés par Paulia. Il y a quelqu’un en bas, sous la porte de la cuisine, on les demande. La pendule de la salle à manger battit trois coups, il faisait nuit noire. Moskvine fonça pieds nus à la cuisine, retenant de la main son caleçon.

     Il revint quelques minutes plus tard.

     Dans les ténèbres, Vierkhotourski lui demanda :

     — Alors ?

     — Allez, on y va, chuchota Moskvine, tout excité. On nous attend. Les chevaux, les papiers – tout est là… Faktorovitch, le salaud, s’est enfui de la kommandantur avec ce petit gars du comité, il nous attend en dehors de la ville.

     Il se mit soudain à rire :

     — Paulia ne veut pour rien au monde le faire entrer, elle ménage son patron, il nous attend dans l’escalier de service.

     Ils s’habillèrent en hâte dans l’obscurité, en plein émoi ; ainsi s’habillent les marins réveillés chez eux en pleine nuit par un signal d’alarme les appelant à prendre la mer.

     Et ce fut en éprouvant ce sentiment des marins abandonnant sans se retourner les paisibles lueurs terrestres pour respirer l’air froid et scruter la sévère et sombre nuit sur la mer, cette mer où leur destin est de vivre et de mourir, que Vierkhotourski et Moskvine quittèrent pour toujours la tiède maison du docteur.

     Sans savoir ce qu’il advint après leur départ. Paulia entra dans le bureau du docteur. Là, elle fureta longuement dans une petite armoire vitrée et retira, parmi tous les bocaux pharmaceutiques, le plus grand d’entre eux, le plus sombre, avec une étiquette d’avertissement en latin10 : « Kalium bromatum11 » , versa sans sa main les petits cristaux blancs et, glacée d’effroi, avala l’effrayante poudre au goût salé.

     Elle n’avait plus besoin de la vie ; elle savait qu’elle ne reverrait plus celui qui était parti.

     Au matin, elle s’éveilla, ses mains et son dos se ressentaient de la lessive de la veille, elle avait les yeux gonflés – elle avait pleuré toute la nuit dans son sommeil. Un long moment, Paulia ne put comprendre si elle était partie dans l’autre monde, ou si elle était restée ici-bas.

     Et lorsque la maison s’éveilla, ils allèrent tous dans la chambre-entrepôt et y virent deux lits vides et défaits, ainsi que le troisième, soigneusement fait.

     Pour ne pas se mettre à pleurer, Kolia bredouilla en vitesse : « Deuxième maison des Soviets12, chambre cent dix-huit. » Dès qu’on aurait chassé les Polonais, il partirait à Moscou voir Vierkhotourski.

     Et le docteur se tenait devant Maria Andréïevna et, pliant les doigts, disait :

     — Ces cochons-là sont partis sans dire ni au revoir, ni merci, sans laisser de message. Moskvine m’a volé mon pantalon tout neuf, qui était hors de prix ; tertio… le docteur montra le visage éploré de Paulia.

     — Ah, laisse donc, s’il te plaît, dit Maria Andréïevna, tu voudrais qu’ils fassent comme tes patients, qu’ils passent commande chez le joallier d’un porte-verre13 en argent, et gravé à ton nom ?

     Mais tout laissait voir qu’elle était affectée et blessée par le départ en pleine nuit des commissaires.     

  1. Tchékhov – L’un des auteurs particulièrement chéris par Grossman – ne fait pas dire autre chose à son héros dans la nouvelle Ma femme : « Je vous prie instamment de ne plus organiser dans ma maison de rassemblement de comploteurs et de ne pas faire de cet appartement un quartier général clandestin ! »
  2. Il est inutile, ce n’est pas un chien de garde.
  3. En russe matiné d’ukrainien.
  4. Les régiments lettons ont servi de troupes de choc aux bolcheviks dès 1917. Quant aux régiments asiatiques, je n’ai rien trouvé et suis preneur d’informations.
  5. Diminutif affectueux de Kolia, donc surdiminutif de Nikolaï.
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_Mayne_Reid
  7. L’officier du chapitre précédent.
  8. https://fr.wikipedia.org/wiki/David_Lloyd_George
  9. Je laisse le terme trouvé dans le texte russe, même si les autorités militaires sont ici polonaises…
  10. Classique en Russie, s’est même maintenu du temps de l’Urss.
  11. Bromure de potassium.
  12. Appellation de l’époque de l’hôtel Métropole, à Moscou.
  13. En Russie, on boit le thé dans des verres, entourés de porte-verres qui peuvent être magnifiques : https://www.google.fr/search?q=porte-verre+en+Russie&tbm=isch&source=iu&ictx=1&fir=-3gDFK8gk-vFpM%253A%252C55hOtqBR-3LzDM%252C_&usg=__hYBq3dfR9Al4Iq8XTHS6Jm7IAJg%3D&sa=X&ved=0ahUKEwjhj7G5np7ZAhVGtRQKHYnaD9gQ9QEINzAC#imgrc=-3gDFK8gk-vFpM:

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